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LE PAYS

Habent sua fata... provinciœ. Rien n'est qu'heur et

malheur dans la renommée des provinces comme des

livres. La Bretagne, terre de granit et de chênes, a été

célébrée sur tous les modes par les bons Bretons breton-

nants, et l'on ne sonne mot de la Champagne, cette terre

de craie et de vignes, qui, elle aussi, a produit des

hommes de fer. Le Parisien ne la connaît que par

un proverbe : Quatre-vingt-dix-neuf moutons et un

Champenois... On sait le reste, ou plutôt on ne le sait

pas, car il y a là tout un problème historique.

300 OPINION DES JOLHNAUX

Au moment même où la Champagne révèle un p'jè'te nouveau, un conteur de l'école savoureuse et plantureuse fondée par Coquillart, le joyeux officiai de Reims, n'est-il pas opportun d'éclaircir le sens de ce proverbe insolent et menteur?

Les Romains appelèrent Campanie gauloise les grandes plaines qui s'étendent entre l'Aube, la Marne, la Moselle et les Vosges ; notre Campanie ou Champagne nourrissait, comme la Campanie italienne, beaucoup de moutons et beaucoup de bergers, qui étaient le type de la plus épaisse rusticité. C'était une opinion bien arrêtée chez les Romains que les climats favorables aux troupeaux abrutissaient les hommes. Juvénal, le sévère Juvénal , prend l'air d'un homme décidé à se permettre quelque énormité paradoxale lorsqu'il veut dire tout simplement qu'on a vu de grands hommes « naître dans la patrie des brebis. »

Summos posse viros et magna exempta daturos Vervecum in patria crassoque sub aère nasci.

Ces deux vers renferment en germe l'opinion vulgaire sur les Campaniens ou Champenois; et il ne serait pas impossible que le proverbe, dont on a cherché le fondement dans les actes plus ou moins historiques de Thibaut IV, comte de Champagne, fût tout bonnement traduit de quelque proverbe latin.

Maintenant, si mon exégèse n'est pas admise, je m'en lave les mains, et je déclare que M. P. -M. Quitard, l'auteur du Dictionnaire étymologique } historique et anec-

si u LES CONTES RÉMOIS. M7

dotique des proverbeSj m'a inspiré à tout le moins la moitié de mon érudition.

Hais la Champagne a fourni autre chose que ses moutons si tendres el ses vins si fameux. Elle a sa large part dans la gloire de nos annales : elle a été, à quatorze siècles d'intervalle, le théâtre de deux guerres de géants; c'est dans les champs calalauniques qu'Aétius détruisit formée d'Attila, et que Napoléon tint tête à l'Europe coalisée. Les paysans de la Champagne furent de rudes auxiliaires pour le grand empereur, et Dieu sait combien de Prussiens et de Russes gisent dans les vastes plaines de Sézanne, des Vertus, de Montmirail et de Champaubert. Quand on sait si bien mourir, on sait bien vivre aussi. La province des bons soldats est le paradis des joyeux buveurs et des conteurs malins. Je n'en veux pour preuve que les Contes rémois de M. de C..., qui ressuscitent tout un monde et toute une littérature.

Depuis Thibaut de Champagne et les premiers trouvères jusqu'aux contes de Gudin, la France a cultivé avec amour celte littérature légère et pétillante, qui préfère le bien dire au bien faire, et qui n'a guère qu'un seul refrain : Gaudeamus igitur! M. le comte de Chevigné (pourquoi ne pas livrer à la publicité le nom de cet homme de tant d'esprit et de trop de modestie?) a pensé qu'il fallait réagir tout doucement contre l'humeur chagrine et le cant misanthropique du temps présent.

Il a rassemblé dans un volume, qui est tout rire et toute joie, les traditions hilaires, les histoires grasses, les bons contes de nos aïeux, et il les a mis en rimes

pour sa propre délectation et celle de quelques amis. Mais il s'est trouvé que le public a goûté la plaisanterie, et M. le comte de Chevigné a rencontré le succès en ne cherchant que le plaisir et les loisirs aimables.

L'invention des Contes rémois est en général trèsheureuse et très-vraie, mais elle n'appartient pas à M. de Chevigné. Le fond des Contes rémois se trouve dans les fabliaux du moyen âge, dans Boccace, dans les Cent Nouvelles nouvelles, dans Rabelais, dans les Contes de la reine de Navarre. Mais ce qui appartient légitimement à M. de Chevigné, c'est le tour facile et rapide, l'expression élégante et claire, qui va rarement jusqu'à la poésie, mais qui se maintient dans les régions tempérées où se plaît notre idiome.

Le style de M. de Chevigné n'a pas la finesse exquise et la savante naïveté de La Fontaine, mais, sans atteindre ce modèle d'une désespérante perfection, M. de Chevigné mérite qu'on le compte parmi les écrivains qui ont surpris quelques-uns des secrets de la langue, de cette brave langue, si précise et si souple, et qui souffre aujourd'hui tant de mortelles atteintes. En vérité, je vous le dis, c'est aujourd'hui l'oiseau rare, rara avis in terris, qu'un homme qui sait le français, qui écrit en français et qui pense en français. M. de Chevigné est un de ces hommes. Je l'en loue, et pour ma part je l'en remercie sincèrement.

C'est s'y prendre un peu tard, car M. Michel Lévy prépare la quatrième ou la cinquième édition des Contes rémois, et le public, qui a fait le succès du livre,

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n'a plus besoin qu'on lui dise ce qu'il en foui penser. Du reste, ce livre, qui respire l'amour el la gaieté, esi véritablement le livre d'un homme beureùx. N'est-ce pas un grand bonheur que d'écrire toul un volume d'où Bout bannies tontes préoccupations amères, où il n'esl question ni de philosophie, ni d'esthétique, ni de télégraphes, ni de chemins de fer, et où l'on no songe qu'à rire, qu'à boire et qu'à aimer, trois excellentes choses qui nous distinguent de la béte :

Pour ce que rire est le propre de l'homme. . .?

N'est-ce pas encore un grand bonheur, réservé à bien peu d'élus, que d'avoir pour accompagner ces vers et leur faire prendre corps le crayon de Meissonier, qui a jeté sur le papier, j'allais dire sur la toile, trente-quatre dessins, c'est-à-dire trente-quatre chefs-d'œuvre, qui ont trouvé des graveurs dignes d'interpréter la pensée du maître?

Trente bons contes rémois et trente-quatre dessins de Meissonier, on ne peut rien imaginer de meilleur pour aider à la consommation et à la dégustation de ces vins illustres qui répandent à flots dans toute l'Europe le goût de la civilisation française et la renommée du pays champenois.

Un mot en terminant. Je ne pense pas que le livre de M. de Chevigné puisse être lu sans scrupule par les gens austères, et s'il fallait prendre des airs sérieux pour juger une œuvre légère, j'aurais bien aussi mes réserves à indiquer; mais ce serait bien du bruit pour quelques

contes un peu gais. J'aime mieux tourner les choses du bon côté et féliciter l'auteur d'avoir gardé beaucoup de mesure et de discrétion en des sujets qui avaient quelquefois entraîné nos pères au delà des bornes que le goût actuel ne consentirait plus à franchir.

Auguste Vitu.

Paris , 25 octobre 1858.

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