‹ Les conteurs étrangersChapitre 4 sur 11 · II. LAC ONIAino fifi · texte numérisé non relu

II. LAC ONIAino fifi

pas le îîioniciil (Tv sc)n<r(»r, d'aiifani mieux qno dos cris féroces jnuioîiraiciif cpic les Min^'os venaient, (le (IcconN'rir U'. cadavre dn jeune Indien [rai)]>é par ('liini^nich<^'(M)k. Ils ne tarderaient point A arriver : nn coup d(» fusil se fit cTitcndrc. Jas)K'r prit alors le i)arti de traverser TOswe^o et de demander un asile ;\ Tautnî rive; ce (pie voyant, Pathfinder, toujours dévoué et sentant les sauva<,'cs déjà sur son dos, rimita, mais en se maintenant ])lus bas dans le courant et sur la môme li^nc, de façon à attirer sur lui et à intercepter les coups. Il fallait coûte (pic coûte sauver la lille du ser<^ent.

Jasper vit sa manœuvre et comprit toute la générosité de son ami ; et pendant que les coups de mous(piet plcuvaient de la rive, il trouva moyen d'agiter une de ses rames et de montrer à son ami le point où il voulait aborder.

Pathfmder ne s'inquiétait nullement des coups ; il manœuvrait habilement, cou\Tant toujours l'autre barque, bientôt Jasper se rapprocha de la rive ; maître Cap, qui ne manquait point de courage et aimait sincèrement sa nièce, l'aidait de son mieux. Ils n'avaient plus que quelques coups de rames à donner pour s'abriter sous les aunes, et ils étaient déjà hors de portée des fusils des Mingos. Il n'en était pas de même de Pathfindcr ; les sauvages remontant toujours, il lui avait fallu pivoter sur luimême j)our continuer son rôle d'écran protecteur pendant que Jasper gagnait la rive opposée, et maintenant il se trouvait exposé aux coups de tous ses ennemis réunis, de ceux qui étaient entrés dans la rivière aussi bien que de ceux qui s'étaient massés sur la crête du petit promontoire.

Le sang-froid et la fermeté du chasseur ne l'abandonnèrent pas dans cette situation difficile. Il savait qu'il ne pouvait devoir son salut qu'à

un mouvement continuel ; aussi ne cessait-il d'imprimer il sa pirogue une action aussi vive que variée. Heureusement j^our lui les branches de la rive gênaient beaucouj) les sauvages pour ajuster, et d'autre part ceux qui étaient dans la rivière ne pouvaient guère recharger leurs armes.

Sa situation devait pourtant devenir plus critique encore ; il ne pouvait, sans ralentir ses mouvements, traverser le milieu du courant ; force lui était donc, pour rejoindre ses amis, de se laisser aller à la dérive. Mais un groupe d'Indiens remontant la rivière et accourant au bruit venait de prendre possession, au milieu même de l'Oswego, d'un massif de rochers commandant un rapide dont la passe étroite était la seule issue par où pût s'échapper le malheureux chasseur. Il jugea la situation d'un coup d'œil et prit rapidement son parti : il saisit sa carabine et sauta sur les rochers qui montraient leurs têtes à fleur d'eau. La pirogue abandonnée s'en alla à la dérive au milieu des rochers, et finit j^ar s'échouer près de la jiointe dont nous avons parlé, que le chasseur venait de quitter et près de laquelle étaient postés les Iroquois.

Cependant le sort de Pathfinder ne s'était guère amélioré ; il avait peine à sauvegarder sa carabine et sa corne à poudre, et il lui était impossible sans abandonner l'un et l'autre de songer à rejoindre Jasper et ses amis. Les Iroquois, étonnés de son audace, avaient ralenti leur feu ; mais ils reprirent bientôt courage, et les balles vinrent faire rejaillir l'eau tout autour de lui : aucune ne l'atteignit pourtant, on eût dit qu'un charme le défendait de tous les coups. Il lui fallait changer sans cesse de position, aller et venir dans un espace étroit, se défendre du courant et se garder des balles

vcnunf dv iltux ou (n»is ))(>iu(s diffm'uts, heureusement. ))hïe('s tous sur la r\vv droite. Il atteignit pourtant un roelur dnnl Li Irfc dépassait un peu le uÎNcnu des eaux ; il fui hieu aise iVy déposer son fusil et sa eorne à jxMidre, et de ])ouv(Mr ])laeer son eor])s à l'nhri des ])rojeetiles des Min^'os ; mais, outre (|ue ee n'étiiil. ])«»iiil uiir solution, il eoni])rit (pTun autre dnu^^r allait le menacer dans la situation (ju'il venait de choisir. Les Mingos venaient de s'em])arer de la ])iro^ue, et ils se préj)araient à traxcrser la rivière.

« Pathfinder, cria Jas])er (hi milieu du buisson où il était caché, ne })Ouvez-vous laisser votre carabine sur le rocher et venir nous rejoindre à la nacfe? car si ces coquins parviennent à mettre leur pirogue à flot, vous ne pourrez plus leur échapper.

— Eau-Douce, le véritable homme des bois ne se sépare jamais de son arme. D'ailleurs je viens de reconnaître là-bas ce reptile d'Arrowhead ; sa trahison est sûre, je voudrais pouvoir l'en faire repentir ; je ne me sé])arerai pas de Tue-Daim dans un pareil moment. Vous n'avez pas laissé. Jasper, la fille du sergent sur la rive à portée des balles?

— Non, non, elle est à l'abri et soigneusement cachée. L'important est que nous gardions la rivière entre nous et les Iroquois, Je voudrais que vous fussiez, ainsi que le Grand-Serpent, à mes côtés ; les Mingos n'oseraient pas forcer le passage nous sachant là tous les trois.

— Vous avez raison, Eau-Douce ; mais notre situation présente ne nous met pas en mesure de les en empêcher.

— Avec ma pirogue, dit Jasper, vous pourriez passer sur cette rive sans craindre de mouiller votre arme.

5<S r.E T.AC ONTARIO

— Je ne veux pas que vous vous démasquiez, Jasper ; les Min^os pourraient vous atteindre dans votre eanot pendant la traversée ; il ne faut pas nous exposer à laisser sans défenseurs la fille du serf]^ent.

— J'ai mon projet, reprit le jeune homme. Essayez de saisir au passage ce rameau vert laneé par maître Cap du point où mon eanot est amarré ; si le courant le place à votre portée, il vous lancera l'esquif à son tour.

— Je suis homme des bois, mais voilà une idée d'homme accoutumé à vivre sur l'eau. »

Le rameau vert fut saisi au passage par le chasseur ; peu d'instants après il était en possession du canot.

u Couchez-vous au fond, cria Jasper, et laissezvous aller à la dérive.

— - J'aime à faire face à mes ennemis.

— Et Mabel? dit Eau-Douce à son tour.

— • Vous avez raison. Il faut laisser la gloriole aux Iroquois. »

En un instant la pirogue fut remisée en lieu sûr, et le chasseur posté dans un buisson de façon à commander le passage de la rivière.

Il était temps : trois Iroquois, pensant que leurs adversaires réunis avaient dû s'enfuir à travers les bois, venaient de s'embarquer sur la pirogue ; ils quittèrent la rive avec précaution et s'avancèrent au-dessus du rapide dans des eaux relativement tranquilles. Celui qui tenait la rame connaissait parfaitement son métier, aussi le léger esquif voguait-il comme une plume sur la surface des eaux.

« Ferai-je feu? demanda Jasper.

— Laissez-les venir ; ils ne sont que trois. Maître Cap peut nous donner un coup de main ; il faut

ij: f.ac ontahk) 59

los laisser nhonlf-r, (I nous retrouverons notre embarcation. »

(iuel(|iies minutes sV^eoulèniit ; les Indiens n'étaiiMil ])lns (pTù mie très faihie distance' du bord. ratliliiidcr riait déjà silencieusement à l'idée de suri)Tendre leurs ennemis au moment où ils débarqueraient, quand tout à couj) un eou]) dr feu se lit entendre sur la rive o))p()sé<' : rrnxjuois (|ui conduisait la barcpie, debout sur Tarrière de la pirogue, sauta en Pair et retomba dans l'eau mortellement blessé. De Tautrc côté de Feau, sur la crête des rochers, une Ié<(ère guirlande de fumée montait, se perdant dans ratmos])hère.

(( C'est le Grand-Serpent, dit Pathtînder ; au risque de se trahir, il a voulu arrêter un agresseur. J'aurais mieux aimé qu'il se tînt tranquille ; mais il n'a py deviner nos projets. »

Privée de son guide, la pirogue dériva aussitôt, — la rame était tombée à l'eau avec le Mingo, — ■ emportée par le courant ; elle s'engagea dans la passe étroite au milieu des rochers. Vainement les deux Indiens se couchèrent au fond de tout leur long pour l'aider à conserver son équilibre, elle heurta tantôt à droite et tantôt à gauche, chavira, et finit par s'échouer sur un bas-fond, perdue pour les deux partis. Les Iroquois se sauvèrent à la nage, mais abandonnèrent leurs armes et leurs munitions.

Cet incident a^'ait attiré les regards de tous les combattants sur les deux rives. Tout à coup Pathfinder, dont la vigilance ne pouvait être longtemps distraite, s'écria :

« Qu'est-ce que je vois la-bas au pied des rochers, du côté où est parti le coup de fusil de Chingachgook? C'est un de ces diables qui rôde pour trouver la piste de leur grand ennemi. »

Jasper regarda de ce côté. Au bout d'un instant ces deux hommes, accoutumés aux ruses de cette guerre entre sauvages, faites de surprises et d'embûches, furent convaincus que l'Iroquois venait de gagner une situation d'où il apercevait h Delaware sans être vu de hii ; ils suivirent ses mouvements, et, tant était faible à vol d'oiseau la distance qui les séparait, ils distinguèrent le jeu de sa physionomie. Sa joie de surprendre le chef Mohican, qu'il avait reconnu, éclatait sur le visage de l'Indien ; mais cette satisfaction ne faisait point tort à sa prudence, et il prenait évidemment ses mesures pour frapper son ennemi à coup sûr.

« Le Grand-Serpent est là quelque part, dit Pathfinder, qui suivait avec la plus minutieuse attention tous les mouvements du jeune Iroquois ; comment se laisse-t-il approcher de si près?

— Voilà, dit tout à coup Jasper, le corps du Mingo tué sur la pirogue qui s'en va s'échouer làbas sur les rochers. »

Le chasseur ne répondit point ; il venait de lever lentement sa longue carabine, et, l'ayant solidement appuyée à son épaule, il fit feu. Il avait choisi son moment avec beaucoup de précision, car l'Iroquois qui avait ajusté Chingaehgook reçut son projectile comme il touchait la gâchette de son fusil. Son coup partit, mais en l'air, et il dégringola du haut des rochers où il avait pris position.

« Je n'aime pas à tuer inutilement, même un Mingo, disait le chasseur entre ses dents, mais le reptile se l'est attiré lui-même. Il me fallait bien venir en aide à mon vieux compagnon d'enfance ; nous avons combattu côte à côte sur le Horican, sur le Mohawk, sur l'Ontario ; l'idiot pouvait-il bien s'imaginer que je resterais les bras croisés,

m: lac ontahk) ei

ayant Tiu-Daini à côte tli- iimh, < h voyiiiit mon nK'ilU'ur .inii lue (Lins une cnihnsciKlc. »

Cv COU]) (le iiiaîlrc axait ])r()(luit inic ^^^randc ini))ressi()ii sur les sau\a«,'rs. N'oyaiit (juc les balles de leurs achcrsaircs ])(>rlai(nt (Tune rive à l'autre, et s'inia,L,nuaul aussi (juils a\ai(Ul j>ris pusilion sur les deux eûtes dv la ri\iùre, ils se montrèrent plus ])rudents, et, sans lâcher ])ied ))()urtant, ils clierehèrenl des abris Ir jonic de rOswciro.

II y eut un moment de ré])it.

u Que \()is-je là-bas au milieu de Teau? dit Jasj)er au ehasseur. Kst-ee un ehicii ou un daim qui nage de notre eôtc? »

On distin<,niait, en effet, un i)c'u au-dessus du rapide, un objet indistinct cpii traversait la ri\ ière. Était-ce une j)ièee de l)()is abandonnée, un buisson s'en allant avec ses brandies et ses feuilles à la dérive? Ce n'était pas chose facile à reconnaître ; Tombre du soir connnençait à envaliir la surface de kl rivière, assez ])rofondément encaissée. Bientôt, Tobjet se ra])j)rochant, ils demeurèrent convaincus que c'était un homme, et un Indien ; dès lors ils ne le perdirent plus de vue, suivant attentivement tous ses mouvements.

Quand il eut traversé TOswego aux deux tiers, Pathllnder s'écria en riant sans bruit, mais de si bon cœur que les larmes lui en vinrent aux yeux :

u C'est le Grand-Serpent !

— Mais que pousse-t-il devant lui? dit Jasper.

— Une sorte de tronc d'arbre sur lequel il a attaché son fusil et sa corne à poudre. Ah ! combien de fois n'avons-nous pas joué ce tour aux Mingos dans les environs de Ty.

— Je vous assure, dit encore Jasper, que je ne reconnais point les traits du Mohican.

— Qui peut parler de traits quand il s'agit d'uu

r,2 LE LAC ONTARIO

Peau-Rouge, rci^rit le chasseur ; c'est la peinture qu'il faut voir, et je reconnais les couleurs des Delawares. Regardez donc aussi son œil ; n'est-ce })as l'œil d'un chef? Impassible d'ordinaire, féroce dans le combat, je l'ai pourtant vu cet œil verser des larmes abondantes comme la pluie, car il y a un cœur tendre et une âme délicate sous ce Peau- Rouge.

— Je n'en ai jamais douté, » répondit le jeune marin.

Le Grand-Serpent vint aborder à deux pas d'eux ; il connaissait exactement leur situation. Peut-être sur la rive orientale, quand il avait couru un si grand danger, avait-il compté, tant il perdait peu de vue ses amis, sur le secours arrivé si il propos de Pathfinder. Il sortit de l'eau gravement, se secoua comme un chien mouillé, et poussa son exclamation favorite : Hiigh !

Pathliiuler voulut essayer des remontrances. Son ami s'était ex])osé troj) volontairement aux coups (le l'ennemi. Chingachgook ne ré])()nclit point ; il se contenta de sourire aux reproches de son ami.

Il avait d'ailleurs à peine mis le pied sur le bord, qu'il aperçut au milieu des rochers dans le n//, — nom donné aux courants rapides, --le corps de l'Indien qu'il avait tué ; il plongea de nouveau dans la rivière et repartit à la nage.

Jasper eût voulu que le chasseur essayât de l'arrêter ; mais celui-ci n'en fit rien. « Il est nécessaire et sage, répondit-il, de laisser ses compagnons et ses amis se conduire d'après leur nature et leurs coutumes.

— Mais que va-t-il faire? Il se dirige vers le corps de l'Indien ; quel est son but pour s'exposer ainsi?

• — L'honneur, la gloire ! ce qui fait la renommée et le triomphe des sauvages.

— Je comprends, répondit le jeune homme, il est allé scalper la chevelure de sou ennemi.

— C'est sa nature. Nous essayerions vainement de l'en empêcher. Cela vous paraît étrange qu'un

Peau-Rougc puisse avoir de semblables idées ; mais nous sommes blancs, et nous ne saurions le comprendre. D'ailleurs, les blancs ne se font-ils pas parfois des idées tout aussi étranges sur l'honneur.

— Cela est possible, Pathfinder ; mais je trouve pourtant que le Mohican s'expose terriblement pour la possession d'une chevelure. J'ai bien peur que cela ne nous compromette.

— Il ne faut pas le blâmer. Chingachgook est seul au monde ; il n'a ni enfant à qui il puisse porter ses trophées, ni famille, ni tribu à honorer par ses exploits ; et néanmoins il reste fidèle à sa nature et à ses habitudes. N'y a-t-il pas là quelque chose qui mérite honneur et respect? »

Jasper ne répondit pas ; l'action si hardie du Mohican jetait sur l'autre rive les Iroquois hors d'eux. Ils déchargèrent sur lui leurs mousquets en poussant les cris les plus forcenés. Dans leur rage ils entrèrent dans l'eau, n'osant pourtant se mettre à la nage pour insulter de plus près l'ennemi leur infligeant cette honte ; la crainte seule de Tue-Daim, dont ils connaissaient la portée, les maintenait à distance, et de fait Pathfinder veillait sur son ami et protégeait son aventure, tout étrange qu'elle fût.

Les cris épouvantables des Iroquois ne troublèrent point le Delaware ; il accomplit tranquillement sa hideuse besogne et reprit le chemin de la rive, la chevelure sanglante de son ennemi pendue à sa ceinture.

Comme il sortait de l'eau, Jasper ne put s'empêcher de détourner la vue avec horreur ; le chasseur, au contraire, regarda son ami en homme qui a pris son parti d'une chose désagréable tout au plus, mais qu'il ne saurait éviter. Le Mohican s'en alla promptement tordre derrière un chêne

U: I.AC ONTAIUO i\rt

\c ]HU (le vclciuriils (ju'il ])orlail, i)iiis il rcchar^'ia avec soin son fusil vl paru! ne i)lns jx'iiscr à Tiiicidcnt. I\'iulant ce tcm])s Jasper était allé ehcrcluT Ca]), t'ii seiitiîU'IIc à <|U('l(|ue (listaiice, et non loin (le la eaehette où Malxl awiit été laissée li Vii])vi (le tons les eon))s.

\ù\ nuit arrivait, et tout annonçait qn'elle serait fort sombre ; eette partienlarité devait, semblait-il, bien (ju'en rendant les ()i)staeles ))lns difTieiles encore, favoriser leur fuite ; mais il n'y avait ])oint de temps à i)erdre. Selon la coutume, les quatre honmies aux(piels était maintenant confiée la garde* de la fille du serijjent tinrent conseil. Cap dut ))arler le ))remier ; son ex])érience et les liens (pii rattachaient à la jeune fille lui en donnaient le droit et lui en faisaient un devoir, bien (pi'il fût douteux s'il était j)lus dévoué à son salut, plus prêt à mourir i)our la défendre que Pathiinder et Jas^^cr Western.

« A mon avis, dit le vieux marin, puisque vous me consultez, il me semble que ce qu'il y a de mieux à faire c'est de s'embarquer sur la pirogue aussitôt que la nuit sera assez profonde pour nous permettre d'échapper aux regards de l'ennemi.

— Nous serions moins exposés dans les bois, répondit le guide, et puis il y a toujours le rift à franchir. Jasper lui-même est-il bien sûr de pouvoir y diriger sa pirogue au milieu de l'obscurité? Cela vous concerne, Eau-Douce, qu'en pensez-vous?

— Je suis de l'avis de maître Cap ; Mabel n'est pas capable de supporter une marche aussi longue et aussi pénible à travers les marécages et les racines d'arbres. J'aime mieux la pirogue, et je me sens toujours le cœur plus assuré quand je suis sur l'eau.

5 — Le Lac Ontario.

• — Oui, oui, c'est votre nature, dit Pathfinder. Vos raisons sont bonnes : il y a du pour et du contre néanmoins ; moi, je suis plus dans mon élément au fond des bois. Il est vrai que l'eau ne garde pas de traces ; qu'une barque lancée dans cette eau rapide pourrait défier les meilleurs coureurs, si surtout ils n'ont point de barques de leur côté pour rivaliser avec nous de vitesse.

— Il n'y a pas une seule barque sur la rivière, dit Jasper, depuis le rift jusqu'à l'embouchure de rOswego.

— Il y a la pirogue échouée sur les rochers, » dit tranquillement le Mohican, qui n'avait pas encore ouvert la bouche.

Tout le monde se taisait ; l'obstacle et la menace étaient là.

(( Le Grand-Serpent et moi nous irons la chercher à la nage ! s'écria Jasper ; c'est le plus sûr parti à prendre, nous serons ensuite maîtres de la position.

— Ah ! si nous n'avions pas une femme avec nous, dit Pathfinder, par une nuit pareille, quelle partie de cache-cache nous pourrions jouer avec les Iroquois dans les bois ! Enfin vous décidezvous, Eau-Douce, à aller chercher la pirogue?

— Je suis prêt à tout entreprendre pour assurer le salut de la fille du sergent.

— Vous avez raison. Je pense que le Grand- Serpent est également prêt à tout faire pour empêcher ces diables de Mingos de pouvoir nous nuire. »

Le Delaware fit entendre son exclamation gutturale ordinaire : Hugh ! C'était un acquiescement.

L'ombre était devenue plus épaisse ; il était désormais impossible de distinguer aucun objet sur la rive opposée. Il fallait se hâter ; les Indiens

r.i' î \(: ()\'i\iM() r,7

))(>n\'iii('iil lr(Hi\'( r in<»\(ii de liaiicliir J'OsWf^ro (mj (le s\'iM))iir('r (iix-nirnus de hi ])ir()^ni('. Jasjxr et ('liin^f;icliL,^o(»k ciilrcrcnf imiurdiatcnu'iil diiiis l'eau ; le miidc i\\\:ï chercher M.dxl, cl sur ses indications elle s(» rrndil; iwcc son niiclc au hord de Frau en face du rift, où PatlilindiT ne tarda ^nurc à aborder nwc son ealiot. Il les y fit monter tous les deux ; ils j)rireid leur ])hiee ordinaire et attendirent en silenee (^t non sans inciuiétude, pendant que leur «ifuide, debout à l'arrière, teiuiit à la main une forte l)ranelie ))our em])êeher Tesquif d'être? entraîné. L'obscurité devenait plus j^rofonde, le silence était rendu plus solennel ])ar le bruit monotone et coutiiui de l'eau au milieu des rochers. Pathlinder écoutait ; jMabel son^^aait à son ))ère et aussi à ce courageux jeune homme qu'elle ne connaissait pas la veille, qui lui avait déjà donné tant de marques de dévouement, et qui, à l'heure présente, exposait sa vie pour elle ; Ca]) tournait et retournait dans sa cervelle cette étrange réflexion : Jamais en pleine mer on n'eût ainsi arrêté un canot à l'aide d'une branche tenue en main pendant des heures.

Jasper et son intrépide compagnon durent tout d'abord franchir à la nage un large et rapide canal a\'ant d'atteindre à la partie du rift où les rochers et le ht plus élevé leur permirent de prendre pied. Se tenant par la main, ils commencèrent leurs recherches au, milieu de l'obscurité. Il était difficile de s'orienter au sein des ondes agitées, à cette distance de la rive et sans un point de repère. Vue ou deux fois ils changèrent de direction, n'ayant plus d'autre indice que la plus ou moins grande profondeur de l'eau. Jasper, qui forcément se laissait guider, trouvait le temps bien long ils allaient se décider à retourner à la rive afin de retrouver la

direction vraie, perdue par ces allées et venues, quand le Delaware vit, marchant à côté de lui et presque à portée de sa main, un homme dans lequel il reconnut immédiatement un Iroquois.

« Hugh ! fit le Mingo, les apercevant. J'ai trouvé la pirogue ; venez m'aider à l'enlever du rocher.

— Hugh !» fit à son tour le Mohican, et il entraîna Jasper à sa suite.

Ils rejoignirent aussitôt la barque échouée. L'Iroquois la prit par un bout ; Chingachgook se plaça au centre et fit mettre Jasper à l'autre extrémité. Il importait de tenir Eau-Douce à distance de l'Indien ; ils étaient perdus s'il avait pu soupçonner dans cette obscurité et cette onde agitée la couleur de sa peau. Comme ils se trouvaient sur des rochers à fleur d'eau, ils durent porter la barque jusqu'à ce qu'ils atteignissent un' courant assez profond pour leur permettre de la mettre à flot. Ils continuèrent ensuite à la diriger en gardant leurs situations respectives, tout en suivant la direction indiquée par le Mingo. Il fallait pourtant prendre un parti ; ils ne pouvaient plus longtemps aider leur ennemi à s'assurer la possession de la pirogue. Il fallait tout au moins la détruire s'ils ne pouvaient s'en emparer, et Jasper avait tiré son couteau pour l'éventrer. Chingachgook leva une ou deux fois son tomahawk pour briser le crâne du Mingo ; mais le moindre bruit les eût trahis et eût attiré en massé les Iroquois qu'ils sentaient s'agiter tout autour d'eux.

Leur embarras devait être plus grand encore. Quatre ou cinq Indiens les rejoignirent et entreprirent de les aider. Forcément ils dirigèrent la légère embarcation selon leur gré, et l'amenèrent tout près de la rive où leurs compagnons les attendaient. Dans la petite troupe il y avait un chef ; il

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(lit missitôl i\ur IVscjtiif lui ]);init iissc/ rapproché (le lu bcr^^' :

u Que deux honnncs «^'anlciil, la piro^nic. IjCS autres iront ])reiulre leurs armes et s\'inl)anjuerout ])our ])asser la rixière. »

.lasjxr, <n se dissinuilant de son mieux, resta à son poste ; le (irand-Serpent, fei^uiant d'obéir, ])IonLrea au ])lus ))rofond de TOswe^'o ; le ])r('mier Indien cpriis avaiejd. rencontré se tenait à Tavant.

Il se retourna et dit à Jasper de Taider à ran<^cr la banpie i)lus i)rcs du bord, en rengageant dans un i)etit chenal (]ui lui ])ermettrait de })éuétr(T dans une anse où les eaux étaient j)lus profondes. Chingachgook était revenu à la surface ; il se glissa sous la i)irogue. La barque avançait lentement ; Jasi)er suivait sans seconder ni contrarier aucun mouvement. Cette manœuvre, qui exigeait un détour, les avait ramenés vers le milieu de la rivière.

Chingachgook commença alors à modifier la direction d'une façon lente et presque insensible. L'Iroquois s'en aperçut aussitôt ; il se retourna, et, devinant l'ennemi, il le prit à la gorge. Mais le Delaware ne s'était point laissé sur^Drendre, et, au moment même où il sentait son étreinte, il arrondissait lui-même ses doigts autour de son cou.

Jasper avait sauté dans la barque. Sa première pensée fut d'aller au secours de son ami ; mais, l'importance de la possession de la barque se présentant à son esprit, il se dirigea en toute hâte vers la rive opposée, où il ne tarda pas à rejoindre ses amis. Il raconta en peu de mots ce qui était arrivé. Chacun sentit son cœur serré à ce récit ; on tendit l'oreille pour saisir le moindre bruit qui pût être un renseignement, mais le plus profond silence régnait sur les eaux et sur la rive opposée.

r»^ « Prenez votre rame, dit Pathfinder avec calme, mais avec une nuance de mélancolie qui n'échappa à personne, nous ne saurions nous attarder ici plus longtemps.

- Et le Grand-Serpent ?

-- Il est dans les mains du Grand-Esprit... Selon que la Providence en décidera, il vi^Ta ou mourra ; mais il nous faut profiter de cette obscurité ; partons ! »

Des cris, des vociférations épouvantables se firent entendre sur l'autre rive.

(( Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Cap.

- - Cela veut dire que nos ennemis se sont emparés du Delaware mort ou vif. »

Jasper, Mabel et le vieux marin demandèrent s'il n'y avait pas moyen de tenter de venir en aide à leur malheureux compagnon.

(( Non, non ! nous ne pouvons rien faire ; laissons le chef entre les mains de la Providence. Hélas ! hélas ! ajouta-t-il, le daim finit toujours par être rencontré j^ar le chasseur. »

Les deux embarcations voguèrent bientôt silencieusement sur l'Oswego ; les nuages s'étaient dissipés, et la nuit était moins sombre ; mais les grands arbres qui bordaient la rivière maintenaient l'obscurité sur les eaux, et les barques passaient côte à côte et tout à fait invisibles. Il y avait donc lieu d'espérer qu'on arriverait à bon port sans trop d'encombre. Malheureusement il fallait traverser encore, au-dessus même de l'embouchure de la rivière, un rift plus étendu, plus rapide que tous ceux qu'on avait rencontrés jusqu'ici ; le passage de la cascade de TOswego était à peine plus dangereux.

Nos fugitifs, rendus plus tristes par l'absence du Grand-Serpent, causèrent peu entre eux ou

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))urlrnnt bas. NéaiimoiFis, u))r(^s ))lusi(Mirs )i(*iires de niivi/^'utioii, ils éprotivi^rcnt le Ixîsoin de se eomniuni<ni( r leurs jH'iisrcs. IMuîtn? Caj), un peu rassuiv, rclrouNii sn jaetaiicc c*t ses rodoinoutndcs ordinaires ; mais l'inflcxiMe honnêteté, la droitnnr du cliasseur robli^rèrciil )>his d'unes fois A changer dv sujet de oon^'(Tsnl i(Hi, cl ))(>ur ('a]) c'était en fait s'avouer \aiuc;u. Jas])c?r, seul dans sa barcjuc, causait doucement avec Mabel, assise à rarricrc de la ))iro^ue : il lui ])arlait encore de son père, de Taffeetion (piil a\ait ])our lui, du dévouement qu'il avait pour elle. Elle lui repondait que son père, dans ses lettres, lui avait souvent parle de lui, de son courage, de sa grande habileté à conduire son navire, de sa lidélité à ses amis ; elle ajoutait que, malgré les périls de l'heure présente, elle se sentait rassurée sous sa protection et celle de Pathflnder.

Le chasseur, tout en donnant la réplique à son interlocuteur, prêtait Toreille à tous les bruits qui montaient des profondeurs de la forêt. Il crut entendre une fois le hurlement prolongé d'un loup ; il eut une minute d'hésitation, mais ce son \'enait de bien loin, et il y avait des loups dans ces bois. Néanmoins à partir de ce moment il demeura constanmient aux aguets, et recommanda à ses compagnons le silence le plus complet. Il reconnut bientôt sur la rive le bruit particulier d'une branche sèche brisée sous le pas d'un homme ; il ne s'y trompa point.

« Quelqu'un marche sur la rive, dit-il à Jasper ; ces maudits Iroquois sont-ils parvenus à traverser la rivière avec leurs armes sans canot?

— • C'est peut-être le Mohican. Si c'est votre avis, Pathflnder, je m'approcherai de la rive pour m'en assurer.

— Soit ! mais maniez votre rame avec prudence, et ne vous hasardez vers la rive qu'à bon escient.

— N'y a-t-il pas de danger? dit vivement Mabel.

— Il y en a si vous parlez aussi haut. Votre père, mon brave ami, vous dirait ce que vaut le silence dans le voisinage de l'ennemi... Mais allez, Jasper, il faut savoir qui est là. »

Pendant l'absence du jeune marin, qui dura dix minutes au moins, l'anxiété fut grande à bord de la pirogue ; pas un mot ne fut prononce ; l'embarcation continuait à descendre, entraînée par le courant, et ceux qui la montaient retenaient leur respiration pour mieux épier le moindre son venu de la rive.

On entendit encore le bruit d'une branche sèche cassée sous le pied. Un ou deux sons étouffés traversèrent l'air ; Pathfînder crut reconnaître la voix.

« C'est le Grand-Serpent, dit-il.

— Je vois quelque chose sur l'eau, dit Mabel.

— C'est la pirogue, reprit le chasseur. Dieu soit loué ! si Jasper était revenu seul, il fût revenu plus tôt. ))

Une minute après les deux embarcations étaient bord à bord : Jasper debout sur l'arrière de la sienne, et l'Indien se dressant tout à coup en face de ses amis.

« Chingachgook ! mon frère ! s'écria le guide, et sa voix tremblait d'émotion ; nous avons souvent combattu ensemble, j'ai craint que vous n'eushiez fait votre dernière campagne.

— Hugh ! les Mingos sont des squaws. J'ai trois de leurs chevelures attachées à ma ceinture. Ils ont peur et ils i^arlent de prendre le sentier du retour à travers les eaux du grand lac.

— Vous êtes allé jusqu'au milieu d'eux?

LE LAC ONTAIUO 73

— J'ai votihi (•()ni])l( r uns ciuicniis ; j.ii touché leurs ni()us(|Uets.

— - (^u\\st (l('\'('iui le Miiii:»» (jiii \«Mis Icîiait :\ la gorge (luaiid Jasper a dû \<mis (juillrrï

— Ilu^di ! répondit-il, il liahitc avec les poissons. »

lie chef Dehnvare et Patlilinder eiiniil alors un entretien à xoix basse et dans un dialecte (pie leurs coini)a^nions n'entendaient point ; C'hin^aehgook lit le réeit eoni))l<'t de ses aventures dejiuis l'instant où il avait étrant^dé sou adviTsaire jusqu'à son retour au))rès de ses auiis. 11 avait abordé au milieu des Iro(]uois et s'était mêlé avec eux ; on lui avait plusieurs fois demandé son nom, il avait répondu (pi'il se nonuuait ArroAvhead. Il avait pu se convaincre que rex])édition avait été dirigée contre la fille du sergent, dont les Mingos avaient appris l'arrivée ; ils s'étaient aussi exagéré l'importance de maître Cap et de son rang dans la marine anglaise. Il avait également recueilli la preuve de la trahison d'Arrowhead, mais il n'avait pas deviné le motif de sa perfidie, celui-ci n'ayant pas encore reçu la récompense de ses honteux services.

Patlifinder rapporta à ses compagnons tout ce qui était de nature à les rassurer ; mais il ne put néanmoins leur dissimuler qu'il croyait retrouver leurs ennemis à la hauteur du rift, et il proposa encore une fois de conduire Mabel au fort à travers les bois. Jasper s'y opposa ; il s'écria :

(( Mettez Mabel dans mon canot, et je réponds de lui faire traverser le rift malgré l'obscurité ; personne n'est plus que moi en état de lui faire franchir ce mauvais pas.

— Vous avez raison, mon jeune ami, dit gravement Pathfinder. Je suis sûr de ne point m'égarcr

dans les bois, même au milieu de la nuit la plus sombre, mais la forêt est mon élément ; l'eau est le vôtre, Jasper, c'est votre nature. Que Mabel en décide donc, ou qu'elle prenne avis de son oncle.

— Je ne suis point partisan des bois ! s'écria Cap ; j'aime mieux un bon courant comme celui-ci que toutes les routes de forêt.

— Vous auriez mieux aimé être à terre que de franchir la cascade de l'Oswego, malgré qu'elle ait un courant rapide.

— Aurions-nous encore une cataracte à descendre? dit Cap avec inquiétude.

— J'ai grande confiance en vous deux, disait Mabel ; je m'en rapporte aux deux amis de mon père. J'avoue pourtant que je suis de l'avis de mon oncle, et que j'aimerais mieux continuer à descendre la rivière.

— Passez donc alors dans le canot de Jasper, dit le guide ; sur l'eau son œil est plus sûr que le mien. Pourtant je crois bien que pour franchir le rift par une nuit aussi obscure il faut l'œil et la main de la Providence. »

Cette résolution prise et ces arrangements faits, les pirogues glissèrent silencieusement sur l'Oswego, et ceux qui en avaient la conduite apportaient à la manœuvre, et non sans raison, la plus grande attention. Les mugissements du rapide annonçaient qu'il n'était pas bien loin, et qu'avant longtemps on saurait le résultat de cette tentative suprême. Pathfinder ne la tentait qu'à regret, ayant la ferme conviction que les Iroquois étaient postés à droite et à gauche du rift, faisant bonne garde pour les attaquer à leur passage. Au delà de cette barrière de rochers que franchissait l'Oswego, ils n'auraient plus rien à craindre de leurs

\.K LAC ONTMIIC) 75

(îiuu^inis i\ cHUSo (lu ^raiid voisiiia^i» du fort ; la rivière devenait ))lus iar^^'c, et il oui fallu uuc banjue ])<>ur leur nuire.

Cu}) n'était ))as sans ai)))réheiisi(>n : mais (boniment laisser percer son in(iui('rtude : inui^inez un ])eu, un vieux marin, surtout <n ])réscnee d'un nuu'in d'eau douée ! IVIabel avnit aussi ses craintes et son émoi : la ri\'ière faisait un si éj)ou\antablc tai)a<j:e hVbas sur les roehers, et même dans cette obscurité Técume avait de si sinistres -reflets ! Mais elle avait eonliance dans son ^uide. Elle comptait atissi sur la Providence et lui adressait du fond du cœiu* les plus ferventes i)ricTes. La i)irogue montée par Cap, Chingaehgook et Pathfindcr enfila la passe la ])remièTe.

(( Ils s'engagent trop ])rcs du centre de la rivière ! cria Jasper ; mais ils ne sauraient ])lus m'entendre, et d'ailleurs il serait trop tard pour s'arrêter. Dieu les garde ! Mabel, tenez-vous bien ferme à la pirogue ; ne faites plus un mouvement, mais ne craignez rien ! »

Il l'entendit encore confusément lui dire qu'elle se fiait à lui, mais le courant impétueux venait de les saisir ; les flots courroucés rugissaient autour d'eux, l'écume amoncelée était lancée dans toutes les directions. La faible barque parut vingt fois devenue le jouet des vagues furieuses : elle tourna sur elle-même, elle bondit, elle fut secouée comme si ses liens allaient se rompre, elle se cabra comme un cheval emporté, elle fut précipitée dans l'abîme comme si les ondes allaient l'engloutir ; puis, tout à coup domptée, obéissante et soumise, elle nagea doucement sur des eaux tranquilles, au milieu d'un bassin dont la surface était à peine agitée : calme complet après ces redoutables secousses.

« C'est fait, Mabel, dit Jasper au comble de

la joie ; vous verrez sûrement votre père ce soir,

— Dieu soit loue ! dit la jeune fille ; je vous devrai Ci) bonheur.

-- Pathfinder a droit de réclamer sa bonne part de votre reconnaissance. Mais où est donc l'autre pirogue? où sont-ils?

— - Que vois-je de ce côté, là, sur l'eau? N'est-ce pas la pirogue de nos amis? »

Deux coups de rames les rapprochèrent de l'objet désigné •: c'était la pirogue ; elle était vide et renversée. Jasper se mit aussitôt ii la recherche de ses compagnons ; il découvrit bientôt Cap, qui s'était mis bravement à nager et descendait la rivière en toute hâte. Il l'embarqua et ne se préoccupa nullement de ses deux amis. Il savait bien qu'ils trouveraient aisément leur chemin jusqu'au fort ; ils étaient déjà sur la rive, ayant couru sur les rochers pour ne point noyer leurs armes.

On entendit bientôt le bruit du ressac du lac ; Mabel s'inquiétait, demandant s'il y avait encore des rifts à franchir. Jasper la rassura ; ils entrèrent dans la baie et débarquèrent sur une plage sablonneuse. Quelques minutes plus tard, Mabel, ayant franchi plusieurs postes et passé devant deux ou trois sentinelles, se trouva près de son père, qui était resté jusqu'alors presque un étranger pour elle.

Mabcl Diinhain, ai^'cs les fatigues et les émotions du voyatre, ooûta un repos aussi doux que tran(]uillc. Quand elle s'éveilla, son père, appelé au dehors par les exigences do son service, était déjà sur le point de rentrer pour le déjeuner. Elle sortit aussitôt i)our respirer Tair frais, cliarniéc et reconnaissante de sa nouvelle situation au milieu de ce fort établi sur les limites extrêmes de la frontière des possessions anglaises en Amérique.

Il iiV avait pas bien longtemps que ce poste avait été créé au bord de l'Oswego ; il était confié à un bataillon d'un régiment écossais d'origine, mais qui avait admis dans ses rangs bon nombre d'Américains. Le père de Mabel occupait le grade très humble encore, mais chargé d'une lourde responsabilité, de premier sergent. La citadelle, si on peut lui donner ce nom, n'avait que quelques pièces de campagne bonnes pour disperser les sauvages, et deux ou trois gros canons en fer placés aux angles des fortifications plutôt comme enseigne que comme défense sérieuse.

Au sortir de la hutte où son père lui avait ménagé une petite installation aussi confortable qu'on

était en droit de l'espérer dans un pareil campement, Mabel se trouva en face d'un bastion ; elle gravit d'un pied léger la rampe gazonnée qui conduisait au sommet, et son esprit fut saisi par le grand spectacle qui se déroula tout à coup sous ses yeux.

Au sud s'étendait l'immense et magnifique forêt qu'elle avait traversée pour arriver à rejoindre son père ; cette végétation splendide eût envahi le i)ied même des fortifications, si une ceinture de terrains libres ne l'eût séparée de la palissade du fort. Cette zone, sorte de glacis où s'exerçait la garnison, avait été conquise sur les bois par le feu, seul capable de s'en rendre maître.

Notre héroïne, se tournant d'un autre côté, se trouva subitement en face du lac Ontario, et une brise agréable vint lui rafraîchir le visage ; le lac était si beau, ses ondes si limi^ides, la lumière du matin donnait de tels reflets à sa surface, que la jeune fille ne put retenir une expression de plaisir. Nulle terre n'était en vue, sauf la côte adjacente à droite et à gauche ; celle-ci, découpée d'anses profondes alternant avec de hauts promontoires, était partout couverte par la forêt qui, des deux côtés du fort de rOswego, avait reconquis toas ses droits. Le lac était tranquille ; à peine une brise légère ridait çà et là sa surface, où se reflétait le ciel bleu ; nulle voile n'était à l'horizon ; on ne voyait point sauter les poissons ; il n'y avait point d'oiseaux égayant les rives ; la nappe d'eau, belle dans ses proportions, semblait comme inutilisée, absolument déserte ; il n'y avait i^oint de filets séchant sur les grèves, point de canots de pêcheurs sortant de ces anses solitaires ou doublant ces mornes promontoires. Ainsi du haut du bastion la jeune fille pouvait contempler deux immensi-

JM LAC ONTAI'. lo 79

tes misrs en !avv Wmv de l\'iut,rc : la surface sans liinitc (lu lac Ontario cl rélcndno intenuinahlc (le la InrrI ; celle ci ])his sonihrc, celle-là lumineuse et (Inrce ; toutes les deux soleïUU'Iles et tran- (juilles, toutes l(\s deux toujours iuassou])lies au jou;:^ de la civilisation et connue ccha])])ant encore H la domination de riionnue.

Mabel Dunliain r(\ssentit à cette vue une vive émotion, celle (jui devait natun^llement naître en pan'ille occasion dans le cceur affectueux et sincère d'une ji^une fille bien élevée. Elle n'avait pas reçu une brillante éducation, tant s'en faut ; mais elle était assez dével()))))ée pour sentir le charme de ce <j:rand si)ecta(île. C'était 4nie nature un peu neuve, très franche, et qui ne manquait point de délicatesse. Son père, devenu veuf peu après sa naissance et empêché par les fonctions de sa charge , l'avait confiée à la veuve d'im olFicier, qui en avait pris soin et l'avait élevée un peu au-dessus de sa condition ; aussi Mabel semblait-elle, à première vue, ap})artenir à tme classe plus élevée que celle en réalité occupée par son père ; mais il convient de dire que sa distinction venait surtout d'un naturel bon, très heureusement cultivé. Aussi ressentitelle plus que de la curiosité, mais tm véritable enthousiasme en face de cette scène sublime pleine de charme et de grandeur, où la main ni le travail de l'homme n'avaient point laissé leur empreinte.

« Quel beau spectacle, s'écria-t-elle, et pourtant qu'il me semble étrange ! »

Mabel fut interrompue dans l'expression de son admiration par la venue inopinée sur le bastion de Pathfinder ; il la toucha du doigt à l'épaule avant qu'elle se fût aperçue de son arrivée. La jeune fille, croyant que c'était son père, se retourna et se trouva en face du chasseur, debout, appuyé sur

sa carabine et riant silencieusement, tandis que, le bras étendu, il montrait l'immense panorama des bois et des eaux.

« Voilà, dit-il, nos domaines, ceux de Jasper et les miens. Il a le lac immense, et moi j'ai les grands bois. Et il me semble, Mabel, que ni l'un ni l'autre ne votis fait peur ; vous avez sondé les profondeurs de la forêt, et sans doute vous ne tarderez guère à faire connaissance avec le lac.

— Je suis bien aise de vous retrouver, Pathfinder, dit aussitôt la jeune fille. Jasper ne paraissait nullement s'inquiéter de vous hier soir ; mais je craignais qu'il ne vous fût arrivé malheur sur le rift.

— Oh ! c'est une vieille connaissance. Le seul embarras nous venait de nos armes ; pour rien au monde je ne voudrais noyer ma carabine ; j'ai pu la maintenir hors de l'eau et atteindre un gros rocher ; nous y avons pris place avec le Mohican, et nous avons attendu tranquillement que les Iroquois qui nous guettaient à droite et à gauche du rapide fussent décampés, ce qui arriva aussitôt que le canot de Jasper fut arrivé dans la baie. Les Mingos virent comme nous les lanternes envoyées au port au-devant de vous ; ils partirent, craignant qu'on n'envoyât un détachement de la garnison essayer de les envelopper, et nous fûmes libres de regagner la rive et de rentrer tranquillement chez nous.

— Je suis bien aise que vous n'ayez pas eu à souffrir davantage ; j'en suis restée préoccupée fort longtemps, et l'inquiétude m'empêchait de m'endormir.

— Dieu vous bénisse, Mabel, pour votre bon cœur ! Nous avons aussi été bien contents quand nous avons vu apparaître les lanternes qui venaient

Il I . A* . *;.> i . \ I . M » '

uu-di'vaiil (le NOUS. Les chussi'iirs sont un peu hrus(jurs ihiiis hurs nnuiirrcs ; niais n<Mis serions juin'l.s, JasjxT v\ moi, pour ( niprclirr (pi'il \(mis arrixAl nialluur.

.le l(^ hais, (lit siinpk'nunt la jcinie lille, et mon ])rrc' vous en est aussi n eonnaissanl cpic moi.

A pro))os (le Notre ])<jre, rej)nt \v. ^niide, dont la modestie souffrait des (îlo^es et des rtîniercienients pourtant si bien mérités de Mabel, comment avczvous trouvé ee bon et brave vieux soldat? Vous uttendiez-vous à le trouver tourne de eette façon?

— J'ai trouvé un excellent père et un accueil fait pour rejouir le eœur d'une fille dévouée. V a-t-il longteni])s cpie vous vous connaissez?

" - J'avais douze ans quand le sergent m'emmena pour la première fois suivre une piste dans les bois, et il y a plus de vin^t-deux ans de cela. Depuis nous avons livré bien des combats côte à côte ; vous n'étiez pas encore née, Mabel, et vous n'auriez jamais vu le jour si je n'avais pas sU manier une carabine. Mais la carabine est dans ma nature.

— Que voulez-vous dire?

— Tout simplement que votre père, étant tombé dans une embuscade tendue par les Indiens, déjà grièvement blessé, aurait perdu sa chevelure si je n'avais été à portée, avec mon arme, de le dégager.

— Vous avez sauvé la vie de mon père ! s'écria la jeune fille, vivement impressionnée. Que Dieu vous récompense ! >

Et en même temps, pour lui exprimer toute sa reconnaissance, elle lui serrait les deux mains avec force.

« Oh ! je n'ai pas rappelé ce souvenir, disait l'honnête homme, pour m'attirer vos remercie-

mcnts ; je l'ai dit parce que la chose est vraie, et non pour m'en vanter. D'ailleurs Jasper pourrait en dire autant en parlant de vous, car sans son bras et son coup d'œil vous n'auriez pas traversé en sûreté le rift dans une nuit aussi obscure, comme vous l'avez fait hier soir. Je suis chasseur, Mabel, je sais suivre une piste ; mais Jasper est né pour l'eau, c'est son élément. L'apercevez-vous, là-bas, regardant les canots et ne perdant pas de vue son joli petit navire? Ah ! je suis bien sûr qu'il n'y a point dans tout le pays d'aussi bon et d'aussi beau garçon que Jasper Western. »

Mabel, saisie par le grand spectacle qui s'était offert à elle en débouchant au sommet du bastion, n'avait point encore regardé à ses pieds. Un petit port avec quelques cabanes et magasins alentour était situé en bas du fort à l'embouchure même de rOswego, entre les deux pointes basses, décrivant une sorte d'arc, qui s'arrondissaient assez loin dans le lac.

Le petit bâtiment de Jasper était seul dans la crique ; les canots avaient été tous tirés sur le sable. Il était gréé en cutter ; son port pouvait être de quarante tonneaux à peu près ; il avait été construit avec très grand soin, et, sauf qu'il n'avait point de gaillards, il ressemblait .à un vrai navire ; il était peint d'une couleur foncée qui lui donnait l'apparence belliqueuse ; l'ordre et la propreté régnaient à son bord, et l'œil même inexpérimenté de Mabel ne pouvait pas ne pas s'en apercevoir. Ce petit bâtiment se nommait le Said, c'est-à-dire le coureur.

(( C'est là le navire de Jasper? dit Mabel ; s'en trouve-t-il d'autres sur ce lac?

— Les Français en ont trois : un qu'ils disent être un grand vaisseau comme ceux qui voguent

m: I.AC ONTAKIO 83

sur rOccaii ; le sccnnd est \m brick ; le troisième est un eutter, (|u'ils noininent V Ecureuil et qui j)arHÎt avoir ))our Ir Scud uiio hicn vive antipathie, ear Jnsjxr \a rarcriKiil sur Ir lae sans Taxoir à ses trousses.

,Iasj)er n'ose doue ])as le (roinl)attre?

— Les Français \\v sortent ])()int de Frontenac sans a\'oir des canons et un é(jui|)a«^^- d'une \in^tainc (riionuues ; eertes Jas))cr est brave et reconnu connue tel ; mais (jtic voulez-vous qu'il fasse avec son ])etit obusier et son étjuipage composé d'un matelot et d'un mousse, le major ne voulant pas, au ^rand eliai^'rin de notre ami, (ju'il embaniuc des soldats ni des armes?

Ah ! s'écria tout à coup Mabel, voici mon oncle qui vient rendre visite à cette mer intérieure. »

Cap s'avança luajestucUsement sur la plateforme du bastion, fit un lc<jjer signe de tête à sa nièce et se mit à examiner la nappe d'eau qu'il avait sous les yeux. Pour mieux ^'oir, il monta sur l'affût du vieux canon, se croisa les bras sur la poitrine, en se balançant le corps comme s'il eût suivi le roulis d'un bâtiment et envoyant à droite et à .cfauelie de superbes bouffées de la fumée de sa pipe à long tuyau.

(( C'est là, dit-il enfin, ce que vous appelez votre lac? Bien réellement, dites-moi, c'est là votre lac?

— Certainement, et un bel et bon lac ! répondit Pathfinder.

— Je ne me suis point trompé ; je m'attendais à un étang dans ces dimensions. Vous avez bien une vingtaine de lieues d'un rivage à l'autre? Mais cette languette d'eau n'est qu'une rivière, après tout ; l'Amazone, l'Orénoque et la Plata sont plus larges à leur embouchure.

■ — C'ojjt le lac Ontario, maître Cap ; et il y a une rivière, et une noble rivière à chaeune de ses extrémités. Il n'est pas dans ma nature sans doute de vivre sur l'eau ; mais j'en sais assez pour savoir que nous sommes en faee d'un beau lac.

— Un lac ! reprit avec un air de mépris profond le vieux marin ; mais vous n'avez même pas de rives ! Les bords de l'Océan ne se conçoivent pas sans villas, sans fermes, sans maisons de campagne, sans phares surtout. Ma parole ! vous n'avez pas de phares ! A-t-on jamais entendu parler d'une mer qui n'a point de phares sur ses rives? Pas même un fanal ! »

La discussion se prolongea sur ce ton pendant assez longtemps ; Pathfinder, tout en déclarant que l'eau n'était pas son élément, défendait le lac Ontario pied à pied ; mais cet esprit simple et droit restait dérouté par les rodomontades de son interlocuteur. Que répondre, de bonne foi, à un homme qui a vu l'Océan, qui l'a pratiqué et qui vous dit :

« Nous sommes en face d'une mare ; je parie que vous n'avez pas une baleine, ni un cachalot, ni un marsouin, ni même un requin. Je parie que vous n'avez pas de requins. Vous n'avez pas de harengs, pas d'albatros, pas même de poissons volants.

— Des poissons volants ! )> dit Pathfinder, de l'air d'un homme qui découvre enfin qu'on se moque de lui et qui ne se résigne pas à avaler une dernière et trop forte plaisanterie.

Mais l'attention de maître Cap était attirée d'un autre côté.

<( Qu'est-ce que je vois là-bas à l'ancre, au bas de la montagne?

— Mon oncle, s'écria vivement Mabel, c'est le

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cutter (le .I;is]>('i\ iiii trrs joli petit bAtirneiit : on le iioiiiini' le Scud,

' - Oui, il \\v i)iiraît ]>ns mal pour lui lac?. Mais il H un l)t'au])iv fixe. A-l-on jamais vu mettre à un pareil eut ter tin b('au))ré à dcmcurcï KuIIfi il n'importe; Jasi)er, dites-vous, l';iil voile sur ce bâtiment? Je serai bi(»n ais(% a\anl mon retour, (\v faire une petite eroisière a\('e lui ; on ne dira pas que je suis veiui sur les bords de ect élaiiL' sans y faire une petite excursion.

li'occasion ne tardera nuèn^ à se présenter, dit Pathfinder, \v seru'ent est sur le ])oinl (U- s'embarquer avre un détachement ])()ur aller relever un poste aux Mille-Iles ; je lui ai entendu dire qu'il comptait emmener Mabel ; rien ne vous sera plus aisé que de Taecompagner.

- Est-ce vrai, Magnet? >

Une imperceptible rougeur montii au front de la jeune fille : elle répondit un jhu embarrassée :

« Je ne sais trop ; mon père m'en a dit quelques mots, mais j*ai eu si peu le temps de causer avec lui, que je n'en suis pas encore absolument certaine. Mais le voici (pii vient lui-même de ce côté, vous pourrez le lui demander. >

Dunham n'était que sergent, - le plus ancien sergent du corps, à la \'érité, — néanmoins son extérieur grave commandait le respect ; sa taille était haute, un peu raide ; son abord était froid, légèrement compassé ; il mettait autant d'exactitude dans ses actes que de rectitude dans ses jugements. Cap, hautain, dogmatique et dédaigneux, modifiait sa façon avec son beau-frère, qui lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Le vieux lord écossais, Duncan de Lundic, qui commandait la garnison, avait plus d'égards pour lui que pour la plupart de ses officiers eux-mêmes.

Dunham n'avait point l'espérance de parvenir à un grade plus élevé que le sien, mais il se respectait assez pour attirer le respect de tous ; ses inférieurs, avec lesquels il était si directement en rapport, ne pouvaient se soustraire à son autorité, et les officiers traitaient presque d'égal à égal avec lui.

Son arrivée coupa court à la conversation, bien que Pathfinder fût le seul homme d'une condition inférieure sur toute la frontière qui traitât le sergent en ami.

Dunham s'avança gravement sur le bastion, fît le salut militaire et dit :

« Bonjour, frère Cap ; les fonctions de ma charge que j'ai dû remplir ce matin sont cause que j'ai paru vous oublier, ainsi que Mabel. J'ai une heure devant moi ; j'en profite pour faire plus ample connaissance avec ma fille. Ne trouvez-vous pas, frère, qu'elle ressemble à celle que nous avons perdue?

— Oui, elle est l'image de sa mère. »

Mabel jetait un regard timide sur les traits austères du sergent ; elle avait toujours pensé à lui avec ce sentiment tendre des enfants qui ont le cœur bien placé pour leurs parents séparés d'eux ; voyant en ce moment le visage de son père agité par l'émotion, malgré sa raideur habituelle, elle eut envie de se jeter dans ses bras, mais elle ne l'osa point faire.

« Vous avez fait pour moi, frère, disait le sergent, déjà maître de sa passagère émotion, un voyage bien pénible, je voudrais qu'au moins rien ne vous manquât pendant votre séjour ici.

— Ne m'a-t-on pas dit que vous alliez partir incessamment pour aller suspendre votre tente dans une région où l'on compte mille îles?

— Pathfinder, dit le sergent d'un ton grave, vous êtes- vous donc oublié à ce point?

.. :>gf^.,^/;/ V. y ^->j^,^-- &:<^-^^/-:;;fefejfca^.%y>^;;;s=^: ^ <?>^;^^ '^>.

« Bonjour, frère Cap, » dit le sergent en faisant le salut militaire.

IJ-: I.AC ONTAKIO 80

— Je i)c me suis ))<)irit oul)li<'î ; mais je iTai pas cru devoir eacîher vos ))rojets à votre frère.

— - Vous savez i)ourtnn(, Fntlifiiuler, dit le serpent avec un aeceiit (pii n'élail ])as exem])t de reproehe, <jue nos mouvements militaires doivent s'exécuter avec \r inoiiis de bruit ))ossible. Nul mieux que vous ne connaît le prix du silence en iavv de rennemi. A la vérité, il est tro)) lard ))our cacher nos ])rojets : nous allons )>artir incessamment pour relever un |)oste du lac ; nos instructions notis a])prendr()nt en route quel est ce poste ; j'emmène avec moi Mabel ])our me fain^ la soupe, et si vous ne méprisez ])as trop l'ordinaire d'un soldat, vous nous accompagnerez, frère Cap.

— Comment s'effectuera votre expédition? Je ne veux pas retourner dans vos bois, ni à travers vos marécages.

— Nous nous embarquerons sur le Scud. Voilà une expédition faite pour flatter tous vos goûts !

- Je ne refuse pas de nous accompagner si vous n'avez personne pour gouverner votre cutter ; j'avoue pourtant qu'une course sur cet étang ne ressemble guère à de la navigation.

— Mon frère, nous serons charmés de jouir de votre société pendant notre voyage, mais nous n'avons besoin de personne pour nous conduire ; Jasper est très en état de gouverner le Scud, Pathlinder, dit-il en se tournant vers son ami et lui montrant une troupe armée sur les bords de l'Oswego, apercevez- vous nos soldats se mettant en campagne'? Voilà, je crois, la première fois qu'on donne la chasse aux Mingos sans que vous soyez de la partie. »

Le guide parut embarrassé par cette simple remarque ; ses joues, devenues couleur de brique par l'action incessante de l'air et du soleil, parurent

rougir encore. Il répondit en hésitant un peu : « OIi ! j'ai idée que les Iroquois ne nous ont pas attendus ; le détachement ])eut se mettre à leur poursuite, il ne les atteindra point. Le Grand- Serpent n'est point avec eux ; mon compagnon habituel n'y allant point, j'ai cru pouvoir rester ; et puis, ami sergent, nous avons fait depuis quelque temps d'assez rudes campagnes pour avoir le droit de nous reposer un ])eu.

— Personne n'y a plus de droits que vous ! N'allez pas vous imaginer, Mabel, que Pathfinder soit dans l'habitude de laisser les Iroquois rôder en paix autour de nos établissements ; non, ils n'ont point d'ennemi plus acharné, plus brave, plus habile ; mais vous lui pardonnerez de préférer votre compagnie à la poursuite de ces sauvages.

— Je suis bien loin, Pathfinder, répondit Mabel, d'avoir l'idée de vous accuser de quoi que ce soit ; mon père et moi nous vous devons la vie, et je n'ai qu'une pensée, qu'im désir, de vous en témoigner toute ma reconnaissance. »

Le chasseur parut profondément touché.

« Je ne crois pas, Mabel, répondit-il, que vous nous deviez la vie, à Jasper et à moi ; car ces Mingos ne songeaient n,ullement à vous tuer. Ils vous auraient engagée ou contrainte à devenir la femme d'un des leurs. Mais ils n'auraient pas touché un cheveu de votre tête.

— ■ Je vous dois donc plus que la vie, répondit Mabel en serrant la main de son loyal défenseur ; je ne l'oublierai jamais !

— Et vous aurez raison, ma fille, dit gravement et d'un ton significatif le sergent Dunham. — Mais je crois qu'il est temps d'aller déjeuner ; frère Cap, vous allez voir ce qu'est l'ordinaire d'un soldat sur nos frontières. »

vir

Il ne suffirait j)as de dire, ])()iir donner une idée de la façon dont se nourrissaient les trouj^s dans les postes des frontières à cette 6))oque, qu(* la table du sergent était abondanunent et délicatement servie ; en effet, ce qui serait considéré comme une rccherclic et un luxe exagérés composait journellement leur ordinaire : l'Oswcgo était peuplé des meilleurs poissions, ses rives regorgeaient d'animaux aquatiques et la forêt fournissait la plus abondante et la meilleure venaison.

Un saumon grillé, en tout ]X)int comparable à ceux que l'on trouve dans tout le nord de l'Europe, fumait sur un grand plat de bois au milieu de la table rustiqtie, mais dressée avec goût. Un cuissot de daim rôti et une oie sauvage flanquaient le saumon ; ces pièces imjKjrtantes étaient défendues avec un soin qui rappelait la stratégie militaire : il y avait, en guise de circonvallation et comme pour protéger les approches, des plats de venaison froide sous toutes les formes. Par exemple, pas de gâteaux de maïs, ni de navets cordés : on eût vainement cherché les ))lats de choux à demi cuits qui composaient le plus souvent l'ordinaire du soldat.

« Vous n'êtes point à la demi-ration, dit maître Ca]) en s'asseyant. Voilà un saumon qui aurait suffi à satisfaire même un Écossais. Et ces truites ! Décidément l'eau douce a du bon. Et ces tranches de gibier ! ...

— • Et pourtant nos hommes, sauf une demi-douzaine peut-être, plus justes et plus raisonnables, se plaignent journellement de la nourriture du fort.

-j- Ah ! dit Pathfinder, c'est dans la nature des chrétiens, et cela n'est pas fait pour leur faire honneur. Les Peaux-Rouges, au contraire, ne montrent jamais aucun dégoût pour quoi que ce soit ; ils s'inquiètent peu de ce qu'ils mangent, pourvu qu'ils trouvent à se rassasier. A notre grande honte, nous autres hommes blancs, nous ne montrons aucune reconnaissance pour les plus grands bienfaits de la Providence, et nous attachons la plus grande importance à de vraies bagatelles.

— C'est au moins comme cela qu'agissent nos soldats du 55^, Le major Duncan de Lundie jure lui-même, quelquefois, qu'un gâteau de farine d'orge vaut mieux qu'une perche de l'Oswego ou un cuissot d'élan.

— Le major Duncan est-il marié? a-t-il des enfants? s'écria Mabel, avide de se renseigner sur des sujets qui l'intéressaient davantage.

— Non, ma fille ; on dit qu'il a une fiancée dans son pays ; elle l'attend, mais elle ne veut pas s'exposer aux privations et aux inconvénients du ser- A^ce dans ce pays sauvage. Je me fais une tout autre idée des devoirs d\me femme ; et, si Dieu en avait décidé autrement, votre sœur, frère Cap, serait assise ici en face de moi.

— J'ose croire qtie vous ne pensez pas à marier

m: i.ac ontaiuo *x\

Mubt'l JÏ im soldnl? Kllc Iroiivrrail, je pnisc, un jucillcur p^irii dans la luariiic.

Jr iK' soii;^^' à choisir un inan \n>\ii ma iiili! ni clans le 55^^ ni dans aucun autre ré^^inicnt ; je crois ))(>urlant (|u'il est temps de songer à son établissement.

^[(>n ))ère ! dit. Mal)cl confuse.

Il n'est i)oint dans la nature des jc:uncs lilles, dit sim))lement Pathlinder, de ))arler si ouvertement de ces choses ; épar<;nons cet ennui à Ma bel. )>

Cap fit reloue du eoclion de Jail, dont il venait de nuinuer une tranche ; le chasseur s'anmsa un peu de lui en lui faisant remarquer (pie, sans s'en douter, il venait de se régaler d'un morceau de porc-épie. Mais le ser^^'ent n'était pas honmie à abandonner si facilement ses idées.

u Pathfmder, dit-il, je pense que dans votre course d'hier vous n'avez pas trouvé Mabel trop récalcitrante?

— Oh ! non, fit le brave et excellent homme ; si votre fille est à moitié aussi satisfaite de Jasper et de moi que nous le sommes d'elle, nous resterons bons amis jusqu'à la fin de nos jours. »

Mabel eut pour le chasseur un bon et franc sourire, puis elle dit s'adressant à maître Cap :

(c Si votre repas est achevé, retournons, s'il vous plaît, sur les remparts ; je n'ai pas encore vu le lac assez à mon gré, et je ne saurais courir seule ainsi de tous côtés dès le jour de mon arrivée. »

Cap, qui aimait véritablement sa nièce, se leva et la suivit. Restés seuls, Dunham et le chasseur gardèrent un moment le silence ; au bout de quelques instants le sergent se tourna vers son ami, et le regardant bien en face, il lui demanda :

« Comment trouvez-vous ma fille, Pathfinder?

— Je dis, sergent, que vous avez lieu d'être fier d'elle ; e'est une jeune fille remplie des meilleures qualités et aussi belle, à mon jugement, qu'elle est bonne.

— • Vous avez une excellente opinion d'elle, mon ami ; son jugement sur votre compte est tout aussi favorable ; ainsi, dès hier soir, à peine arrivée ici, elle n'a fait que me vanter votre sang-froid, votre courage et surtout votre bonté. Ah ! c'est là ce qui l'a touchée; vous êtes bon, Pathfinder, et dès le premier jour ma fille vous a deviné ; et vous, de votre côté, vous lui rendez pleinement justice ; tout va donc pour le mieux, et nos projets devront réussir. Mais je vous prie, Pathfinder, soignez un peu votre extérieur, brossez votre habit, faites attention à votre tenue.

— Je n'ai rien négligé de tout cela. J'ai fourbi et nettoyé ma carabine ce matin dès l'aurore, et jamais elle n'a été plus brillante.-

■ — Mais avez-vous au moms causé quelque peu avec Mabel, durant la route, hier dans votre pirogue?

— Les occasions n'ont pas été nombreuses ; il est vrai que, lorsqu'il s'en est présenté, je n'ai pas osé en user ; je tremblais que mes pensées fussent trop au-dessous des siennes, et puis vous savez, sergent, je ne parle librement que des choses qui appartiennent à ma nature.

— Je vous comprends ; néanmoins vous avez peut-être eu tort d'être si discret et si réservé. Sans doute, plus notre conversation est sage et suivie, plus elle doit plaire ; mais il est bon de savoir condescendre à la faiblesse de l'esprit de la femme, et au besoin donner à sa conversation une tournure plus légère. Je n'ai jamais dérogé à ma dignité ; mais, moi, qui n'aime ni le bavar-

IJ-: I.AC ONTAIUO 95

dn^j^r ni In frixolilr, j'ai niji ainsi ))liis (Tuiuî fois uvrc lu inviv i\r Maixl, cl j'ai icconmi (juc c'était In vraie niclhodr.

— Scr«^^'nl, je crains l)i( n ({{' ne jxmNoir jainais faire (le mcnic, dil Palhlindcr d'nn air ])itcux.

— Je croyais ])ourlant (jUc nous étions d'accord sur ce ))oint, et (pie nous nous contraindriez dans la mesure du ])()ssil)Ie ])()ur asstirer le sncîcès de nos \ues. Vous Nons (ié('()ui'a;^^<*'/ troj) \ilc.

— Sans doute ; niais, depuis que j'ai \ u Ma bel, j'ai de fâcheux ))ressenlinients.

— Qn'est-ee à dire? je ne votis coin))rends ])lus. Je croyais cpie vous m'aviez dit (ju'elle vous ])laisait. L'obstacle, je le sais, ne saurait venir de son côté. Pensez-vous que ma fille i)uisse tromper mon atte!\te?

— Oh ! je ne dis rien contre votre fille, sergent, tout au contraire ; mais, maintenant que je la connais, je me dis cpie je ne suis (ju'un pauvre et i^^norant homme des bois, et sans doute nous nous sonunes trompés tous les deux sur mon compte, je ne vaux pas autant que nous pensions.

— Ce n'est pas mon avis, dit le sergent ; soyez modeste pour votre compte, mais n'infirmez pas mon jugement, je vous prie. Ne suis-je pas accoutumé à juger les hommes? Demandez d'ailleurs au major Duncan, et vous verrez s'il ne partage pas absolument mon sentiment.

— Nous sommes de ^ieux amis, sergent ; nous nous sommes mutuellement rendu bien des services ; en pareil cas on se fait aisément illusion. Vous me jugez trop favorablement, et rien ne me prouve que votre fille me voie d'un œil aussi favorable.

— Pathfinder, vous ne vous connaissez pas ; rapportez- vous-en à mon jugement. Vous avez

00 LE lac: ONTAKK)

de rexpcricnce ; qu'y a-t-il de meilleur? Une fille aussi jeune ne peut rien tant souhaiter, si elle est prudente et sage, que de rencontrer cette qualité dans un mari. Vous êtes simple dans vos manières ; Mabel n'irait pas sans doute, vous ne lui ferez pas l'insulte de le penser, s'éprendre d'un jeune fat qui se donne des airs et fait le fanfaron. Vous avez du service enfin ; vous en portez les marques ; vous vous êtes exposé au feu plus de trente et quarante fois ! Ainsi vous avez de l'expérience, des états de service su^jerbes, un extérieur grave et digne, bien que vous n'ayez pas assez de soin de votre équipement ; mais vous n'êtes pas tenu à vous astiquer comme Un soldat ; or, dans ces conditions, je vous le demande encore, quelle jeune fille ne serait ravie de vous épouser?

— - C'est vrai, c'est vrai, répétait le pauvre guide, considérant ses rudes vêtements de cuir, ses mains calleuses, vous avez raison ; mais ce n'est point avec cela qu'on gagne le cœur d'une jeune fille.

— Comment ! reprenait le sergent, ce n'est pas l'expérience qui assure notre succès; ce ne sont pas nos travaux qui nous conquièrent l'estime ; ce n'est pas notre tenue digne qui frappe l'imagination et le cœur ! J'ai pourtant la pratique des choses de la vie.

— Cela ne m'empêche point de penser, sergent, que je suis trop brusque, trop sauvage, trop âgé pour plaire à votre fille, nullement faite aux habitudes de nos forêts, et dont tous les goûts sont conformes à la vie des établissements.

— Je suis fâché que vous pensiez ainsi, reprit le sergent ; que n'avez-vous songé à cela plus tôt!

— Sans doute parce, que je ne connaissais pas

encore Mubcl ; jamais ers idées-là lie nrétaient venues ; j'ai souvent conduit à travers le désert, protégé de mon mieux et défendu au ))éril de jna vie des dames jeunes, belles, distinguées, je n'ai jamais songé aui)rés d'elles que j'étais mal tourné, gauejie et dans une situation si inférieure. Mais plus je pense i\ votre lille, plus je me trouve incapable et indigne de remplir juon rôle de prétendant ; je me sens troj) vieux, trop peu avenant.

— Si ce n'est (pie cela, liez-vous à moi. Quinze jours passés ensemble dans notre excursion aux Mille-Iles suiïiront à vous faire faire ample connaissance, et vous gagnerez toujours, Pathfinder, à être connu ; votre extérieur est, à la vérité, un l)eu négligé, cela vous fait tort ; mais en vous pratiquant on revient vite sur cette impression défavorable. Je sais d'ailleurs ce que ma fille pense de vous.

— • Vrai, sergent ! vrai ! s'écria le guide, ilais non, Mabel est plutôt faite pour être la femme d'un officier que celle d'un pauvre et misérable chasseur. Non, non, elle a les habitudes de la ville, elle regretterait phis tard de s'être engagée dans des hens trop lourds eu compagnie d'un misérable guide, d'un chasseur toujours relégué sur les frontières.

■ — ^ Il y a une certaine apparence de raison dans ce que vous dites, mon ami ; mais pouvez-vous mettre en comparaison les usages et les distractions des établissements, même les plus anciens, avec la liberté dont on jouit dans ces forêts? Non, non, ne vous préoccupez pas de toutes ces choses ; j'ai réfléchi longuement à ce mariage, j'en ai tracé le plan avec soin. J'avais d'abord songé à vous faire entrer dans notre compagnie ; j'y ai renoncé : vous êtes soldat, plus soldat qu'aucun de ceux

7 — Le Lac Ontario.

que je connais, et pourtant vous ne l'êtes pas dans tout le sens du mot. La discipline régulière, méthodique, ne serait point votre affaire ; il vous faut votre liberté d'allure. Gardez vos habitudes, restez le meilleur et le plus fidèle de tous les guides ; Mabel demeurera auprès de moi, et vous trom'erez ainsi toujours im gîte au retour de vos expéditions.

— Soit, sergent, mais je ne puis m'empêcher de vous dire que si j'étais jeune, bien tourné, comme Jasper Western, par exemple, j'aurais plus de chance. »

Le sergent fit claquer ses doigts d'un air méprisant et s'écria :

(( Voilà pour Jasper et les autres jeunes gens du régiment ! Ils sont plus jeunes positivement ; mais savez-vous, Pathfinder, vous avez encore l'air plus jeune qu'eux ; vous avez meilleure mine que le capitaine du Scud, C'est la vérité, car vous êtes plus formé, plus endurci, plus solide, et c'est là la vraie jeunesse, avec une bonne conscience qui fait qu'on ne vieillit pas.

— A ce compte, reprit l'honnête chasseur. Jasper ne vieillira point non plus ; car je ne crois pas que personne ait une conscience meilleure que la sienne. »

Cette réflexion n'était point faite pour déranger l'ordre des idées du sergent ; il continua sans réi)ondre à l'interruption :

« Vous êtes, et cela tranche la question, mon ami, mon ami juré, constant et éprouvé.

— Oui, sergent, nous sommes ainis depuis plus de vingt ans, avant même que Mabel fût née.

— C'est vrai, dit le sergent en se redressant et de façon à accentuer son triomphe, car il avait Vv)Ulu amener son ami à dire cette parole ; c'est vrai, nous étions déjà des amis avant la naissance de ma fille ! Dites-moi maintenant comment ma

\A\ ].AC ONTAHK) 99

filk' j^oiirrait refuser (répouscr riioîiimc fjni a été rami (le son ])ère a\'arit même qu'elle fût née? n

ralhliuder ful-il eouvaiucu? Le brave scr/^'ent eût été désolé d'avoir m.in<|ué sou hut : la vérité lui a})i)araissait à lui si elaire, si lumineuse 1 II se iut, exanu'iiant attx^ntivemi'Ut son ami, (|ui ^^'lr(lait sa ))ose méditai i\(' et un j)eu embarrassée. Au bout d'uu instant, Dtmham re))rit sur un Ion moins graver

« Mon ami, vous êtes le meilleur tireur qui se soit jamais st^'vi (Tune arme à feu dans ce ))ays.

--- Oui, re])rit le ^niide, oui, je crois bien (jue je suis le meilleur tireur... ; uéiuimoins, je m'imafjiue parfois que j'en suis redevable à Tue-Daim. Avec cette merveill(Mise caral)ine, un chasseur ordinaire réussirait sans doute aussi bien (\[w. moi.

— Je ne suis pas de votre avis. Mais nous devons avoir un tir ces jours-ci, prenez-y part ; je serai bien aise qtie Mabel puisse se rendre compte ellemême de votre adresse.

— Sergent, le puis-je avec Tue-Daim? Chacun sait qu'il ne manque jamais le but. Je craindrais que ce ne fût pas jouer franc jeu. »

Le sergent leva les épaules, serra la main de Pathlînder, et, ne jugeant pas qu'il fût utile de répondre, sortit pour s'en aller remplir les devoirs de sa charge.

Les motifs qui avaient décidé Dunham à faire venir sa fdle sur la frontière ressortcnt aisément de cette conversation. Il connaissait à peine son enfant; il souhaitait vivement de pouvoir l'avoir auprès de lui. Froid, réservé, méthodique, il n'était point fait pour les épanchements bruyants ; mais sa tendresse n'en était pas moins vive pour être concentrée. 11 fallait donc marier sa fille dans le cercle étroit qui l'environnait ; il n'avait certes pas l'intention de la contraindre ; mais il se persuadait trop

aisément ce qu'il souhaitait, à savoir que son ami de^Tait lui convenir merveilleusement à cause des qualités extraordinaires dont il était doué. Pathfinder, en effet, avait une simplicité, une droiture d'esprit remarquables, il personnifiait la fidélité ; sa prudence égalait son courage ; il était toujours prêt à faire partie de toutes les expéditions, même les plus difficiles ; jamais on ne parvenait à l'entraîner dans celles qui eussent pu lui mériter le moindre blâme ; il était inaccessible à l'intérêt personnel ; on ne pouvait pas vivre avec cet homme sans ressentir pour lui un respect et une admiration qui lui donnaient tout de suite une place bien supérieure à sa situation dans le monde. Ses supérieurs, les officiers de la garnison, le traitaient tous avec les plus grands égards. Il n'attachait d'importance aux distinctions sociales qu'autant qu'elles reposaient sur le mérite personnel ; il manquait d'instruction, mais non d'élévation dans les idées ; il manquait d'éducation, mais non de délicatesse ; ses sentiments avaient la fraîcheur de la forêt, sa demeure habituelle ; le juste et l'injuste, le vrai et le faux se présentaient à lui clairement, et le respect de l'un comme le mépris de l'autre était le caractère distinctif de cet être extraordinaire, mystérieux, simple à la fois et tout à fait sympathique.

Il exerçait une influence heureuse sur les soldats ; ils revenaient meilleurs, mieux disposés, d'une expédition dont il avait fait partie ; son honnêteté s'imposait, sans phrase à la vérité, bien qu'il aimât à disserter et qu'il eût plus d'un préjugé ; mais ses préjugés eux-mêmes, dus à sa situation et à son genre de vie tout exceptionnels, avaient néanmoins quelque chose de juste et de naturel ; d'ailleurs il aimait à s'instruire, interrogeait et apprenait volontiers.

M-: Î,AC ONTARÎO 101

Jamais il n'avait nriilr devant IVnnomi : jamais !\()n ))lns il n'avait aliandonné un ami dans le danger. Natiirollomont il n'avait (Tamis que parmi les hommes tm peu de sa trempe et de son caract(Ve ; il avait un instinet de diseernenvnt qui, î\ cv \nnnt de \ue, ne l'avait jamais tr()m])é.

Son esprit était juste et droit ; il n'obéissait jamais A des désirs ou désordonnés ou ambitieux ; ses sentiments étaient iiinoeents vt ))urs, s.a conduite modeste et sa^v ; il a\'ait en horreur tous les abus d'une civilisation exagérée ; la pensée de Dieti était toujours présente à son esprit ; il semblait voir de ses yeux son Sei^^neur et son maître dans tontes les manifestations de sa puissance et de sa bonté, rencontrées à chaque pas dans les profondeurs de la forêt ; il avait pour lui un culte et une vénération qui ne se démentaient jamais.

Tel était Thomme que le sergent Dunham avait choisi pour être l'époux de sa fille. Il le connaissait depuis de longues "années, il avait la certitude de son mérite. Il ne s'imaginait pas que sa fille pût faire jamais la moindre objection à ce mariage. Il semblait, en effet, à Dunham que cette question devait être résolue comme celles qui se présentaient chaque jour et qu'il tranchait avec tant d'équité, c'est-à-dire militairement. Il y voyait de très grands avantages pour lui ; il vieillissait, la solitude commençait à lui peser. Sa fille mariée à son ami, vivant auprès de lui, chez lui-même, n'y avait-il pas là de quoi le tenter? Il en avait fait lui-même la proposition à son ami, peu disposé d'abord à partager ses idées, mais peu à peu amené à changer de dispositions, et aujourd'hui, sauf les craintes que lui inspirait l'idée de son indignité personnelle, entré assez résolument dans ses vues.

Une semaine s'était écoulée depuis l'arrivée de Mabel et de son onele au fort de l'Oswego; l'étrange té de cette vie de garnison avait tout d'abord éveillé sa curiosité ; l'existence de cette petite colonie, jetée sur les limites extrêmes de la civilisation en face des Français, avec lesquels on était alors en guerre et qui occultaient l'autre extrémité de l'Ontario, était bien faîte pour intéresser Mabel. Les premières surprises passées, il lui parut que ce genre d'existence deviendrait vite ennuyeux pour elle ; puis, l'habitude venant vite, il lui sembla, au contraire, qu'elle s'accoutumerait dans sa situation nouvelle en compagnie de son père et de ses amis.

Les officiers et les soldats, dont les attentions dans les premiers jours de son arrivée avaient été un peu fatigantes, commençaient à se faire à la présence de cette jeune fille dont la mise simple et digne, la modestie et la réserve relevaient les grâces^ et les charmes d'une jeunesse formée à bonne école, ses manières se ressentant du séjour qu'elle avait fait dans l'honnête famille à laquelle][^son|père avait confié le soin de son éducation. Elle avait eu dès le premier jour le don de

î.i: f.AC ONTAIUO 103

coiupiérir tons les (Mrtirs ; (vs hommages (•x))rimcs (l'uiU! fa(,'()ii |)cut-ôtrc nii jx n vive, \(rumt d'étraiigiTs, s\'\])li(|uai('nt ]mr le fait (1<; la vie coiiiiinnic proIoni^uV' dans une garnison. Malnl, d'ailhurs, s'imaginait devoir cet emi)ressement aimable et un peu gênant à la déférence et au respect dus a son j)ère.

La tille du sergent avait d'ailleurs un jugement très saiîi, et qui lui permit de distinguer bien vite quelles étaient les personnes auxquelles elle pouvait se fier sans danger, et celles, au contraire, dont elle devait se défier. Sa situation était au fond assez délicate et embarrassante ; son père occupait au fort de l'Oswego une situation neutre : il n'était point officier ; les soldats néanmoins devaient le considérer comme leur chef et se soumettre à sa volonté ; c'était même le représentant de l'autorité auquel ils avaient le plus affaire. Cela écartait donc d'elle deux grandes classes de militaires : les officiers et les simples soldats. Elle reconnut néanmoins bien vite, même parmi ceux qui occupaient un rang plus élevé, que plusieurs de ces personnages étaient assez disposés à oublier le rang inférieur du sergent dans la hiérarchie militaire en faveur des attraits de la jeune fille. Il y en avait mi, entre autres, qui avait le droit de s'asseoir à la table même du major, qui se montra en cette circonstance plus empressé que tout autre à augmenter encore son intimité et ses relations avec le sergent Dunham, bien que leurs fonctions les rapprochassent déjà journellement ; c'était le quartier-maître, homme d'un âge mûr, veuf, quoique s'étant remarié déjà trois ou quatre fois. Les jeunes officiers du régiment remarquèrent bientôt que le quartier-maître, qui était un officier d'origine écossaise nommé 3Iuir, rendait de plus fré-

qucntes \âsites à son subordonne ; ils en plaisantèrent, mais cela ne lit pas grand bruit et se borna à deux ou trois allusions et à autant de toasts portés en l'honneur de la jeune fille.

Vers la fin de cette j^remière semaine, un soir après la retraite, le commandant de la garnison, le major Duncan de Lundic, envoya chercher le sergent Dunham pour une entrevue toute personnelle. Le major, assez misérablement installé, occupait une hutte roulante qui pouvait aisément être transportée d'un point à un autre ; pour le moment, elle occupait à peu près le centre du camp. Le sergent fut aussitôt admis en présence de son chef.

« Entrez, sergent, entrez, mon bon ami, » dit Lundie d'un ton accueillant et joyeux dès qu'il aperçut le vieux et brave militaire.

Dunham s'était arrêté sur le seuil de la petite pièce dans laquelle se tenait son chef, dans une attitude respectueuse, prêt à exécuter les ordres qui lui seraient donnés.

« Entrez, Dunham, reprit le commandant, et asseyez- vous sur cette escabelle. Il ne s'agit point de service, mon ami ; je n'ai à vous parler ce soir ni de revues ni de feuilles de paye. Ecoutez-moi : nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis, et nos relations doivent compter même entre un commandant et un sergent d'ordonnance, entre un Écossais de la vieille roche et un Yankee. N'est-ce pas votre avis, Dunham? Asseyez- vous, je vous prie. »

Il fut obligé de répéter cette invitation, le subalterne ne pouvant se résoudre à prendre cette liberté en présence de son chef ; le major continua :

(( La journée a été belle, sergent. »

L'art de parler de la pluie et du beau temps est

une ressource 6levw à la hauhîur (rime iiisfitntion, et dont font et f<Tont toujours usa^^e les ^eiiH qui ne savent eonnnent s'y jin-ndre pour eoninienecr un entretien qui les eniburnisse, et dont la eonelusion qu'ils souhaiteraient leur paraît incertaine.

(( Oui, major Duncan, ré])ondit le scr^'ent après s'être assis, mais sans se départir de cette tenue respectueuse et attentive qui sauvopfarde, même en ral)sencc d'une étiquette plus rigoureuse, les distinctions îi établir entre» un chef et son inférieur; oui, la journée a été belle, et nous pouvons compter en avoir encore ))lus d'une semblable dans cette saison.

— Cela est fort à désirer ; pour mon compte, je le désire beaucoup. Je serais bien aise que nos récoltes fussent bonnes. Vous verrez, sergent, que nos soldats du 55^ sont aussi bons fermiers qu'ils sont braves militaires. Je n'ai jamais vu, même en Ecosse, des pommes de terre s'annonçant mieux que celles que nous avons plantées. »

La conversation garda cette allure pendant un temps assez long ; toutes les conséquences d'une abondante récolte de pommes de terre furent tour à tour envisagées à leurs points de ^'ue les plus élevés : rien sur ce pauvre sujet ne fut omis. A cette occasion on parla du ])rogrès incessant de toutes choses en ce monde ; on en vint aussi à parler de décadence, de retraite.

(( Je sens que mes jours d'activité touchent à leur fin, dit le major Duncan par manière de conclusion.

— Sa Majesté, reprit respectueusement l'inférieur, Sa Majesté, que Dieu protège ! a encore de longs services à attendre de vous. Et le grade de lieutenant-colonel. . .

— Ah ! voilà longtemps que je l'attends... Sergent, j'ai entrevu votre fille ; je vous en fais compliment, elle serait digne de recevoir les vœux d'un lieutenant-colonel... J'ai presque envie de me mettre sur les rangs... Je dis sur les rangs, car tous les officiers, — non mariés, s'entend, — de ma garnison rêvent une pareille conquête.

— Nous savons trop bien où est le cœur de notre commandant. Il a laissé en Ecosse une fiancée qui l'attend et à laquelle il est demeuré fidèle.

— Ah ! l'espérance ! toujours l'espérance ! reprit avec une nuance de mélancolie le commandant du fort ; cela commence à me peser beaucoup d'attendre aussi longtemps. Je ne puis pourtant prendre ma retraite qu'avec le grade de lieutenant-colonel ! Oh ! que ma bonne Ecosse me semble loin d'ici ! »

La conversation ram.ena encore une ou deux fois le nom de Mabel sur les lèvres du vieux major ; il en faisait à chaque fois l'éloge, mais ne parvenait pas à placer avantageusement, paraît-il, une idée qui visiblement le préoccupait très fort. Il prit son courage à deux mains, et sans autres précautions oratoires il dit :

« Sergent, Davy Muir, le quartier-maître, est disposé à prendre votre fille pour femme ; je lui ai promis, pour sauvegarder sa dignité, de vous présenter moi-même sa requête.

— On nous fait trop d'honneur, Monsieur, répondit le sergent d'un ton assez raide ; je pense voir ma fille mariée avant quelques semaines, elle est promise à un autre.

— Ah ! vraiment ! cela fera causer dans le fort ! Muir sera fort désappointé ! Au fait, je n'en suis pas fâché, car je n'aime guère les mariages dis-

M-: I.AC ONTAHIO 107

])n)|)(>ili(nuirs. Piiis-jc vous (Icniiiiidcr, Diiiiliaiii, <1U('1 est riicurcux mortel (pii (Ic^viciulra votre geiulrc?

— Il ne me (:<>ût(' ))as de h- (lin: a \olrc lluiincur : c'est l^athliiuli r !

— Palhliiulcr?

— Vous le eoiuuiissez, major, el certes vous n'aurez ))as d'objeetions à élever sur le compte de mon honnête, brave et excellent ami.

— J'en conviens, il est honnête, brave, fidèle et dévoué... Mais a t-il bien ce (|u'il faut pour rendre votre fille heureuse, seri^^ent?

— A coup sûr ; que faut-il de plus. Votre Honneur? Il est à la tête des hommes de sa profession. Connaissez-vous un gaide, un celaireur attaché à l'armée, qui ait la moitié de la réputation de Pathfinder?

— Sans doute, sans doute ! Mais est-ce donc la réputation d'un éclaireur ou d'un tireur qui gagnera le cœur d'une jeune fille? Pense-t-ellc comme vous à cet égard? Elle est ])romise, me ditesvous ; vous l'avez sans doute consultée sur ce point délicat?

— Non, pas encore, répondit le sergent, au moins directement ; mais j'ai fait mes obser\'ations, j'ai recueilli des indices qui ne sauraient me tromper. Pour moi, c'est comme si elle avait formellement consenti.

— Ah ! vraiment. Y aurait-il de l'indiscrétion, sergent, à vous demander quels sont ces indices?

— Nullement. Ainsi, lorsque je lui parle du guide, mon ami, Mabcl me regarde toujours bien en face, sans sourciller ; si je fais son éloge, elle ne manque pas de renchérir encore sur tout le bien que je puis en dire, et cela franchement, comme s'il était déjà son mari.

— Et cela vous semble des preuves certaines des sentiments de votre fille?

— Assurément, major ; je n'en demande pas davantage. Quand le soldat regarde son chef en face, n'est-ce pas une preuve de sa docilité? Quand il en fait l'éloge, ne montre-t-il pas qu'il lui est attaché, qu'il l'aime?

— Vous n'avez pas songé, Dunham, à la différence d'âge?

— J'y ai pensé, pardon, Votre Honneur. Je trouve que l'expérience ne s'acquiert qu'avec l'âge, et je veux pour ma fille un homme expérimenté. J'avais d'ailleurs plus de quarante ans quand j'épousai sa mère.

— Oui, mais vous portiez l'élégant uniforme du 55^ régiment. La jaquette verte et le bonnet de peau de renard du guide plaisent-ils autant à votre fille?

— Non, sans doute, major ; mais comptez-vous pour rien le mérite de sacrifier son goût? Cela rend toujours une jeune femme plus sage et plus prudente.

— Mais la vie de Pathfinder l'expose à de grands dangers. Les bêtes sauvages, les Mingos, plus sauvages encore, peuvent un jour ou l'autre rendre votre fille veuve.

— L'heure de chacun de nous est marquée. Un soldat du régiment peut-il se croire à l'abri d'une mort soudaine. Ma femme gardait la maison, je suis souvent allé au feu : elle est morte depuis longtemps et je vis encore. Mabel pourrait en épouser un autre qui mourrait au lendemain de son mariage. Et puis, je suis convaincu, major Lundie, que Pathfmder ne sera pas atteint par une balle, ni ne sera frappé dans sa vie aventureuse des forêts.

m: lac ontakio iod

Pour(|Uoiï l't !<: (îoinmaïKlaiil jclu un rc^^ard oiuinvint de celle licsitation et de ce respcet (|iie tout iM'ossais rpronxc en présciu!!! d'un honuiie allinnaut <|ucl<iur niystcricuîie influence ; n'est-il ))as exposé connue un autre, et plus môme?

Je le sais ; mais il ne mourra pas d'une balle, il ne ))érira i)as i)ar accident au fond des 1)ois. Je Tai \u trop souvent manier sa earal)ine comme la houlette d'un ber<^'er (piand les balles i)leuvaient autour de nous. Non, non, la foret lui est trop familière, elle le défendra ! La Providence ne permettra pas (pril finisse de cette manière... Kt pourtant (piel honune, je vous le demande, major, mérite mieux (juc^ lui une mort glorieuse?

— Silence ! répondit Ltnidic grave et pensif ; n'appelons point la mort ! Moins on en parle mieux cela vaut ! Que répondrai-je au quartier-maître, M. Muir, de votre part?

• — Vous lui direz, s'il vous plaît, que j'en suis facile, juais que ma fille est décidée et qu'elle a un billet de logement à vie. C'est une affaire sur laquelle on ne peut revenir.

— Fort bien, voilà une première question AÛdée. Sergent Dunham !

— Major ! répondit le père de Mabel en se levant et en faisant le salut militaire selon toutes les règles.

— Vous savez que je vous détache aux Mille-Iles pour un mois. C'est votre tour de commander ce poste ; tous les sous-officiers, — ceux au moins qui sont capables et en qui j'ai confiance, — l'ont fait à tour de rôle, je ne saurais vous en exemi^ter. A la vérité, M. Muir demande à conduire cette petite campagne, il est quartier-maître ; mais je n'aime pas à changer Tordre établi, malgré cela vous en resterez chargé. A-t-on fait le tirage des hommes?

— Tout est prêt, major. Un canot arrivé hier

soir nous ap))ortc la nouvelle que le détachement campé aux Mille-Iles attend qu'on le relève de sa faction.

— Vous partirez après-demain matin, ou demain soir même si cela paraît plus convenable.

— Jasper, qui s'y connaît mieux que personne, pense qu'il serait plus prudent de partir pendant l'obscurité.

— Jasper partira donc avec vous? dit le major avec hésitation.

— Votre Honneur sait bien que le Scud ne sort jamais du havre sans lui.

— Oui, mais toute règle a ses exceptions. N'ai-je ])as entendu dire que nous avions un vrai marin ici depuis quelques jours?

— Oui, major ; c'est mon beau-frère Cap, qui a accompagné ma fille. Je comptais a'ous demander la permission de l'emmener, mais comme volontaire ; Jasper est trop bra^^e garçon pour le priver de son commandement.

— Soit, je laisse cela à votre discrétion. Oui, cela vaut mieux de conserver à Eau-Douce son commandement. Vous emmènerez également Pathfinder.

— Oui, je compte prendre avec moi les deux guides ; il y aura de la besogne pour le Peau-Rouge et pour l'homme blanc.

• — Tout cela est fort sage. Je souhaite, sergent, que vous réussissiez dans cette entreprise ; ne perdez pas de vue qu'à la fin de votre commandement le poste devra être abandonné et détruit. Nous n'aurons plus rien à attendre de son occupation, fort dangereuse. Voilà qui est entendu ; vous pouvez vous retirer, sergent. »

Comme Dunham sortait, le major le rappela : « Nos jeunes officiers, lui dit-il, me demandent

d'or^'aniscr dcnunri un tir. N'oiri les jirix cjnc \v. mets ati concours : iiik jxnidricrc en corne garnie (rarj^cMit, MUc hoiih illc de cuir honilli, une onibrclle en soie (pic le \;iin((U('iir ]>«Hiri";i (.ffrii* à une (lame, à sou elnH\.

Vt)tre Honneur ])eul être I i\ui(|uillc, je ferai tout (lis])oser )>our ec dix cri isscnuut . Pallifinder scra-l-il admis à y ))ren(ire i)arl ?

• Pour(]uoi non? S'il le désire, je ne vois ])as connut ut (U) ])ourrait le lui refuser. M;ns il ])araît, dédiUi^nuT ce <,^Mire d'exereiee ; c'est i)eut-ctrc qu'il sent trop sa sui)érioritc.

— C'est cela. Il ne veut pas nuire au ))laisir des autres ; je crois cpiVu toutes choses, major, on ))eut se lier à sa délicatesse. Enfin ou le laissera faire à son gré.

— D'ailleurs il n'est pas dit (|u'il réussisse en toute occasion. Bonsoir, Dunham. »

Le major demeura seul ; il n'avait pas dit toute sa pensée au serinent, mais il trouvait son choix bien étrange ; néanmoins il semblait se dire de temps il autre : Mon candidat n'a pas grand avantage non phis sur celui du sergent. Mais pourquoi avait-il eu l'idée de ne pas laisser Jasper prendre part à cette expédition?

Une demi-heure plus tard on frappa de nouveau à la porte du commandant, et un liommc entre deux âges, en costume militaire, entra, et le major le salua du nom de M. Muir.

Le quartier-maître, avec un accent écossais fort prononcé, demanda aussitôt à son chef quel était le résultat de la mission qu'il lui avait confiée.

« J'ai été repoussé avec perte : la jeune fille est promise.

— J'aurais dû m'en douter ! j'ai parlé trop tard ! Je connais le sexe ; j'aurais dû agir dès le

jour de son arrivée. Major Duncan, rien ne pouvait m'être plus désagréable (ju'un échec de ce genre.

— Allons, allons, Davy, vous vous consolerez ; vous en avez vu de plus rudes, j'imagine, car ayant été marié quatre fois vous avez...

— Vous vous trompez, major Duncan ! reprit aA'cc assez de vivacité le quartier-maître, je n'ai été marié que trois fois ; ma première union, ayant été cassée comme entachée de nullité, ne saurait être comptée... Mais là n'est pas la question, major, je ne puis supporter l'idée d'un échec. Puis-je savoir quel est l'heureux rival?

— Oh ! parfaitement ; c'est Pathfinder ! et j'ajouterai même, si vous le voulez, que l'idée de ce mariage, née dans le cerveau du père, ne serait probablement jamais venue à la jeune fille. Dunham a arrangé cela tout seul ; le guide lui-même n'y aurait probablement jamais songé.

— C'est tout à fait mon avis, et, d'après mon expérience de la nature humaine, j'ai lieu de penser que rien n'est désespéré. Une jeune fille comme Mabel Dunham ne saurait s'accommoder d'un guide aussi mal tourné ; il est trop au-dessous d'elle. Enfin nous verrons ! »

Le commandant regarda son ami en face, et d'un air moitié sérieux, moitié comique, il lui demanda :

(( Parlez-moi franchement, Davy, une jeune fille peut-elle réellement concevoir un penchant sérieux pour un homme de votre âge, de votre extérieur? et vous trouvez-vous beaucoup supérieur à Pathfinder?

— Allons, allons, Lundie, répondit le quartiermaître, ami d'enfance du commandant, et autorisé par leurs relations intimes à le traiter aussi famihèrement, il y a longtemps que vous êtes

« Quel âge avez-vous, lieutenant Muir, si je puis vous poser cette question délicate ? »

8 — Le Lac Ontario.

u: I.AC ONTAKIO iir,

^'urçoii, CCS niutirn s nous ^ont étrangères ; laissez-moi user (le mon expérience.

— Votre exi)érienee doit être ^^rande, en effet, après vos (juatrc maria^'cs...

— Trois, s'il \ous plaîl, mon cnnnnandant.

— Soit ! mais ecln m- fait rien, à l'affaire. Quel âge avez-vous, lieutenant Muir, si je ])uis vous poser cette (juestion délicate?

— Je n'ai ])()inl cn\ ic de cacher mou â^^e ; j'ai certes assez bien utilisé mes années jusqu'à présent. J'ai (|uarante-sept ans, je ne songe nullement à le nier. Mais (|ui eût ])cnsé que le sergent fût un homme assez simple pour doîiix r sa lille à Pathlinder?

— C'est pourtant une chose décidée, et Dunham, vous le savez, tient à ses résolutions.

— ■ Rien n'est encore fait, et je ne crois pas (pie je puisse être vaincu dans une pareille entreprise. Mon expérience...

— C'est une grande recommandation auprès d'une jeune fille de dix-huit ans.

— • Vous ne pouvez vous retenir de plaisanter, Lundie, n'importe si vous déchirez le cœur d'un ami malheureux ! Je ne vous en garderai point rancune ; accordez-moi seulement la faveur d'avoir à exercer un petit emploi dans l'expédition qui va partir pour les Mille-Iles.

— Je vous ferai connaître ma volonté sur ce point demain seulement. Mais, à propos, vous allez avoir une magnifique occasion de vous signaler, vous qui êtes bon tireur : j'ai autorisé un tir pour demain.

— Tous nos jeunes gens vont se mettre sur les

rangs.

— • Les vieux officiers peuvent leur disputer les prix. Je vous engage, Muir, à déployer votre

adresse, et peut-être, pour que vous ne soyez pas seul, Davy, tirerai-je un coup ou deux ; j'ai remporté plus d'un sueeès à ce genre d'exercice.

— Je suivrai votre conseil, Lundie. Je vous souhaite le bonsoir, major Duncan, absence de goutte et sommeil paisible.

— Je vous en souhaite autant, Davy ; n'oubliez pas la passe d'armes de demain. »

Le lendemain, conmie s'il eût voulu se mettre de la partie, le soleil était nulieux. La ehaleur n'était pourtant point étouffante ; la fraîeheur (|u'entretenait dans la région le voisina^je de la forêt et les brises du lac donnaient à cette belle journée de septembre une douceur et un charme inconnus dans d'autres climats.

La garnison se réunit au pied des remparts, sur un terrain qui avait été depuis longtemps soigneusement aménagé pour ces sortes de solennités, que favorisait beaucoup le major Duncan de Lundie. On n'oublia point néanmoins qu'on était, pour ainsi dire, en face de l'ennemi : les bois pouvaient receler des milliers de sauvages, et le lac ouvrait ses routes faciles aux Français établis sur les rives à l'autre extrémité. LIne sentinelle fut placée sur le point le plus élevé des fortifications ; une compagnie entière fut consignée sous les armes, prête à tout événement ; grâce à ces mesures, les soldats purent se livrer en^toute sécurité à leur amusement favori.

Les armes régulières du régiment étaient le mousquet ; mais on vit paraître un grand nombre de fusils de chasse, plus propres à ce genre d'exer-

ci ce. Tous les officiers eu avaient un ; bon nombre de soldats avaient pu s'en procurer, et il y avait là en outre cinq ou six individus connus sur toute la frontière comme tireurs cmcrites ; une douzaine d'autres, obligés de s'effacer au second plan, auraient partout passé pour des hommes supérieurs et avec lesquels il n'y a point à lutter.

La distance établie pour le tir était de cinquante toises ; il n'était point permis de se servir de la fourchette. Une cible ordinaire devait d'abord servir de but. Les exercices préludèrent par des luttes et des défis particuliers entre soldats ; il n'y avait point encore là d'officiers ni de champions bien sérieux. La plupart des soldats du régiment étaient Écossais ; il s'y trouvait pourtant un certain nombre d'Américai is, comme le sergent Dunham, incorporés depuis longtemps et qui naturellement étaient les meilleurs tireurs.

Comme ces premières luttes s'achevaient, le plus ancien des capitaines entra dans l'esplanade suivi des dames du fort. Celles qui avaient le droit de prendre ce titre, — réservé aux femmes d'officiers, — ■ étaient au nombre de trois. Une quinzaine d'autres, femmes de condition plus modeste, les suivaient ; la fille du sergent s'était naturellement rangée parmi ces dernières. C'était d'ailleurs la seule jeune fille en âge d'attirer l'attention des jeunes gens pensant à se marier. Il n'y avait là, outre les dames, que des femmes de soldats et des jeunes filles à peine sorties de la première enfance.

On avait fait des préparatifs pour recevoir le beau sexe. Quatre ou cinq bancs faits de planches clouées sur des pieux étaient établis au bord du lac, et non loin de ce qu'on pourrait appeler Testrade d'honneur était le poteau auquel les prix

r.!*: I.AC ONTAlUo 119

étuk'iif susiHiulus. (Vttf ))artir imi)()rtantc des spectateurs uyuiit ainsi jiris ses places, les trois

(hunes sur le ])r(ini(T l)ane nvrc leurs filles, et les autres derrière elles, le major Duneau doniui le sififual, vl \v prot^n-aninie, minutieusement dressé ])ar lui, eomnieiK*,! aussiAt a être (exécuté. Huit ou dix des meilleurs tireurs formcV<'nt un <,n'oupe au e(Mdre de res])lanade et se placèrent en face du l)ut. Il n'y axait entre eux nulle distinction tirée de leur rani; ; rolïieier y coudoyait le simple soldat ainsi (pu* le ijfuide viv^ant sur la frontière. Conmie on avait lieu de s'y attendre, tous ces concurrents touchèrent également le but ; ils n'étaient ])oint faits pour être arrêtés par une si petite dillicidté. D'autres moins eoimus leur succédèrent ; ils loofèreut tous leurs balles dans les cercles plus ou moins étroits de la cible, mais ils ne touchèrent pas le point central.

C'était i)ourtant là la chose décisive ; car, d'après les règles de ce divertissement, il n'était point permis de passer à la seconde épreuve quand on n'avait point réussi à la première.

Tout aussitôt l'adjudant de la place, qui jouait le rôle de maître des cérémonies ou de maréchal de (( la passe d'aTmes )>, comme se plaisait à dire le vieux Dunean de Lundie, amateur des vieilles traditions de chevalerie, appela les noms de ceux qui avaient réussi dans ce premier exercice, et qui par conséquent étaient seuls admis à tenter la seconde épreuve. Le major, le lieutenant Muir et Jasper Eastern étaient arrivés un peu tard sur la lice, mais à temps néanmoins pour prendre rang. On avait .beaucoup remarqué jusqu'alors que Pathfhider, qui d'ordinaire se mêlait volontiers aux soldats sans disputer les prix ni la gloire, mais aimait à leur donner des leçons et des con-

scils, se promenait en dehors du groupe. II n'avait point à la main sa ehcre carabine, chose extraordinaire et qui parut à tous la preuve qu'il n'avait nulle intention de prendre part au concours.

On s'écarta pour faire place au major Duncan ; il coucha son fusil nonchalamment et fit feU sans presque ^ iser. Sa balle se logea à quelques centimètres au-dessous du but.

L'adjudant, placé près de la cible, s'écria aussitôt avec emphase :

(( Le major Duncan est exclu des épreuves suivantes ! »

Les officiers et autres personnes plus intelligentes comprirent bien que le commandant n'avait point voulu sérieusement disputer les prix aux autres concurrents. Mais les soldats virent dans cette exclusion une preuve de l'impartialité du juge. Nous aimons à croire que la justice s'exerce librement ; et plus elle est entravée, plus on éprouve le besoin de proclamer qu'elle est indépendante.

(( A votre tour. Jasper Eastern, dit Davy Muir, si vous ne faites pas mieux que le major, je dirai que votre main est faite pour la rame et non pour le fusil. »

Jasper rougit comme un homme vivement impressionné ; il se mit en place, jeta un coup d'œil rapide du côté oi^i était Mabel et vit avec plaisir qu'elle avait la tête penchée en avant, comme pour connaître plus vite le résultat ; il appuya soigneusement son arme sur la paume de sa main gauche et fit feu. Sa balle s'enfonça exactement au centre du cercle central ; c'était incontestablement le meilleur coup qui eût été tiré jusqu'alors.

(( Bravo ! Jasper, s'écria Muir quand le résultat fut proclamé. Vous avez eu du bonheur, jeune homme ; car il me semble que vous n'avez pas

LK I.AC ONTAHlo 121

ajuste avec ^tiiikI soin. II y ;i (!<• la vivarito dans votriî inani('T(' ; mais vous n'avez j)oint la science ni la ))hil()s()])hie du ninuieiueiif des armes. — Ser<,'enl Dnnh.iin, Ncuilic/ l)i<'ri j)rier ces dames de nTaccordcr loulc leur .ittention, je veux faire de ce ftisil ce «jU'on i)()urr;nl nommer un usa^e intolleetuel, rntioîuu^l ! »

Tout en i)arlaiit, il ))réj)arait méth()di(|U(in(iit son épreuve scient ifuiue.

« Vous nous faites bien attendre, lui dit le major ; vous allez lasser la jKitienee de ces dames. Voilà Pathliuder qui s'ai)i)roelie, je erois qu'il veut profiter de vos leçons.

— Venez, Pathfinder, dit le (|uarti(r-maître avec emphase, venez voir, si \()us xoulcz vous faire l'idée de la jihilosopliie d'un eou)) de feu. Je ne souhaite rien tant que de eomnnniiquer aux autres mes lumières, ma science, le résultat de mes études a])profondies. Vous en ferez Texjn'rience ensuite, si vous voulez tirer un coup de feu avec nous.

— A quoi bon, quartier-maître? Les prix ne me tentent point ; j'ai ma corne à poudre, ma bouteille dont je ne fais i^uère usage ; je ne suis pas une femme pour porter une ombrelle ! Serait-ce j)our l'honneur? En est-ce un de tirer mieux que vous? En tout cas, tout le monde sait que j'ai l'œil plus sûr et la main plus forme que vous.

— Allons ! Davy, dit le major, lînissez-en, l'adjudant s'ennuie de monter la garde près du poteau en vous attendant ; tirez ou battez en retraite.

— Me voici prêt. Pathfinder, écartez- vous un peu, il faut que ces dames puissent jouir du coup d'œil. »

Muir se plaça dans une attitude dont l'élégance étudiée devait frapper tous les spectateurs ; il leva

lentement son arme, la baissa, la releva de nouveau, répétant toujours méthodiquement la même manœuvre ; enfin il se décida à lâcher son coup. « La balle n'a pas même atteint la cible, s'écria l'adjudant placé près du poteau.

— C'est impossible ! s'écria Muir, le visage rouge de colère. J'en appelle...

— Que voulez-vous, Muir, c'est un mauvais coup ; il faut en prendre votre parti et vous résigner tranquillement.

— Non, dit Pathfinder ; le quartier-maître y met le temps, mais il est bon tireur quand il n'est pas à trop longue distance... Sa balle a couvert celle de Jasper. »

On avait une si haute idée de la vivacité du coup d'œil du guide, qu'une douzaine d'hommes se détachèrent du groupe en courant pour aller vérifier le fait. La balle du quartier-maître avait exactement passé par le trou fait par la balle de Jasper ; elle l'avait rejointe dans la souche à laquelle s'appuyait la cible.

« J'en étais bien sûr, dit Muir en se rapprochant du groupe des dames. Je ne puis pas persuader au major, ajouta-t-il en faisant force gestes et démonstrations, que la science et la philosophie sont tout dans le tir. Il faut raisonner, que diable ! sinon on tire comme des brutes !

— Voilà Pathfinder, s'écria l'une de ces dames, qui va essayer si la philosophie du coup de feu est nécessaire pour le succès.

— Je proteste ! s'écria le quartier-maître en courant de ce côté ; Pathfinder n'a pas le droit de se mettre sur les rangs ; il ne peut se servir de ïtie- Daim dans cette passe d'armes. Cela lui donnerait un avantage trop marqué.

— Quartier-maître, dit le guide, Tue-Daim se

IJ'. LAC ON'I AIMo \23

repose. .Je ncux ))()urtaîit hrùlcr niic junorci! iiujotird'Jnii ; le scr^^'iit Duiihaiu vient de me dire (jiie je mîui(|uerais d'é^^rards i\ su fille si je ne prenais ])as ])arl à la lutte. Je vais nie servir du fusil de .las])er ; il n'est ])as su])érieui" au Nc'^tre. »

3[uir n'avait ])Ius d'ohjeetions à fiiire. Tous les yeUx se fixèrent sur Pathfinder ; et, l)ien qu'il n'eût point réclamé l'attention, tant était ^^rande la réputation de eet homme, le silenee le ])Ius profond se fit dans Tassemblév. Il n'y eut piis sur les bancs de l'estrade une seule personne qui restât assise, et jusqu'au bout de 1 es])lanade il n'y eut pas un soldat qui ne devînt attentif.

11 faut le dire, l'air et Tattitudc du célèbre <(uidc étaient tout à fait remar(piables quand il se redressa dans sa haute taille et coucha son fusil pour mettre en joue. Il était })arfaitement maître de lui, en pleine possession de sa force, maître de son corps comme de l'arme dont il se servait. Il était grand, souple, musculeux ; sa charpente semblait osseuse parce qu'il n'avait, pour ainsi dire, point de chair ; ses bras et ses jambes étaient comme des cordes tendues ; à la vérité, des parties où les angles s'accusaient trop nuisaient à l'harmonie de ses proportions. Ses mouvements, calmes et réguliers, étaient pourtant gracieux, parce qu'ils étaient naturels : il était toujours digne. Ses traits brûlés par le soleil, ses mains musculeuses et sèches ne portaient point les stigmates des lourds et pénibles travaux ; il n'y avait rien de dévié ni de déformé en lui.

Il convient d'ajouter qu'il ne montrait jamais avec plus d'avantages qu'au moment où il allait tirer son air mâle et la liberté de ses mouvements. Il ajustait avec une rapidité qui tenait du prodige.

Cette promptitude de coup d'œil et de main ne parut jamais plus étonnante que ce jour-là. Quand la fumée légère et blanche du bassinet monta à la hauteur de son front, il appuyait déjà la crosse de son fusil par terre, sa main en entourait le canon, et son visage s'animait dans ce rire silencieux qui lui était habituel en ces occasions.

« Avez-vous touché, Pathfinder? demanda le major ; je ne vois nulle part la trace de votre balle.

— Je réponds, répondit tranquillement le brave chasseur, que j'ai couvert la balle de Jasper et celle du lieutenant ; j'ajoute que ma balle n'a pas touché les bords de l'ouverture ; le quartier-maître, lui, avait entamé le bois sur la gauche. »

Muir, à cette assertion, se retourna vers les dames et s'écria avec de grands gestes :

« C'est vrai, j'ai élargi le trou, et voilà comment votre balle a pu y passer.

— Soit ! dit le guide, je le veux bien ; mais voilà qu'on plante le clou, nous allons voir qui de vous ou de moi l'enfoncera plus avant dans la planche. Quartier-maître, si l'épreuve du clou ne vous arrête ])as, vous échouerez à celle de la pomme de terre. Je ne songeais })as à me mettre sur les rangs aujourd'hui ; mais, puisque vous me provoquez, je ne vous tournerai pas le dos.

— Vous êtes un fanfaron ce matin, maître Pathfmder ; mais vous n'avez pas affaire à un blanc-bec.

— Je sais, repartit le guide, que vous savez tirer ; je ne nie pas qu'il y ait beau temps déjà que vous vous exercez sur la frontière. Oui, vous avez l 'expérience ; mais vous y avez mis le temps pour l'acquérir, presque une vie d'homme.

— Que dites-vous ! reprit Muir en se redressant,

f.i: r,AC ONTARIO 125

je u'ai poiiil. Vii^Jii' i{\ir \(>tis voiidric/ iirattribncr.

— Je nminticiis, r('])ril le ^uidc, (jur votre talent: tient ])lus (le !'( xereiee <pie du don de natun*. Vous vous êtes exercé jx'udaut une longue vie sans alteindre In jxrfeetion. Je ne suis point fanfaron en disiiiil (jue j'ai été mieux doué cjue vous 11 ce point de vue : le tir est dans ma nature. »

Ou a])])(lait l(\s eom])étiteurs ))our la seconde* épreuve. L'ii elou dont la tête était peinte en l)lan(î avait été fixé dans une planclic ; le tireur devait renfoncer avec sa balle comme avec un marteau. S'il u'atteiiTuait ])as le clou, le compétiteur ne pouvait ))lus ])rendre part aux épreuves suivantes.

Sept concurrents restaient en présence ; Tua d'eux se retira, se contentant de la «^loire acquise dans le premic^r exercice de tir. Trois autres tirèrent successivement sans toucher la tête du clou. Le quartier-maître fut le quatrième candidat ; il fit encore toutes ses façons et prit toutes ses attitudes, néanmoins il emporta une toute petite partie de la tête du clou et planta sa balle juste à côté.

— Ce n'est pas mal, dit Pathfinder ; il faudrait du temps néanmoins pour enfoncer le clou avec votre méthode. Mais voilà Jasper qui va nous montrer comment on se sert du marteau. Sa bonne vue et sa fermeté de main valent mieux que toutes vos cérémonies ; il ne songera pas, lui, à prendre une attitude militaire ; il sait bien que tirer est un don naturel et qu'il faut s'en servir naturellement. ))

En effet, la balle de Jasper frappa droit sur la tête du clou et l'enfonça dans la planche à plus d'un pouce de profondeur.

« Tenez-vous prêt à river le clou, disait déjà Pathfinder, tenant son fusil à la main : non, ne

mettez pas un autre clou, celui-là suffit, je le vois fort bien. Tenez- vous seulement prêt à le river. »

Le coup partit, le clou s'enfonça plus profondément encore dans le bois, et sa tête resta toute couverte de plomb aplati.

Pathfîndcr ne parut même pas faire attention à ce résultat ; il s'était déjà retourné vers Jasper et il lui disait de son ton amical et bon enfant :

(( Je suis content, Jasper ; vous vous perfectionnez tous les jours. Lorsque nous aurons fait encore deux ou trois excursions dans la forêt, si vous suivez mes conseils, il n'}^ aura personne pour lutter avec vous sur la frontière. Le quartiermaître tire bien, je ne le nie pas, mais il n'ira jamais plus loin ; vous, au contraire, avec les dons que vous devez à la Providence, vous pourrez défier quiconque tient un fusil.

Le lieutenant Muir crut de son devoir de protester. Pathfinder lui répondit tranquillement Tjue le meilleur moyen de trancher la question était de passer à la troisième épreuve. Le major, d'ailleurs, témoignait une certaine impatience de voir la fin de ce débat ; il n^avait pu refuser à Muir de faire une démarche auprès du sergent, mais il n'eût pas été fâché que le quartier-maître eût un échec en présence de sa fille. En sa qualité de vieux lord Ecossais, il n'aimait pas les mésalliances parmi les officiers de son régiment. Muir se prépara à tirer ; il n'était pas sans inquiétude ; mais il affectait une grande sécurité.

L'adjudant se plaça à quinze pas du lieutenant, et lança en l'air une pomme de terre qu'il s'agissait de traverser avant qu'elle retombât sur le sol.

Muir s'était souvent exercé à ce genre de tir, mais sans succès à peu près ; un espoir aveugle

m: I.AC ONTARIO 127

l'avait soutenu dans une lutte <|u'il aurait dû abaudoniKT ])lus tôt. Il lira, mais la iH)nune de tQTTv retomba sans avoir été touchée.

« Demi-tour à droite, dit \v major, et hors des ran<^s ; Tombrelle de soie restera à Jasper ou à Pathfiiider. Nous verrons comment eela se terminera ; il faudm petit-étre eneore ré))reuve du centre et de Ja peau, et nous irons, s'il hî faut, jusqu'à celle des detix ponunes de terre trouées du même coup. »

Pendant ce temps, Pathfinder et Jasper s'étaient mis à causer tout bas à l'écart. Eau-13ouce avait dit à son ami :

« Voilà un moment terrible i)our moi ; je n'y puis songer sans trembler.

— Comment ! reprit le .u^uide en le regardant en face, vous voilà tout troublé par le désir de remporter sur moi ! Est-ce possible?

— J'avoue, murmura le jeune homme, que je n'ai de ma vie autant désiré de réussir.

— Tenez-vous donc autant à me vaincre? Vous voudriez battre votre ami, un ami éprouvé, sur son propre terrain ! car tirer est naa nature, et nulle main ordinaire ne peut espérer rivaliser avec la mienne.

— Oui, c'est vrai, et pourtant je voudrais l'emporter sur vous. )) Puis, se décidant à parler plus ouvertement, il dit en rougissant et en serrant la main de son ami :

« Je voudrais pouvoir offrir cette ombrelle à Mabel Dunham ! »

Le chasseur regarda la terre un instant, fît quelques pas comme au hasard, puis revenant vers Eau-Douce.

« Croyez-vous pouvoir réussir à l'épreuve des deux pommes de terre? lui dit-il rapidement.

— Hélas ! non, et c'est la cause de mon inquiétude.

— Quelle singulière créature que l'homme, disait Pathfinder en se parlant à lui-même ; comment peut-il souhaiter des choses qui ne sont pas dans sa nature et oublier les dons de la Providence ! Mais il ne faut pas désoler ce jeune homme. Jasper, dit-il tout à coup, prenez votre place, car le major vous attend. » Puis, se penchant à son oreille : « Je toucherai au moins la peau ; je ne puis vous sacrifier ma réputation, je n'oserais plus me montrer dans la garnison... »

La pomme de terre fut lancée ; la balle de Jasper la traversa de part en part et juste au milieu.

« Allons, allons, dit le major, voilà qui va bien ; nous allons sûrement voir l'épreuve des deux pommes de terre. »

Pathfinder paraissait oublier ce qui se passait autour de lui ; immobile, appuyé sur son fusil, il répétait tout bas :

(( Quelle pauvre chose que l'homme ! il oublie les talents qu'il a reçus, et il envie ceux des autres !

— Allons ! Pathfinder, cria Duncan Lundie.

— Jetez, » dit le guide.

On put remarquer que le chasseur ajusta la pomme de terre au moment où, arrivée au sommet de sa course, elle s'était arrêtée une seconde ^avant de retomber. Mais la surprise se peignit sur tous les visages.

(( Les deux balles sont-elles passées par le même trou? Non, Pathfinder n'a fait qu'effleurer la peau. C'est Jasper Eau-Douce qui a tous les honneurs de la journée ! cria l'adjudant.

— Le prix lui revient de droit. Qu'il dispose de l'ombrelle ! » Et il s'en alla murmurant entre ses dents : « Quelle singulière créature que l'homme !

ÎJ-: LAC ONTAIUO 129

il iTcst jamuis satisfait des dons de la Providence ; il passe sa vie à souhaiter ceux (ju'ellc ne lui a ])as aeeordés. »

Le (luarlicr-niaître, voyant Tombrelie entre les mains de Jasper, lui demanda ce qu'il allait en faire et lui ))rop(>sa de la lui acheter.

JjC jeinu' honuue ne lui ré])ondit ))as ; il >> ( n alla droit vers les bancs où les dames étaient encore assises, et, passant devant elles, il salua la fille du sergent et hii dit :

(( Mabel, cette ombrclU^ est pour vous, si toutefois...

— Si toutefois?... dit Mabel en rougissant.

— Si toutefois vous daignez Taccepter en souvenir des dangers que nous avons courus en votre compagnie.

— - Je l'accepte avec grand plaisir, Jasper, et je vous suis très reconnaissante de ce que vous avez fait pour moi, vous et votre ami Pathfinder. »

Le chasseur, qui s'était rapproché, entendit.

(( Ne parlez point de moi, s'écria-t-il. Mabel, mon tour pourra venir de chercher à vous être agréable. »

Les divertissements reprirent leur cours, et l'ombrelle passa de main en main.

La femme d'un officier, trouvant sans doute que cette jolie ombrelle n'était point à sa place en la possession de la fille d'un sous-officier, dit à Mabel :

« Vendriez-vous cette ombrelle? car vous ne pourrez jamais vous en servir ; elle a trop de prix.

— Non, madame, je n'ai pas dessein de la vendre. Je la garderai, au' moins comme souvenir d'un ami. »

Dans la soirée, comme Mabel retournait seule

9 — Le Lac Ontario.

le long des rochers de la côte à la cabane de son père, tenant à la jnain sa jolie ombrelle, elle se trouva tout à coup en face de Patlifinder. Il avait encore sous le bras l'arme dont il s'était servi au tir ; il salua la jeune fille, mais elle remarqua qu'il n'avait point son air d'aisance et de franchise habituel ; son œil errait de côté et d'autre comme s'il eût éprouvé quelque embarras.

(( Jasper, lui dit-il à la fin, a gagné ce prix, bien que le maniement du fusil ne soit point précisément dans sa nature.

— Il me semble qu'il l'a gagné bien légitimement, Pathfinder.

— Je ne dis pas le contraire. Sa balle a traversé la poname de terre, il ne pouvait faire plus ; mais ce n'est pas à dire que personne n'eût pu en faire autant.

— Personne néanmoins n'en a fait autant, » reprit Mabel avec mie vivacité qu'elle regretta aussitôt, car le guide parut mortifié de sa remarque.

Il demeura un instant silencieux, puis montrant au bord de l'eau, parmi les rochers, des mouettes qui volaient incessamment en tourbillonnant, il dit :

« Voyez-vous ces oiseaux? ils se croisent dans leur vol ; je vais en abattre deux à la fois avec une seule balle. )>

Il lâcha son coup, et Mabel vit tomber deux mouettes atteintes du même coup. Pathfinder avait déjà appuyé sur le sol la crosse de son fusil, et il riait silencieusement.

« Jasper a réussi, dit-il au bout d'un instant, et pourtant il n'est pas doué sur terre comme il l'est sur l'eau. Je ne vous aurais pas fait franchir le rift de l'Oswego ; mais il n'aurait pas tué les deux mouettes. Il en conviendra lui-même, car

LK LAC ONTARIO l.'U

c'est k' cœur le i)ius franc (jiic \v cuunuissc ; il xoMs le dira lui-iucnic II iriini)orlc, aprcs tout, rinubrcllc a ))ris le bon chciuiii. »

Ma bel (•om))ril rcxtrcnic délicatesse de cet honuue siiu))le et bon ; elle \ oulut l'en reniercier ; elle lui tendit une ))etitc épin^de d'argent el lui dit :

u Je vous dois la vie et la liberté, acce})tez ce petit souvenir comme i)rcuve de jua reconnaissance.

— Que ferais-je de cela, Mabel? Je ne me sers que de courroies de cuir faites de bonne ])eau de daim. Gardez ce bijou, il vous convient mieux qu'à moi.

— Vous la mettrez à votre chemise de chasse, ce sera im gage de notre bonne amitié. »

Elle le sakia en disant ces mots et reprit sa course en toute hâte ; elle ne tarda pas à disparaître derrière les fortifications, dont elle contournait renceinte.

Sur le déclin du jour, Mabel revint s'asseoir sur le bastion qui dominait au loin le lac et la forêt ; elle semblait plongée dans une profonde méditation. La soirée était si douce, si calme ; la nature était comme endormie ; on se demandait si le détachement envoyé au poste des Mille- Iles pourrait partir, s'il serait possible de mettre à la voile. On avait déjà transporté sur le Scud les provisions, les armes et les munitions des soldats ; le bagage de Mabel était à bord. Les hommes étaient demeurés à terre dans l'attente de ce qui arriverait.

Jasper avait toué son petit navire hors de la crique, et l'avait fait remonter assez haut dans la rivière pour pouvoir lui faire traverser l'embouchure de l'Oswego quand la brise s'élèverait au large ; mais pour l'instant il était immobile sur ses ancres. Les hommes du détachement désignés pour l'expédition se promenaient sur le rivage, en attendant qu'on leur fît connaître la résolution prise.

Mabel avait sous les yeux la vaste esplanade où avaient eu lieu, le matin même, les exercicte J

du tir. Mais la plage était maintenant déseres

LE r.AC ONTARIO 133

et lu^ se ressentait ))lus de raninuition dont elle avait uloi's été le théâtre ; la tranciniliité ré^Miait de tons eôtcs ; les al)()r(ls du fort ])résentaient riiuiii^c \'A ])lns eonii)Ièt(' dn repos et de la sécurité. L'es))rit le ])lns a<jfilé se serait senti ealmé et eonune bereé doneenient ])ar la tran(juille majesté de l'inunense foret, par la )[(randeur solennelle et rectieillie du lae, inrimobile au milieu de ses rives silencieuses et désertes. Mabel était envahie par cette paix ; elle n'aurait pu raisonner ses sensations, mais une influence douce montait de tous côtés qui envahissait son cœur, et elle commença à s'imaginer, quoique si peu éloignée des souvenirs de la vie civilisée, que l'existence pouvait s'écouler heureuse et douce au milieu de cette belle nature, de Ces grands aspects, de cette solitude, il l'heure présente si attrayante, qu'elle captivait son âme tout entière. Une dizaine de jours passés au milieu de la garnison, au bord de rOntario, avaient-ils bien sufH à développer en elle de pareilles sensations, et s'était-elle si vite accoutumée à des habitudes nouvelles, à' des mœurs hier inconnues, à un genre de vie si différent de tout ce qu'elle avait vu jusqu'alors depuis sa plus tendre enfance?

(c Un coucher de soleil superbe, Mabel, dit tout à coup derrière elle son oncle, maître Cap, arrivé près d'elle sans bruit, pour un rivage d'eau douce s'entend, car sur l'Océan il serait à peine passable.

— Je ne vous comprends pas, mon oncle ; le soleil n'est-il pas aussi brillant sur le rivage de l'Ontario que dans notre île de Manhattan ? La nature est partout, grâce à Dieu, fort belle ; elle est partout la même.

— • Rêves poétiques dignes d'une jeune fille. La

nature est partout la même, dites-vous ; la nature d'un soldat peut-elle être la même que celle d'un marin? Y a-t-il rien qui se ressemble dans les deux professions? Ainsi, Mabel, vous avez assisté ce matin à un exercice qu'ils appellent un tir... Je vous le demande, est-ce autre chose qu'une pétarade? Moi, vous avez dû le remarquer, je me suis tenu à l'écart ; je veux conserver ma dignité. Je n'ai rien dit à cause de votre père ; mais je me suis tenu à l'écart. On ne m'aura pas vu prendre part à cette ridicule comédie. Un tir ! ils nomment cela un tir ! Ah ! si nous avions été sur l'Océan, on aurait tiré des bordées chargées à boulet, on aurait choisi un but à un demi -mille de distance... Il n'aurait pas été question de pommes de terre : les pommes de terre sont bonnes dans la marmite du cuisinier ! »

II continua longtemps sur ce ton, se grisant de ses propres paroles, ne se faisant point faute de se contredire ; il reprit toutes ses tirades contre l'Ontario : cette mince nappe d'eau n'avait rien, disait-il, de l'eau véritable, de la bonne eau salée, la seule vraie ; elle n'avait point d'orages, elle n'avait point de calmes non plus comme ceux de l'Océan. C'était une mare, et rien de plus.

Mabel le laissait aller, tournant ses regards tantôt du côté de la forêt, tantôt sur le lac, auquel l'acerbe critique de son oncle ne faisait perdre aucun charme à ses yeux. Elle entendit pourtant cette phrase qui servait de conclusion à sa tirade, car tout prend fin, même la plus longue et la plus violente diatribe, si surtout aucun contradicteur ne l'alimente.

« Je ne prétends néanmoins pas dire de mal de Jasper ; s'il avait un peu d'instruction, je le crois en état de devenir un homme.

LK r.AC ONTARIO 135

-' S'il avait de l'instrncMoii ! Vous trouvée/ donc que Jasper est un i^nioruut? » Kt <'n posant d'une voix un ))cu vive cette (juestion, Malnl cj)rouva le besoin de se retourner ))<)ur rej^arder plus attentivement les horizons lointains A rrxlréniitc du lae.

u Ou est toujours un i<jf notant quand on navigue sur in\e eau comme celle-ci ; mais je ne suis pas injuste envers lui ni envers Pathiinder. Ju<^^ez-en plutôt, ma nièce : nous leur avons {|uei(|ues obligations à tous les deux...

— De très grandes ! mon oncle.

— Aussi j'ai pensé, car il faut être juste, à leur montrer qu'un vrai marin n'est jamais ingrat. Je n'ai pas parlé de cela a votre père ; il a certaines idées qui sont en désaccord avec les miennes. J'obtiendrai d'abord le consentement des intéressés : je veux leur proposer de les emmener sur l'Océan. Je ferai un homme de Jasper, j'en suis sûr. Pathfinder sera moins facile à former ; mais je pourrai toujours l'utiliser comme vigie, il a d'excellents yeux.

— • Croyez-vous, mon oncle, dit Mabel en souriant, qu'ils acceptent votre offre? et qu'a-t-elle pour les tenter?

— Vous ne savez ce que vous dites, Magnet ; laissez-moi arranger cette affaire. Je m'en tirerai à mon honneur ; mais silence, voici Pathfinder qui se dirige de ce côté. »

Le guide vint à eux lentement, avec des hésitations, visiblement embarrassé, n'ayant point cet air de franchise et d'aisance qui lui était habituel.

(( L'oncle et la nièce, dit-il en les abordant, cela constitue une assemblée de famille ; l'arrivée d'un étranger n'est-elle pas faite pour être désagréable?

— Vous n'êtes pas un étranger pour nous, Pathfinder, et nous ne saurions voir personne avec plus de plaisir. »

Mabel ajouta que précisément ils s'entretenaient de lui et du désir de lui être agréable quand il était survenu. Le chasseur insista pour être mis au courant ; lorsque Cap lai eut fait sa proposition de l'emmener avec lui dans les établissements, il répondit en souriant :

« Que pourrais-je bien faire dans vos villes? Pourrai-je y chasser? y suivre une piste? Faudra-t-il me résoudre à tendre des embuscades aux chiens errants, et me mettre à l'affût pour tuer des volailles dans les basses-cours? Non, non, maître Cap, vous n'êtes pas mon ami si vous cherchez à m'enlever à l'ombre des forêts pour me jeter au grand soleil des défrichements sur vos côtes !

— ■ Mon intention n'était point de vous laisser dans les établissements, mais bien de vous embarquer sur l'Océan et de faire de vous un marin.

— Moi, devenir marin ! Un homme change-t-il sa nature? Je suis un chasseur, un éclair eur, un guide, et rien autre chose, Eau-Salée, — car Pathfinder prenait l'habitude de donner ce nom à maître Cap ; — la Providence m'a donné des dons pour remplir ces fonctions, je dois me conformer à la volonté de Dieu, mon souverain maître, et plus tard mon juge. N'est-ce pas votre avis, Mabel, et croyez-vous que je doive changer ma condition?

— Non, non, je ne désire aucun changement en vous, s'écria la jeune fille avec une vivacité qui toucha Pathfinder ; restez ce que vous êtes ; je ne m'imagine pas un noble et intrépide chasseur des bois comme vous transformé e^ amiral. Restez ce

que vous fitcs, mou brave ami, < t ne redoutez rien, si ce n'est lu eol<>re de Dieu.

L'entendez-vous, Eau-Salée? s'ceria le ^midc ; c'est la sincérité et la droiture (jni ])arlent par sa bouche ; elle est contente de moi tel (jue je suis. J'ai mon rcMe, j'ai ma mission à remplir. Ici dans ce fort il j)eut vous sembler (pie je n'aie qu'à mener la, vie d'un fainéant ; mais vous verre/ aux Milles-Iles : je puis trouver là l'occasion de vous prouver ce que vaut une carabine comme la mienne.

— Ah ! vous êtes de l'expédition? dit Mabel ; j'en suis bien aise ; sauf la fenmie d'un soldat, je serai la seule personne de mon sexe, mais je me trouverai plus en sûreté si vous venez.

— Tout le monde vous protégera, Mabel ; sur ces frontières, en présence de tant d'ennemis, on apprend vite à aimer son devoir, à devenir fidèle et dévoué ; n'ayez donc nulle inquiétude. Votre oncle sera aussi de la partie ; il voudra visiter notre mer intérieure.

— Votre mer intérieure n'a pas grand'chose qui me tente. Je voudrais avant tout connaître le but de l'expédition ; je n'aime pas à rester inutile dans une croisière, mais je veux savoir ce que j'ai à y faire ; le sergent est sur ce sujet muet comme un poisson.

— Oli ! mon Dieu ! dit Pathfinder, je puis bien vous le dire à vous deux ; je ne suis pas soldat comme le sergent, et je puis me servir de ma langue ; d'ailleurs vous devez être du voyage, et nous allons partir dans vui instant, w

Le guide leur fit alors connaître le terme du voyage et le but de l'expédition ; l'entretien secret du sergent avec le commandant du fort a mis le lecteur au courant de toutes ces choses, qui d'ail-

leurs ne semblaient être un mystère pour personne, au moins dans le milieu où s'agitent nos personnages. Il expliqua au vieux marin la situation précise du poste des Mille-Iles et son importance au point de vue stratégique, les raisons pour lesquelles le major Duncan faisait renouveler la petite garnison en vue d'un dernier coup de main, pour empêcher les Français de ravitailler leurs postes avancés et les mettre dans l'impossibilité de fournir leurs auxiliaires, les Mingos, d'armes et de munitions pour une prochaine campagne. Il s'agissait de capturer une ou deux barques parties du port de Frontenac, et qui devaient nécessairement passer à portée du poste. Ce poste, comme on l'a déjà dit, après cette dernière expédition devait être complètement ruiné et tout à fait abandonné.

(( Un messager, ajouta-t-il, vient de nous apporter la nouvelle que l'heure d'agir est venue si nous voulons surprendre nos ennemis. Jasper va nous conduire ; il connaît la route, et personne n'est mieux que lui en état de dresser une embuscade.

— • C'est là tout? reprit Cap d'un ton méprisant. A voir vos préparatifs, je m'imaginais que vous prépariez une croisière contre les contrebandiers, et qu'en vous accompagnant je pourrais y avoir une part de prise ; car si je m'occupe, je tiens à gagner de l'argent.

— • Je n'entends pas grand'chose à tout cela, reprit Pathfinder ; je prends toujours ma part du plomb et de la poudre qui tombe en notre pouvoir. Pour le reste, je m'en préoccupe bien peu, et pourtant, ajouta-t-il, je devrais bien songer à monter une maison et à acheter quelques meubles. »

Il eût voulu savoir ce que pensait Mabel de cette

nllusion directe à un étublittsemcnl ; niais il n'osa la regarder iM)ur savoir si elle l'éroutait et si elle doniuTait son a))])robatiou i\ cette dernière idée. Miiis la jeune (ille ne ])onvHit de\ iner le sens eaehé de cette ])hrase ; elle était à cent lieties de se douter qu'il pût y avoir là une allusion.

On entendit tout à cou]> monter du lae un bruit sourd ; c'était (|Uel(]ue objet ])csant tombé sur le pont du Sciid. Pathlinder se retourna et dit :

« Ah ! ah ! Jasper va conduire son cutter au large : il a sans dout% reconnti que le vent allait s'élever, et il v^eut profiter de l'occasion.

— Nous allons i)rendre une leçon de navigation, dit Cap en ricanant. Il y a tant de façons de mettre un navire sous voile, que cette simple manœuvre suffît pour faire reconnaître un vrai marin.

— Je ne sais pas, dit Pathfmder, qui, n'étant accessible à aucun sentiment de jalousie, ne pouvait comprendre que les autres en eussent, si Jasper est de force à lutter avec vos navires de rOcéan ; mais ce que j'affirme c'est qu'il est un luron ; il manie son bâtiment avec une adresse merveilleuse. Personne ne peut rivaliser avec lui, au moins sur ce lac. »

Et comme Cap hochait la tête et levait les épaules d'une façon assez impertinente, le chasseur lui dit :

(( L'avez-vous trouvé si maladroit à la cataracte de rOswego? »

Maître Cap éprouva le besom de tousser ; le silence régna dès lors sur le bastion, chacmi de nos personnages suivant des yeux les évolutions du cutter avec un intérêt très vif, mais inspiré par des sentiments bien divers, et justifié d'ailleurs par ce fait qu'ils allaient tout à l'heure et tous les trois prendre passage à bord.

Le soleil jetait encore sur la surface brillante du lac des flots de lumière ; le calme plat régnait toujours, bien que le marin eût paru flairer Tannonce du vent. Jasper avait fait touer le Scud jusqu'à une ancre de jet placée à cinquante toises au delà des pointes de l'embouchure ; il aurait eu assez d'espace pour manœuvrer dans le havr(î même du port d'Oswego ; mais pour cela il eût fallu de la brise, et le manque total d'air allait le contraindre à franchir le passage à l'aide de ses avirons. Il ne déploya pas une voile ; mais, dès que l'ancre fut dérapée, les rames tombèrent dans l'eau et le cutter gagna le centre de la rivière. Le petit navire, bientôt engagé dans le courant, dériva sans effort vers la passe étroite ; il avançait rapidement, avec beaucoup de grâce, et en moins de cinq minutes il se trouva au delà des deux pointes sablonneuses qui fermaient presque l'entrée du lac. Le Scud continua sa marche aussi longtemps que l'action du courant de la rivière se fit sentir, c'est-à-dire jusqu'à environ un bon quart de mille du promontoire où étaient réunis en ce moment Cap, Pathfinder et Mabel Dunham.

« Je trouve ce bâtiment très beau, dit la fille du sergent ; je ne suis qu'une ignorante, mais je ne saurais lui trouver de défauts ni manquer d'admirer la façon dont il manœuvre.

— Il suit assez bien le courant ; un copeau de bois en ferait facilement autant. Vous le trouvez parfait, je n'y trouve rien à redire ; mais un vieux marin comme moi lui trouverait aisément bien des défauts.

— Je ne suis point marin, dit Pathfinder; j'ai du respect pour votre opinion, car je pense que l'eau salée est dans votre nature ; mais je veux pourtant vous dire que j'ai vu plus d'un marin

\M Iw\C ONTARIO 1 M

comme vous, et niurin de rOci'.in, (h'iehircr que JasjHT ('t sou ])â(irueut étnicnt ]);irfuits j'im et l'autre daus leur ^eure. Kl TOutario roulera encore Ioui^(('iu])S ses flots avîiiit (ju'ou ])nr\'i('iuie h me persuader que jtiou jeune iimi Kau-Douce ne tire pas du Scud tout le ])arti (|u'on puisse en tirer.

— Je ne dis ])()int, re})rit Ca]), emu de la chaleur (pie luettait le ^uidc à défendre son nini, je ne dis j)oint (pie ce eutter soit... sans (pialités ou tout à, fait mal construit ; mais il a des défauts, Patlifmder, et de très grands défauts.

— - Quels sont ces défauts, mon onele? demanda Mabel. Si Jasper les connaissait, il saurait bien les faire disparaître ; il suffirait de le lui dire.

— Quels sont ces défauts, Mabel? il y en a cinquante, il y en a cent... ; l'énumération en serait trop longue.

— Mais encore, reprit avec une grande vivacité la jeune fille, dites-les. Pathfinder fera part de vos observations à Jasper, qui saura les mettre à profit. »

L'oncle, poussé à bout, se lança dans une énumération aussi savante qu'incompréhensible. Mabel demeura interloquée ; mais Pathfinder, que ce verbiage n'avait point le pouvoir de troubler, se contenta de conclure en ces termes :

(( Laissons à Eau-Douce le soin de son bâtiment. Il est de force à éviter les pièges des Français de Frontenac, aussi bien que ceux des Mingos, leurs alliés. Je ne sais pas comment cela se passe sur l'Océan ; mais ici je parierais en faveur de Jasper contre tous les marins de la côte, ensemble ou séparément. »

En ce moment même le foc du Scud fut largué et hissé ; la voile se tendit, bien que la surface du lac fût encore sous l'influence du calme. Le

léger bâtiment céda à l'impulsion i>resque mystérieuse d'une brise naissante ; il traversa le courant d'un mouvement si facile et si doux, qu'il était à peine sensible. Il franchit la passe, entra dans le remous, s'avança vers la terre, et vint jeter l'ancre sous l'éminence sur laquelle le fort était bâti.

« Pas mal ! pas mal du tout ! murmura Cap se parlant à lui-même ; il aurait pu mettre sa barre à tribord au lieu de la placer à bâbord, car un navire doit toujours venir au vent bord au large..., cela a l'air plus soigneux... ; néanmoins ce n'est pas mal.

~ Oui, maître Jasper est un garçon fort adroit, dit tout à coup le sergent Dunham, arrivé sans bruit sur le bastion. Mais descendons, je vous prie, nous n'avons plus qu'une demi-heure pour préparer notre embarquement ; les canots sont déjà en bas et nous attendent, tout prêts à nous conduire à bord. »

Chacun de nos personnages courut en toute hâte se disposer au départ, car déjà le tambour se faisait entendre pour réunir les hommes prenant part à l'expédition.

La petite troupe emmenée par le sergent Dunliam ét^t trop peu nombreuse pour que rembarquement ne fût pas des plus aisés et des plus prompts. Elle comprenait dix soldats et deux caporaux auxquels s'adjoignit le quartier-maître, détaché pour certains dét^ails d'un service particulier, et dont les fonctions précises avaient été réglées, dans le cas présent, j^ar le major luimême en dehors du commandement confié au sergent Dunham. Il faut aussi ajouter Pathfinder, Cap, Jasper et son équipage, composé de deux marins; encore l'un delix, le mousse, n'était-il qu'un enfant de quatorze ans ; en tout, en comptant Mabel et la femme d'un soldat, une vingtaine de personnes tout au plus.

Le sergent conduisit d'abord ses hommes à bord, puis il revint à terre pour prejidre sa fille et son beau-frère ; mais, au lieu de s'embarquer avec eux, il les fit conduire au Scud et rentra dans le fort pour avoir un dernier entretien avec son chef. Il le trouva se promenant sur le bastion dont nous avons déjà parlé plusieurs fois.

Lorsque Mabel montai à bord, la nuit était venue ; mais il avait suffi de prendre le courant de la rivière pour arriver au bâtiment de Jasper ; les marins avaient à peine donné une douzaine de coups de rame, que le canot se rangeait le long des flancs du Sciid,

Jasper accueillit avec empressement les voyageurs et conduisit Mabel à l'arrière, dans une chambre préparée pour la recevoir et qu'elle devait partager avec la femme du soldat. Elle était grande et spacieuse, aérée et bien éclairée. La jeune fille fut ravie de la trouver munie de tout ce qui pourrait lui être non seulement utile, mais agréable. Elle fut reconnaissante de devoir ce bien-être à la délicatesse et aux bons soins de Jasper, et elle l'en remercia cordialement.

Le navire était aménagé pour les transports des officiers et des soldats accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. La pièce occupée par Mabel était toujours destinée aux femmes. La grande chambre, éclairée seulement par le haut, offrit une installation commode au quartiermaître ; il devait la partager avec le sergent, maître Cap et Jasper. Quant à Pathfinder, il trouvait toujours un coin à sa convenance, et personne ne s'en occupait à bord.

Les soldats avaient un carré assez vaste sous la grande écoutille, et l'équipage prenait place, comme toujours, à l'avant. Le Scud semblait petit, mais il avait été fort bien aménagé, de sorte qu'il eût pu aisément contenir le double de passagers ; c'est-à-dire que, pour l'heure, tous ceux qui le montaient s'y trouvaient parfaitement à l'aise. Il y eut d'abord quelques mouvements assez confus, des allées et venues, tous les détails d'une installation ; puis l'ordre et le calme

IJ-: l,,\(: ONTAIUO 145

se rétahliivnl: proni])!.! lucnl ; lu douceur de la soim' seinblait s'imposi r ù tons ces hommes, c]ui ne songeaient point, sans une pointe de mélaneolie anx hasnrds et atissi aux dan<^ers Irôs réels de l'exi)é(liti()n qu'ils entreprenaient.

La nuit devint complète ; la terre ne parut plus qu'ime masse sombre, opposée à la surface encore lumineuse de rOntario. Mabel était assise sur le pont ; elle se laissait doucement aller à ses pensées et re<jjardait les étoiles ; silencieuse et charmée, elle semblait nombrcr au fur et à mesure qu'ils ap]:)araissaient dans les profondeurs du firmament les astres de la nuit. Tout à coup elle a):)crçut à une faible ilistancc, comme une sentinelle chargée de veiller à sa sûreté, Pathfinder, debout, appuyé sur sa carabine, et levant lui aussi les yeux vers le ciel. Il jmrut à la jeune fille, malgré l'obscurité, que les méditations sérieuses du guide creusaient plus profondément que de coutume ses traits déjà fortement accusés.

(( Pathfinder, lui dit-elle, m'expliquerez-vous comment il se fait que nos soldats soient silencieux à ce point de paraître impressionnés par ce départ?

— L'habitude de faire la guerre aux Mingos apprend vite aux troupes la nécessité de garder le silence.

— Je comprendrais cela dans les bois ; mais ici, à bord dti Scud, qu'avons-nous à craindre des Indiens?

— Demandez cela à Jasper, il en sait quelque chose ; demandez-lui comment il est devenu capitaine du Scud.

— Contez-moi cela, » dit Mabel avec empressement et de façon à toucher le cœur si droit et si simple du guide, jamais si heureux que lorsqu'il

10 — Le Lac Ontario.

rencontrait l'occasion de dire du bien de son jeune ami.

« C'est une histoire longue à conter, Mabel ; il faudra demander cela à votre père, il était présent, tandis que moi j'étais à suivre bien loin de là une piste dans les bois. Le Scud était, paraît-il, tombé entre les mains des Français et des Miagos, et Jasper le sauva d'une façon que personne n'aurait osé tenter, avec une promptitude et un courage au-dessus de tout éloge. Mais votre père vous contera cela. Par exemple, n'essayez pas de faire parler Jasper, il ne vous apprendrait rien ; il ne sait pas conter une histoire. Cela n'est pas dans sa nature, surtout quand il s'agit de lui. »

Mabel se promit tout bas d'interroger le sergent le soir même.

Un silence assez long interrompit cet entretien ; Mabel, après avoir hésité, le releva par cette question :

(( Le Scud restera-t-il avec nous au poste des Mille-Iles?

— Je ne sais. Jasper n'a guère l'habitude de rester longtemps en place. J'ai confiance en lui, et je sais qu'il saura se rendre utile ; il trouverait une piste sur l'Ontario avec l'habileté d'un Delaware en pleine forêt.

— A propos de Delaware, pourquoi votre ami n'est-il pas avec nous?

— Vous feriez mieux de demander, Mabel, pourquoi Pathfinder n'est pas avec lai. Le Grand- Serpent est à sa place, et je ne suis pas à la mienne. Il est à fureter avec deux ou trois guides le long du lac pour s'assurer que nous ne laissons pas d'ennemis derrière nous ; il nous rejoindra aux Mille-Iles. ^

— Nous y trouverons donc des ennemis? Croyez-

m: F.AC ONTARIO 117

VOUS (\uc nous nycuis ù redouter uu cn^M^^nu ut? — • S'il y on a un, Mabel, vous aurez sûrement plus (Fun défenseur.

— Oh ! je ne erains rien avec vous tous ; et puis, savez-vous, je eoinnienee à m'a^nerrir au milieu de vos bois.

— Votre mère a fait de même autrefois ! Pathfmder, m'a souvent dit votre père, ma fille a hérite de la bravoure de sa mère, elle n'est pas fenune à se trotibler pour rien ; an contraire, je crois que, par sa présence d'esprit, elle serait en état de soutenir un homme dans un moment difficile. Ainsi, Mabel, je vous connaissais avant de vous avoir vue.

— Mais pourquoi donc mon père vous parlait-il ainsi de moi? » dit naïvement mais curieusement la nièce de maître Cap.

Le chasseur fut embarrassé, et sans l'obscurité Mabel s'en fût aperçue. Cette âme simple et droite ne pouvait songer à tromper la jeune fille ; il ne pouvait pourtant pas lui dire la vérité : sa délicatesse lui faisait un devoir de ne pas aborder ainsi de front la question. Il prit un moyen terme,

« Le sergent et moi, dit-il, nous sommes d'anciens arnis ; nous avons combattu côte à côte dans plus d'une bataille sanglante. Or, nous autres vieux soldats, nous avons pour habitude, quand nous n'entendons plus retentir les mousquets à nos oreilles, d'oublier le combat et de parler longuement de ce que nous aimons. Il était donc naturel que le sergent parlât de sa fille, qu'il aime de toute son âme, et moi, je n'avais qu'à répondre amen à tout ce qu'il disait de vous, puisque je n'ai ni fille, ni sœur, ni mère à aimer ; je n'ai rien à aimer que le Delaware ! Si bien que, sans vous avoir vue, je

VOUS aimais déjà, rien que pour avoir entendu votre père me parler de vous.

— Et maintenant que vous me connaissez, dit Mabel avec une audace où éclataient la simplicité et la droiture de la jeune fille, en même temps que cette question, posée d'un ton si aisé, si naturel, démontrait bien qu'elle ne soupçonnait point les projets de son père, et maintenant avez-vous encore de l'amitié pour moi?

— ■ Oh ! dit le guide, qui ne pouvait décidément pas tromper ni avouer ses prétentions, j'ai de l'amitié pour le Delaware ; mais ce n'est pas là le sentiment que votre père m'a enseigné à avoir pour vous... »

Le guide parut ressaisi par ses rêveries ; au bout d'un in stant il continua, comme se parlant à lui-même :

(( J'ai connu le Delaware et le sergent dès ma plus tendre enfance; ce sont là des amis..., des amis comme il convient à un chasseur, à Un guide d'en avoir. Je songe parfois qu'il serait moins bon pour moi d'avoir de l'amitié pour une femme, même sage, courageuse et bonne... ; cela n'est point conforme à mes fonctions de guide, d'éclaireur et de soldat ; il semble que cela doive détourner des entreprises difficiles et éloigner des idées hardies. Avant de vous connaître autant, Mabél, je rêvais de mes battues dans les bois, aux pistes à suivre, aux embûches à dresser, à mes combats avec les Mingos ; maintenant mon esprit se tourne plus volontiers d'un autre côté ; je songe à des séjours prolongés à la caserne, à des soirées passées en conversation ; j'ai des idées de repos et d'établissement définitif. Je dis parfois au sergent que sa fille et lui finiront par gâter un des meilleurs guides, un des éclaireurs les plus expérimentés de la frontière.

f.i: I.AC ONTAino Mil

Oli ! (IctromjK'Z-voiis, dil cii riant lu jeune lillc, mon ))CT(' cl moi nous vous aimons trop connue vous êtes ])onr souliaiter qtie vo(js clianjjfie/. Reste/ cv (pie vous êtes, ré))éta Mabel, en proie à un \érital)le aeees d'enthousiasme, touchée par hi droiture, rmté^'ritc et la haute raiscm de cet homme, restez ce (|ue vous êtes, un ^niide conseieneieux, infré])i(le, intenii^ent, un ami fidèle et le plus honnête humuie du monde ! »

Kl le lui ])arlait franchement, sincèrement ; elle avait de Testime, de l'affection pour lui, de la reconnaissance pour les services cpi'il lui avait rendus, une coniianee sans borne dans son dévouement ; mais aucun autre sentiment n'était né dans son cœur.

Pathfnider était-il homme à faire de pareilles distinctions? Sa nature honnête, mais à peine cultivée, pouvait-elle lui révéler le secret de cette situation? Eut-il conscience de ce qui se passait dans rame de Mabel? Il s'éloigna sans répondre, s'arrêta de nouveau sur le pont, appuya ses deux mains sur sa carabine et resta là à regarder les étoiles.

Pendant ce temps, le sergent Dunham était demeuré sur le bastion en présence du major Duncan, qui lai donnait ses derniers ordres. Le commandant du fort ne négligeait aucun détail et se renseignait de la façon la plus minutieuse.

« Vous avez bien choisi vos hommes, sergent? vous savez quelle importance j'attache à cette affaire ; déjà trois enseignes m'avaient promis d'en finir, et rien n'est terminé ; je veux réussir, sergent, et néanmoins c'est la dernière tentative que vous allez faire ; songez-y.

— Toutes mes mesures sont prises. Pathfinder pense, comme moi, que nous devons réussir cette fois.

— Tant mieux, j'ai grande confiance en son jugement.

— J'en suis bien aise, major, et j'espère que vous en viendrez à approuver pleinement l'idée que j'ai de lui donner ma fille en mariage.

— Ah ! c'est autre chose ! nous verrons ; et à ce propos, sergent, j'ai autorisé le quartier-maître, qui lui aussi voudrait devenir votre gendre, à s'adjoindre à l'expédition ; j'espère que vous lui laisserez le champ libre.

■ — Si mon respect pour son grade ne m'y obligeait, je le ferais pour répondre à vos désirs, major.

— Je ne plaide pourtant pas sa cause, vous entendez? je demande que vous le laissiez essayer d'obtenir les bonnes grâces de votre fille ; je ne puis pas faire moins pour un vieux camarade. Vous n'avez aucun doute sur l'habileté de Jasper Eau-Douce?

— Il a fait bien souvent déjà ses preuves, major.

• — Oui, il est habile ; mais est-il aussi sûr, aussi fidèle? Eau-Douce est un nom français. Il a passé sa jeunesse dans les colonies françaises ; il parle le français. N'aurait-il pas un peu de sang français dans les veines?

■ — C'est le fils d'un de mes anciens camarades, et sa mère appartenait à une honnête et loyale famille de cette province même. Orphelin de bonne heure, il a été élevé par un marinier ; et, comme nous n'avons point de port à proprement parler de ce côté de l'Ontario, il a appris son métier sur l'autre rive ; vivant au milieu des Français et de leurs alliés, il a appris leur langue ; et les sauvages du Canada, selon leur coutume, lui ont donné un nom pris de sa profession même.

M-: LAC ONTAHIO 151

ils l'ont ii))))C'lc Kau-Doucc. (!\*sL iin Jiiarin anglais <|ui Ta forme ; je Nois avec jK'inc, Monsieur, que xoMs a\'ez des doutes sur sa iidélilé.

Nous sommes en ])rcsenee d\'nnemis sérieux ; un elief de eor])s ne doit rien négliger, et j'ai (juehiues motifs de tenir jues yeux soigneusement ouverts.

— - Votre Honneur me jugot-il indigne de connaître les motifs cpTil a de douter de la lidélité dr. Jasper? Il m'a jugé digne de commander Texpédition ...

— Je ne manque pas de conliance en vous, sergent ; mais j'hésite à révéler des bruits fâcheux qui courent sur le compte de votre jeune ami, que j'ai d'ailleurs jugé très favorablement jusqu'ici. Je viens, en effet, de recevoir une lettre anonyme où l'on me prévient de me défier de Jasper Eau-Douce ; on m'insinue qu'il est vendu aux Français ; on me promet de m'envoyer plus tard des détails et preuves à l'appui.

— On ne doit faire aucun cas d'une lettre anonyme en temps de guerre, répondit le sergent avec vivacité.

— Ni en temps de paix, répondit le commandant ; la lettre anonyme cache toujours une lâcheté et souvent une calonmie ; mais quand il s'agit d'opérations militaires, quand on vous fait connaître des circonstances suspectes, c'est Un devoir pour un chef de prendre ses précautions...

■ — Peut-on connaître ces circonstances? demanda le sergent.

— Vous avez toute ma confiance, Dunham ; jugez vous-même de la nature de cette accusation : on m'affirme que les Iroquois ont laissé échapper votre fille et son escorte uniquement pour augmen-

ter ma confiance en Jasper, l'ennemi tenant beaucoup i^lus à la prise du Scud et du détachement commandé par le sergent Dunham comme à la ruine de notre expédition, qu'à la capture d'une jeune fille et de maître Cap.

- — Alors Jasper serait un traître?

— C'est au moins l'accusation portée contre lui ; je me persuaderais bien plus aisément de sa fidélité s'il ne parlait pas français. Je suis inquiet, je voudrais pouvoir confier à un autre le soin de conduire le Scud ; votre beau-frère, Dunham, qui est marin, ne pourrait-il pas s'en charger?

— Il a trop de préjugés contre l'eau douce ; je suis absolument certain aussi qu'il ne saurait nous conduire au poste des Mille-Iles.

— Sergent, soyez vigilant ; je vous donne plein pouvoir, et si vous découvrez la moindre trahison, faites prompte justice.

— Je me conformerai à vos ordres, major ; mais je répondrais sur ma propre vie de la fidélité de Jasper.

— Je ne suis pas éloigné de penser comme vous, sergent ; pourtant cette misérable lettre me trouble, les accusations qu'elle contient m'obsèdent ; j'estime Jasper comme vous le faites ; mais j'ai vu, dans une vie déjà longue, des événements si étranges et tant d'hommes plus étranges encore, que je garde mes inquiétudes et mes perplexités... Allez pourtant, sergent, soyez sur vos gardes ; si vous réussissez, comme je l'espère, j'emploierai toute mon influence à vous faire obtenir la place d'ofiîcier, si bien due à vos anciens services. »

Dunham ne savait que penser de cette dernière phrase ; il avait depuis longtemps pris le parti de ne plus attendre la réalisation de cette pro-

IJ: lac ONTARIO 153

messe ; il rcnuTciii le iim jor cl allait se retirer qimiul celui-ci le ra])j)cla.

(( Soyez i)ni(lciit, encore une fois ; si vous avez un embarras, confiez- vous à Patlilinder ; su simplicité d'esprit et su linesse d'ol)servation peuvent vous êtri; d'un grand secours, ('oncertez-vous avec Muir, s'il est nécessaire... Adieu, Dunham, et heureuse chance ! »

Le major Jiundie rentra dans sa eabune rouhuite, et le sergent courut au port ))our se jeter au plus vite dans son canot.

La déliance une fois éveillée est la plus pénible des sensations ; elle envahit l'esprit, elle se glisse de la façon la plus perfide jusqu'au fond du cœur ; ses attaques sont sourdes, insidieuses ; mais sa marche est sûre dans sa lenteur, et le caractère le plus généreux ne laisse pas que d'être entamé par elle. L'opposition qu'on lui fait active encore son action ; tous nos défauts, nos faiblesses la servent ; elle profite de tout, même de nos meilleures qualités. Elle s'aggrave des soins que nous prenons pour nous en démontrer à nous-mêmes la fausseté ; elle s'irrite des preuves faites pour l'atténuer quand même nous les recherchons avec la plus entière bonne foi ; elle se complique de toutes les craintes que nous donne cette responsabilité personnelle de l'homme qui a une autorité à exercer. Le sergent Dunham l'éprouva sur l'heure ; il avait la meilleure opinion de Jasper, et cependant en se rendant à bord, en montant sur le Sctid, il se disait, et là reparaissaient toutes les impressions de son éducation première, de son caractère et de ses préjugés ; il se disait : ■ — Je suis chargé de cette expédition, me laisserai-je surprendre? Je suis prévenu, ne serais- je pas doublement coupable? Un homme expérimenté serait-il trompé

par un jeune homme? Un vieux militaire blanchi sous le harnais sera-t-il induit en erreur par un marin encore imberbe? Certainement je répondrais de la fidélité de Jasper ; mais un commandant d'expédition aussi scabreuse que celle-ci peut-il jamais être tranquille, a-t-il jamais assez fait pour la sécurité des soldats confiés à ses soins?

Aussitôt que le sergent était monté dans son canot, le Scud avait levé l'ancre, et lorsque Dunliam eut embarqué, le cap du petit bâtiment fut tourné vers l'est à l'aide des avirons. Entré dans le courant de la rivière, le cutter dériva de luimême jusqu'en pleine eau ; là il dut s'arrêter encore pour attendre la brise, qui ne devait pas tarder à s'élever si les prévisions de son capitaine n'étaient pas en faute.

Pendant toute la durée de cette manœuvre, le silence le plus complet avait régné à bord du Scud, Ces hommes, partant à la tombée de la nuit pour une campagne aventureuse, étaient-ils impressionnés par la pensée des dangers auxquels ils allaient être exposés, ou la discipline toute seule et l'habitude des précautions contractée forcément dans leurs guerres de surprises et d'embuscades enchaînait-elle seule leur langue? Toujours est-il qu'aucun bruit de conversation ne troublait le repos du lac ; la manœuvre à bord se faisait également sans bruit. Le sergent, s'étant assuré que sa fille avait pris possession, avec sa compagne, de l'arrière-pont, emmena Pathfînder dans la chambre de l'arrière, ferma la porte avec soin, s'assura qu'on ne pouvait les entendre, et après ces précautions inaccoutumées lui dit :

« Cher ami, voilà bien des années déjà que nous supportons la fatigue et les dangers de semblables expéditions.

M-: lac: ontaiuo ir>5

— Oui, scTgciit, il y u l()iigl('m()s ; si lou^'tciups <[iu' j'en suis h jx'uscr i\\w Mahcl u\r trouvent tro]) \ iciix : nous uxious (^(numciicr nos cuiii- ])a<^nirs iivant (|u\'II(' fut sculcim iil au luoiiclf.

J'étais plus ai^^'î (juc vous (piaud j'q)ousai sa luùrc, (lit Dunliani sciitcncMctiscnicut. ('Vst une lillc rcflcclii(% il hii faut un lionum* d'un caractère mûr. Ainsi un jeune lionunc comnic Eau- Douce ne saurait lui convenir.

- — Est-ce (juc Jasper songe à se marier? demanda le guide avec intérêt.

— J'espùre que non ; il lui faudrait d'abord donner la preuve qu'il est en mesure de devenir chef de famille. .

— C'est un brave garçon ; il ])ossède à fond sa profession ; pourquoi ne serait-il pas digne d'aspirer au mariage? »

Le sergent découvrit tout à coup ses batteries et raconta à son ami son entretien avec le major. Pathfuider ne put que difficilement comprendre l'accusation portée contre Eau-Douce ; il refusa énergiquement de s'associer aux soupçons déjà éveillés du sergent, qui affirmait de bonne foi que, tout en croyant à l'honnêteté parfaite du capitaine du Sciid, il avait néanmoins, depuis son entretien avec son chef, des pressentiments dont il n'était pas maître.

Le guide n'entendait rien aux pressentiments ; il défendit son ami, et finalement dit à Dunham :

(( Croyez-moi, consultez votre beau-frère, qui doit se connaître aux choses de la marine ; il vous donnera sûrement un conseil, il vous rassurera ; car il ne faut pas se coucher sur un soupçon, dût-on veiller durant quinze nuits. »

Cap, mis au courant, commença par faire montre d'importance et de grande impartialité. Quand un

homme le prend ainsi de haut et qu'il invoque si fort les grands principes, il y a beaucoup à parier qu'il a quelques rancunes secrètes contre l'inculpé et que, sous prétexte de lui rendre justice et de le défendre, il va le faire condamner.

Maître Cap n'avait rien trouvé de suspect dans la façon d'agir de Jasper ; mais il avait mauvaise opinion de lui. Quand il aj^prit qu'il parlait français, cela lui parut une circonstance grave, et pour lui les circonstances avaient, comme les pressentiments pour Dunham, une valeur énorme. Il promit de surveiller Eau-Douce et de ne pas laisser passer une circonstance ; d'ailleurs, il se mettait à la disposition de son frère pour la conduite du bâtiment, qui, pour la première fois sans doute, pourrait entre ses mains montrer ce dont il était capable.

« Quant à moi, s'écria Pathfinder, en proie à un véritable chagrin, je suis convaincu de l'innocence de Jasper, et je vous engage à vous en assurer en allant ouvertement lui demander s'il est vrai qu'il trahisse les intérêts du roi. »

Les deux interlocuteurs se récrièrent bien fort, et l'entretien se termina sans conclusion. Chacun des trois amis s'en alla, décidé à envisager la conduite de Jasper d'après ses habitudes personnelles et son caractère propre.

Durant ces débats, tout se passait sur le jKont du Scud de la faeon accoutumée. Le capitaine et sou petit navire attendaient avec calme (|ue la brise s'élevât ; les soldats, d'ordinaire levés de trèîs bonne heure, s'étaient promptement retirés dans leur poste sous les grandes écontilles.

Seul réquipage était demeuré sur le pont, afin d'être prêt à agir au premier souffle de la brise de terre ; le quartier-maître, Mabel et la femme du soldat profitaient aussi du calme de la soirée, qui était fort belle ; ils avaient voulu sans doute, avant de se retirer, respirer un peu l'air frais et pur de rOntario.

Le lieutenant Muir n'avait point perdu l'occasion de travailler à faire quelque chemin dans le cœur de la jeune fille ; il déployait toutes les grâces de son esprit et toute sa science dans l'art de plaire, perfectionnée, comme il le disait, par une expérience déjà mûre et acquise dans ses trois unions précédentes. Mabel paraissait s'en inquiéter fort peu ; elle attribuait l'empressement du quartier-maître à la galanterie habituelle des militaires, qui ont sur ce point une réputation

faite et qui semble les obliger. Elle était seule de femme, ou à peu près, sur le cutter ; il s'y trouvait im officier du régiment de son père : il était donc naturel qu'il s'efforçât de lui être agréable en se montrant poli, empressé, galant ; elle ne voyait rien au delà et fût tombée de son haut si elle avait connu les projets ambitieux du vieux soldat, veuf trois fois déjà.

Jasper se tenait immobile à J'arriére ; son bâtiment attendant la brise, comme s'il eût été affourché, était ravissant, il faut le dire, malgré l'avis de maître Cap, par l'ordre parfait et la symétrie élégante qui régnait à son bord. Le jeune marin, de la place qu'il occupait, pouvait suivre la conversation de Mabel et du quartier-maître ; mais il était trop modeste et trop timide, trop attentif d'ailleurs à ses devoirs, pour oser y prendre part. Mabel non plus ne lui adressait point la parole, bien qu'elle suivît des yeux tous les mouvements du jeune homme ; elle était impatiente sans doute de le voir donner le signal du départ ; elle apportait même tant d'attention soit aux ordres que Jasper donnait à son petit équipage, soit aux mesures qu'il prenait lui-même pour aider la manœuvre, qu'elle paraissait tout à fait indifférente aux propos aimables de son interlocuteur. Celui-ci dut plus d'une fois répéter ses compliments, ne voulant pas que son éloquence fût perdue ; c'était d'ailleurs un homme attentif et soigneux, qui ne voulait point faire de frais inutiles. A la fin pourtant, vexé sans doute de ne pouvoir conquérir absolument l'attention de Mabel, jaloux peut-être des égards qu'elle témoignait à Jasper Eau-Douce, le quartier-maître finit par garder le silence.

D'une façon aussi nette que si la chose fût

arrivcv sur 1(^ jiont, du mtt<T, ou entendit tont i\ coup tomber tuie rame (Lins un eanot nu fond du })etit ))ort, au i)ied du haslion : e'était la hrisc de terre se levant (|ui ra])])or(ail ; un rnunuure léger, pareil à nn sou])ir étouffé, monta de la rive ])roehaiius et le foe eommenea à !)attre, i)uis successivement toutes les voiles se ^nin fièrent.

« T.n brise s(^ lève, Anderson, cria Jasjxr à son matelot, ear Fautre était im mousse d'une douzaine d'années ; prenez la barre. >>

Anderson ne se le fit pas dire deux fois ; la barre fut aussitôt mise au vent. Bientôt Tavant du navire commença à plon<rer ; on entendit l'eau murmurer sur ses flancs, et il se niit à trlisser légèrement sur le lac avec une vitesse de cinq à six milles î\ l'heure. Tout cela s'était fait dans le plus grand silence, et au bout d'un instant Jasper ordonna de filer un peu l'écoute et de longer la côte.

Le capitaine du petit navire venait précisément de commander cette manœuvre quand le sergent, son beau-frère et le guide, quittant la chambre de l'arrière, reparurent sur le pont, et ils entendirent Muir crier à Jasper d'un air narquois :

« Je n'imagine pas que vous ayez dessein de vous rapprocher trop des Français ; soyez prudent, jeune homme, s'il vous plaît.

— Lieutenant, reprit Eau-Douce, je serre la côte pour profiter de la brise de terre, toujours plus fraîche près du rivage.

— Votre bateau obéit-il bien au gouvernail, monsieur Jasper? demanda maître Cap s'avançant de leur côté.

— Il gouverne assez bien. Monsieur.

— Avez-vous le moyen de prendre des ris ; sur ces petits bâtiments peut-être n'avez-vous jamais occasion de vous en servir. »

Malgré l'obscurité, Mabel crut surprendre sur le visage de Jasper un sourire où il y avait autant de mépris que de surprise ; mais Eau-Douce réprima vite ce moment d'humeur et répondit :

« Oui, oui, nous avons des ris et souvent l'occasion d'en prendre, et nous pourrions être obligés de vous montrer bientôt comment nous nous en servons, car il se brasse quelque chose du côté de l'est qui ne me dit rien de bon. Le vent ne peut sauter plus vite sur l'Océan que sur l'Ontario ; ici la tempête vient tout à coup. J'espère pourtant pouvoir arriver avec cette brise jusqu'aux premières îles, et alors nous aurons moins à craindre d'être vus et poursuivis par les croiseurs de Frontenac.

• — • Pensez-vous, dit Pathfinder à son ami, que les Français aient des espions sur le lac?

■ — Ils en ont sûrement. Dans la nuit de lundi dernier une pirogue est venue à la hauteur de rOswego ; elle a touché à la pointe orientale et débarqué un Indien et un officier, et nous aurions probablement mis la main sur eux si, contrairement à yotre habitude, vous n'étiez pas resté à passer la nuit dans le fort. »

L'obscurité était trop profonde pour laisser voir la confusion qui monta au front du chasseur et le chagrin qui se peignit sur ses traits. Ce soir-là il était resté dans la cabane du sergent, occupé à écouter les ballades chantées par Mabel ; quand il avait voulu rejoindre son gîte habituel, qui lui laissait toute sa liberté d'action, les portes de la petite citadelle étaient fermées, et il avait dû coucher dans l'enceinte des fortifications. Il ressentit véritablement de la honte et une peine fort vive de n'avoir pu faire alors ce qu'il regardait comme un devoir positif ; mais l'idée ne lui vint pas de chercher à s'excuser.

m: lac ONTARIO ir,l

u A\\\ conviens, Jasper, dit-il InunbKînurit, si j'avais clc ù mon j)oste, la chose serait sans doute arrivée comme vous le dites ; et ))ourtant j(; n'avais j)as de raison sulïisante de rester dans l'enceinte du fort,

— Pathiinder, rei)rit Mabel, vous avez passé cette soirée avec nous ; après vos incessantes et périlleuses excursions vous avez bien le droit de vous reposer qnehpies heures avec un vieil ami et sa fille.

— • Non, non, reprit avec lux accent douloureusement affecté le pauvre guide, depuis mon retour dans \a garnison, je ne fais que fainéanter ; je mérite les reproches de Jasper.

— Je ne vous fais point de reproches, Pathfmder ; je n'ai jamais songé à vous en faire. Ce n'est pas votre faute si cet espion et cet Indien nous ont échappé. Votre absence me paraît tout à fait justifiée.

— Je ne vous en veux point, reprit cet honnête homme ; vous m'avez rappelé que j'avais manqué à mon devoir, et vous avez bien fait.

— Vous êtes bien dur pour moi, reprit Jasper, désolé ; je ne mérite pas que vous donniez ce sens à mi mot jeté en passant et sans mauvaise intention.

— Donnez-moi la main, mon garçon ; ce n'est pas vous qui m'avez donné une leçon, c'est ma conscience.

— Voilà qui va bien, dit maître Cap d'un ton important ; mais pourriez-vous nous dire, monsieur Jasper, comment on a pu savoir que des espions étaient venus si récemment dans notre voisinage, cette circonstance... »

En prononçant ce mot, il fit un signe au sergent et toucha légèrement le chasseur du coude ; mais celui-ci disait déjà à son ami :

« La piste conduisait au fort?

11 — Le Lac Ontario.

— Nous ne l'avons pas pense ; elle menait seulement à la pointe orientale, à rembouchure de la rivière, et de là, vous savez, on voit tout ce qui se passe dans le port.

— Que n'avez-vous mis à la voile et donne aussitôt la chasse à la pirogue ! s'écria Cap ; précisément vous aviez une très bonne brise mardi matin. Ah ! si vous m'aviez appelé, nous n'aurions pas été longtemps avant d'atteindre ces drôles.

— Je suis plein de respect pour l'opinion d'un vieux marin comme vous, maître Cap, répondit Jasper ; mais c'est une longue chasse, une chasse sans espoir, que celle d'une pirogue d'écorce sur l'Ontario.

— Il ne fallait pas longtemps pour la jeter a la côte.

— A la côte ! une pirogue d'écorce ! s'écria le jeune marin ; vous n'avez guère idée, je pense, de la navigation dans ce pays ; une pirogue menacée a bientôt réussi, en faisant force de rames, à vous distancer d'un à deux milles avant que vous ayez eu le temps d'y songer.

■ — Vous voulez me faire croire, maître Jasper, qu'on peut naviguer sur le lac dans ces coquilles d'œuf quand il fait du vent !

— • J'ai souvent traversé l'Ontario sur une pirogue, même par un très gros temps. Ces embarcations, bien conduites, offrent plus de ressources que vous ne pensez. »

Maître Cap ne répondit pas ; il ava't pris son a*r le plus important ; il emmena doucement à l'écart son beau-frère et Pathfinder et leur affirma que ses soupçons grandissaient à chaque 'nstant ; que cette histoire d'espion lui paraissait « une circonstance, et une forte circonstance ». Le sergent fut loin de suivre son beau-frère dans tous

LIi LAC ONTAIUO 163

ses raisoimcmcnts jiour arriver a cette coiiclasioii ; jnais il trouvait ctrull^^.' que doux espions, dont on paraissait si bien eonnaîtrc les ailées et venues sur la eùte, fussent descendus si près du fort sans C|u"il en eût rien ai)pris. Jasper avait-il été seul à découvrir leurs traces, ou lui-même, le premier servent de la garnison, avait-il été seul à i^niorer ces détails, seul à n'en ])oint entendre ])arler. Il déclara que ses pressentiments devenaient de minute en minute plus accablants et plus pénibles pour lui.

Pathlinder ne pouvait comprendre eonunent ses deux interlocuteurs arrivaient, ))ar des raisonnements dont la profondeur lui échappait, à conclure déjà contre Jasper comme s'ils avaient eu l'un et l'autre la preuve de sa culpabilité. Il protesta très énergiquement en faveur de son ami, et s'attira cette réponse triomphante de maître Cap :

« Vous conviendrez pourtant qu'il existe des traîtres dans le monde.

■ — Comment ! reprit le chasseur ; mais je n'ai jamais rencontré un Mingo qui ne fût prêt à trahir et à tromper.

— Dès lors pourquoi ne pas admettre que Jasper puisse avoir la même faiblesse? »

Le pauvre guide demeurait confondu ; il se désolait surtout de voir, sans se l'expliquer, l'influence que le marin exerçait dans la circonstance sur le sergent. Cap parla encore longtemps, et chacun de ces trois hommes resta, comme d'ordinaire, sur la pente où l'entraînaient ses propres pensées et la tournure particulière de son esprit : l'un voyant partout des circonstances, l'autre se laissant envahir par ses pressentiments, le troisième franchement inaccessible à l'idée de la culpabilité de son jeune ami.

Ce grave conciliabule s'était tenu près de la lisse du couronnement. Durant ce temps, Mabel demeurait assise silencieusement près du capot d'échelle ; M. Muir l'avait quittée et était descendu sous le pont. Jasper se tenait debout à quelque distance de la jeune fille ; il avait les bras croisés, et ses yeux se portaient alternativement des voiles aux nuages, des nuages aux sinuosités profondes de la côte, tout enveloppée d'ombre, à l'immense surface du lac toujours tranquille, pour venir enfin se poser sur ses voiles. Si la nuit n'eût pas été si profonde, Mabel eût pu voir dans ses regards plus que de la vigilance : il y avait comme une nuance d'inquiétude, quelque chose comme l'indice d'un danger plutôt soupçonné qu'entrevu ; mais le jeune marin eût été bien désolé que cette crainte, toute légère qu'elle fût, pût être partagée par la fille du sergent.

La brise poussait en avant le Scud ; une manœuvre habile la secondait ; le temps était beau, la soirée d'une étonnante douceur. Jasper et Mabel étaient jeunes ; la situation nouvelle que leur avait faite à tous les deux des relations fréquentes depuis une quinzaine de jours ; la confiance qu'accordait la fille du sergent, avec tant de raison, au marin qui, au dire de tous, l'avait sauvée du plus grand danger lors de son arrivée ; le dévouement de celui-ci à la fille de son ami, de celui qu'il aimait et respectait comme son père ; des souvenirs déjà éveillés entre eux, des espérances encore incertaines, inavouées, mais que plus d'une circonstance avait trahies, tout était bien fait pour écarter l'inquiétude, le doute, l'idée même d'un danger quelconque. Quand les esprits et les cœurs en sont là, rien ne tient contre l'espérance, qui de sa baguette magique touche toute chose, et

« Vous conviendrez pourtant qu'il existe des traîtres dans le monde, »

r.R I.AC ONTAIUO h, 7

comme avec un pinceau et une palette variée leur d()nn<» la hinte qui nous pinît le mieux : le temf)S sera beati, la traversent heureuse, Tennemi facilement vaincu, la victoire triom))hante. Tout doit bien Qnir, (|ui commence sous d'aussi heureux ans])ices.

« Si nous continuons ;\ N'o^^uer ainsi, Kau-Doucc, dit doucement Mabel, nous ne tarderons guère à arriver.

— Sav(^z-vous donc où nous allons, Mabel?

— Mon père ne me Fa point dit ; la discij)line militaire est sacrée pour lui ; il ne me parle jamais de ce qui concerne son service. Est-il défendu néanmoins de dire quel sera le terme de cette expédition?

— Elle ne saurait être bien longue sur ce lac. Il est si petit, n'est-ce pas? Votre oncle n'en fait pas grand cas,

— Mon oncle, c'est possible ; mais moi, j'ai été sur l'Océan, et l'Ontario me semble absolument pareil.

— Vous êtes allée sur l'Océan, Mabel? Hélas ! je prétends être marin, et je n'ai jamais vu l'eau salée ! Mabel Dunham, vous devez avoir grand mépris pour moi.

— Du mépris pour vous ! s'écria Mabel ; vous voudriez que je pusse vous mépriser. Jasper, moi, pauvre fille ignorante, arrivée ici d'hier, quand je sais que le major a la plus grande confiance en vous, quand on vous confie le commandement d'un navire comme celui-ci !

— Votre oncle dit tant de mal des marins d'eau douce, que je craignais...

— N'en ayez nul souci ; mon oncle passe sa vie à New- York à déblatérer contre les gens qui vivent à terre ; pour lui, il n'y a rien en dehors

des marins, et s'il voulait être tout à fait franc, il vous dirait qu'il estime encore un marin d'eau douce plus que tous les soldats du monde ; pour lui vous avez un tort, c'est de n'avoir pas vu rOcéan ; mais il vous place encore bien volontiers au-dessus de son propre frère, le sergent Dunham, mon père.

— Votre père, reprit Eau-Douce, lui, ne voit rien au-dessus d'un soldat ; aussi compte-t-il bien que vous deviendrez la femme d'un soldat.

— Jasper, s'écria Mabel, Jasper, moi la femme d'un soldat ! Vous dites que mon père le désire ! Quel soldat mon père peut-il souhaiter que j'épouse ici? Je ne me crois point faite pour être la femme d'un officier ; mais ne vous semble-t-il pas, Jasper, que je ne suis point faite non plus pour me marier à un simple soldat? »

Elle parlait avec une telle vivacité, que le jeune marin, heureux au fond de ces dénégations dont il ne pouvait suspecter la franchise, regrettait pourtant d'avoir ainsi troublé la jeune fille. Il se hâta de protester, craignant de l'avoir blessée, contre l'idée qu'elle aurait pu épouser un simple soldat.

Elle lui répondit en riant, ayant vite retrouvé son calme et sa bonne humeur :

« Je n'épouserai pas davantage un officier, par cette raison qu'un officier ne voudrait point de la fille du sergent Dunham.

— Vous vous trompez, Mabel, car votre père songe, dit-on, à vous déterminer à donner votre main au lieutenant Muir.

— - Jasper, reprit la jeune fille, la confiance que j'ai en vous et le dévouement que vous avez montré à la fille de votre ami me donne le droit de vous demander comment vous avez appris que mon père songeait à un pareil projet.

— Votre père, Mulx^ iiTii dit lui-mr-mr, pondant que nous trans))()rtions les ap])rovisi(>nnements ii bord du Seud, qu'il avait fait choix de votre mari ; et, d'autre ))arl, le (juartier-niaître ne fait point de mystère de ses ])rétenti(nis ; il avoue ne s'être enibanpié (pic jxnir travailler à ^af^ncr vos bonnes grâces. Il s'y enij)l()ie (Tailleurs suirisaninient, vous pouvez lui rendre cette justice. »

Mabel ne répondit ])oint ; sa rc^^serve naturelle, sa délicatesse lui firent eomj^rendre (pj(; les convenances ne permettaient point de continuer cet entretien avec un jeune homme comme Jasper. Toutefois, comme le silence devenait embarrassant, elle dit en manière de conclusion :

« Quoi qu'il en soit, Jasper, tenez pour certain que le lieutenant Muir, fût-il colonel, ne sera jamais le mari de Mabel Dunham... ; mais par- Ions, s'il vous plaît, de notre expédition. Quand finira-t-elle?

— Navire ! » cria tout à coup maître Cap, et il ajouta aussitôt : « Il aurait mieux valu dire : canot ! »

Jasper courut aussitôt à l'avant et aperçut, à environ cent cinquante toises, un point à peine visible ; en avant du cutter, presque par son bossoir d'avant, le jeune marin reconnut vite une pirogue.

(( Cela ne paraît pas être un ennemi, dit-il ; il serait peut-être à propos de l'attendre.

— Ce canot rame de toutes ses forces, dit Pathfinder, et il a l'air de vouloir traverser la ligne du Scud et suivre le vent. S'il y réussit, nous essayerons vainement de lui donner la chasse.

— Lofez ! dit Jasper à l'homme qui était à la barre ; lofez tout ! »

Quelques minutes plus tard le Scud, qui fen

dait l'onde, plaça l'embarcation si bien sous le vent, que la fuite lui devint dès lors inutile. Jasper se mit lui-même au gouvernail et dirigea si habilement son petit navire, qu'il s'approcha assez près de la pirogue pour y jeter le grappin. Le canot d'écorce contenait deux personnes ; sur l'injonction qui leur en fut faite, ils grimpèrent à bord, et l'on reconnut Arrowhead et sa femme.

La rencontre crArrowhead et de sa femme n'était pas faite pour surprendre les soldats ni les hommes de l'équipage ; mais elle parut aussi mystérieuse que suspecte à ceux qui avaient fait partie de l'escorte de Mabel. Ils conçurent immédiatement les soupçons les plus graves, et Pathfinder, les ayant emmenés à l'écart, se mit à interroger les prisonniers, — car il était permis, vu la gravité des circonstances, de les regarder comme tels.

Le Tuscarora ne parut point étonné de ces précautions prises contre lui ; il n'en parut point non plus davantage troublé, et subit son interrogatoire avec tout le stoïcisme d'un Indien.

Il s'excusa d'une façon simple et plausible d'avoir faussé compagnie à maître Cap, qu'il s'était pourtant engagé à conduire, ainsi que sa nièce, au fort de l'Oswego, parce que, dit-il, voyant leur cachette découverte par les Iroquois, il avait dû pourvoir à sa sûreté en s 'enfonçant dans les bois ; il pensait, afïirma-t-il, que tous ses compagnons avaient été massacrés ; en un mot, croyant tout perdu, il s'était enfui pour sauver sa vie.

Lorsque le guide, feignant de le croire, lui de-

manda comment, dans mie fuite aussi précipitée, sa femme avait pu le suivre, il se contenta de répondre qu'une femme doit sui\Te son mari, et qu'un mari qui aime sa femme peut, dans la retraite la plus précipitée, tourner la tête pour s'assurer que sa femme le suit. Pathfinder n'avait rien à répondre ; il s'étonna pourtant qu'Arrowhead fût resté si longtemps sans revenir au fort.

Le sauvage fit entendre que Rosée-de- Juin , son épouse, était tombée, pendant leur fuite, aux mains des Iroquois ; il avait réussi à la délivrer depuis, mais il lai avait fallu suivre bien des pistes et passer de longs jours dans les bois. Il ne l'avait retrouvée que depuis deux jours.

« Soit, reprit le guide, tout cela paraît juste et raisonnable ; mais d'où vous vient cette barque, et pourquoi vous dirigiez-vous vers le Saint-Laurent, au lieu de vous rendre au fort de l'Oswego?

— J'ai reconnu ma pirogue sur la grève, près du fort : j'ai pris ce qui m'appartenait. »

Cela était vrai. Arrowhead n'avait fait que rentrer en possession de son bien ; mais le chasseur ne pouvait comprendre qu'on n'eût aperçu au fort ni Arrowhead ni Rosée-de-Juin ; ils avaient pourtant dû quitter le petit havre peu avant le Scud,

Le Tuscarora sut répondre à cette objection :

« Pathfinder sait, dit-il, que le guerrier indien est sensible à la honte : je n'ai point voulu reparaître au fort ; j'ai craint que le père ne me redemandât sa fille ; j'imaginais qu'elle était prisonnière des Mingos ou tombée sous leurs coups. J'ai envoyé Rosée-de-Juin chercher la barque, et elle n'a parlé à personne dans le fort. Pourquoi d'ailleurs serais- je retourné dans le fort? J'avais reçu du père la moitié du prix convenu pour lui

I,K LAC ONTAHIO ITî

rumcncT su fillr ; lu (iroyuiiL morte ou (ru])tivc, je ne voulais ))as réelamcr Taulre moitié. Arrowheud est juste. »

Putliihuler secouu la lêle eu uuinuuruut :

(( Celu est naturel. Encore une (|uestiou, et il n'y aura ]>lus de iuia<^'(î entre nous si le 'J'usearoru suit y répondre, rourcjuoi votre pirogue était-elle tournée vers le Saint-Luurent? »

Le Tuscuroru se redressu, et ré})ondit uvec ( luphuse :

« Pourquoi votre grande pirogue elle-mênie est-elle tournée de ce côté? Je fuis cuuse comniinie uvcc vous. »

Patlifmder alla rejoindre ses amis et leur fit part des réponses de Tlndien ; il croyuit qu'Arrowlieud lui uvait parlé franchement ; mais, suuf Jusper, qui partageait ce sentiment, les autres n'ucceptèrent point les explications du 2)risonnier.

Cup voulait le faire mettre uux fers ; le sergent se contentu de le gurder u bord, résolu à attendre au lendemain pour décider cette affaire. Il lit connaître cette décision à Arrowheud, qui ne parut point autrement surpris. Avec une dignité gruve et pleine de réserve, il restu debout à Técart, observunt uvec uttention ce qui se passuit uutour de lui. Mais Jusper uvuit déjà fuit orienter lu voile, et le Sciid uvuit repris su course.

Le quurt de nuit ulluit commencer, et c'est le moment d'ordinuire où chucun rentre prendre du repos ; il ne restu bientôt sur le pont que le sergent, Cup et Jusper uvec ses hommes d'équipuge. Le Tuscuroru n'uvuit point cliungé de pluce ni d'uttitude ; Rosée-de-Juin, duns lu pose lu jdIus humble, se tenait uffuissée à peu de distunce de son mûri.

(( AiTowhead, dit le sergent, il y a place pour votre femme dans la chambre de ma fille, et voilà imc voile sur laquelle vous pouvez vous coucher \ous-même.

— Je remercie mon frère, reprit le Tuscarora, nous ne sommes pas si misérables ; ma femme prendra, si vous le voulez, des couvertures dans la barque.

— Soit, reprit le sergent ; que votre squaw aille prendre les couvertures dans la barque. »

Sur un signe de son mari, demeuré immobile à sa place, Rosée-de-Juin descendit aussitôt dans la pirogue, amarrée à l'arrière du Scud.

u Jasper, dit le sergent à l'oreille du jeune marin, il y aura peut-être cette nuit des yeux qui se fermeront, deux précautions valent mieux qu'une. »

Et il dit tout haut à l'Indien :

« Tuscarora, descends dans ta barque et donnemoi tes rames ; je veux les mettre en sûreté. »

Arrowhead obéit, sans empressement à la vérité, et en homme que le soupçon est bien près d'offenser. Néanmoins, arrivé dans sa barque, il se mit à quereller vivement sa femme ; elle parut s'empresser de réparer une erreur ou une faute commise. Du pont le sergent les regardait agir, mais n'entendait point leur conversation.

(( Allons, Arrowhead, dit-il, dépêchons-nous ; il faut songer à l'heure du réveil, qui ne tardera pas beaucoup à venir : qui veut se lever de bon matin doit se coucher tôt.

• — Arrowhead remonte, » dit le Tuscarora en se plaçant sur l'avant de la pirogue comme pour atteindre le plat-bord du Scud ; mais, se penchant tout à coup, il trancha de sa lanie effilée la corde qui l'amarrait au petit navire de Jasper.

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\/,\ ])ir<)^iu' iir ixrdit ])as immédiatcirient son aire et suivit im instant rini])iilsi(>n donner, ce ()ui aida à Tillusion du s( i^^cnt, (jui n'axait point \ii \v COU}) de couteau, i)()rto uncc inic rcnianjuablc dextérité. Quand il s'aperçut que le lé^^T es(|uif s'éloi<ruait, il était déjà i)ar la hanelie du vent.

Jasper, demeuré ))rt^s de l'écoutille, vit la ))iro<i[ue se détacher aussitôt (|ue Dunhain.

« La barre dessous I » s'écria-t-il ; et il se mit aussitôt à liler l'écoute. Le cutter vint au vent, ses voiles fouettèrent ; il s'élança dans le lit du vent, et bientôt il fut à plus de cent toises de sa ))ren)ière position. Mais le Tuscarora n'était point homme à se laisser reprendre ; prisonnier volontaire, il était monté sur le pont du Scud et avait fait ses observations ; il saurait bien s'arranger de façon à ne pas retomber entre les mains de ses ennemis.

« Il nous échappera, s'écria Jasper ; il rame de toutes ses forces au vent, il va rejoindre la côte ; le Scud ne pourra plus l'arrêter.

• — Ne pourrait-on lancer un canot après lui? s'écria le sergent.

— C'est inutile, dit Jasper. i\h ! si Pathfinder avait été sur le pont, lui seul eût pu l'arrêter. Maintenant il est trop tard. »

Cap et le sergent durent se rendre à l'évidence. La pirogue atteignait déjà les parties basses de la rive ; Arrowhead eût abandonné sa pirogue et se fût sauvé dans les bois ; et, s'il servait les Français, il eût trouvé mille chemins, sur terre comme sur le lac, pour courir jusqu'à Saint-Laurent donner des nouvelles de l'expédition. Quoique à contre-cœur, on remit le cap au vent ; le cutter vira vent arrière sur place et reprit immédiatement sa route sur l'autre bord. Toutes ces manœuvres

s'exécutèrent en silence, et Jasper mit plus d'une fois la mani aux cordages comme un simple matelot.

Cap tira son frère à l'écart et lui dit : « Voilà une étrange aventure, et bien faite pour nous faire réfléchir. Cette capture d'Arrowhead me paraît une circonstance grave ; son évasion, vous en conviendrez, sergent, est encore plus grave. Il me semble que Jasper ferait bien d'y songer.

— Ce sont, en effet, deux circonstances graves ; mais je ne vois pas comment elles prouveraient contre Jasper. Il a capturé Arrowhead ; est-ce sa faute s'il s'est échappé? »

Le sergent n'osa pas dire : « C'est la mienne. » « Il n'importe, frère, vous n'avez pas un moment à perdre ; vous devez immédiatement prendre toutes les mesures nécessaires pour la sûreté du bâtiment et de ceux qui sont à bord. Réfléchissez un peu : ce cutter fend l'onde, il fait bien six nœuds à l'heure ; c'est du chemin sur cette mare, où toutes les distances sont courtes. Il en serait autrement sur l'Océan. Mais nous pouvons cette nuit même nous trouver dans un port français, et demain matin dans une prison française.

— Vous avez raison, mon frère ; cela me paraît juste. Mais que concluez-vous, je vous prie?

— Il n'y a qu'une chose à faire : faites mettre immédiatement Jasper aux arrêts ; envoyez-le sous le pont sous la garde d'une sentinelle, et donnez-moi le commandement du cutter. Vous avez le droit d'agir ainsi : le cutter appartient au roi, et vous êtes à bord le seul officier commandant et responsable ; ne l'oubliez pas. »

Le sergent demeura fort perplexe ; il fut plus d'une heure entière avant de se résoudre à prendre

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lia ])arti ; su natiuv honnête ci îrancho rcpu/^niait à ridée i\c Yv<iiivdvr Jasper eoinine un traître ; il connaissait son caractère à fond, il jnnit toujours eu boiuic opinion de lui. Mais il vivait depuis fort longtemps avec les Écossais, il élail de\(ini (luclciuc peu su])erstitieux ; il se senlait o])pressé par un jnvssentinient ; le ))oison subtil du doute et de la défiance se ^dissait en lui, encoura^'6 par les sollicitations pressantes de maître Ca)), et aussi ])ar le souvenir de ce que lui avait dit le major Duncan à Thcure du départ.

Il prit enfin la résolution de consulter M. Muir. Celui-ci n'était ^uèrc favorable à Jasper ; il avait peut-être deviné en lui un rival. En tout cas, il avait l'histoire de Tombrelle sur le cœur ; d'ailleurs il voulait à tout prix se concilier la faveur du père de Mabel. Il saisit le sentiment de Dunham, ses propres désirs, et il lui conseilla, par mesure de précaution, de confier la direction du bâtiment à maître Cap.

Sans autre explication, le sergent Dunham déclara sur l'heure à Jasper qu'il était de son devoir de lui retirer temporairement la direction du Scud pour la confier à son beau-frère. Le jeune homme eut un mouvement de vive surprise ; mais, sans soupçonner le motif de cette déchéance imméritée, il crut que le père de Mabel cédait à la pression de Cap, qui voulait se donner le plaisir de commander le petit navire. Mortifié seulement, mais au fond nullement inquiet, il annonça à son équipage qu'il fallait regarder maître Cap comme le maître à bord jusqu'à nouvel ordre. Mais une commotion violente l'atteignit au point d'altérer visiblement ses traits quand le sergent ajouta que son aide principal, qu'on nommait à bord le pilote, serait consigné sous bonne garde avec lui sous

12 — Le Lac Ontario.

le pont du cutter. Cap fut saisi de Texpression de la physionomie d'Eau-Douce à ce moment, et, comme nous savons tourner chaque chose dans le sens qui nous convient, il y trouva une preuve de plus de sa culpabilité, et une circonstance nouvelle pour lui d'un très grand poids.

Jasper et le pilote descendirent sous le pont, et un factionnaire reçut rordr<î de les surveiller de très près : précaution inutile, car tous les deux se jetèrent sur leur lit, qu'ils ne quittèrent point durant tout le reste de la nuit.

Cap était enfin maître de la manœu^Te.

(( Frère, dit-il alors au sergent, veuillez m'informer d'une façon précise du but de notre voyage et de la distance que nous avons à parcourir pour y arriver. Il faut bien que je sache de quel côté tourner le cap du cutter.

— Je n'en sais rien, répondit Dunham, fort embarrassé et confus ; nous allons au poste des Miile- Iles ; nous devons y débarquer, relever un détachement qui s'y trouve depuis un mois, puis là nous recevrons des ordres et agirons en conséquence. Voilà, mot pour mot, les instructions qui m'ont été données par écrit.

— Cela me suffit, frère ; j'ai vogué assez longtemps sur l'Océan pour avoir le droit de n'être embarrassé par aucune difficulté. Faites-moi donner la carte de l'Ontario, j'ai besoin de relever les gisements et les distances pour reconnaître la route à suivre.

— Nous n'avons point de carte. Je ne pense pas que Jasper s'en soit jamais servi : nos marins connaissent leur lac et vont devant eux.

— Comment voulez-vous, sergent, que je trouve une île, au milieu de mille autres surtout, si je n'en connais même pas le nom, si je ne sais rien

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ni (le lu distance, ni du lieu où cllo est sittiéo?

— - Jj(î nom \w doit ])as vous iiKpiicfcr : toutes ers îles lie ))ort('id. point, de nom. (^uant à su ))osition, je nVn sauruis rien dire, je n'y suis jumuis allé ; je cn)is (lurlle est très i)etite, et d'un aeeès fort. dilVieile.

Autant dire (pTelIc; est. int rou\ ahlc J^t vous voidez (pie je la trouve?

— Mais Jasper sa\ait bien la trouxcr, lui, et pourtant ee n'est ([u'un marin d'eau donee. Peutêtre un des honunes de ré(|uipage pourra-t-il vons indi(]U(n' la route ù tenir.

— Que je in'adresse ù un stibalterne ! Si je vous ai bien entendu, serii^ent, c'est ce que vous me conseillez. Ma diiifnité s'y o])])ose, j'aimerais mieux couler ù fond i\\w me comi)romettre.

— Je ne désire pas, frère, que vous nous couliez il fond, je désire seulement que vous nous conduisiez au poste des Mille -lies. Tout ce (juc je puis dire, c'est que nous sonuues dans lu bonne route ; mais dans quelques heures je ne i)ourrais plus vous en dire autant. Je sais que nous devrons arriver près d'im cap, et que ce sera surtout le moment d'avancer avec précaution. »

Maître Cap expliqua alors au sergent qu'il allait se renseigner adroitement, « car, ajouta-t-il, je ne dois point laisser soupçonner mon embarras. Le premier devoir d'un chef, c'est d'avoir les connaissances nécessaires à l'exercice de sa profession ; le second, qui peut suffire parfois, est de paraître les avoir. Je vais interroger l'homme qui est à la barre. »

Avec sa méthode, que le lecteur apprécie déjà, il voulut tirer les choses de loin, ce qu'il croyait fort habile. Sa conversation dura longtemps, mais ne lui apprit pas grand'ehose. Cet homme à moi-

tié marin qui s'était proposé pour tenir la barre avait fait déjà plusieurs fois le voyage sous la conduite de Jasper. Il donna au capitaine de précieux renseignements, obtenus au prix de la plus habile diplomatie : à savoir que ces îles n'avaient point de nom, qu'il n'y avait point d'ancrage devant le poste, point de phare, point de fort, au moins visible du large ; qu'on arrivait au poste par une multitude de canaux parfaitement inconnus de lui comme de tous ceux qui étaient à bord, sauf Jasper et son second. Il kii certifia que, dans le précédent voyage, Jasper avait toujours fait descendre tout le monde sous le pont quand le cutter était arrivé dans le voisinage du fort et entrait dans le dédale de canaux où sont situées les Mille-Iles.

« Ah ! » dit tout à coup maître Cap ; et, tirant son beau-frère à l'écart, il lui fit remarquer qu'il n'avait point encore trouvé de circonstance aussi grave que celle-là. Personne ne pouvait le renseigner ni lui venir en aide, puisque personne ne savait rien. « Je vous le demande, sergent, puis-je trouver la route que nous devons suivre?

— Je pensais, reprit Dunham, je croyais que votre supériorité comme marin d'eau salée vous mettrait à même de résoudre ces difficultés. J'ai pourtant lu des relations de marins découvrant des îles...

— Oui, sans doute ; mais qui est-ce qui découvrira une île entre mille îles, un poste si bien caché, que l'ennemi n'en doit point soupçonner l'existence, et cela sans carte, sans connaître la route, la distance, la longitude ni la latitude?

— Les marins du lac ont cependant une méthode pour trouver les points où ils veulent aller. »

Cap haussa les épaules, et dit gravement :

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