‹ Les conteurs étrangersChapitre 3 sur 11 · I.i: I.AC ONTARIO · texte numérisé non relu

I.i: I.AC ONTARIO

vert; le bois vert, riiumiditr donnent trop de fumt'c, nue fumée troj) noire.

Mais, pardon, votri! fumée nVst pas noire, et il uc me ))araît ])iis (pril y en ait beaueoup.

lie bois est trop vert, dit le ^^uerrier en secouant la tôte. Un Tuscarora n'essaye pas de faire du fea avec de l'eau ; c'est un feu de faces pâles.

— - Il est possible^ (ju'il ait raison, murmura le marin. Maintenant, Anouliead, dites-moi, à quelle distiiuci^ sommes-nous de l'étang d'eau douce que vous non\mez le lac Ontario, et à la recherche duquel nous sommes (lei)uis si lon^rtemps?

— - Ix^ grand lac est pareil au ciel, dit l'Indien avec emphase ; encore un soleil et les voyageurs le verront.

' — Si votre lac est si i)res de nous et que cette mare d'eau douce soit si grande, comment se fait-il que d'un point élevé comme celui-ci nous ne l'apercevions pas? J'ai une bonne paire d'yeux néanmoins.

— Regardez, dit Arrowhead, étendant le bras avec un geste plein de grâce et de dignité, voilà l'Ontario.

— Osez-vous donc supposer qu'étant à portée de vue de mon élément naturel, je pourrais ne pas le reconnaître?

— Mais votre élément naturel, mon oncle, s'écria en riant la jeune fille, c'est de l'eau salée ; et puis vous êtes accoutumé à crier : Terre ! II n'est pas surprenant qu'après un voyage au milieu des bois vous ne reconnaissiez pas le voisinage d'un lac d'eau douce.

— Un vieux loup de mer comme moi ne saurait être mis en défaut. Si l'eau était là, je la verrais.

— L'Ontario ! » répéta le guerrier indien, étendant le bras dans la direction du nord-ouest.

Cap eut un regard de mépris pour l'Indien. Le doigt de ce dernier désignait un point blanchâtre qu'on aurait dit placé dans le firmament au-dessus (le la ligne des arbres ; il haussa les épaules et murmura :

« Je m'y attendais ! une mare d'eau douce ! Contiendra-t-elle assez d'eau pour que nous puissions manœuvrer notre barque? N'importe, s'il y a des blancs dans le voisinage, je voudrais être à portée de les héler. »

Le guerrier indien s'inclina en signe d'assentiment, et tous quatre descendirent en silence le monticule d'arbres enchevêtrés les uns dans les autres. Arrowhead annonça qu'il allait aller à la découverte, et il conseilla à ses compagnons de se retirer dans la barque ; la rivière qu'ils descendaient depuis plusieurs jours n'était qu'à une très petite distance.

(( Halte-là, chef ! s'écria maître Cap, il me semble déraisonnable dans un pareil moment de laisser le pilote s'éloigner du navire ; avec votre permission, je partagerai votre croisière ; je verrai moi-même ces étrangers et je leur parlerai. »

Le Tuscarora ne parut point blessé de cette méfiance de son compagnon ; il se contenta de donner à sa femme, une Indienne douce, patiente et soumise, dont les grands yeux ne se fixaient jamais sur son mari sans exprimer le respect, la crainte et surtout la plus vive admiration, l'ordre de rejoindre la barque en compagnie de la nièce de maître Cap. Mais Magnet, — son véritable nom était Mabel Dunham, — ne voulut point consentir à cet arrangement ; elle ne manquait certes ni de résolution ni d'énergie, mais l'idée de rester seule avec l'Indienne au milieu de ces bois, dans un véritable désert, lui était si pénible, qu'elle mani-

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festa le ilésiT i\v taire partie (1(! rex})Miti()n. Après Mrc demeurée si l()nffterii))s assise sans mouvement dans ]c canot, rc^xeroiec lui ferait du bien ; et puis, ujouta-t-elle, il peut scî fairt; (ju'il y ait des femmes avec ees ctran<^crs, elle serait bien aise de les rencontrer.

u Venez, mon enfant, dit Cap, nous sommes à une encablure à peine de ce campement ; nous serons de retour une heun^ avant le coucher du soleil. «

]?osce-de-Juin, c'était le nom de la femme

d'Arrowhead, - - était troj) accoutumée à une obéissance j^assive, et l'isolement dans la foret lui paraissait trop naturel potU' qu'elle eût la pensée d'élever la moindre ol)jection ; elle partit en toute hâte et s'en alla retrouver le canot.

Nos trois voyageurs eurent quelque peine à sortir de respèce de labyrinthe formé par l'entassement des troncs d'arbres accumulés sur ce point ; néanmoins, grâce à l'instinct d'Arrowhead, ils entrèren'^ bientôt dans les grands bois, et d'un coup d'œil ce dernier indiqua la route qu'il fallait tenir pour arriver sûrement au point d'où s'échappait la fumée qu'ils avaient entrevue.

Cap affecta de ne pas s'en rapporter aussi facilement au jugement de l'Indien ; il tira de sa poche une boussole et reconnut exactement la situation : l'Indien ne s'était point trompé. Le marin en fut pour ses frais et n'eut plus qu'à emboîter le pas ; il dit pourtant à Mabel, qui le suivait d'un pas vii et léger : • ;

« Il n'y a que les Indiens pour se gouverner ainsi à vue de nez. Mais un bon marin proclame la vertu de l'aigaille aimantée ; jamais Christophe Colomb, vous pouvez m'en croire, n'eût découvert l'Amérique s'il n'avait pas eu la boussole. Ami Arrowhead, connaissez-vous cette machine-là? »

L'Indien jeta rapidement un coup d'œil sur l'instrument que Cap tenait à la main et observait soigneusement pour diriger sa marche.

« Eau-Salée, — c'est le nom que le Tuscarora donnait au marin, — c'est l'œil des faces pâles, l'Indien n'a besoin que de ses yeux. » Puis, prenant un accent plus grave : « C'est l'heure de se servir de ses yeux, mais il importe surtout de laisser sa langue en repos.

— Mon oncle, dit la jeune fille, je crois qu'il sera bon de s'en rapporter au Tuscarora ; il se méfie bien sûr des gens que nous allons rencontrer, et il demande avec raison que nous observions le plus strict silence. N'hésitons point à sui\Te son avis.

— Vous avez raison, mon enfant ; les sauvages prennent toujours toutes les précautions. Avezvous remarqué que le chef a examiné l'amorce de son fusil? Je ferai bien de voir aussi si mes pistolets sont en bon état. »

Mabel, accoutumée aux aventures d'un long voyage à travers le désert, ne montra aucune inquiétude à la vue de ces préparatifs, et elle continua de suivre allègrement leur guide. Bientôt, comme on approchait de l'endroit où ils savaient que le feu était allumé, ils redoublèrent encore de précautions.

Sous la voûte de verdure de la forêt sous laquelle ils marchaient, aucune végétation n'arrêtait la vue ; les troncs des arbres, lisses et droits comme des colonnes de granit, permettaient de voir fort loin dans toutes les directions, et la route restait largement ouverte devant nos voyageurs ; mais ils savaient, nullement trompés par cette apparence de calme profond et de sécurité, que l'aventurier, le chasseur ou l'ennemi trouvaient aisément une ca-

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('hotte derrière ces troncs gigantesques, et qu'il ini])ortait de re(l(>nl)ler de vigilance et de se cacher avce \c pins ^rrand soin.

« Eau-Salée, dit l'Indien à voix basse, voyez- M)us là-hns le feu des faees pâles?

— Il a rais(/n, reprit le jnarin ; ils sont, nui foi, aussi traii(|nilKs, ocenpcs à déjeuner, (jue s'ils étaient attablés dans la grande chambre d'un vaisseau à trois ponts.

— Arrowhcad, dit Mabel, vous n'avez raison (|u*à demi, car il y a deux Indiens et un seul blanc.

— Faces pâles, reprit gravement le chef tusearora en levant deux doigts ; homme rouge, n'en levant plus qu'un seul.

— Je ne saurais trancher la cpiestion, dit maître Cap. Je vois fort bien un blanc : un jeune, solide et vigoureux gaillard ; l'autre est rouge, cela n'est pas douteux ; mais le troisième est gréé de telle façon, qu'il me paraît difficile de dire si c'est un brick ou un schooner.

— Faces pâles^ dit encore Arrowhcad, et il leva deux doigts ; homme rouge, en n'en levant qu'un seul.

— Ses yeux semblent ne le tromper jamais, dit la jeune fille ; sans doute il a raison. Mais sont-ce des amis ou des ennemis? voilà ce qu'il importe de savoir. Ne sont-ce pas des Français?

— Nous allons le savoir ; il suffit de les héler, dit Cap. Mettez-vous derrière cet arbre, Magnet, ces drôles pourraient nous envoyer une bordée avant de nous répondre ; j'ignore sous quel pa^âllon ils croisent. ^)

Il approchait déjà la main de sa bouche pour remplacer le porte-voix, quand Arrowhead, d'un brusque mouvement de la main, l'arrêta au moment où il allait crier.

2 — Le Lac Ontario,

« Homme rouge, Mohican, dit-il en même temps, c'est bon ; faces pâles, Anglais.

— Tant mieux ! s'ccria Mabel ; approchons-nous, mon oncle, et faisons-nous reconnaître comme des ami^.

— N'allez pas si vite, dit le Tuscarora ; les faces pâles sont toujours pressés. Il vaut mieux que la sqtiaw marche en avant.

— Quoi ! s'écria Cap, la petite Magnet s'en ira en vedette tandis que, semblables à deux poltrons, nous resterons là en panne pour voir quelle sorte d'atterrage elle fera ! Cela est impossible ; jamais je ne consentirai...

— C'est pourtant le plus sage, reprit Mabel ; un chrétien voyant une femme sans défense s'avancer seule n'aura point la cruauté de faire feu sur elle. Je n'ai d'ailleurs aucune inquiétude...

— Bon, très bon ! dit le sauvage.

— Un marin cependant ne saurait donner son consentement à de pareilles dispositions... ; il est vrai que nous sommes perdus au fond des' bois... Ma nièce, prenez au moins un de mes pistolets.

— Non, non, je le répète, reprit la jeune fille, montrant la plus ferme résolution ; la meilleure sauvegarde d'une femme en face de chrétiens, d'hommes honnêtes, c'est le droit qu'elle a à leur protection. Je n'ai nul besoin de vos pistolets, dont je ne sais point faire usage. »

Malbel partit aussitôt en avant ; son cœur battait bien fort, de ^'ives couleurs animaient son visage ; mais elle n'avait pas une hésitation qui pût faire soupçonner la crainte ou l'inquiétude. Un silence de mort régnait dans la forêt ; les étrangers, probablement fatigués par une longue excursion, restaient uniquement occupés à satisfaire leur appétit et à réparer leurs forces ; ils ne voyaient point

venir Mabcl. niciitôt l;i j<'iinc lillc im* fui |)his cjci'iï une. CiiïUiww (le ]nis du f(!U atitour (Iu(|U(I ils étaient ran<^és. A ce inonunl, niic hnineJie sèelie cassa sons s(Hi ])ie(l ; à ee bruil, eomnic nnis ))ar un ressorl , deux de ces Imuuuk-, eclni <prArr()wheH(I avait dit. être un Aroliiean et celui dont i) a\ait ])iiru si dillieile de délcnuiner la eoulc ur, se levèrejit avec la })n)Uii)Litude de la ])enséc. 'Jous deux jetèrent un eou]) d'oeil sur leurs in()us(|uets, ai)j)uycs à un arbre voisin ; mais reconnaissant vite uihjeune lille seule, sans défense, ils ne firent pas un nu>u\enient pour se rapprocher de leurs armes. I/Indien parut dire deux ou trois mots à son coml)afînon, puis il se rassit et se mit à continuer fort tranquillement son repas. L'autre vint aussitôt sans liate, mais avee une bienveillance marquée, au-devant de la nièce de maître Cap.

Mabel reconnut en lui un honmie de sa race, comme ^a^•ait affirmé Arrowhead ; mais ])our s'en assurer il fallait y regarder de bien près. Il était d'un âge moyen ; sa taille était haute, son costume simple, commode et fort usé ; sa physionomie eût paru commune si elle n'avait été relevée par un grand air de franchise et d'honnêteté qui rassura aussitôt Mabel ; elle devina qu'avec cet honnne elle n'avait aucune espèce de danger à courir. Elle s'arrêta pourtant, voyant qu'il allait arriver près d'elle ; elle ne voulait pas paraître montrer trop d'empressement.

(( Ne craignez rien, jeune étrangère, lui dit le chasseur, car son accoutrement indiquait bien qu'il suivait cette profession, vous êtes en présence de bons chrétiens disposés à traiter avec bienveillance ceux qui aiment la paix et la justice. Je suis assez connu dans le pays, et peut-être mon nom est-il arrivé jusqu'à vous. Les Français

et les Peaux-Rouges qui habitent de l'autre côté des fjfrands lacs m'appellent la Longue-Carabine ; les Mohicans, gens pleins d'honneur et de droiture, m'ont surnommé (Eil-de-Faucon, et cela ])arce qu'ils savent pertinemment qu'étant à l'extrémité d'une piste et un Mingo ou un ami qui a besoin de mon secours à l'autre bout, j'y arriverai sûrement ; les troupes et les chasseurs de ce côté de l'eau m'ont donné le sobriquet de Pathfinder.

— Pathfinder! s'écria la jeune fille.

— C'est mon nom, )> dit le chasseur, qui venait de parler de lui-même avec la plus grande simplicité non pour se vanter de ses mérites ou de ses exploits, auxquels tout le monde rendait justice, mais uniquement pour se faire connaître et dire la A^érité.

a Vous êtes donc l'ami de mon père, celui qu'il a promis d'envoyer au-devant de nous?

— Oui, si vous êtes la fille du sergent Dunham. — • Je suis effectivement Mabel Dunham, et mon

oncle Cap est là derrière ces arbres avec un Tuscarora nommé Arrowhead, qui nous sert de guide. Nous ne comptions pas vous trouver avant d'arriver sur les bords du grand lac.

— Arrowhead ! répéta le chasseur ; c'est un bon guide, il connaît tous les sentiers. Je souhaiterais qu'il eût plus do justice dans l'esprit. Je ne suis guère ami des Tuscaroras, ils ont trop délaissé la tombe de leurs pères. Arrowhead est ambitieux ; ])laise à Dieu que ce ne soit pas un traître!... Rosée-de-Juin est-elle avec lui?

— Sa femme nous a suivis ; la connaissez-vous ? Il n'y a point de créature plus douce et plus dévouée qu'elle.

— Oui, elle a le cœur bien placé. Je n'en saurais dire autant d 'Arrowhead : il a trop de sang Mingo

dans les veines, surtout pour un homme qui fréqu<Mit(' autiinl <|nr lui les Dclawares.

Il est henrrijx alors (|U(' nous vous ayons n iK'ontré plus (Al. i\\w nous ne ])ensions.

V^)us avez raison, jeune fille, ('eia est heureux pour vous ; ear, ayant promis au sergent de vous eonduire au port en sûreté, je le ferai, dussé-je y perdre la \'h\ Nous avions pris nos dispositions pour vous rejoindre en avant des eataractes où nous avons laissé notre eanot ; nous sommes venus jusqu'ici parce cpfil ne nous coûtait pas de faire quelques nulles de plus ])()Ur voir si vous aviez besoin de nous, et nous avons bien fait ; x'vrrowhead n'est })as l'homme (|u'il vous faut pour franchir les rapides.

— Voici mon oncle et le Tuscarora, dit Mabel ; nous ne ferons plus maintenant qu'une seule ti'oupe. )^

Cap et Arrowhead, ayant vu que Tentretien avait pris une tournure tout à fait pacifique, s'étaient approchés ; la jeune fille leur fit aussitôt connaître l'étranger qui était venu au-devant d'elle, et tous ensemble s'en allèrent rejoindre les deux individus restés auprès du feu.

Le Mohican ne parut pas s'apercevoir de l'arrivée des étrangers ; il continua son repas sans façon. Le second homme blanc se découvrit devant la jeune fille et la salua poliment. Il était jeune, robuste et avenant ; comme maître Cap, il avait un costume qui annonçait sa profession : lui aussi était marin.

Il convient de dire qu'à cette époque les marins formaient une classe complètement séparée des autres hommes, ayant ses idées, son langage habituel et ses vêtements particuliers ; ils portaient partout, en un mot, les insignes de leur métier, et en toutes choses aussi leurs prétentions étaient fort grandes. Il était aisé de voir que ce jeune homme était habitué à vivre sur l'eau ; mais sa façon et sa manière d'être étaient à coup sûr moins caractérisées que celles de l'oncle de Mabel. 11 était d'ailleurs fort modeste et d'une grande simplicité, malgré sa vivacité et sa bonne humeur.

La fille du sergent qui avait abordé sans le moindre embarras Pathfinder, à peine plus âgé que son compagnon, ne put s'empêcher de baisser les yeux en voyant le jeune marin la regarder avec une franche et naïve admiration. Ils ressen-

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tirent <Mi milili^'; Ions les dcnx, (1rs cet instant, l'un ])<)ur I\iulrc ccl iiilrrrl (juc la siniililndc d'A^e et (le eondilion ius])ir(' ))re.s(jU(' toujours ;ï la jeunesse dans une situai ion s^'Uihlubie.

Patlitinder disait d'ailleurs j\ Mabel avec son frane et honnête sourire :

« Voici les amis d(^ votre ])(jro venus sur sa deniaiide au-devant de \'ous : celui-ei (\st un <^'rand eliel' Delaware ; on le nonune le Grand-Serjxnt ; non ])as (|u'ii soit faux et astueieiix, mais ))arc(! (lu'il est ])rudent et (pTil ))én(''tre tous les détours (lu eceur humain connue il eonnaît tous les sentiers de la forêt. Arrowliead sait bien ce (|uc je veux dire. »

Dans ce moment môme, les deux Indiens se rec^ardaient, et le Tuscarora fit \n\ pas ])our se ra})})rocher du Mohican et se mit à Feiit retenir a\'ee une déférence marquée.

« Voilà qui est de bon augure, dit le chasseur à ses nouvelles connaissances ; la rencontre amicale de deux Peaux-Rouges dans les bois ressemble à celle de deux bâtiments étrangers se hélant sur rOcéan. Mais il faut aussi que je vous présente mon jeune ami, Jasper Western. Vous ferez sa comuiissance avec plaisir, maître Cap ; vous suivez la même carrière, car il a passé toutes sa vie sur r Ontario.

— Charmé de vous rencontrer, dit Cap en serrant cordialement la main du jeune homme ; vous êtes marin, mais marin d'eau douce ; vous devez avoir encore beaucoup à apprendre, il faudra voir cela. — Voici ma nièce Magnet ! Je la nomme ainsi pour ime raison que vous devez soupçonner, si votre éducation n'est pas trop incomplète.

— Je devine parfaitement votre raison, » reprit Jasper, et, souriant, il dit à la jeune fille, qui rou-

gissait : « Le marin qui se fiera à cette boussole est assuré de trouver un bon atterrage !

— Ah ! fort bien ! fort bien ! reprit Cap ; je vois que vous connaissez nos termes et que vous savez les employer, bien que vous n'ayez pas dû voir encore des eaux bien profondes ; Je langage du marin ne se parle bien que sur l'Océan.

— Il n'est pas étonnant que je garde la façon de dire de ceux qui habitent la terre, puisque je la quitte rarement de vue plus de vingt-quatre heures.

— Tant pis ! jeune homme ; il n'est pas bon pour un marin de se rapprocher trop souvent de la terre. Votre lac, je suppose, est plus ou moins environné de terre. »

Mabel, qui n'aimait point entendre son oncle le prendre sur ce ton dogmatique, craignant qu'il ne -se rendît ridicule, lui cria vivement :

« Est-ce que votre Océan n'est pas également entouré de terre?

— Nullement, c'est l'Océan qui environne les terres, ce qui est bien différent ; la terre entière n'est autre chose qu'une sorte d'île. Je le sais, la vanité n'a point de bornes en ce monde, et j'ai rencontré des drôles n'ayant jamais vu l'eau salée et s 'entêtant a discuter avec ceux qui ont doublé le Cap Horn. Quand on ne connaît point l'eau salée, voguât-on sur la plus grande mare d'eau douce qui se puisse imaginer, on n'est point marin : on habite simplement cette misérable terre sur laquelle je voudrais ne jamais mettre le pied. »

Western était disposé à montrer la plus grande déférence pour le marin ; lui aussi eût aimé à voguer sur l'Océan, c'avait été de sa part l'objet de bien des rêves ; mais il aimait la magnifique nappe d'eau sur laquelle il avait passé sa vie, et il lui trouvait de grandes beautés et beaucoup de charmes.

« Monsiour, dit -il iu()dest<»ment, ce que vous dites est vrai sans doute ])Our les marins de TAtlantii|iie ; mais iei, sur TOrit^irio, nous avons nn ^and respeet ])our la Icrnî et ses hal)itants.

— C'est ))aree (pie vous ne la perdez jamais de vue, répondit en riant maître ('ap. Mais Pathfuuler nous a])pelle et nous invite à venir ])rendr<' n(»tre part d'un plat d<' venaison dont le fumet est des plus a})))étissants ; j avoue que c'est là une suj)ériorité des bois sur Teau salée : l'Océan n'a point de venaison. Maître Western, voilà une fonction qui convient à \otre â^^e et ne réclame point un marin consommé : chargez-vous de veiller aux besoins de ma nièce. Cela sera aussi facile pour vous que d'embraquer le mou de la drisse du pavillon de poupe ; et pendant que je partagerai la gamelle de Pathlinder et de ses amis, ayez l'œil sur l'assiette et le gobelet de IMabel ; je ne doute pas, si vous êtes empressé et complaisant, qu'elle ne s'en souvienne. ))

Maître Cap ne savait pas si bien dire. Le fait est que Mabel se souvint des procédés aimables, de l'exquise délicatesse du jeune marin à son égard. Il n'avait point vu l'Océan, il ne connaissait point l'eau salée, il n'avait point parcouru les routes de l'Atlantique ni doublé le cap Horn ; mais il était jeune et poli, ouvert et franc, et c'était plus qu'il ne fallait pour faire vite beaucoup de chemin dans l'esprit de la jeune fille, honnête comme lui et très touchée des attentions qu'il avait pour elle. Il lui avança un bout de tronc d'arbre et l'y fit asseoir ; puis il la servit avec cet empressement respectueux qui est aussi éloigné de la brutalité ordinaire des gens de sa profession que de l'affectation si à la mode dans le monde, mais qui, par cela même, devait être plus agréable à Mabel. Quajid il l'eut

servie, il s'assit en face d'elle et sans embarras ; il l'entretint de façon à la distraire des émotions de la journée et des préoccupations du lendemain.

Pendant que ces jeunes gens faisaient ainsi connaissance, Cap, avec l'aisance qui lai était habituelle et le soin de lui-même qui ne le quittait jamais, était en train de se faire une situation prépondérante dans le second groupe honoré de sa présence. Nos quatre personnages avaient pris place autour d'un large plat de bois où s'étalaient de magnifiques tranches de venaison grillées, et, tout en apaisant leur faim, ils entretenaient une conversation générale. Chacun y prenait part avec les qualités propres à son tempérament : les Indiens étaient à peu près silencieux, ils satisfaisaient largement leur appétit : un aborigène américain semble toujours ne pouvoir être rassasié de venaison ; les deux blancs étaient plus communicatifs, mais l'un et l'autre défendait ses opinions avec opiniâtreté, sans trop céder au voisin, le chasseur à cause de sa grande sincérité, le marin par amourpropre, forfanterie et ^'anité. Nous prêterons un peu l'oreille à leur entretien, non pour l'intérêt des sujets traités, mais pour nous faire une juste idée de leurs caractères et de leurs manières de voir, puis aussi parce qu'il nous donnera des renseignements sur leur passé, et ainsi nous jugerons mieux leur conduite dans l'avenir et la part qui leur reviendra dans la suite des événements que nous entreprenons de raconter.

« Votre manière de vivre, monsieur Pathfinder, dit Cap quand ils eurent fait un peu connaissance, ne doit pas manquer de charmes ; elle offre de grandes ressemblances avec la nôtre, sauf que vous êtes dans les bois et que nous sommes sur l'eau.

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►-- L'ciiii n\'st pas un clément (pii nous soit inconiui, ré|)on(liut le cliasscnr ; nous manions la ranu' et le gouvernail prcscjuc aussi souvent (jue le mousquet et le eouteau de chasse.

Oui, oui, (lit Vn\), repris j)ar s( s idées de gloriole et de vanteries persoimelles (ju'il trahissait à tout nxoment ; mais vous ne savez pas manier les bras d(*s verujues, les boulines, la roUe du (gouvernail et la li;^nie de sonde, les gareettes des ris et les drisses des vergues. L'aviron s'utilise sans doute dans un canot ; mais à quoi sert-il sur un navire?

— Je ne connais ])as toutes les choses dont vous parlez, et je res])eete tout honune dans rexercice de sa profession. Mais un homme qui, comme moi, a vu beaucoup, a \'ccu a\TC des peuplades si différentes les unes des autres, comprend toutes les coutumes. Je n'ai pas grande confiance dans le savoir des habitants des villes ; car je n'eu ai jamais guère rencontré qui sussent tirer un coup de mousquet ou suivre convenablement une piste.

— Sur ce point je pense comme vous, maître Pathfindcr ; il ne faut pas se rompre la tête à consulter tant de livres, à noircir tant de papier. Embarquez-moi un jeune homme de bonne heure sur rOcéan ; qu'il étudie les nations étrangères, et regarde ce que j'appelle la face de la nature, seul moyen d'en connaître le vrai caractère. Tenez, par exemple, voici mon frère le sergent ; c'est un brave homme, j'en conviens, mais ce n'est pas autre chose qu'un soldat ! Ma sœur n'a pas assez vécu pour le voir sergent, elle n'a pas joui de son avancement.

— La profession du soldat est toujours honorable, pourvu qu'il ne combatte que pour la justice, dit gravement Pathfinder ; et comme les Français ont toujours tort et que Sa Majesté Britannique et ses

colonies ont toujours raison, je ne vois pas pourquoi le sergent qui jouit d'une bonne réputation n'aurait pas la conscience tranquille. Je ne dors d'ailleurs jamais plus paisiblement qu'après avoir combattu les Mingos ; il est vrai que je lutte toujours en homme blanc et jamais en Indien. Chacun a sa manière : le Grand-Serpent a les siennes, je ne le blâme pas ; mais je conserve ma nature. Nous avons souvent lutté côte à côte, et jamais l'un de nous n'a trouvé à redire à la façon de faire de l'autre. Quoi qu'il en soit, ami Cap, je suis bien aise d'avoir fait votre connaissance ; votre témoignage sera d'un grand poids pour persuader à mon ami le Mohican qu'il y a de grands lacs dont l'eau est salée. Les Peaux-Rouges ne croient pas à leur existence ; ils nient aussi qu'il y ait des rivières qui coulent en remontant vers leur source, comme cela se voit au bord de l'Océan.

• — Rien n'est plus certain néanmoins ; le doute sur ce point n'est pas permis ; il est vrai que je ne peux pas me faire davantage à l'idée de vos mers intérieures, de vos mers d'eau douce. Je vous avouerai que je viens de faire un grand voyage sans doute pour accompagner ma nièce, selon le désir de mon frère le sergent, mais que je me propose surtout de m'assurer par moi-même de la réalité de ce fait. ^^ *>^

— Vous avez tort, maître Cap, de'"ne pas croire plus fermement à la toute-puissance de Dieu ; les gens des villes l'oublient trop. Je'^suis, pour mon compte, de ceux qui croient que la main qui a fait l'eau douce a jdu faire l'eau salée. ^»

L'humeur batailleuse de Cap dut céder devant les affirmations simples et véhémentes du chasseur des bois^; il ne lui venait pas à la pensée d'admettre comme vrai un fait dont il doutait depuis tant

LE LAC ONTAHK)

(l'aunres ; mnis, du irionieiit qu'il s'ai^issait de reoonnaîtrc la t<)ut<*-p\nssaîic(î de Dieu, il nv coûtait pas h son ainoiir-propnî dr déclarer (pi'il était absolument de ra\ is de sou interlo(!uteur.

Faliiliuder ])rolou<,'ea Teutretieu, et pendant (|Uc le juariu lui répétait cTun ton ^'o^Mienard (pi'il aurait le ])laisir de «ifoûter Tcau douée du Uir. Ontario, il lui démontrait à Faide d'artrumeuts simples, mais irréfutables, que cha(jue pays a ses singularités, eomme eliaque raee d'homme, ses qualités particidiùres, comme chacpie profession ses avantages. Le marin, cpii avait vu Arrowhead à l'œuvre, lie pouvait méconnaître Tinstinet admirable des Indiens pour se diriger dans les bois, pour retrouver une piste. Le chasseur riait de ses étonnements, et à son tour le trouvait naïf.

Cap néanmoins ne cédait point aisément.

u Tous les hommes se ressemblent, disait-il ; ce que l'un fait, l'autre peut le faire. Les Peaux- Rouges, je ne le nie pas, ne manquent pomt d'adresse ; ils savent se diriger dans leurs forêts ; mais il n'y a point de marin, s'il voulait seulement se donner la peine de s'en occuper un peu, qui ne fût en très peu de temps capable d'en faire autant. Encore une fois, concluait-il, tous les hommes se ressemblent ; j'ai parcouru le monde et j'ai trouvé qu'en général toutes les nations aiment l'or c t l'argent, et que la phipart des hommes aiment à fumer dç bon tabac.

— Et avez-vous rencontré chez beaucoup de nations l'habitude de chanter un chant de mort pendant qu'on vous enfonce des éclats de bois dans la chair, qu'on vous la coupe en lambeaux ou qu'on vous la grille avec des charbons ardents? Un Peau-Rouge peut faire cela ; mais où trouver un blanc qui supporte ainsi un pareil supplice ?

— Il ne saurait être question de blanc en pareil cas, dit maître Cap avec une mine assez piteuse ; les sauvages ne commettent de pareilles horreurs qu'entre eux ; je suppose qu'aucun homme blanc n'a jamais été mis à pareille épreuve.

— - Vous vous trompez fort ; les Indiens ne se font point scrupule de nous traiter ainsi, et plus d'un blanc tombé entre leurs mains a connu cette épouvantable agoni( ; mais aucun n'a su mourir comme un Peau-Rouge.

— • Au moins les sauvages alliés de Sa Majesté ne se livrent jamais à de pareilles pratiques ; en tout cas, ils ne se permettraient pas de s'en prendre à des sujets fidèles de Sa Majesté. » Il ajouta sur un ton qu'il essayait vainement de rendre plus calme : « Quoique je n'aie pas longtemps servi dans l'armée royale, j'ai, je l'avoue, plus souvent travaillé sur des bâtiments irréguliers en compagnie de corsaires... J'imagine aussi qu'il n'y a pas dans ces parages de sauvages alliés aux Français, car vous m'avez dit que l'Ontario est une grande nappe d'eau, et dès lors...

— L'Ontario, dit le chasseur sans essayer de cacher un sourire, est grand pour nous ; il peut paraître petit pour d'autres. D'ailleurs il a deux bouts qui permettent à l'ennemi qui n'oserait le traverser d'en faire le tour. Et si je ne craignais d'épouvanter votre nièce, — mais elle ne m'écoute pas, et je suis bien sûr qu'Eau-Douce, comme nous appelons Jasper, ne s'amuse pas à lui raconter des histoires effroyables de Peaux-Rouges, — je vous dirais qu'il y a presque autant d'Iroquois de ce côté du lac que sur l'autre rive, et c'est précisément pour cela que le sergent nous a envoyés à votre rencontre.

— Comment ! ces coquins osent s'ajoprocher ainsi des canons des forts de Sa Majesté !

LE LAC ONTAHIO m

— Ils no s'en font ))<)int faute. I^ Grand-S<r})cnt a suivi Cil vcnani une des rives du cours d'eau, ))rndant (pie je remontais sur raufn* ; mais ni l'un ni l'autre nous n'axons pu découvrir où ces ecxpiins ont établi le\ir embuscade, et ))ourtant Jasjier, (\u'\ amenait \c canot, a été visé deux fois j)ar les Mingos. Kien n'est dauLfcrcux connue une rivière bordée de «.n'ands arbres avec <I<s <!memis des deux côtés.

— Ma foi, dit Cap ne dissinuilant plus sa mauvaise luimeur, si ee n'était ))our Ma^^nct, je virerais de bord. Quelle diable d'idée a eu le ser^^ent de nous faire entrei)rendre un voyaf,'e de cent cinquante milles dans de pareilles conditions?

— Retourner en arriére ne vous avancerait guère ; la route est plus longue et n'est j)as ))lus sûre. Fiez-vous à nous ; nous vous conduirons en sûreté au fort, ou nous y perdrons nos chevelures.

— A quelle distance sommes-nous du fort?

— A une quinzaine de milles environ. Nous nous embarquerons sur l'Oswego, et comme les courants sont rapides et que Jasper connaît son métier, il ne nous faudra pas beaucoup de temps pour franchir cette distance.

— Oui, mais... Cap hésitait. Et ces Mingos dont vous parlez, qui les empêchera de tirer sur nous quand nous manœuvrerons pour éviter les rochers.

— Le Seigneur est notre aide ! dit avec une profonde conviction Thonnête chasseur. Sans rien négliger de notre côté, comptons sur lui. Sans son secours il y a longtemps que ma tête aurait été dépouillée de ses cheveux et de sa peau. Mais je ne m'engage jamais dans une entreprise difficile sans penser à ce puissant allié. Faites comme moi, mon ami, vous vous en trouverez bien. )>

On donna bientôt le signal du départ. Jasper et

Mabel n'avaient rien entendu de la conversation que nous venons de rapporter ; la jeune fille rougit légèrement en i>ensant qu'elle n'avait donné nulle attention à ses autres compagnons de voyage pendant tout ce temps ; mais le jemie marin lui avait fait la description du fort où demeurait son père, il lui avait parlé avec une nuance de respect et d'affection très marquée de ce père qu'elle n'avait pas vu depuis sa plus tendre enfance ; il lui avait raconté la vie quïl menait au milieu de ses soldats, Testime dont il était entouré. Le temps avait passé vite, et la jeune fille n'avait pas eu le loisir de penser à autre chose.

Les apprêts du départ furent bientôt faits, car les bagages n'étaient pas lourds, et l'on eut bientôt pris le chemin de la rivière pour rejoindre les canots. Pathfinder resta un peu en arrière et jeta une brassée de bois vert dans le foyer à demi éteint ; ils n'avaient plus aucune raison de se cacher, et il valait mieux, au contraire, pour attirer leurs ennemis sur ce point, laisser des indices qui ne pouvaient plus les trahir. Aidé de Jasj>er, il s'efforça, en suivant le ^nême chemin que sa petite troupe, de faire disparaître toutes les traces du passage de ses compagnons. Chemin faisant il disait à son jeune ami :

« Je puis m'entendre avec un marin comme vous. Vos occupations sont sur le lac, comme les miennes dans les bois ; mais elles n'ont rien d'opposé. Maître Cap me paraît un homme bien étrange; si nous essayions un peu la trempe de sa lame? Voulez-vous que nous lui fassions franchir d'un saut la cataracte?

— Oui, dit Jasper ; mais sa nièce, qu'en feronsnous? Elle mourra de frayeur.

• — Elle n'en verra rien ; elle fera à pied le tour

LF LAC ONTARIO 33

des rochers ; jv vondrnis savoir si le })rifjii<!t de cet étranger ])rodnit du (vu. »

Jas]i(T n'était j)as fi\clié de montrer k ce vieux marin, dont Ir ton était si tranchant et si dogmati(|ii(\ (ju'on savait faire d'assez bons tonrs sur la front ière. Mais de hi conversation (ju'il venait d'avoir avec la nièce de Caj) il hii restait, sans trop s'en rendre compte, une vive crainte d'être désagréable à la jeune fille ; il ne voulait pas qu'elle ])rît de Teffroi a cause d'une aventure dont on n'était pas obligé de courir les risques et qui ne manquait point de danger.

(( Mais elle ne m'a point Pair d'être fille à prendre! peur si facilement, disait le chasseur ; laissez-moi faire. Jasper, je me charge de tout.

— Non, non, dit le jeune homme en secouant la tête, vous ne ferez que vous noyer tous les deux. Si le canot franchit la cataracte, il faut que je sois dedans.

— Eh bien ! c'est entendu. Fumons la pipe di> consentement au marché.

— Soit ; après tout, il n'y a pas de danger. »

Il n'en fut pas parlé davantage : d'ailleurs ils rejoignaient leurs compagnons, et la barque était devant eux.

Le Lac Ontai'io.

Les rivières qui se jettent dans l'Ontario du côté du midi sont étroites et profonde ; leurs cour« est lent et leur lit d'ordinaire embarrassé de rochers, de troncs d'arbres accumulés et de buissons épais. Le pays est accidenté, et plusieurs de ces rivières ont des cataractes assez élevées. L'Oswego, formé par rOnéïda et TOnondaga, court rapidement à travers une plaine sans grands accidents de terrain sur une étendue de huit à dix milles, et atteint, à l'extrémité du plateau, une sorte de terrasse d'où il se précipite d'une hauteur de dix à quinze pieds pour couler ensuite, sur un autre niveau, jusqu'au lac Ontario. Arrivés sur la rive, tous nos voyageurs prirent place sur la pirogue amenée par Arrowhead et Cap du fort Stanwix, dernier port militaire sur le Mohawk ; seul Pathfinder demeura sur le bord.

Jasper prit aussitôt place à la barre, dépossédant ainsi Arrowhead de ses fonctions de pilote ; sur les conseils du chasseur et dans le dessein de ne laisser aucune indication qui pût mettre l'ennemi sur leurs traces, il tourna en arrière l'avant du canot, comme s'ils eussent voulu remonter la rivière. Ces hommes avaient la conviction que les

Miiigos les r))iai('nt .ilin de leur faire im inau\'ais j)arti.

Au luoiiuut où ils allaient prendre le (rourant, Pathfiiuler, de la rixe, sauta légèrement dans la barque, et a\ ee une tell<" a«^nlité, (pTil n'y produisit même ])as hi ])lus petite seecnisse. Kt jjourtant la piri)«^nic était légère et merveilleusement adaj)tée à la navigation de ces rivières ; elle était longue, fort large", avec un fond très ))lat ; elle pouvait ainsi porter assez de monde, et, calant j)eu, franchir aisément les rochers et les mauvais passages.

Cap prit place au centre ; le Grand-Ser))ent se mit à genoux, un peu en a\ant du marin : Arrowhead et sa fenuue se placèrent à l'arrière ; })lus ))rès encore du banc, Mabcl était à demi couchée sur ses bagages. PathfindiT et Eau-Douce se tenaient seuls debout, tous deux armés d'une rame, le premier à l'avant, le second à la barre.

Il fallait avoir constamment l'œil bien ouvert et la main fort prompte pour voguer avec quelque sécurité sur l'OsM^ego, embarrassé dans tout son cours d'une foule d'obstacles impossibles à prévoir. La route suivie était pittoresque et pleine de charmes, mais non exempte de dangers. Les parties occidentales de New- York n'avaient point encore ressenti les bienfaits de la civilisation ; il y avait deux grands canaux de communication militaire entre la portion habitée de la colonie de New- York et la frontière du Canada : l'un par les lacs Champlain et Georges, l'autre par le Mohawk, Wood-Creck, l'Onéïda et l'Oswego ; on avait établi le long de ces deux lignes un certain nombre de postes militaires; mais depuis le fort Stanwix, sur un espace d'une centaine de milles, jusqu'au lac Ontario on n'avait ménagé aucune défense. Aussi L: route était pleine de périls ; la guerre

soutenue contre les Français la rendait encore plus dangereuse, et la j^résence de leurs perfides auxiliaires, les Mingos, qui rôdaient sans cesse autour du poste des Anglais, obligeait aux plus grandes précautions. Cette situation difficile faisait l'objet de la conversation de nos voyageurs.

« Que je regrette, disait Pathfinder, le temps où le Grand-Serpent et moi nous parcourions ces forêts sans crainte, vivant de notre chasse ou des produits de notre pêche sans jamais songer à un Mingo. Ma véritable nature n'est point de tuer mes semblables ; je ne voudrais pas, dit-il en se retournant vers la fille du sergent, que vous me prissiez pour un de ces misérables qui se plaisent à outrager l'humanité. »

Les traits durs, brûlés par le soleil, de Pathfinder n'avaient lien de bien attrayant ; mais sa physionomie était si honnête, si ouverte, il avait un tel don de franchise et de loyauté ingénue, presque enfantine, que Mabel se sentait attirée vers lui par la plus ferme confiance.

« Mon père, dit-elle, s'il en était ainsi, ne vous eût pas envoyé au-devant de moi.

— Vous avez raison ; c'est un homme trop expérimenté et d'un cœur trop sensible. Ah ! je le connais de longue date, nous avons fait bien des campagnes ensemble.

— Seriez-vous le jeune ami dont mon père m'a parlé si souvent dans ses lettres?

• — Son jeune ami ! A la vérité, le sergent a trente ans de plus que moi, et par conséquent l'emporte d'autant sur moi par sa sagesse et son expérience.

— Trente années de i^lus, dit Cap en riant, voilà une supériorité que les jeunes filles n'apprécient guère. »

Mabel rougit, et pour cacher son trouhV à ceux

qui étaient sur Tuvant elle se retourna vivement ; mais elle nmcontni les yeux vifs de JasjKT, cjui, tout en manœuvrant la barre, /•coûtait de toutes ses oreilh^s et \w ])(r(liiit ])()irit de vue la fille du s<'r- ^ent Dunhani.

A un détour de la rivière, on rntendit tout à coup un bruit sourd (pii fit dresser l'onrillc à maîtn* Cap, eomnie le chien de eliasst- (jui entend aboyer dans le lointain.

(( VoilA, dit-il, ou je me trompe fort, le bruit du ressac.

— Vous vous trompez, en effet : c'est la ri\icT(' qui tombe du haut des rochers à un demi-mille d'ici.

— Il y a donc une cataracte sur cette rivière? Ne feriez-vous pas bien, Jasper, de vous rapprocher un peu du rivage? dit le marin avec une inquiétude qu'il ne parvenait point à cacher.

— N'ayez pas peur, ami Cap, et fiez-vous à nous ; nous ne sommes, à la vérité, que des marins d'eau douce, mais nous connaissons les rapides et les cataractes, et en descendant celle-ci nous tâcherons de ne pas faire trop de tort à notre réputation.

— Vous descendez les cataractes ! s'écrie Cap, et dans cette coquille d'œuf encore !

— C'est plus aisé à faire que de décharger le canot et l'emporter sur ses épaules au delà de la chute. ))

Le bruit sourd devenait de plus en plus distinct ; Mabel, effrayée de la perspective de franchir la cataracte dans la pirogue, se tourna vers Jasper comme pour lui demander s'il était bien \Tai qu'ils l'exposeraient à un pareil danger.

« Nous avions pensé, dit Jasper, passer la cataracte dans notre barque, comme cela nous arrive

ordinairement ; mais nous mettrons à terre les femmes et les Indiens.

— Mais nous comptons sur vous, maître Cap, Tcau ne saurait vous faire peur, dit Pathfînder.

— Sans doute, sans doute, répondit le marin, visiblement contrarié, ne voulant pas compromettre sa réputation de vieux loup de mer, mais craignant néanmoins de trop exposer sa personne ; sans doute, mais j'ai peur pour Magnet ; n'avezvous pas dit que les Iroquois sont sur la rive?

— Ne craignez rien. L'endroit est trop coimu pour qu'un Indien y dresse imc embuscade ; Jasper, rapprochez-nous du rivage, nous y déposerons la fille du sergent. »

Le jeune marin obéit ; Cap eût aussi volontiers mis pied à terre. Il n'osa, mais ne voulut point reconnaître que l'entreprise présentât de sérieuses difficultés.

« C'est là, dit-il, une simple manœuvre de canot ; il n'y a aucun mérite à se laisser entraîner par le courant quand la passe est bien connue.

— Ne méprisez pas tant, ami Cap, la petite cataracte que nous allons franchir. C'est un saut qui en vaut la peine. Allons, Jasper, tout dépend de vous ; notre passager ne saurait nous être ici d'un grand secours malgré sa science nautique. Ayons l'œil sûr et la main ferme. »

Mabel courut en toute hâte vers un rocher que Pathfînder lui avait désigné afin d'assister au fameux passage ; en voyant le bouillonnement des eaux et la hauteur de la chute, elle poussa un cri et ferma les yeux. Cette frayeur fut de courte durée ; elle eut assez de courage pour regarder en face cette opération, aussi hardie qu'effrayante, pendant que Rosée-de-Juin se cachait le visage sous ses vêtements et que les deux Indiens, immobiles et muets,

IJ, LA(. UMAHH) 39

ro^urdaiont de la façon la j)lus iiidiffcrcrito la rivière siiivrr son coin's on i)nisiblc on a^itr.

lia bar(|n(* venait (ictn; saisie ))iir ]<• eourant ; Cap se cramponna A son bane ; Pathfinder se mit à ^enonx an fond de la banjne ; JasjHîr resta dcbont, tonjonrs à Tarrière, et Tœil iixc snr mu point situé au delà (l<' la ehutc et qui lui servait de repère.

« Plus à Touest, cria Pathfinder; il faut mettre en ligne la cime du chêne mort avec l'arbre rompu. Ne vous laissez ))as arrêter ))ar le flot d'écume. »

Jasper ne ré})ondit ])oint ; le canot se précipitait vers l'abîme avec une rapidité xcrtigineusc.

Maître Caj) eût volontiers sacrifié toute sa gloire pour être tranquillenuiit assis à côté de sa nièce, qui de là-bas les regardait i3asser. L'eau mugissait autour d'eux, et il voyait nettement devant lui la ligne de la rivière brusquement interrompue à l'endroit où elle se jetait dans le gouffre.

u La barre dessous ! cria-t-il, incapable de dominer son émotion, la barre dessous !

— Non, non, dit Pathfmder riant de son rire silencieux, non, la barre au vent ! tout au vent ! »

Le reste produisit Teffet d'une vision promptement disparue ; une rapidité de foudre, des flots d'écume, un rejaillissement bruyant et bizarrement éclairé, une impression immense de défaillance générale, comme si l'air vous manquait en même temps que l'eau se dérobe, et ce fut tout : la barque voguait tranquillement au milieu d'un bassin arrondi sur des eaux tranquilles.

Pathlînder était déjà debout ; il riait encore. Il prit d'une main une écuclle de bois et de l'autre une cuiller de corne et se mit à recueillir avec soin l'eau entrée dans la barque pendant ce périlleux passage.

« Quatorze cuillerées 1 s'écria-t-il en regardant le marin. Jasper, mon ami, vous vous négligez ; je vous ai vu vous contenter de dix. Il est vrai que nous n'avions point maître Cap avec nous. »

La cataracte était maintenant devant eux ; au milieu de la rivière, l'eau avait creusé sur l'arête du rocher un étroit chenal dans lequel s'engouffrait une grande quantité d'eau, si grande que la projection des flots atteignait un angle de quarante-cinq degrés peut-être, et permettait ainsi à une barque légère et bien guidée de garder son aplomb et son orientation ; mais il fallait du tempérament et des nerfs, une grande habitude, un coup d'oeil juste et un bras d'acier pour enfiler cet étroit canal.

« Après tout, dit Cap, il suffit de connaître la passe : tout est là !

— Tout est là ! reprit Pathlinder ; je la connais la passe, et pourtant il faut toute l'habileté de Jasper pour pouvoir la franchir avec sécurité. Je regrette ]30urtant qu'il ait embarqué quatorze cuillerées d'eau ; en présence de la fille du sergent, j'aurais aimé qu'il fît mieux !

— Je ne fais pas grand cas de cet exploit, monsieur, répétait maître Cap. Affaire d'habitude ; il y a plus d'écume, et de bruit, et d'embarras sous le pont de Londres qu'ici, et tout le monde y passe. »

Pathfmder et Jasper se contentèrent d'échanger un coup d'œil rapide. Les autres voyageurs reprirent leur place dans la pirogue, et bientôt, après une navigation assez tranquille sur des eaux profondes, on atteignit l'endroit où avait été laissée la barque de Jasper. Ce dernier prit avec lui maître Cap et sa nièce ; Pathfinder, Arrowhead et sa femme demeurèrent sur la pirogue.

Les deux canots voguaient côte à côte et si près l'un de l'autre, que la conversation, toujours tenue

LE LAC ONTAHIO 41

à voix basse ))ar pnidciuîc, était néanmoins j^énérale. Mabt^l avait été frai)|)é(' du cc>ura/?e et do l'iuibilcté (le JasjxT ; elle l'on félieita et lui exprima toute lu joie qu'elle éi>r()uvait <!( se smtir en surcté SOUS sa conduite.

(ff Pathlinder ne innnqua point de faire l'éloge de son jeuniî ami <•! déelara, (juehpie a<^'réal)les que dussent être ])our lui les éloges de la jeune fille, qu'Eau-Douce, loin de se prévaloir de sa vigueur et de sa hardiesse, eût encore mieux aimé tenter l'aventure sans témoins. Cet liomme sim])le et droit ne se lassait point de fain^ Téloge de ceux qui avaient ime fois mérité son estime ; il aimait à célébrer leurs belles actions et ne voulait pas qu'on prêtât à leurs intentions le moindre calcul d'intérêt personnel.

a Nous avons, dit-il à Mabel, traversé la cascade pour gagner du temps ; les bagages eussent été longs à transporter par la voie de terre, et Ton ne saurait jamais économiser assez son temps quand on craint les Iroquois.

— Mais maintenant, reprit la jeune fille, nous n'avons plus rien à redouter ; ne dites -vous pas que, du train dont nous marchons, nous serons au fort dans deux heures?

— Je l'espère ; en tout cas, pour le sergent, et je puis dire aussi, maintenant que nous vous connaissons, pour vous-même, nous sommes prêts, Jasper et moi, à succomber avant qu'un Mingo touche un cheveu de votre tête ! »

Puis, comme la jeune fille allait lui exprimer sa reconnaissance, il l'interrompit en disant à Jasper :

« Que regardez-vous là-bas? Qu'y a-t-il sur ce rocher?

• — Le Grand-Serpent ! L'Indien n'était point

entre dans la pirogue, il avait mieux aimé descendre la rivière en éclaireur ; il me fait des signes que je ne comprends pas.

— Oui, c'est lui, il nous appelle. Attendons-nous îi une affaire sérieuse ; le Mohican ne nous ferait pas signe de nous rapprocher de la rive sans cela. Du courage et de la prudence surtout, cela est nécessaire avec ces diables de Mingos. >>

L'Oswego, très profond et très rapide en cet endroit, n'était i)as bien large ; ils eurent bientôt atteint la rive.

« Pourquoi mon frère nous arrête-t-il? dit Pathfmder en abordant.

■ — Les Mingos sont sur nos traces.

— Il y a deux jours que nous en avons la certitude. »

Le Mohican montra le fourneau d'une petite pipe en terre en disant :

(( Voici la preuve que les Mingos sont dans les bois ; j'ai trouvé cette pipe sur une trace toute fraîche se dirigeant vers le fort ; elle était encore chaude.

— Nous sommes serrés de bien près alors ! Où est la piste? »

Pathfinder descendit à terre et s'en alla avec son ami examiner soigneusement les traces de l'ennemi ; il n'eut que quelques pas à faire. Il revint seul au bout d'un instant ; le chef indien s'était enfoncé, après un court colloque, dans les bois.

« Qu'y a-t-il donc, ami Pathfinder? dit Cap ; je vous ai toujours vu jusqu'ici calme et tranquille, vous m'avez l'air soucieux.

— Nous avons trouvé à cent toises d'ici la trace des Mingos ; ils sont allés du côté du fort, et personne n'entrera dans la clairière qui l'entoure sans qu'ils s'en aperçoivent, et ils ont un tir fort juste.

Le Grand - Serpent les appelait.

M'. F.AC ONTAIUO 45

— Lo fort no ))out-il îrs déloger en leur envoyant dos bordées?

— Vous no vous faitos /^njèro Tidée de oc que sont nos citadoIl(\s d(^ oo ooté : uv oom))tons pas sur le fort on sur les (juatre canons (jue j)osscde la pirnisoii ])our favoriser noln? entrée ; nous n'avons ([u'une ressource : il faut notis cacher ici avec nos barques sous les buissons de la rive et attendre cpfil ])laise aux sauva^^es de remonter la rivière. Peut-être trouverons-nous un stratagème (jui les iMis^aii^e à le faire j>romi)tement et de façon à laisser le ])assauj(* libre. »

Il fut aussitôt convenu que Jasper remonterait la rivière (^t allumerait sur un point déterminé avec soin un grand feu. Les sauvages ne tarderaient pas à voir la fmnée ; attirés par ce subterfuge, il y avait lieu de croire qu'en faisant diligence on pourrait descendre la rivière et arriver au fort avant qu'ils eussent éventé le piège.

« N'épargnez pas le bois vert cette fois, dit Pathfinder au jeune marin, il faut que cette fumée se voie de loin.

-— Trop de fumée ! pas assez d'astuee ! » dit sentencieusement Arrowhead, qui, toujours grave, n'avait point laissé percer le secret de ses pensées depuis qu'il se trouvait avec les amis du sergent Dunham, venus à la rencontre de sa fille.

« Les Iroquois s'imagineront avoir affaire à des soldats de la garnison, » répondit le chasseur.

Les barques descendirent encore un peu le courant ; un coude de la rivière ne tarda pas à leur dérober le feu allumé par Jasper. Une petite anse se présenta à eux dans un endroit où le lit de l'Oswego était assez encaissé ; des broussailles, des buissons pendaient à profusion jusque dans l'eau. Les barques furent tirées avec soin et de manière

à ne laisser aucune trace de leur passage jusqu'au milieu de ce fouillis.

(( L'endroit est bon, dit Pathfinder ; nous allons avec le Tuscarora essayer de le rendre meilleur ; je ne vous demande qu'une chose, maître Cap, c'est d'observer le plus rigoureux silence. »

Le chasseur et Arrowhead coupèrent plusieurs branches, choisies avec soin dans les buissons voisins, puis ils les plantèrent dans la vase, et cela si habilement, si artistement, pourrait-on dire, (jue le refuge devint tout à fait impénétrable, même à l'œil le plus exercé. Ils achevaient à p^jfte quand Jasper parut, marchant dans le lit de la rivière pour noyer ses traces ; il tournait les yeux à droite et à gauche, interrogeant du regard chaque buisson et chaque anfractuosité de la rive. Il allait dépasser ses amis, quand le chasseur, écartant deux branches, l'appela doucement et l'introduisit dans le refuge.

« Voilà qui va bien, dit Pathfinder, riant silencieusement à sa façon ; Jasper ne nous eût pas trouvés, et tout le régiment de votre père, Mabel, passerait devant nous sans soupçonner notre présence. Il est vrai que les faces pâles ne connaissent point le coup d'œil perçant d'un Peau-Rouge. Néanmoins nous pouvons espérer qu'ils y seront également trompés.

— Mon avis, dit Cap, est qu'il faudrait lever l'ancre ; vous donnez trop d'importance à ces misérables ; avec une bonne barque et du champ devant soi, un vrai marin n'a rien à redouter.

— J'aimerais mieux m'en aller rejoindre le fort en prenant à travers les bois. La route de la forêt serait encore plus sûre que la rivière.

• — Prenons ce parti, dit Mabel suppliante, et partons ; j'ai tant de hâte de revoir mon père !

LE lac: ONTARIO 47

• — Non, non, dit le (chasseur, h: scr^'cnt vous u confUV ù mu ^^urcic, je ne puis vous exposer a de pareils dan^'ers. Il nous faudrait faire plus de vinp^ milles à travers le bois ; nous sommes tro)) nombreux, nous laisserions une tro]) lar^'c traee. Non, j)our rien au monde je ne (jtiittcrais notre ])osition aetuelle avant d'avoir des nouNclles du Mohiean. Jeune fille, vous pouvez eoni))ter stjr lui, sur sou dévouement, eonune sur celui de .ïas])er et sur le mien. Restons ici.

— On n'y serait ])as trop mai si s(!ulement on ])ouvait >fi|Nner.

- Gardez-vous en bien, dit \c chasseur, Fodeur et la fumée nous trahiraient. Mais..., Kau-l)ou(^e, n'avez- vous rien entendu? )>

Le jeune marin se pencha jusqu'à la ligne de l'eau et rec^arda sous les l)ranehes ])lantées dans le sable.

« C'est le Grand-Serpent, dit-il ; il nous cherche.

— Nous allons voir si le Mohiean a de meilleurs yeux que vous, mon jeune ami. »

L'Indien venait de dépasser la pointe de la rive qui abritait le port improvisé des défenseurs de Mabel ; il s'avançait dans l'eau avec des précautions infinies ; tout en se cachant, il re<:^ardait fréquemment derrière lui ; il voyait certainement l'ennemi et le surveillait.

« Le Grand-Serpent, dit Pathfinder avec son rire silencieux, voit les Iroquois. Ils ont mordu à l'hameçon et remontent la rivière ; pourvu qu'ils nous donnent le temps de nous remettre à flot. »•

Il s'interrompit, et donnant un coup de coude à maître Cap, il lui montra, à travers la légère barrière de verdure qui les abritait, Chingachgook qui scrutait du regard tous les buissons de la rive.

Évidemment il se demandait où les pirogues avaient pu trouver un asile. Il paraissait d'ailleurs inquiet et pressé ; il n'oubliait point pourtant de noyer ses traces. Son hésitation et son angoisse se peignaient visiblement sur son visage, d'ordinaire si impassible.

« Appelez-le, dit Jasper ; il sera peut-être trop tard dans un instant ! Le voilà qui nous dépasse, et je suis sûr que l'ennemi le presse vivement ; il va peut-être tomber entre leurs mains...

— Pas encore, pas encore, murmurait le chasseur ; si les Mingos étaient à ce point à ses trousses, le Grand-Serpent ramperait sur le ventre..., et puis il ne chercherait point à découvrir notre asile, dans la crainte de nous trahir... Dieu nous vienne en aide ! il passera sans nous voir, ajoutat-il, — et le succès de sa ruse semblait le ravir ; — il ne soupçonne pas que nous sommes là. »

Son triomphe était prématuré ; le Mohican regarda encore longuement en arrière, évidemment préoccupé de ce qui se passait vers le haut de la rivière, au delà du petit promontoire qu'il venait de doubler ; puis, se rapprochant de la rive après un coup d'œil vif, il se dirigea vers l'asile de la petite troupe, et, écartant les branches, il entra dans le crique qui les abritait.

Pathfinder l'emmena, et ils s'entretinrent à voix basse dans un coin. Le Mohican avait suivi la piste de l'ennemi jusqu'aux environs du fort ; mais le feu allumé par Jasper leur avait donné le change ; ils s'étaient mis à remonter l'Oswego. Chingachgook avait eu grand 'peine à se dérober à leurs regards dans ce brusque retour des Mingos ; mais, trop préoccupés de l'indice fourni par la fumée, ils avaient négligé de reconnaître ses traces et passé à côté de lui sans le voir. Il s'était lancé

\.E LAC ONTAIUO 40

lie ii()\i\('iiu sur leurs ))as. Ia'S ludiciis arriv trciit il la hauteur de la ))niiit:(' au tournaut de la rivièrcî justonu'Ut comme .lasjx r \ cnail de disparaître ; voyaul le feu allmuc à ])v\i de dislaucîc, ils sr. disprrscreiil daus les bois jxmr ])(>u\()ir s'en ai)))r()chor isoléiueut rt sans se montrer. Le Moineau avait choisi cet instant jxnir redescendre encore la rivière et rejoindre ses amis, mais aU])ara\'ant il avait voulu s'assurer de l'issue. Les ]Min<^n)s s'étaient ai)j)roehés du feu, et axaient ))rom])tement reconnu le ])ièn'e dans lecjuel ils étaient tombés. Qu'allaient-ils l'aire maintenant? Chin<raeh^mok pensait qu'on ne tarderait i^uère à les avoir encore sur les bras.

Jasper, admis au conseil, \ oulait partir tout de sui^e ; on aurait le temps de lancer les pirogues dans le courant ; l'onde était rapide, on trouverait bien moyen d'arriver au fort et de déjouer les artifices des Iroquois ; d'ailleurs ils avaient juré au sergent de lui ramener sa fille, leur serment impliquait Tobliiifation de s'exposer à la mort pour elle ; il ne fallait pas que la prudence fît oublier les devoirs imposés par le courage..., et il disait cela en regardant Pathfinder, qui souriait à cette ardeur du jeune homme.

u Non, non, disait-il ; vous avez la tête trop chaude, jeune homme, et ^T)s allusions ne sauraient m'atteindre ; en fait de courage, j*ai fait mes preuves... »

Il sentit en parlant une main se poser sur son épaule; c'était Mabel qui lui montrait du doigt, à travers les branches, l'ennemi qui arrivait à la hauteur du petit havre dans lequel ils se tenaient cachés. u Les maudits Mingos ! murmura-t-il. Mes amis, prenez vos armes, mais demeurez muets et immobiles comme des troncs d'arbres morts. »

4 — Le Lac Ontario.

50 LE LAL () Ni AU lu

Jasper fit })lacer Mabcl un peu en arrière ; il exigea qu'elle s'assît au fond de la pirogue, puis, son mousquet" à la main, il se plaça entre elle et l'ennemi, prêt à la défendre ou à mourir pour elle. Rosée-de-Juin vint s'accroupir auprès de la jeune fille ; elle jeta sa robe sur sa tête et ne bougea plus. Arrowhead et Chingaehgook rejoignirent, en rampant sur le sable, Pathfinder, et se placèrent à ses côtés après s'être assurés que leurs armes étaient prêtes à faire feu.

L'heure était critique. Trois Iroquois, descendant la rix'ière, s'étaient arrêtés en face du refuge choisi par nos amis. Ils étaient nus ; leurs corj^s étaient chamarrés des plus étranges couleurs. Leurs regards constamment en mouvement indiquaient leurs préoccupations ; ils étaient encore indécis : l'un voulait descendre l'Oswego ; un autre paraissait vouloir le remonter ; le troisième montrait les rives couvertes de buissons, et semblait insister pour qu'on fît avant tout une reconnaissance sur les bords de la rivière.

Quel avis l'emporterait? Ces trois sauvages passeraient-ils si près de leur ennemi sans soupçonner sa présence? Les précautions avaient été bien prises, mais qui pouvait assurer qu'un indice ne suffirait pas à trahir Pathfinder et ses compagnons?

Le chasseur eut bientôt jugé la situation ; elle n'était guère rassurante ])Our les ])auvres fugitifs. Il était évident (]ue les Indiens n'avaient i)oint été complètement dupes de la supercherie tentée pour les lancer sur une fausse piste ; ils ne s'étaient ))oint décidés ii remonter l'Oswego. Au contraire, ils le redescendaient, et d'un moment à l'autre on pouvait être sui-pris par les sauvages fouillant les buissons de la rive ; pour l'heure, le danger le plus pressant venait des trois ^lingos qui avaient I)ris le parti de marcher dans le lit même de la rivière. C'est à ceux-là qu'il fallait faire face. Pathfinder distribua les rôles.

u Nous sommes cinq, dit-il à voix basse, trois coquins ne sauraient nous faire peur ; mais il importe de bien s'entendre. Eau-Douce, chargez-vous de ce sauvage dont le corps est peint des couleurs de la mort ; Chingachgook, vous ajusterez le chef, et Arrowhead visera le plus jeune. Je me tiendrai en réserve en cas d'accident. Si le danger vient du côté de la rive, n'hésitez pas, Jasper ; ne vous inquiétez pas de nous, poussez au large, et, si Dieu le permet, sauvez la fille du sergent. >

Ces dispo>,itions prises, le plus grand silence ré-

frna dans la petite troupe. Bientôt, au bruit des feuilles ai^ntees derrière eux, il fut évident qu'une trou})e de sauvages arrivait sur la rive escarpée, au-dessus de leur tête ; bientôt même les nouveaux venus, étant à la hauteur de leurs compagnons qui marchaient dans l'eau, une conversation s'engagea entre eux ; néanmoins ils parlaient avec précaution et de grandes réserves, comme s'ils eussent craint d'être entendus.

(( L'eau a effacé leurs traces, » dit l'un de ceux qui étaient dans la rivière ; et il était si près des fugitifs, qu'en étendant la main il eût arraché une des branches coupées, plantées dans la vase par Pathfinder.

« Ils n'ont pu laisser de traces, ils étaient dans leurs pirogues ; ils sont maintenant descendus jusqu'au lac.

— Impossible ! nos guerriers campés sur la rive au-dessous ont de bons mousquets. »

Pathfinder serra sa carabine ; mais il fallait remettre à plus tard le soin de sa vengeance.

« Qu'on cherche partout, dit le chef ; il y a un mois que nous sommes sur le sentier de la guerre, et nous n'avons qu'une chevelure. Il y a une jeune fille parmi les étrangers, et plusieurs de nos guerriers n'ont pas de femme. »

Heureusement les sauvages s'exprimaient en un dialecte que Mabel ne pouvait pas comprendre.

Le silence régna de nouveau sur les rives de rOswcgo ; la troupe placée sur la rive descendit plus bas, et les sauvages placés dans l'eau se disposèrent à faire de même ; mais ils jetaient toujours des regards ardents et inquiets tout autour d'eux; ils s'éloignaient, mais i^eU, comme à regret.

Néanmoins Pathfuider reprenait courage ; son rire

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silcnci(Mi\% rtouffr mi fond dv lu ^^^t^c, cf qui nf^itait SCS It^vrcs (rime faroii si caractéristicuic, allait reparaître : «iicorr une fois sa sagesse et sa prudence auraient déjoué Tastuee des Min^os. Son trion\]>h(' ne fut ])ns de lon^^nic durée ; les deux Indiens ])lus a;,'és disparaissaient déjà en aval le long des rives, et le ])lus jeune, avant de les suivre, jetii un dernier eou]) d'(ril sur les buissons enviroiuumts, TiC soleil, (lardant ses rayons sur les l)ran(!hes fraîchement coupées, brûlait rextrémité d'une ou deux cimes dont les feuilles plus tendres et plus délicates commençaient déjà à se faner : ce détail n'éeha])])a ])oint à rirocpiois ; il était jeune, inexpérimenté, et il eraif^niit de se montrer prétentieux en appelant Tattention de ses compagnons sur un détail de si mince importance ; il garda le silence, mais revint sur ses pas. Sans ce scrupule de modestie, nos fugitifs étaient perdus sans ressource. Pendant que le jeune sauvage remontait pour vérifier l'importanec de l'indice découvert par lui, les autres Iroquois, dans le fleuve comme siu' la rive, s'éloignèrent à grands pas et l'isolèrent.

Maintenant Pathfinder et ses compagnons, sûrs du danger, le regardaient attentivement à travers les branches et l'attendaient de pied ferme. Les sentiments qui s'agitaient en lui se lisaient sur son visage : on voyait qu'il était fier d'avoir trouvé un signe, un indice qui avait échappé à des guerriers plus expérimentés ; l'idée d'un triomphe lui donnait une fierté et un reflet de gloire montrant bien quelle importance les sauvages attachent aux exploits de ce genre. Il doutait aussi parfois de lui-même, et visiblement se demandait si ces feuilles à peine flétries, et qu'en touchant de la main il trouvait semblables aux autres, ne l'avaient pas induit en erreur ; il se félicitait alors de n'avoir point donné

le signal d'alarme. Ou voyait aussi qu'il n'oubliait point le danger dont il était menacé, si vraiment il était en face d'une embuscade. Voulant en avoir le cœur net, il se décida à écarter les branches qui fermaient la petite anse ; il vit tout à coup les fugitifs dressés devant lui, menaçants et immobiles comme autant de statues. Il eut un tressaillement, un éclair dans les yeux ; sa bouche s'ouvrit pour pousser le cri de guerre ; mais le tomahawk de Chingachgook déjà levé lui fendit le crâne et étouffa le son dans sa gorge.

Le Mingo leva les bras, fit un saut en arrière et fut emporté par le courant. Le Delaware se précipita pour le ressaisir afin de s'emparer de sa chevelure, mais il ne put y parvenir ; l'eau trop rapide l'entraînait déjà et se teignait de son sang.

« Maître Cap, dit aussitôt Jasper à demi-voix, mais avec vivacité, faites comme moi si vous voulez sauver votre nièce. Mabel, couchez-vous au fond du canot. )>

Les branches 2:>lantées devant la petite anse étaient déjà arrachées ; le jeune homme tira son léger esquif, et, aidé du vieux marin, il le poussa dans le courant et se mit à remonter très près de la rive, de façon à doubler la pointe dont nous avons déjà parlé. Chingachgook sauta vite à terre afin de surveiller les Iroquois. Pathfinder, dont la barque était plus enfoncée dans les sables de la rive, fit signe à iVrrowhead de l'aider à la dégager ; ils partirent en toute hâte à la suite de Jasper. Mais, comme ils côto3^aient le petit promontoire qui devait les dérober à la vue des sauvages, le chasseur, placé à l'avant, sentit tout à coup son embarcation plus légère ; il se retourna : Arrowhead et sa femme avaient disparu. L'idée d'une trahison se présenta à son esprit ; mais ce n'était

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