CORSAIRE
.1 .)/. le comte de Chevigné, à son château de Boursaultj près Êpernay.
Monsieur le comte,
J'ai eu le plaisir de dire mon opinion sur le joli livre des Coules rémois dont vous êtes l'auteur, et que Meissonier a illustré de 34 dessins fort délicats. J'ai loué, comme je le devais, cette verve champenoise qui suit la tradition de Jean La Fontaine, cette bonne humeur gauloise, ce pétillement d'esprit de vos crus les plus fameux et qui sent son terroir de vingt pages à la ronde. A mes éloges très-mérités j'ai joint quelques restrictions innocentes et pour la forme. Vous avez bien voulu m'en demander le déduit : je me sens aujourd'hui en humeur de vous satisfaire.
Certes, monsieur le comte, vous avez mis dans ce livre tout l'esprit qu'on se plaît à vous reconnaître et que vos amis m'avaient vanté, non sans cause. Les Contes rémois attestent une intelligence cultivée, pleine de séduction, de grâce et d'enjouement, en même temps qu'un fort dédain pour le bégueulisme des temps modernes, ce que les Anglais appellent le cant et que nous nommons retenue, faute d'un meilleur terme. Il y a soixante ou quatrevingts ans, votre petit livre eût fait fureur et serait allé aux nues sur les ailes de Cupidon. On l'aurait trouvé
dans toutes les ruelles, sur la table de nuit des marquises ; il aurait servi de bréviaire aux petits abbés mignons et roses que les frères Saint- Aubin nous ont conservés dans leurs grâces souriantes. Eisen, Moreau ou Cochin se seraient disputé l'honneur de vous traduire avec leur crayon spirituel, ils y auraient mis le sceau de leur galante renommée et la marque du temps. Ce libertinage aimable aurait passé pour une douce philosophie, et rien ne vous aurait empêché de vous croire un réformateur.
Les temps, hélas! sont bien changés. Vous avez dû vous contenter aujourd'hui de trois éditions à courtes échéances, payées par les amis de plus en plus rares de la gaieté facile et du rire des aïeux. Votre succès, pour être grand, n'en reste pas moins quasi clandestin. Autre temps, autre public.
Je ne suis, monsieur le comte, ni un cuistre ni un tartufe. Je ne vous chicanerai pas sur la portée sociale de votre œuvre. J'aurais trop beau jeu à vous rappeler au sérieux de la vie moderne, à la loi des conditions sociales, au respect des institutions philanthropiques et humanitaires, au progrès de la science, à ceci, à cela, toutes choses dont vous vous souciez comme d'un zest, — et vous avez grandement raison. Vous avez voulu faire acte d'humeur galante sans vous empêtrer du fatras des statisticiens ou des néo-catholiques. Vous a\ez réussi : rien de mieux. Toute espèce de livre veut être jugé selon les prétentions de l'auteur et sur ce qu'il a dit, non sur ce qu'il aurait dû dire.
si it LES CONTES RÉMOIS. 308
\ mis avez donc écril des Contes rémois... Vos ennemis, qui Boni les miens, diront que voua avez écrit des coules gaillards, il j a des mots qui rendent toute une Bérie d'idées el sont une critique sévère. Le mol gaillard me parait du nombre. Il a je ne Bais quelle tournure vieillotte et licencieuse qui le range dans le cadre «les mots mis on disponibilité du Dictionnaire. La poudre de riz éventée fardé ses lettres, séniles ayant l'âge. Le radotage ânonne dans les deux syllabes qui le composent.
Écartons ce vilain mot, dont la vue seule me fait horreur, comme me ferait horreur un vieillard libertin.
Il faut pourtant que je vous dise la vérité, monsieur le comte. Je vous l'ai promise et je vous la dois. Vous vous rattachez par la forme et par le fond à la tradition de votre pays, à la tradition champenoise, c'est votre excuse. Vous avez marché, non de très-loin, sur les pas de La Fontaine. Mais La Fontaine lui-môme n'était que l'écho de Boccace, et son œuvre, incomprise au xvne siècle comme tradition littéraire, incomprise et peu goûtée comme production contemporaine, ne reflète en rien le siècle qui l'a vu écrire et reste un brillant hors-d'œuvre dans l'ensemble des travaux du poëte.
Vous êtes donc, Monsieur, l'écho d'un écho. Sans doute il y en a de fort agréables, — et je me souviens d'avoir entendu répéter jusqu'à sept fois la note harmonieuse d'un bag-piper irlandais au fond des lacs glacés du Connaught. Mais par l'étonnement qui se peignait dans les yeux bleus des jeunes miss, je compris qu'à ces sons sur-
30i OPINION DES JOURNAUX
naturels, qui semblaient venir des grottes du Fingal, elles auraient préféré le son moins pur mais plus dansant d'un piano d'Érard.
La contemporanéité, — voilà le succès des œuvres d'art! Elles n'ont pas de raison d'être hors de là. C'est leur force ou leur excuse. La marque du jour leur e>t aussi nécessaire que la marque de fabrique aux étoffes de nos manufacturiers. Il y a chez M",e Wail, la célèbre revendeuse, des lampas miraculeux qui se vendent moins cher que les plus simples brocatelles de Lyon.
Je pourrais ajouter toute une dissertation sur les différences caractéristiques de l'esprit ancien d'avec l'esprit moderne. Mais le temps et l'espace me manquent pour cette besogne, et d'ailleurs vous en savez plus long que moi sur cette matière, — ou du moins vous le démontrez avec plus de certitude. Jamais conversation ne démentit mieux l'écriture. Chez vous, monsieur le comte, l'écrivain est vaincu par le censeur, le poète par l'homme du monde.
Je ne dirai qu'un mot. II semble que l'orbite de l'œil chez nos pères n'ait point été creusé pour les larmes. Jamais, chez leurs erotiques, une phrase attendrie ne vient rappeler à l'homme l'instabilité de ses plaisirs et l'amertume finale des joies humaines. Le christianisme avait inventé le mot mélancolie ; il a fallu que le xixe siècle le retrouvât.
Enfin, monsieur le comte, vous avez choisi dans Meissonier l'homme précisément le moins apte à rajeunir
votre texle et ii lui donner le BentimenI moderne qui lui fait défaut. Meiasonier est un résurrectionniste. Il a le geste et l'attitude comme S. Le Clerc, il a l'esprit comme Tison ou Moreau; mais il n'est pas de notre époque, et l'on voit trouble dans son œuvre. Il me semble qu'à votre place j'aurais préféré Eugène Lami ou quelque aulro maître des élégances modernes.
Pardonnez-moi celte lettre, monsieur le comte, je ne mo suis montré si amer que par un retour sur moimème, et c'est parce que je me suis condamné depuis longtemps que j'ai eu le courage de ne pas vous absoudre.
Agréez, etc.
Alfred Busquet.
Samedi 23 octobre 1858