‹ Les conteurs étrangersChapitre 10 sur 11 · I.Î-: r.AC oNTAHio rui · texte numérisé non relu

I.Î-: r.AC oNTAHio rui

il nie s('inl)li' (HIC je* n'ni ))()inl i:lc! lïiil j)i)iir (rctlc frliciic ; '}v \w stiis poini «ssc/ hem*, nssvA dovoiio, inon ;mM, ])<>nr iir;i<'((nil l( i" de (mIIc irichc.

Ne parle/, juis ainsi, ralhliiul( r ; il n'y a ))()iiit au iiioiicK' (lo créatiir.' ."-w / Iwhifh', "^' - / vertueuse j)()ur nous.

— Oui, oui, (ra])rès votre ju<^'eni(iit. Nous nfave/ vu tuer un daim ou uu Min^^o aussi hien <|ue ({ui <|uc ee soit, sur eelie frontière ; vous nTavez vu suivre une piste au milieu de la forêt sans une liésitatiou ))en(laut des jonrnées entières, et vous me soup(;onne/ d'avoir toutes les vertus. Vous vous dites : ^label sera heureuse, elle ne manquera ni de \ enaison ni de poisson ; il y aura toujours du gibic r dans son «j^arde-mangir. Mais, je vous i)rie, Jasper, trouvera-t-elle assez d'instruetion, assez de politesse, de savoir-vivre dans un ehasseur grossier eonuue moi?

— Tout le monde sait vous apprécier pour vos mérites, Pathfuider ; vous n'avez aucun de ces défauts. Je vous aifirme que vous n'avez rien à craindre.

— C'est votre pensée, je le sais, et vôtre opinion a du poids pour moi. Oui, je me rendrai à vos raisons ; j'ai trop d'estime pour votre jugement pour ne pas vous croire.. Mais votre amitié peut vous tromper, mon garçon ; j'ai toujours remarqué que vous aviez un penchant pour moi, pour moi et pour tout ce que je fais. Mais une jeune lille peut-elle penser comme vous? me jugera-telle aussi favorablement? Ne serait-il pas naturel qu'elle préférât un homme plus jeune, plus aiîuable, plus instruit? Je m'étonne, Jasper, que Mabel, par exemple, n'ait pas songé à vous au lieu de fixer son choix sur moi.

— Mabel penser a. moi ! répéta Jasper, tachant

de donner un ))eu d'assurance à sa voix. Que 5)eut-il y avoir, Pathfinder, qui lui plaise en moi? (<e qui vous nuuuiue me fait encore bien ))lus (léfaiit ; je n'ai nulle ex))érience, nul mérite. Je ne suis pas, comi.:e vous, l'ami des ^^énéraux eux-mêmes.

— Je ne sais que vous répondre. Jasper. J'ai accon\pagnc bien des fois nombre de femmes et de jeunes filles dans mes excursions, j'en ai vu beaucoup dans les forts, jamais je n'ai pensé une miiuite à faire de l'une d'elles ma femme ; avant d'avoir connu Mabel, je ne me suis connu d'inclination pour aucune. Oui, je sais assez courageux, coin me vous le dites ; néanmoins je sens la lâcheté venir rien qu'à l'idée de perdre Mabel... Il est vrai que c'est son père qui m'y a fait penser le premier.

— Ne parlons plus de cela, Pathfinder, dit Jasper en serrant la main de son ami ; vous êtesdigne de faire le bonheur de Mabel, et Mabel est digne de vous. Son père vous a choisi, vous ne devez pas refuser un ami ; lui mort, Mabel ne saurait avoir un meilleur protecteur que vous. »

ïoat en disant ces derniers mots, Jasj^er avait doucement ramené son ami vers le groupe arrêté autour du feu ; il lui tardait de mettre fin u cet entretien. Il n'avait qu'une pensée, rejoindre son petit navire, et y demeurer seul et à l'abri de tous les regards ; il lui fallait du temps pour reprendre tout son courage.

Cap sortait au moment même de la citadelle, quittant son beau-frère, dont la rude et forte constitution luttait bravement contre la mort, mais dont les forces é )aisées s'en allaient néanmoins de minute en minute. Le vieux marin ne savait rien de ce qui s'était passé depuis la capi-

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tiïlation ; il s'a\.inra Initcnu'iil. v<Ts \r feu, porhiiH encore, iii;il;,Mr ses liahitudcs (l\ iiii)liasc et de hrusijiieiie, rirnprcssioii ])riuhlc et TespôcTO tl\iC(îal)lt'mi'iit. (lue jclli'iit: sur le (îdur et les épaules (les plus vaillants Fatteiite do la mort, non pas (le lit mort «glorieuse sur le elianip ({<• bataille, mais (le la mort lente et (Icmioureusc! sur \c lit (l'a<]^onie. Voyant tout le monde triste et pensif autour de lui, il s'ima^nna cpfils étaient comme lui sous le coup du mc^me eha^^rin, et ([ue la lin prochaine du chef dr. rexptîdition leur causait cette angoisse.

« Voilà, dit-il, une aiïaire bien fâcheuse, une situation pénil)le (pii se prolonge. Le s(Tgent était certes un brave soldat, un très brave soldat, et pourtant, maintcMiant qu'il lilc sdn câble pour la dernière fois, il paraît vouloir s'y accrocher comme s'il avait résolu de ne le laisser jamais passer par récubier. Pour moi, je ne crains pas cic le dire, (piand un de mes amis est dans la nécessité de faire un long voyage, je lui souhaite toujours un prompt départ.

— Vous ne voudriez pourtant pas tuer le pau\Tc sergent, dit Pathfmder, avant que son heure fût venue? La vie est douce, et bien des vieillards regrettent de s'en séparer pour jamais. )>

Cap parut choqué de cette interprétation donnée à ses paroles ; il avait voulu dire tout simplement qu'il regardait comme un de^'oir de travailler à adoucir les derniers moments de son beau-frère ; il avait voulu seulement exprimer le souhait de le voir promptement débarrassé des douleurs atroces et des souffrances morales encore plus pénibles qui le torturaient à ses derniers instants.

« Où donc est le quartier-maître, 3L Muir? dit-il au bout d'un instant ; il est convenable

qu'il \irnne faire ses adieux au pauvre ser^rent, sur le point de s'engager dans une voie où il ne fera que nous précéder un peu. Car, si bien amarré qu'il soit dans la vie, le meilleur de nous es't mortel, il ne faut pas l'oublier.

— Vous avez raison, maître Cap, dit le chasseur d'une voix grave, et peut-être ne savez-vous pas dire si vrai ; seulement vous auriez pu ajouter que le pire de nous est mortel aussi bien que le 'meilleur. Le quartier-maître n'ira point dire adieu au sergent, attendu qu'il est parti lui-même le premier, et il l'a fait sans avoir eu beaucoup le loisir de s'occuper des autres, ni même, ce qui est plus grave, de lui-même.

— Que voulez-vous dire? Je ne vous entends point.

• — Je ne parle pourtant point en paraboles : je veux dire que pendant que Dunham se prépare sérieusement au grand voyage, Muir l'a entrepris sans aucune préparation ; je ne voudrais i>as le condamner pour cela, attendu qu'il n'en a point eu le temps ; mais je crois pourtant qu'il est fort regrettable qu'il en soit ainsi. Et j'ajouterai que le sergent et le lieutenant Muir, ayant pris des routes si différentes, ne se rencontreront jamais.

— Expliquez-vous, dit le mariii, qui commençait à s'inquiéter, remarquant l'absence du quartier-maître ; je n'aperçois point Muir. Il n'a pu songer à fuir, puisque nous sommes victorieux ; s'il en était autrement, je ne voudrais jurer de rien. »

Le g aide le prit par la main et l'emmena à quelques pas.

« Tout ce qui reste du lieutenant est caché sous ce manteau ; » et il lui raconta ce qui était arrivé. u J'ai vu bien des combats acharnés, continua le

Il: I.AC ONTARIO .'ill

u\ ;^Mii(|(', l»iiii (les (Xplo.siniis {[{' funur siiIm1<- ; iiu\\s j(; nui j.iniajs nncniil rr un jian^il accrs de nii((^ .^uiiviij^^*, ni vu V(\\]\v (l'cni IjoniMU' <niitti!r m>u corps si à riin])r()viî>to, i)\\ (luii-s tin monicnl ))Iuî> criticjuc ])()nr les csjxinnuu's lo^HMiutts (h- tout; lionuur <iiii s en >a. I^c mcusongr \v. })lu.^ inipii- cl: Ir plus ))rrli(l(' a ùlc arrêté sur ses lèvres ; il s'est éteint dans rex))l()si()u mèinr du mal. -

Cap restait houehe héanti' en face (lu cadavre ; l'athlinder })arlait encore, et il restait là, ne ])ouvant se convaincre de la réalité de ce (ju'ij A^pyait, de ce qu'il entendipt. Il fit effort sur lui-méi]ic et dit :

« LVau douccî d'une ])art, et les sai^va^^es de Taiitre, rendent notre ^'ie dans ce pays pénible et incertaine. Ah ! je le (piitterai aussitôt (]ue je le pourrai. Pauvre quartier-maître ! Au fait, maintenant que j'y pense, cet homme, à l'arrivée (Ita sauvages, courut bien vite et sans aucune hésitation se cacher dans les rochers ; il connaissait le chemin, et il prit la fuite un peu rapidement pour un officier. Je n'y songeai pas alors ; j'étais trop occupé à le suivre pour me préoccuper de tout cela. Vous dites que c'était un traître, un traître prêt à vendre son pays à ces coquins de Français?

— Il ne s'inquiétait guère de qui Tachetait : pour cette fois, ce sont les compatriotes du capitaine qui payaient.

— J'étais venu chercher le quartier-maître, reprit maître Cap, un i3eu revenu de son émotion ; le sergent approche de sa fin, je pensais qu'il pouvait avoir quelque chose à dire à l'homme qui devait après lui prendre le commandement de l'expédition. Mais il est vraiment trop tard ; comme vous dites, le lieutenant a ^'éritablement pris l'avance.

— Oui, insista le guide, qui tenait à son idée, oui, il a pris l'avance, mais par un autre chemin. Quant à l'autorité, j'imagine que le caporal peut commander ses soldats. Nous n'avons d'ailleurs qu'à enterrer les morts, à mettre le feu au fort et aux huttes ; car, pour ce qui est de revenir ici, il ne peut en être question : nous sommes sur le territoire de l'ennemi, et, maintenant qu'il connaît le chemin, il nous y prendrait comme des rats dans une souricière. Toute la besogne qui reste à faire ici, nous nous en chargerons, le Serpent et moi ; puis nous battrons en retraite, ce que nous savons aussi bien faire que marcher en avant. )>

Cela dit, les deux amis saluèrent le capitaine Sanglier, et se dirigèrent du côté de la citadelle afin d'assister aux derniers moments du sergent Dunham.

En se rendant à la eitadelle, maître Cap et Pathfinder s'entretinrent du sergent et de la triste situation dans lac^uelle il se trouvait ; tous deux ressentaient un ehagrin profond de l'absence d'un ministre de Dieu, dont les consolations et les encouragements n'eussent pas manqué d'adoucir les derniers instants du moribond.

« Oui, disait Cap, ce n'est qu'un soldat sans doute ; mais on ne saurait le laisser filer son câble sans une parole de consolation et un mot d'adieu. Je voudrais pour beaucoup pouvoir aider le digne homme à démarrer sans trop tendre ses tournevires ; mais la mort, après tout, n'est qu'une circonstance, puisque nous devons tous nous y soumettre un peu plus tôt ou un peu plus tard.

— Vous parlez d'or, maître Cap ; aussi celui qui est sage doit-il se tenir toujours prêt. J'imagine que celui qui franchit le plus heureusement cette passe difficile est celui qui laisse le moins de choses derrière lui quand il doit s'embarquer sur ce rapide. Ainsi me voici, sans vouloir me donner comme un modèle, moi, simple chasseur, coureur, guide, tout ce que vous voudrez, je n'ai pas un pouce de terrain qui m'appartienne, je

n'ai jamais dresse une hutte, si ce n'est pour quelques nuits trop froides ; mais quand j'ai le ciel sur ma tête pour me faire souvenir que le terme de ma vie est là, quand je foule le sol des forêts, couvert de feuilles sèches, sous mes pas que rien n'entrave, je me sens libre et prêt pour le grand voyage. Je ne dis pas que je ne regrette rien, que je n'aime rien : car j'aime le sergent, mon vieil ami, sa fille Mabel ; j'aime Chingachgook et Jasper Eau-Douce ; mais ce ne sont pas là des liens ni des embarras. Rien ne m'enchaîne ici-bas. J'ai quelques chiens de chasse dont je fais grand cas ; je les ai laissés dans le fort, car ils font trop de bruit, — ils sont jeunes, — pour les emmener en temps de guerre. J'ai Tue-Daim ; mais on pourra nous mettre dans la même tombe, nous sommes tous les deux de même taille : six pieds chacun ; il n'y a pas l'épaisseur d'un cheveu de plus d'un côté ou de l'autre. J'ai aussi un sac de cuir où j'enferme quelques objets qui m'ont été donnés en souvenir ; on le placera sous ma tête. Ainsi je ne laisserai rien derrière moi à l'heure oii je recevrai l'ordre de marcher.

— Il vaut mieux, dit Cap, se sentir une bonne conscience à l'heure de la mort que d'avoir des s^,cs pleins de dollars. Vous êtes dans la bonne voie, ami Pathfinder.

— Je ne tiens point à l'argent ; je n'en ai nul besoin. Un été, durant la dernière paix, j'ai fait deux chasses, et j'avais réuni tant de fourrures, que j'ai craint de devenir trop riche et dp connaître la cupidité.

— Je suis toujours pour une bonne cqnscience, dit Cap, ne lâchant point son idée ; il ne faut rien avoir à se rei^rocher au moment de la mort. Je vois que vous êtes dajis la bonne voie.

.1 ai pourtant été tenté trois iois (huis ma vit*, ( I Je (lois (lire (pic j'ai faibli iiitéricnrcrncnt ; j'ose ])ourtanl (•s])ér('r <pfil n'y a rien en (pii ))iiiss<incpiiéter nii honiirlc Immnic ù ses (lerniors moments.

« La première lois, j'avais h Mi\r dans 1rs Ixhs un ])a(piet de peaux aj)])artenant à un Franeais. Il ehassiiit (ie notn; côté de la frontière, ce n'était pas son droit : il y avait là les vin<^t-six plus belles ])eaiix de eastor (pie j'aie jamais vues. Ce fut une rude tentation, Ja loi était prescpie ))our moi ; imiis je pensai cpie la loi n'avait pas été fait<' par nous autres chasseurs, (pie le propriétaire avait ))U fonder de i>randes es])éranees sur ce trésor : je laissai les ])eaux à leur ])laee.

« La seconde é])reuve ne fut pas moins forte : je trouvai un jour dans une cachette un fusil, le seul assurément (pii ))rit lutter avec Tue-Daim. Si je m'en étais emi)aré, si seulement je Tavais fait disj)araître, du coup je devenais le j)remieF tireur du pays ; je restais sans rival. Je vous dirai (pie j'étais bien loin d'être àlissi habile que je le suis devenu depuis; mais j'étais ambitieux, entre- ])renant ; pourtant, grâce à Dieu ! je sus triompher de la tentation, et le lendemain je triomphai aussi de mon rivaL Ce fut la plus belle partie de tir qu'une garnison ait jamais vue : mon rival avait son fusil, j'avais Tue-Daim, et je l'emportai haut la main en présence du général.

^( Ma dernière lutte contre le diable fut la plus rude ; jugez-en, maître Cap : vous savez ce que je pense des Mingos ; eh bien ! j'en trouvai un jour six profondement endormis dans les bois, leurs armes empilées à côté d'eux, à portée de ma main. Je pouvais les poignarder tous les uns après les autres : ils avaient mérité la mort, et nous les

poursuivions depuis plusieurs jours avec le Serpent.

— Quel parti prîtes vous? » demanda Cap, cjui oubliait complètement que son pauvre beau-frère agonisait à deux pas et attendait son retour.

«jL'épreuve fut rude, j'y sus résister; et en fin de^comptc j'eus raison, car l'issue fut heureuse. Je ne touchai pas à un de leurs cheveux ; je ne mis pas la main sur leurs armes, car je me méfiais horriblement de moi, sachant que je ne vois pas les Mingos d'un bon œil. J'attendis patiemment ; leur somme fini, ils se remirent en route. Je les suivis, et, m'embusquant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je fis si bien, qu'un seul put rentrer dans son village, et encore il boitait bien bas. Le Grand -Serpent, qui s'était arrêté en route pour abattre quelques pièces de gibier, me suivait, et, quand il me rejoignit, les cinq chevelures des vagabonds étaient pendues à sa ceinture. Ainsi, comme vous pouvez le voir, en prêtant l'oreille à la voix de la justice et de l'honneur, il n'y eut rien de perdu non plus pour le profit. »

Cap grommela un assentiment, et, comme ils étaient déjà depuis longtemps devant la porte du fort, ils entrèrent pour avoir une dernière entrevue avec le sergent Dunham.

Mabel se tenait toujours auprès de son père, attentive et recueillie ; sa douleur, très vive, ne l'empêchait point de prodiguer au mourant tous les soins si nécessaires à cette heure pour adoucir l'amertume de ce terrible passage. Pathfinder, sérieux et grave, n'avait pas besoin de faire grand effort pour mettre ses sentiments à la hauteur de cette triste situation ; il avait toujours envisagé la mort avec respect ; il la voyait là, malgré sa fermeté, avec attendrissement. N'était-ce pas un

M-: I.AC ONTAHIO .Ml 7

\ ic'il ami i\\i\ allait s( m-^^ik t de hiiï l^a (iouhur (!< MalK'i lui rlni^^niail aussi le (-(rur, et au^'iiiciilait son émotion ri son nsjxcl. S( iil maître Caj), bion (pril aimât N'éritabiciiu'nt s(»n beau frère et (jiir le l'hainiii (II* sa nircc lui fût ])éiiil)Ic, n'entrait pas aussi ])n)r()n(lrmenl dans la jxnséi' s^ik-nncllc (le ce tciTiblc moment. II se mit à ra])])eler les eireoUstances de la mort de INIuir et d'Arrowhead.

Il lut iiiterrnm])u dans sa narration ])ar un sou])ir douloureux, j)rom])tement rc])rimé, et s'exhalaid dans ini coin ol)seur de la vaste i)ièee. Une ombre surent, et Kosce-de-.ïuin i^^at^na rai)idement la ])orte.

Le ser<j:ent axait oublie Arrowhead ; il ne se soueiait «j^uère non j)lus de Mnir ; les liens (jui rattachaient à la vie semblaient eom))lètement relâchés, son visage demeurait sans expression. 11 lit pourtant un effort quand Cap eut achevé son récit, et doucement il appela Kau-Douce. Jas))(T, averti, ne tarda pas à paraître. Le servent le regarda avec bonté, et on lisait dans ses regards le vif regret des soupçons injustes qu'il axait conçus contre le jeune homme et Tardent désir de l'en dédommager.

Il régnait dans Tappartement un silence solennel : Pathflnder, Cap et Jasper se tenaient debout, en face du lit du mourant ; Mabel était agenouillée sur l'un des côtés de la couche.

u Sergent, dit Pathfmder se décidant enfin à parler, bientôt nous serons dans la même position que voas ; nul ne sait le jour ni riicure. Durant votre vie, vous avez rempli votre devoir, et vous ])ouvez par conséquent partir l'âme tranquille pour le grand voyage.

— Oui, murmura Dunlia m d'une voix faible, j*ai tâché de faire mon devoir. Peut-être ai-je manqué...

:M8 le lac ONTARIO

— Mon père ! oh ! mon père bien-aimé ! » dit Mabcl. Le mourant se tourna doucement vers sa fille et

Lii dit :

« Avez-vous parlé, Mabel? Avez-vous quelque chose à me dire? J'ai besoin d'être soutenu... Ah ! il est étrantje (pi'un père s'appuie sur son enfant dnns un pareil moment. Mabel, je ne suis pas sans inquiétude...

— Mon père, placez toute votre confiance en Dieu ; invoquez son divin Fils, priez-le, demandezlui le secours de sa main toute-puissante.

— Ma fille, reprit le moribond, tu as raison ; je voudrais pouvoir prier..., j'ai oubhé...

— Mon père, je vais prier avec vous, pour vous, pour moi-même, pour nous tous ; la voix la plus humble, la plus faible, peut toujours arriver à l'oreille de Dieu. »

Mabel était sublime et touchante à la fois dans cet acte de piété filiale ; son calme égalait sa ferveur ; elle oubliait sa j^ropre douleur pour inspirer au blessé les pensées les plus consolantes. Ceux qui l'entouraient ne sentaient peut-être pas toute l'élévation de cette âme délicate ; néanmoins elle devenait pour eux l'objet d'un respect et d'une vénération sans bornes.

(( Mon père, vous savez la prière du Seigneur, disait encore Mabel, vous me l'avez apprise vousmême quand j'étais enfant ; récitons-la ensemble. »

Un sourire se montra sur les lèvres du moribond ; il avait rempli son devoir de bon père au moins sur ce point, et, de se l'entendre dire par sa fille dans un pareil moment, cela lui donna une inexprimable satisfaction.

« Sois bénie, chère enfant ! sois bénie ! » murmura le sergent en plaçant avec peine sa main sur la tête de Mabel.

ij: i.ac ontatuo nio

II «jrirdn \c silence nlors pcnclaiil un h iuii-. ii^-^» /. Inii«r^ ciniime iihsorbé dans ses peiisi'rcs ; les assislaiits, ))rt)f(mcléni('nr énius, irosuicnt faire l« nnandrc luoin cnicnl . I.a lille du scr^^cnt ]»lcurail.

(( Mabel, mon enfant;, je Nais vous (piitler, eonfiniiii le bK'ssé : je n'ai ])as en le leînps de thonier \<>tre affe(*li()n : j'eniporle ])()nrt;ird a\'e(' moi la eon\iction bien ferme de ec (pie sons \al</... Mabel, votre main ; où est-elle?

— Lu voiei, mon ])cre, la Noiei.

— Puthlinder, dit le moribond étendant Je bnis du côté o])posc à celui où était Mabel, et ofi sa main rencontra eelle de JasjxM*, a<^n'nouilIé en face de la jeune lille, prenez \a main de Mabel ; je vous la confie, mou ami ; soyez un père pour elle, soyez l'un à l'autre ce qu'il vous ])laira. Je vous bénis, je vous bénis tous les deux. '»

L'heure était tro}) ij^rave j)our faire remarcpier à Dunliam sou erreur ; d'ailleurs il rendit le dernier soupir en prononçant ces ))aroies, et en tenant unies dans les siennes les mains de Mabel et de Jasper. Mabel, la tête enfoncée dans les couvertures, ne s'aperçut de cette méprise qu'en se relevant au cri poussé par Cap quand il avait vu son beau-frère rendre l'âme. Elle vit les yeux de Jasper fixés sur elle, elle sentit la pression de sa main ; mais elle n'y songea point. Le poids de sa douleur lui parut devoir l'accabler longtemps, et ne laisser place à aucun autre sentiment ; elle sortit de la pièce où gisait le corps de son malheureux père pour aller pleurer et prier dans la solitude.

Pathfmder, fort troublé, sachant à peine ce qui s'était passé, prit Eau-Douce par le bras et sortit du fort avec lui. Ils passèrent devant le feu, traversèrent la clairière et atteignirent sans parler le bord de l'eau.

« Tout est fini, Jasper, murmura Pathfinder, le pauvre sergent est mort victime de la malice d'un Mingo : un sort pareil nous attend aujourd'hui ou demain .

— Que va devenir Mabel? dit le jeune homme pour toute réponse, tout entier encore aux dernières scènes de l'agonie du sergent.

— N'avez- vous pas entendu les dernières paroles de son père? Il me confie son enfant ; c'est un dépôt solennel que j'accepte : Ma})el ne sera point abandonnée.

— C'est un dépôt qu'on peut être fier d'accepter, et une charge que nul ne voudrait refuser ! » et il y avait un peu d'amertume dans le ton de ces paroles.

(( Vous avez raison, mon ami, et, pour mon comi)te, je pense que je n'étais point digne de cette mission. Non, je n'ai point d'amour-pro])re, Jasper ; mais si Mabel Dunham ne veut point considérer et mon ignorance et mes imperfections, est-ce à moi de les lui faire voir pour refuser le legs du sergent?

— Vous devez l'accepter, reprit Jasper plus maître de lui ; nul ne saurait vous en faire reproche, au contraire.

— Pensez-vous, mon garçon, dit le guide avec une grande simplicité, que Mabel puisse être blâmée de prendre Qp parti? Car tout le monde ne me juge pas aussi favorablement que vous le faites, vous et la famille du sergent, qui êtes des amis mtimes. Les habitants des frontières sont en :féi\érixl envieux et jaloux. 11 me semble, et je l'ai parfois souhaité, qu'il eût été préférable que Mabel eût de l'affection pour vous. Jasper, et tpie vous en eussiez pour elle ; tout eût été mieux peut-être, plu>^ à sa place, plus à l'abri de la cri-

KF I.AC ONTARIO :t2î

tique» })arcc (\tic xoiis v\rs ))Ins jeune et rjuc Mnis pourriez la rendre ])lus lieiin'U^e.

— Ne j)arIoiis ])()iiit <!<' eein, dit Jasjur en j)roie h un grand fronble ; no j)arlons j)oint de cela. Mnbel sera votre femme: e'est lii volonté du s<»r- ^••ent. Qujint ù moi, je eonsidtcrai maître ('ap, et m'en irai voir ee (\u'\\ y n à faire sur JVau salée.

— Comment. ! s'écria le </nide au comble de rétonnement, vous, Jas])er, vous (|uitteriez les lacs, les forets, la frontière, alin de vous en aller \ i\'re dans les villes et les établissements, et cela uniquement jxnir trouver une lét^'ére différence dans le î^oût de l'eau ! N'avons-nous j)as les lacs salés, si c'est le sel qui vous est nécessaire? Je comptais pourtant sur vous, Jasjxa* ; je me disais ([ue si nous élevions une cabane avec Ma bel, vous choisiriez un em])lacement non loin de là, et que vous viendriez vous y établir avec \'otre femme également, car vous vous marierez, n'est-il ]>as vrai? Je connais un site à quarante milles à l'ouest d'Oswego, un beau site, en pleine forêt, loin de toute habitation, mais assez près d'une baie où le Scud pourrait mouiller d'ordinaire et où vous reviendriez toujours après vos exj^éditions. Nous ne serions séparés que par dix milles de distance ; je fournirais de venaison les deux huttes pendant vos absences...

— Mais je ne veux point me marier, disait Jasper, touché, malgré l'angoisse qui lui étreignait le cœur, par cette simplicité et cette bonté sans égales du vaillant chasseur. Je ne veux point me marier ; car il est probable que je n'aimerai jamais personne autant que vous et Mabel.

— Je vous remercie, mon garçon ; je mérite votre affection ; oui, je la mérite, et vous savez bien que vous avez toute la mienne. Vous avez

21 — Le Lac Ontaino.

éi^alement raison d'aimer Mabel ; quand clic vous connaîtra mieux, elle vous aimera elle-même, j'en suis sûr ; elle est digne aussi de votre affection. Je ne croyais pas, pour mon compte, ressentir jamais pour une créature du bon Dieu un attachement aussi 2)rofond ; l'idée seule que je ))ourrais la ))erdre me trouble et me bouleverse au d(*là de tout ce que je pourrais dire.

— Ah ! Pathfîncler, dit Jasper, parlant comme en un rêve, qu'est-ce donc que la réalité pour celui cpii perd Mabel, quand un simple doute peut vous faire tant souffrir? »

Il y avait un tel accent dans ces ^larolcs, que Pathfinder tressaillit ; il s'arrêta une minute entière au moins à considérer son jeune ami, muet, honteux, déjà repentant d'avoir laissé échapper ces paroles, qui trahissaient le secret de son âme. Le guide, en dépit de sa simplicité, avait d'un coup d'œil embrassé toute la vérité. Mis ainsi sur la voie de ce fait inconnu, mille souvenirs, mille preuves se présentèrent en un instant à son esprit. Comment n'avait-il pas vu cela plus tôt? comment ne l'avait-il pas deviné? Ce qu'il éprouva tout d'abord en faisant cette découverte, ce fut la sensation d'une hvmiilité profonde et d'une douleur excessive : Jasper convenait bien mieux que lui à Mabel ; il saurait bien faire le sacrifice de Mabel et la laisser au plus digne, si surtout, comme il le pensait maintenant, Jasper était plus agréable à la jeune fille.

La rectitude d'esprit que possédait Pathfinder à un si haut degré, sa modestie, la déférence avec laquelle il traitait les droits des autres, la force de sa volonté, lui rendirent promptement l'empire habituel qu'il avait sur lui-même. Il prit Jasper par le bras, le conduisit vers un tronc d'arbre

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