L'ARTISTE
Le conte, tel que Boccace l'a compris, tel surtout que La Fontaine l'a rimé, est une des formes les plus attrayantes et les plus oubliées de notre génération. De
su l! LES CONTES REMOIS. m
nos jours la chanson, qui a pris tour à tour le ton <l<> l'élégie ou l'ampleur do l'ode, n'a fait aussi qu'une bouchée du petit domaine du conte. Avec l'épisode de madame Grégoire, le bonhomme eût certainement fait un conte; Béranger n'y a vu qu'une chanson Ainsi do vingt autres, de cent autres petits sujets, anthologie de la muse la plus française qui jamais ait chante dans la véritable acception du mot.
Pour notre part, nous préférons cette dernière forme à la première, non pas absolument pour la môme raison (Hic Beaumarchais, mais parce que ce qui ne vaut pas la peine d'étro retenu, on le chante, et cela fait plaisir à certaines heures. Nous sommes malheureusement devenus d'un positivisme si rogue, que chansons et contes ne sont guère en faveur, et que sans grands principes, sans grande morale, sans parti pris religieux, nous sommes sévères pour ces choses frivoles qui ne demandaient point à être traitées si sérieusement.
Quoi qu'il en soit, voici un volume de contes qui n'a point à se plaindre du public, puisqu'il est parvenu à sa troisième édition, honneur que n'obtiennent pas toujours les traités les plus sérieux. Les Contes rémois, par M. le comte de Chevigné, ont paru il y a quelque dix ans et tout d'abord ont séduit par un air de parfait enjouement et par une forte saveur gauloise. On a retrouvé dans ces vers faciles comme un arrière- goût du poète de Château- Thierry. On sait que les contes de La Fontaine furent son premier ouvrage et qu'ils lui aliénèrent à tout jamais Louis XIV, cette hypocrisie couronnée. Eh bien,
les deux conteurs sont du même pays, et sans vouloir les mettre sur la même ligne, ce qui serait absurde, je dois cependant constater leur air de parenté. M. de Chevigné ne pouvait prendre d'ailleurs un meilleur modèle. L'auteur des Contes rémois a le vers allègre, bien portant, tourné naturellement à la pointe et à l'ironie, sa phrase est courte et tombe bien. Il connaît le rhythme dont il se sert, le vers de dix pieds; il en sait non-seulement les lois, mais les secrets. Voilà pour la forme.
Quant au fond, ce sont pour la plupart de bons tours conjugaux joués par des Champenois qui ne se portent pas candidats au prix Monthyon. Il y a bien aussi quelques curés en cause, mais ce sont des curés de fantaisie, des curés de Boccace, des curés de contrebande, des curés de campagne après tout et de quelle campagne!... un des plus beaux et des plus faciles pays du monde.
L'heureux pays que celui de Champagne!
Des vins exquis parfument la montagne, Le peuple est bon, les maris point jaloux, Et le beau sexe a le cœur aussi doux Que les moutons qui peuplent la campagne.
Ainsi commence cet heureux livre d'un homme heureux. Car on sent que pour faire de tels livres, des livres aussi inutiles qu'aimables à lire, il faut être en dehors de toute préoccupation. M. le comte de Chevigné met son esprit en bouteille comme son vin, et tout le monde sait qu'il a la première cave du monde. Les Contes rémois sont ornés de trente-quatre dessins par Meissonier.
Depuis que su réputation est faite, ce peintre n'avait guère repris le crayon qui jadis l'a fait vivre et l'a fait connaître. Au temps que les livres illusirés faisaient rage, M. Meissonier ne dédaignait pas de concourir ii l'illustration de maint volume, et nous pourrions môme citer de lui, à côté de petits chefs-d'œuvre, des pièces qui, comme celles du Balzac do Dussiaux, ne sont pas précisément des merveilles. Mais pour les Contes rémois, Meissonier s'est mis en fiais, non-seulement d'habileté, mais encore d'imagination. Il y a telle de ces trentequatre vignettes qui est un tableau, tableau charmant, d'une mimique des plus vraies, d'un faire délicieux, d'une naïveté d'impression adorable. Ses paysages, notamment celui du conte la Batelière, sont de vrais chefs-d'œuvre. Quant aux bonshommes, ils sont pleins d'esprit et en disent souvent plus long par leurs attitudes que l'auteur ne le voudrait peut-être. Je demanderai pourtant ce que signifie la vignette du Berceau : je me souviens d'avoir vu de M. Meissonier un tableau pareil comme sujet; c'était, je crois, chez M. Bingham, l'habile photographe anglais qui vient de faire une si admirable photographie, grandeur naturelle, du plus grand et du plus beau tableau de ce maître, un duel dans un tripot (appartient à S. M. la reine d'Angleterre).
Pour me résumer, ces illustrations sont charmantes. Elles valent des Eisen. Je ne crois pas les mettre au-dessous de leur valeur en les comparant aux jolies compositions de ce maître élégant.
Alfred Busqukt.
IS anùt 1858.