‹ Les conteurs étrangersChapitre 9 sur 11 · II. I.AC ONTAIUO · texte numérisé non relu

II. I.AC ONTAIUO

A Cfttr ))un»l(' : « M« rie/.- vous, » il avait ajouté : « Kpousiz Mal)i*l ; j'ai clé \otrc riviil, niais jo rcnoiuv u mes i)r()j('ts : votre succc^s vous donne Iro]) (JVivanta<^'('S. » Le j^niide rqxnidit. (pfil avait le consentement de MaluI et de son père, (jue ])ar consé(|uent il iTaN'ait nnl Ixsoin di* eette concession !)cncvole du lientennnl.

« Je n'ai ({u'un chat^'rin, ajonta-t-il, c'est qnc rc ])auvre Dnnliam ne verra ])as la réalisation d'nn ])rojet (|u'il caressait depuis si lon^'temps. »

ITn éclair ])assa dans les yeux de Muir ; mais le i,niide ne s'en aperçut pas. Le (piartier- maître n'était point entré dans le fort, et ne savait pas oh en était le ser<^ent. Le visage de Mabel lui avait a]>pris que son père était blessé, et il avait trouvé là le joint pour sortir d'une situation absolument fausse, d'une situation dont seul il savait tous les- embarras. Le sergent mort, deux hommes le gênaient : Pathfinder et Jasper. Il cherchait à éloigner le premier en lui faisant prendre sa retraite ; il venait d'entrevoir le moyen de se débarrasser de l'autre, déjà compromis dans Tesprit du major Dunean.

« Le sergent Dunham en est-il là?

— Hélas ! dit Pathfinder, il ne verra pas la fin de la journée.

— Alors, dit ^luir, je serai bien aise, mon cher ami, d'avoir votre avis sur ce qu'il convient de faire en pareil cas. Mon malheur m'a fait tomber entre les mains de nos ennemis ; il est vrai que je les ai amenés à composition en tirant habilement parti des quelques coups de fusil que vous avez tirés, comme aussi de l'arrivée assez fortuite du Scud dans nos eaux ; j'ai donc, même durant ma captivité, travaillé avec succès à Thonneur des armes de Sa Majesté. Le sergent ne pouvant

exercer les fonetions de sa charge, mon brevet de lieutenant ne me donne-t-il pas le droit de prendre le commandemetit de Texpédition? Qu'en ])ensez-vous, mon cher ami? Cela doit vous intéresser, car cela touche à l'honneur du sergent, et maintenant vous faites partie de sa famille ; outre vos mérites personnels, vous avez maintenant des droits...

— Laissez là, je vous prie, mes mérites et mes droits. Je ne vois pas. Monsieur, ce qui pourrait vous empêcher de prendre le commandement du 55^ ; personne ici ne s'y ojiposera, je pense. Les soldats seront peut-être en droit de s'étonner de voir un prisonnier qui leur doit sa délivrance, et qui ne s'était point battu avant d'accepter la captivité, devenir tout à colip leur chef ; mais vous êtes lieutenant, les soldats vous obéiront. D'ailleurs, il s'agit simplement de rentrer maintenant à Oswego par le plus court chemin. »

Muir n'avait pas besoin d'en entendre davantage ; les commentaires du guide lui importaient peu du moment, où il était sûr d'être reconnu comme chef de l'expédition. Ils se rapprochèrent aussitôt tous les deux du groupe assemblé autour du feu ; tout de suite, dans sa façon de faire et dans sa manière de parler, le lieutenant s'arrogea les droits de commandant en chef. Il prit à part le caporal, lui dit nettement qu'il n'avait plus à obéir qu'à lui, et il l'envoya instruire ses subordonnés du nouvel état de choses. Tout le monde sachant où en était Dunham, ce changement de dynastie parut la chose la plus juste et la plus naturelle du monde.

Pendant ce temps, le capitaine Sanglier s'occupait de son déjeuner ; il y avait trente ans déjà qu'il était dans les colonies. Il avait été souvent

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employa» comme <Ia!is le ras prescrit, i\ la diroction (les niliés Iiuliciis. I*h1 lifiiuh r ('(nmaissait l»i<ii San<^'li('i\ il ravuit déjà rciicoiitré dans ses précédentes (»a!!ipa<,mcs ; il le savait brave, a\ enturenx, (pioicpie ayant la réputation d'homme cruel et ])rofondémehl e^nrfste. Le ea])itaine français avait aussi souvent entendu ])arler du ^uide ; il IVstimait, mais ne pouvait le comprendre : son désintéressement, son es])rit de justice, sa sincérité lui ])araissaient autant (Terreurs ^'ra\'es, uni(|uement ))ro])res à fermer ù un homme la \oie de Tavancement.

(( Monsieur Pathlinder, dit Sanj/licr, je vous salue ; tm militaire se plaît toujours à honorer le couraeje et la loyauté.

— Je vous salue, Monsieur, et j'honore aussi votte courage ; je vous ai rencontré souvent sur h» cham)> de bataille, et toujours au meilleur endroit. Vous avez entencUi le sifHement de nos balles?

— Pas des vôtres, monsieur Pathhnder ; une ])allo de votre main, c'est une mort eertaiiu^.. Mais, Monsieur, que vent dire ceci, et que fait-on à ce jeune homme? »

Pathiinder se retourna et vit Jasper rudement saisi par deux soldats qui se dis])osaient à lui lier bras et jambes sur Tordre de Muir.

u Que faites- vous là? s^éeria le guide se jetant en avant et repoussant les deux soldats. Je voudrais bien savoir qui osera toucher à Jasper, et cela sous mes yeux !

— J'ai donné Tordre de saisir ce traître, répondit le quartier-maître ; oserez-vous prendre sur vous de contester la légalité d'ordres donnés par un officier aux soldats du roi?

— Je contesterai tout ce que vous direz tendant

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î\ faire croire que Jasper mérite le traitement (juc vous voulez lui faire subir. Il vient de nous sauver, de vous arracher vous-même, lieutenant, des mains de vos ennemis, — vous n'y étiez déjà pas tombé d'une façon si honorable, — et voilà le premier usage que vous faites de votre autorité ! Je vous déclare que je ne la respecterai pas.

— - C'est de l'insubordinations ! s'écria Muir ; cependant je veux être indulgent pour vous. Jasper, à la A érité, a paru nous servir ; mais ne savezvous pas ce qu'en pensent Lundie et Dunham lui-même? Nous avons été trahis, c'est incontestable ; et quel est le traître, sinon Jasper?

— Vous vous trompez, quartier-maître, Jasper est mon ami ; c'est un brave, honnête et loyal garçon. Tant que je serai là, je vous déclare que pas un homme du 55® ne mettra la main sur lui. Exercez votre autorité sur vos soldats ; mais vous n'en avez aucune sur Jasper et sur moi, maître Muir.

— • Voilà qui va bien ! s'écria Sanglier, qui regardait le quartier-maître d'un air narquois avec une pointe de profond mépris.

— - Soyez raisonnable, Pathfmder, je vais vous donner des preuves si nos soupçons et nos conjectures ne suffisent pas : regardez cette bande de toile, Mabel l'a trouvée attachée à la branche d'un arbre dans cette île une heure avant l'attaque de l'ennemi ; examinez le battant du pavillon du Scud, \'ous verrez d'où elle vient et qui a pu l'arborer.

— Ah ! c'est trop fort ! grommela le capitaine Sanglier.

— Que nous importent vos soupçons et vos signaux ! reprit le guide avec une ardeur qui ne lui était point habituelle ; laissez Jasper en repos,

«Ma foi! dit le capitaine /c'était un grand scélérat! »

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sinon il rauilni \«»ir <|iii est-ce <jui sr bal !<• mieux, vous vt vos soldais du 55^, on le S<r))ent <|uc voilà, Jusj)er el son c<jnil)n<;e, et. 'J'ue-Daini jmrdesiius \v ma relie.

--- A la bonne lu iii( ! <lil ciienrc Santdi<r : j'aime mieux <î<'la.

.le ]>a lierai donc eluirement, dit Mnir en ])renanl nue ])(Kse lliéàlrale. V^)ici le ea])itaine Sanglier, iei ])rosenl, el, Arrowhead, ee brave 'i'usearora : tous les deux m'ont donné la ])reuve de la Iraliison de ee malheureux jeune honuiie. Que vous faut-il de ])lus? jVrem])êeliere'/-vous eneore d'user de mon autorité j)our riionneur du roi?

— Seélérat ! ne put sVm])éeher de dire entre les dents le Français.

— Monsieur le eajntaine San^^iier est ini lionnête homme et un bra\'e soldat, dit Pathlinder, il ne voudrait pas nuire à un honnête marin. Y a-t-il un traître ici, monsieur Sanglier?

— Oui, parlez sans détour, s'écria Mnir. Malheureux jeune homme, vous n'échapperez pas aisément au châtiment de vos fautes ! Ca2)itaine, dites-le ouvertement, voyez- vous un traître parmi nous?

— Oui, j'en vois un bien certainement, répondit sans hésiter le personnage interpellé.

— Menteur ! disait en même temps Arrowhead, en^ proie à un emportement irrésistible ; c'est

trop mentir !

Et, en disant cela, le sauvage frappa la poitrine de Mnir du revers de sa main. Celui-ci prit ee geste un peu trop expressif, à la manière des sauvages, pour un coup et une menace ; û étendit la main pour saisir son mousquet, décidé à se défendre. Arrowhead, pins promj^t que l'éclair, iira de sa ceinture un poignard qu'il y tenait ca-

chc, et l'cnionça jusqu'à la garde dans le corps du quartier-maître. Voyant ce misérable tomber à ses pieds, Sanglier dit encore :

« Son affaire est faite ! voilà un scélérat de moins ! »

Arrowhead avait poussé son cri de guerre en frappant le lieutenant, puis s'était élancé d'un bond dans les bois. Aucun des hommes blancs ne chercha à le poursuivre ; mais les branches se refermaient à peine sur le fugitif, qu'elles s'ouvrirent de nouveau pour livrer passage au Delaware en pleine poursuite.

Jasper Eastern et Pathlînder avaient entendu, sans en pénétrer tout le sens, les paroles du capitaine ; ils le prièrent de s'expliquer.

« Est-ce donc moi qui ai trahi? lui demanda Eau-Douce.

— Voilà le traître, dit Sanglier ; c'était notre espion et notre agent. Ma foi, c'était un grand scélérat ! ))

Disant ces mots, il se pencha sur le cada\Te de Muir et tira d'une de ses poches une bourse pleine de louis ; il les jeta au lohi avec mépris. Puis, se retournant du côté du foyer, il trouva son déjeuner cuit à point et se mit à manger.

Aubsitôl i.\[iv Mtiir fut tombe sous le couUau d'Arrowhcad, ses soldats le portèrent dcceninient à l'écart dans un petit bouquet de bois, et le recouvrirent d'un manteau. Chingachgook ne tarda pas îi revenir j)rendre sa ))lace auprès du feu ; une ehevelure fraîchement eoupé? et encore sanglante pendait à sa ceinture. Pathfinder et Sanglier ne l'interrogèrent point à ce sujet ; mais ils coml)rirent aussitôt que le meurtrier de IMuir avait reçu son châtiment. Si juste que fût l'exécution qu'il avait faite, ni l'un ni l'autre ne ressentit cependant de bien vifs regrets. Sanglier était accoutumé à des scènes pareilles, son cœur s'était endurci ; il est vrai d'ajouter qu'il y mettait un peu d'ostentation, affectant de montrer le stoïcisme si fort à la mode chez les sauvages. Pathiinder n'avait jamais aimé le lieutenant Muir, et il détestait profondément Arrowhead. Le quartier-maître lui déplaisait à cause du ton mielleux de sa voix et de ses façons affectées ; mais cette mort violente l'avait troublé, et surtout la découverte d'une trahison aussi noire l'avait profondément ému. Il revint sur ce sujet, et interrogea

le ca])itaiiio Snii^licr dès (jn'on eut emporté Je corps du lieutenant. Le principal intéressé étant mort, celui-ci n'avait plus aucune raison de garder le silence, et il raconta, tout en continuant tran- (piillement son déjeuner, différents détails très propres à donner la clef d'un assez grand nombre d'incidents de cette histoire.

Aussitôt après l'arrivée du 5,^^ sur la frontière, Muir s'était mis en relation avec les Français et leur avait offert de les servir. Pour faire valoir sa trahison et en tirer plus de profits, il n'avait point manqué de parler de son intimité avec Lundie, qui le mettait à même de donner les renseignements les plus exacts. Ses propositions avaient été acceptées ; il avait eu plusieurs entrevues avec M. Sanglier dans les environs du fort, et une fois même il l'avait introduit dans la citadelle, oii ils avaient passé une journée entière ensemble.

C'était Arrowhead qui leur servait d'intermédjaire ; la lettre anonyme que le major Duncan avait reçue, et dans laquelle on lui dénonçait la prétendue trahison de Jasper, avait d'abord été écrite par Muir, envoyée à Frontenac, j^uis apportée par le Tusca,rora au fort d'Oswego. Il revenait de cette expédition, accompagné de Rosée-de- Juin, quand ils avaient été rencontrés et capturés par le Scucl. Jasper devait être sacrifié afin de cacher la trahison du quartier-maître, qui avait révélé à l'ennemi la position de Tîle du Poste. Une forte gratification lui a^ait été donnée pour suivre le détachement placé sous les ordres du sergent Dunham, et donner le signal de l'attaque. Muir, dépourvu absolument de moralité, avait feint aux 3^eux de Lundie une admiration très grande pour Mabel et un vif désir de l'épouser ; la vérité est qiie ce prétexte apparent lui donnait

\a: lac ontahk) :u)r,

une excellente raison ])(Mir se joindre à l'expédition en (jualitc de Nolontaire. Le ea|)itaine Sanglier, eausti(|ue et malin sous son air insouciant, |)laisantu betiucouj) le défunt <juartier-nmître, et montra bien tout le dé^'oût (jue lui ins))irait à luimême la conduite du traître dont il s'était servi. Kn terminant, il tendit la main à Patlifuider et lui dit :

« Touchez là, vous êtes honnête, vous. Nous prenons des espions comme on ])rend une' médecine ; <^'a soulèx'e le cour, mais c'est nécessaire.

— Je consens à vous serrer la nuiin, ca])itaine, car vous êtes un ennemi ré^ndier, léi^id, et je sais que vous ne maïupiez ni de l)ra\(>ure ni (riionncteté. Le corps du quartier-maître ne souillera jamais le sol an<^lais ; j'avais dessein de le transporter à Oswet^o ; mais il demeurera ici, et il aura sa trahison pour pierre sépulcrale. Monsieur San- 1^1 ier, je n'ai rien à dire des relations des soldats ré^ïuliers avec ces traîtres ; c'est un mal nécessaire, dites-vous, soit ; mais j'aime autant que ce soit votre tâche de les employer que Ip mienne. Quels misérables, grand Dieu ! Comploter à droite, comploter à gauche, comi)loter contre son pays, ses amis et son Dieu ! Jasper, j'ai un mot à vous dire ; suivez-moi un instant. »

Il emmena le jeune honnne à Técart, et, lui pressant affectueusement la main, il lui dit :

« Nous nous connaissons tous les deux, Jasper ; vous savez que les événements arrivés durant ces derniers jours n'ont pas un instant ébranlé ma confiance en vous. Je n'ai donc point à revenir sur un soupçon mauvais à votre égard. Leurs contes ne m'ont pas troublé, bien qu'à un moment la chose m'ait paru fort grave ; mais vous savez, — ( t il sembla à Eau-Douce que des larmes rou-

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laient dans les yeux du chasseur, — je ne vous ai pas soupçonné une minute. Non, non, la trahison n'est point dans votre nature ; je dois pourtant dire que je ne soupçonnais point non plus le quartier-maître d'être un traître.

■— Le misérable ! dit Jasper ; et il avait un brevet de Sa Majesté 1

~ — Ce n'était pas le plus important, répondit d'une voix grave le chasseur ; n'avait-il pas aussi une mission de Dieu pour faire le bien, pour servir ses semblables et agir loyalement?

— Et que dites-vous, reprit le jeune homme, de son prétendu amour pour Mabel?

— C'était fort mal, assurément ; je parierais que le drôle avait du sang de Mingo dans les veines. Il n'y a qu'eux pour feindre une affection, un dévouement qu'ils n'éprouvent point ; je me regarderais comme un grand misérable si j'agissais de même. Ainsi voilà le sergent, pauvre homme, qui a voulu avant de mourir me donner sa fille pour femme. Eh bien, j'ai senti, dès que Mabel, la chère créature, a consenti à cet arrangement, que ces deux existences reposaient sur moi, que j'en portais la responsabilité sur mon cœur ; voilà deux êtres dont je dois m 'occuper, deux cœurs que j'ai pour mission de réjouir. »

A cette confession inattendue, Jasper avait cru que sa respiration s'arrêtait tout à coup, que son cœur cessait de battre ; mais il avait un grand empire sur lui-même, et il ne parut rien extérieurement de l'angoisse qu'il ressentait pourtant si vivement. Une pâleur livide envahit seulement son visage ; son interlocuteur était luimême trop troublé pour s'eil apercevoir ; il continuait :

u Vous me croirez si vous voulez, Jasper, mais

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