U: LAC ON'JAI. I
« Scrgcnl, je vais (•oiitimur à courir crttc hor- (léo (iicorc uur ('(mi])I(* (riicuns ; je mettrai ciisuitr (*n ])aiinc : lo jour arriscra, je roiisulUnii la sonde, cl je gouvernerai selon les circonstances. Allez vous n^poscr. »
Le sergent, ne voyant aucinie diflieultc pour le moment présent, suivit ce bon conseil ; il se coucha sur une voile et s'endormit du sonuneil du soldat. Caj) c^ontinua à se promener sur le pont, toujours sûr de lui, entête dans son idée, mais au fond naviguant selon toutes les règles sans savoir où il allait.
Lorsque le sergent s'cvcilla, il faisait grand jour. Le temps a\'ait complètement change ; de Iourd(^s va])eurs enfermaient l'horizon dans un cercle étroit. L'eau du lac en fureur était couverte d'écume, et le Sctid avait mis à la cape. Il apprit de Cap que vers minuit, au moment où quelques îles commençaient à se montrer, le vent s'était mis à soufller du nord-est, que la bruine était devenue très forte, que, pour éviter la côte du Canada, on avait gouverné vers le nord-ouest. A une lunirc et demie, la tempête augmentant, il avait fallu serrer le clin-foc, prendre un ris dans la brigantine et faire de même dans le grand foc. A deux heures, nécessité de prendre un second ris dans la brigantine, et à deux heures et demie nécessité plus pressante encore de prendre le ris de cape à la brigantine ; puis finalement il avait fallu mettre à la cape. Le petit cutter d'ailleurs s'était merveilleusement bien comporté, et cependant, au dire de maître Cap, le vent avait la force d'un coup de canon de quarante-deux. Le vieux marin expliqua ensuite la position du navire relativement aux îles ; il s'était mis sous leur vent, et avait voulu prendre du large.
Dunliaiu objecta qu'il lui semblait impossible, dans ces conditions, d'atteindre le poste, but de son voyage, et il proposa de faire venir Jasper et de lui demander de reconduire son navire à Oswego.
Cap s'indigna : un aveu d'ignorance est la ruine de toute discij^line ; il aimerait mieux jeter son navire à la côte que d'avoir recours à qtii que ce soit.
Le sergent j)rotesta qu'il aimerait mieux replacer le commandement entre les mains de Jasper que de s'exposer à laisser tomber ses soldats entre les mains des Français.
« Faites, dit Cap avec dignité, et il vous conduira dans le port de Frontenac. »
Il expliqua ensuite qu'ayant du large devant lui, il ne pouvait s'approcher des côtes par un temps pareil ; il se contenterait de virer de bord à chaque quart, et ainsi il serait à l'abri de tout danger, sauf la dérive, peu à craindre avec un bâtiment si léger et si plat, et nullement chargé par le haut. Sur sa propre réputation, Charles Caj^ répondait de tout.-
Le sergent Dunham, redoutant toujours la trahison et songeant à sa responsabilité, avec un triste pressentiment que tout cela finirait mal, consentit à attendre encore.
Le lendemain, la tempête ne se calma point ; les lames courtes vt dtires continuèrent à battre les flancs du Sciid ; Thorizon resta sombre et resserré dans un cercle étroit de nuages. Tout le monde nxonta sur le pont ; mais les soldats se lassèrent vite de ce spectacle ; ils redescendirent bien vite les mis après les autres ; il n'y eut bientôt plus en haut que les hommes nécessaires à la manœuvre sous la conduite de maître Cap, le sergent, le lieutenant Muir, Pathfinder et Mabel. La jeune fille était triste ; elle venait à peine d'apprendre les événements de la dernière nuit. Pathfinder n'avait point changé d'idée ; malgré le coup d'État de Dunham, il tenait pour Jasper et lui gardait la conliance la plus entière.
Les heures passèrent au milieu du silence des passagers ; d'ailleurs, le vent toujours croissant ne souffrait guère qu'on s'entretînt longuement sur le pont. Le Sciid vira de bord deux ou trois fois ; mais la situation restait toujours la même : on allait à l'aventure, peut-être à la dérive, et le gros temps tournait à l'ouragan.
Il faut rendre justice à Cap : la tempête lui avait fait perdre sa jactance, ses mesquines et ridicules
184 LE LAC OiNTAHIO
prétentions ; il s'était réveillé en face du danger. II convenait maintenant que le vent soufflait sur rOntario en \critable ^ent, mais il n'en avait pas peur ; il avouait que le Scud était un brave petit navire, bien construit et capable de tenir la mer, et, en marin expérimenté, il le dirigeait avec une grande habileté. Malheureusement il ne connaissait pas le lac, il ne savait pas où il allait. Jasper ou son pilote seuls auraient pu le renseigner ; mais le soin de sa dignité ne lui permettait pas de les consulter ; en tout cas, il voulait attendre la fin de la tempête.
(( Terre ! » s'écria tout à coup un homme en vigie sur l'avant.
Cap voulut aussitôt virer de bord ; le sergent l'arrêta ; en approchant un peu davantage on pourrait peut-être reconnaître la côte et savoir où l'on était.
Tout à coup Dunhanx lui-même aperçut devant lui un horizon familier : ils étaient en face de l'embouchure de l'Oswego, au pied du fort.
Tout le monde fut bientôt sur le pont, et, comme on avançait toujours, le^ objets devenaient plus distincts d'instant en intant.
« Ils nous voient, s'écria bientôt le sergent. Voilà le major Duncan au milieu des officiers de la garnison. Pourquoi faut-il que nous ne puissions aborder ! mais il n'y a point d'ancrage possible dans cette baie par un temps pareil.
« Je le regrette pour vous, dit Cap simplement, pour Mabel surtout ; mais moi je ne suis jamais si heureux qu'à l'heure où, sur un bon navire, je lutte contre le vent. »
Le voisinage de la côte devenant dangereux, il fallut s'éloigner et mettre la barre au A'ent ; il devint bientôt impossible, tant la rafale devenait
tirrrihK', de dcnicmi r mit le |)(»iit, siiiif ]KMir cnix (jui rn inuicnL rhal)itu(i('. 'lonl I^Mpiiiia^c drclnra iTuvoir jamais cssnyr une ))ar('ill(' tcin))él( , ( I ririi nclait. ])his \rai. .Jas))c*r, <|ui <'(>nnni.ssait bien sa cûlc, iTaiirail. pas laissé si longtemps son navire dehors, ^ cl (lc'])nis lon^ft('ni))s déjà il Tciit abrité en lieu sûr. Mais .Jas))er et son ])ilot(? étaient totijours sous le pont, et Cap, dont le visage s'é])anotiissait de ))laisir, ne son^^ait nidienient à l'a])j)clcr à son aide. La nuit était re\'enue ; elle allait s'achever sans a])p()rter aucun ehan<^^'nient. 'J'out à couj) ou eria :
(( Une voile ! »
Effectivement, chose singuhùrc sur un lac aussi peu frécpienté, un ])âtinient se montrait à environ deux encablures du Scud, en avant ; d'a])rès sa direction, il était évident que les deux bâtiments passeraient seulement à quelques toises l'un de Tautre.
« Le bâtiment, dit Cap, doit connaître sa situation, car il court hardiment vers le sud ; il doit être sûr d'y trouver un bon mouillage, autrement il ne ferait pas voile de ce côté.
— C'est le Monicalm, répondit un soldat ; il se dirige vers le Niagara, il y a un bon port et inie garnison.
— Voilà bien le Français ! aussitôt qu'il aj)erçoit une voile anglaise, il se sauve vers le port.
— Il serait avantageux pour nous de pouvoir en faire autant, reprit Finterlocuteur de Cap ; mais le Montcalm n'a pas trop l'air de nous fuir ; il me semble plutôt qu'il court sur nous.
— Attention à la barre ! cria Cap en voyant le bâtiment français s'avancer en droite ligne sur le Scud, et de façon à faire craindre une collision. Bâbord la barre ! et passons à l'arrière, timonier ! »
A bord du Montcalm on craignait aussi une rencontre ; l'équipage était sur le pont, et, voyant le Scud s'approcher, plusieurs hommes braquèrent leurs mousquets pour l'inviter à changer de route. La lame avait, en effet, poussé le Scud si près du Montcalrriy que Cap, placé à l'avant, recula instinctivement comme si son beaupré allait s'enfoncer dans le bordage de l'autre bâtiment ; les vergues des deux navires faillirent se toucher. Mais la manœuvre périlleuse avait été commandée avec tant de précision et de coup d'œil, qu'on en fut quitte pour la peur.
Le jeune officier français, pour rendre justice à l'habileté de son ennemi, ôta son chapeau et salua fort aimablement pendant que le Scud passait à son arrière. Cap, fidèle à son instinct, lui montra le poing ; mais le sergent, plus juste, lui rendit sa politesse en lui faisant le salut militaire.
La situation restait toujours la même ; il est inutile d'en décrire tous les incidents, puisque aucun d'eux ne vint modifier l'état dans lequel se trouvent tous nos personnages. Seulement vers la fin de cette seconde nuit Cap, qui ne s'était pas reposé un seul instant, dut prendre quelques heures de repos. Quand le jour reparut, il se sentit touché à l'épaule ; il ouvrit avec peine ses yeux, encore lourds de sommeil, et reconnut Pathfinder. Depuis deux jours le guide ne s'était guère montré sur le pont ; la navigation, si ce n'est en pirogue, n'était pas dans sa nature, disait-il ; aussi avait-il laissé aux autres le soin de conduire le bâtiment et de lutter contre la tempête ; il attendait d'être dans les bois pour prendre sa revanche. Néanmoins, ayant vu l'inquiétude de Mabel, plus contristée des souj^çons dont Jasper était l'objet
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c|u'iii<niiùtc (les suites dr r<niraj^nn, il s'rUiit décidé î\ venir tromcr ('np, <!, ;mi nom de sa nièce, le ])rier de faire lever les arrêts (|iii retenaient Kau-Douee sous le pont (piand sa j)résencc semblait si nécessaire à la harre ou à son bane de commandement. Naturellement Caj), de méchante humeur i)aree (ju'il n'avait ))as assez dormi, re])()ussa avec indignation une j)roi)osition semblable. Il se mit debout, frotta éner^nquement ses yeux, et consulta l'état du ciel.
(( Cet ouragan est fort oi)iniâtre ! » s'écria-t-il. Puis ayant considéré un instant riiorizon, il ajouta : « Qu'est-ce qu'il y a là devant nous, sous le vent? Pathfinder, vous avez bien fait de m'éveil- 1er ; c'est une côte, et une côte élevée. Ah ! malheur ! mais nous sommes en face d'une ligne de brisants ! »
Le sergent Dunliam arrivait précisément.
« Frère Cap, dit-il, j'entends dire que notre situation devient très sérieuse, que le cutter ne peut plus porter ses voiles, que la dérive nous entrame, et qu'avant peu nous allons échouer. »
Cap ne répondit pas.
« Frère, continua le sergent, il serait à propos de faire monter Jasper ; il n'y a point à craindre les Français de ce côté ; peut-être parviendrait-il, en sauvant son navire, à nous sauver la vie en même temps.
— Oui, dit Pathfinder, il est temps de songer au salut de Mabel.
— Faites venir le drôle ! » dit Cap d'un ton de mauvaise humear.
Jasper ne tarda point à paraître. Aux yeux de ceux qui le soupçonnaient, sa tristesse et son chagrin parurent la honte et la confusion d'avoir été découvert ; aussi Cap ni Dunham ne changèrent
point d'avis. En arrivant auprès d'eux, Eau- Douce jeta un COU}) d'œil rapide sur le pont ; il reconnut aussitôt la situation : le cutter courait le i)lus grand danger ; il jeta les yeux en avant et vit la ligne des brisants. Il eut alors un amer sourire, et comprit pourquoi on l'avait fait monter.
« Je vous ai envoyé chercher, dit Cap, pour que vous nous disiez quel est le havre que nous avons sous le vent. Votre rancune n'ira pas jusqu'à nous laisser dans une situation dangereuse pour l'équipage, pour la vie de plusieurs femmes que nous avons à bord.
— J'aimerais mieux mourir moi-même qu'exposer seulement les jours de Mabel Dunham.
• — J'en étais sûr, dit Pathfinder en frappant sur l'épaule de son jeune ami. Eau-Douce est toujours fidèle ; c'est un péché mortel de le soupçonner de trahison.
■ — • Connaissez- vous un port sous notre vent? dit Cap.
— Il n'y en a point. Il y a, à la vérité, une grande baie au fond du lac ; mais il est très difficile d'y entrer, et moi-même je la connais fort mal.
— Les Français sont-ils établis sur cette côte?
— Non ; mais il y a beaucoup de sauvages dans les environs.
■ — Maître Eastern ! dit Cap avec solennité, — il avait repris tout son ton dogmatique et pédant, — si cette difficulté survenue entre nous ne nous avait privée de votre commandement, quel parti jjrendriez-vous à l'égard du cutter?
• — Je suis bien jeune pour me permettre de domier mon avis en présence d'un marin consommé.
i.r: LAC oNTAnio ih-i
— C'est bien I voilà (pii est convenu ; mon expcrirnoc nie fera u])|)réeier votrr seiitinicnt ù sn juste N'iilenr : ni.iis cpir fcricz-voiis ]»r«'sriitcnient?
— Monsieur, reprit Jasper, avant deux heures le cutter devra jeter i'anere.
— Jeter Tuniîre ici ! avee ee venl !
- Non, i)as ic.'), un peu ])lus près de la terre.
— Je suis un vieux marin, enniine vous dites; mais je jetterai à la mer tous mes a])paraux de mouillat^H» a\ant de eonuuettre ime ânerie i)areillc. Jeter Tanere près d'iuie eôte ! sous le vent ! j)endant Touratran ! Vous pouvez retourner sous le pont, maître Eau-l)ouee. »
Jasper salua et se retira sans rien ajouter ; mais, au regard qu'il jeta sur l'horizon, il était aisé de voir que l'inquiétude la plus vive le torturait intérieurement.
Mabcl était seule dans sa ehambrc ; Jasper, à qui on paraissait maintenant vouloir à peu près laisser la hberté de ses mouvements, rejoignit la jeune fille. Elle l'accueillit avec une pitié douce et compatissante ; elle n'avait su d'abord que penser en voyant Jasper mis aux arrêts et privé de son commandement ; mais, la réflexion aidant, elle s'était formée une opinion plus juste sur la conduite du jeune marin. D'aillem's, Patlifinder ne s'était point gêné de lui dire ce qu'il pensait de la mesure prise par son père.
« Dites-moi une chose. Jasper, s'écria-t-elle en le voyant entrer et en lui tendant la main, vous ne méritez pas les cruels soupçons qu'ils ont conçus contre vous?
— Non, Mabel, répondit-il en la regardant bien en face ; non, aussi vrai que j'espère dans la merci du Ciel, je ne les mérite pas !
— J'en étais sûre ; je l'aurais jure ! Mon père n'a pourtant pas eu dessein d'être injuste. Il est soldat... ; mais que cela ne vous inquiète pas, Jasper.
— Oh ! je ne pense guère à moi dans ce moment ; j'ni trop d'autres sujets d'inquiétudes.
— Le bâtiment est-il donc en danger ?
— Si vous n'étiez pas à bord, Mabel, je serais peut-être moins craintif. Je ne vois, à la vérité, qu'un moyen d'empêcher le cutter de faire naufrage d'ici une heure ou deux, et votre oncle ne veut pas l'employer.
— Oh ! Jasper, pensez à mon père, songez à tous ceux dont la vie dépend de vous. Vous seul êtes bon juge de la situation ; vous connaissez le lac, vous connaissez le cutter ; encore une fois, pensez à mon père.
— Je pense à vous, Mabel, car vous êtes plus pour moi que tous les autres ensemble, » répondit le jeune homme avec une vivacité qui fit tressaillir Mabel. Attendait-elle cette parole, cette protestation de dévouement absolu? Elle ne perdit point son temps à lui exprimer sa reconnaissance ; mais, sûre de son pouvoir, elle voulut en user sans retard pour le salut de tous.
« Jasper, je vous prie, lui dit-elle, montez vite sur le pont et priez mon père de descendre. Je ne veux pas que l'obstination de mon oncle nous entraîne dans de plus grands malheurs. »
Depuis deux jours la jeune fille, assez expérimentée pour reconnaître la situation, n'avait pourtant point tremblé en face du danger ; mais pendant le temps que dura l'absence de Jasper elle ressentit le poids des plus vives angoisses. Heureusement le sergent se rendit aussitôt à l'appel d'Eau-Douce.
Mabel mit tout de suite son père au courant de
JJ-: I.AC ONTAÏUO I!>1
la révt^îlation (]\\o vniait ilr lui fuin? le jeune marin, et elle le su])|)lia ))nr la tendresse (pTil avait pour elle, pour sauver sa i)r<»|)re \ le et celle de ses soldats, de déterminer (!ap à remettre le eommandenienl ihi (îutter à Jas])cr.
« Il est fidèle, nioîi père, lui seul jjcut nous sauver ! Je vous <^Mrantirais sa lidélitc sur ma vie. Quel motif pourrait-il avoir de lums faire faire naufrage? Ne pcrirait-il pas avec^ nous?
— Je ])orte toute la res])onsnl)iIité de l'expédition, répondit froidement Dunliam, je ne puis me rendre à de semblables raisons. Le risque de se noyer peut être compense pour Jasper par l'espoir d'une prime en ga^^nant la côte à la nage.
— Sergent Dunham !
— Mon pcrc ! »
Ces deux exclamations partirent à la fois ; celle de Jasper exprimait une douloureuse suq^rise, celle de la jeune fille contenait im vif reproche. Mais le vieux soldat n'y prit point garde ; il continua flegmatiquement :
(( Mon frère Cap ne goûtera pas cette i^rctention de vouloir lui apprendre ce qu'il a à faire à bord.
— Quoi ! quand nous courons tous un si grand danger !
— Précisément à cause de ce danger. Conduire un navire par le beau temps, sur le lac tranquille, avec une bonne brise, n'est pas bien difficile, et Charles Cap n'est pas homme à quitter le gouvernail au moment du péril. D'ailleurs il soutient, Eau-Douce, que votre conseil a, dans la circonstance, tout l'air d'une trahison.
— Sergent, dit Jasper, qu'aucune susceptibilité personnelle ne pouvait décourager quand Mabel était eu danger, je n'ai pas vu le pilote depuis
vincft-quatrc heures ; faites-le monter sur le pont et demandez-lui son avis.
— Cela me paraît juste< Montez avec moi, Jasper, nous ferons loyalement l'épreuve. »
Ils partirent aussitôt. Mabel les suivit jusqu'au capot d'échelle ; elle voulait assister à cette épreuve.
Le pilote arriva bientôt ; l'inquiétude parut tout de suite sur son visage, aussitôt qu'il eut pu d'un regard faire le tour de l'horizon et constater la situation du Scud.
« Que conseilleriez-vous de faire, mon ami, pour nous tirer de là? dit le sergent.
— Je ne vois qu'un moyen de sauver le cutter, dit cet homme sans hésiter, c'est de jeter l'ancre.
— Jeter l'ancre par ce temps ? ici !
— Non, reprit le marin, pas ici, mais plus près de la côte, en avant de la prernière ligne des brisants. »
Cap, entendant cette réponse, si semblable à celle de Jasper, haussa les épaules et murmura :
« Les deux font la paire ; ils s'entendent pour nous perdre. Frère, demeurez convaincu que vouloir jeter l'ancre près des brisants, c'est le comble de la démence.
— Cependant, frère Cap, ces deux hommes connaissent le lac.
— Ils s'entendent ! dit Cap avec colère.
— Mon oncle ! » commença Mabel ; mais Jasper lui fît signe de ne pomt se mêler au débat.
« A quoi bon discuter, dit Jasper ; nous dérivons si rapidement sur les brisants, qu'avant vingt minutes la question sera tranchée : le Scud n'aura pas franchi la seconde ligne, qu'il coulera inévitablement.
— Soit, reprit l'intraitable marin ; mais jeter l'ancre ne nous empêchera pas de couler.
\Ai LAC ONTAHIn 103
— hjii loul (Uis cela iriin^iiiciitc ))a.s h djinj/cr, rrpril ,las|H'r iivrc une ;,'nni(lc douceur ; cm prcuunt la mer debout, nous diminuerons toujours un ))eu la dérive. Si nous chassons sur nos ancres, ce (|ui est à craindre, j'en (;on\iens, nous aurons loujoiirs diminué le j)remier choc. Laissez-nous seulement i)répar( r le mouilIa«^e avec le pilote; cette précaution peut nous être utile, sans pouvoir vu aucun cas nous nuire.
— Soil, dit à la lin maître Ciq) ; prenez vos bitturcs et disposez vos ancres pour un mouillage. Sergent, un mot, s'il vous plaît. )>
Il emmena Dunham à Fccart.
u Je consens j)arce cpie nous honunes perdus. La mort ne nous effraye ^uére, ni vous ni n)oi ; juais voilà une triste aventure pour cette pauvre Mabel...
— Le danger est-il donc inévitable?
• — Ne voyez-vous pas ces brisant^ ? nous les aurons atteints dans mcins de vingt minutes. »
Le Sci((l n'était plus qu'à un mille de la côte. Jasper ne perdait pas son temps ; les deux ancres de bossoir furent bientôt prêtes à être mouillées, les bitturcs des câbles furent prises. Deux ancres à jet furent placées sur le pont pour empenneler les grandes ancres ; en vm mot, tout fut mis en état pour un mouillage. Le temps d'ailleurs n'avait point changé ; le cutter continuait à dériver peu à peli, et il était impossible de gagner au vent.
« Si vous voulez jeter l'ancre, dit le sergent, que ne le faites-vous tout de suite? )>
Jasper vint à lui, et, lui serrant la main avec une émotion très grande, il lui dit à demi-voix :
^( Vous m'avez traité injustement dans toute cette affaire ; mais, si vous aimez votre fille, soutenez-moi seulement pendant cinq minutes contre
13 — Le Lac Ontario.
maître Cap, et tout ce qu'on peut faire pour sauver le Scud sera fait. »
Le sergent était trop entêté pour revenir ainsi tout d'un coup sur ce qu'il avait fait. Sans répondre, il se mit à réfléchir, cherchant une solution qui ne blessât point son autorité.
Pendant ce temps Cap, qui jugeait mieux que personne la situation, s'en vint dire à Jasper :
« Jeune homme, connaissez-vous dans les environs une baie où nous puissions nous échouer? c'est la dernière chance de salut qui nous reste. »
Le jeune commandant destitué du Scud eut un moment d'hésitation : il ne voulait point faire échouer son bâtiment ; il se tourna vers Dunham. Celui-ci lui fit un signe qui équivalait à l'ordre d'agir ; sans perdre un instant, il s'écria :
« Alors je vais prendre la barre, et j'essayerai de gagner cette crique qui est là sous le vent.
— Faites !» dit Cap d'un ton emphatique, qui devait signifier pour tous qu'il ne voulait plus avoir aucune responsabilité
Jasper, aidé de son pilote, modifia la manœuvre ; il mit la barre au vent et courut vers les brisants avec une rapidité effrayante ; arrivé au point qu'il avait choisi de l'œil, il mit la barre dessous ; sur un geste qu'il fit, on laissa tomber à la mer une ancre à jet de chaque côté du cutter pour servir d'empennelures aux grandes ancres ; les câbles filèrent avec rapidité en se raidissant, puis on laissa presque aussitôt tomber les deux grandes ancres.
Cap s'aperçut aussitôt du stratagème employé par Eau-Douce pour en venir à ses fins.
« Vous agissez fort mal, maître Jasper ; vous m'avez trompé. Je vous ordonne de couper les câbles et de faire échouer le cutter, comme cela était convenu. »
LE LAC ONTAHIO 105
IVrsoiiiic ne ])ril ^^'ardc :'i (!(t ordre, cL les soldats, tous ))résents sur le jxmt, irunraieiit i)as souffert (lu'oii rexéculâl .
<( Insensé ! dit encore ('a]>, sonde/ doiu?, et \()us verrez (pielle <'st la déri\c ! Dans ein(| minutes nous serons jetés sur les brisants. »
Jiis))er lit lancer la sonde ; la dérive était ccnisidérable. Le jeune marin ))rit \m air ^Tave et triste; rien ne "innivait sauver le cnfter s'il entrait dans le tourbillon.
« Traître ! s'écria encore Cap. Sergent, si j'étais à votre i)Iace, je le ferais pendre à Finstant. » Et, se tournant de nouveau vers Eau-Douce, il lui cria : « Mais quel est donc votre dessein, si vous n'avez pas l'intention de nous mener tous à une mort certaine? Sur (juoi com{)tez-vous? Vos ancres ne vous empêchent ])as de dériver, vous le voyez.
— Les ancres ne peuvent suffire à me sauver. Monsieur, je le sais fort bien ; je compte sur le sous-courant.
— Un sous-courant ! C'est avec ce moyen que vous pensez tenir votre cutter éloigné des brisants? »
Cap jura et tempêta. On eut beau lui dire que les flots, poussés violemment vers la côte par le vent, ne pouvant rétrograder à la surface à cause de la violence de l'ouragan, devaient se frayer un chemin au fond du lac, et que le cutter, appu} é fortement sur ses ancres, pouvait être saisi par ce sous-courant et maintenu en place, rien ne put le calmer.
La dérive continuait toujours ; mais elle était moins sensible, et les ancres étaient soulagées. Enfin le pilote, qui surveillait les ancres de fort près, annonça qu'elles avaient cessé de chasser et que le Scud était venu à l'appel de ses ancres.
On ii'ctuit plus qu'à Une centaine de toises de la ligne des brisants. Jasper courut vite regarder par-dessus les bossoirs, et constata que les cordes n'étaient plus tendues.
(( C'est le sous-courant ! s'éeria-t-il avec un air de triomphe, et il alla en toute hâte redresser la barre ; grâce à Dieu ! il n'y a plus aucun danger.
— Oui, oui, murmura Cap, les ignorants savent trouver de bonnes raisons pour expliquer leurs succès. Un sous-courant ! le vent a diminué de force, voilà tout, et les ancres ont trouvé un bon fond. »
Mais on ne fit nulle attention à bord à la mauvaise humeur du vieux marin ; tout le monde resta convaincu que Jasper avait seul sauvé la situation, complètement désespérée, et l'on n'eut qu'un désir, l'en remercier.
La tempête se calma aussi vite qu'elle était venue ; les flots continuèrent longtemps encore à se j)orter sur la côte, gardant l'impulsion reçue ; mais tout danger était visiblement conjuré. Néanmoins la brise, qui soufflait de l'est, empêchait qu'on pût songer à lever l'ancre. Jasper avait repris sans conteste le commandement du Scud ; il disposa tout pour appareiller aussitôt que cela serait possible, et en attendant il resta au mouillage sur une seule ancre.
Mabel, assise sur le pont, jetait des regards curieux sur le rivage, et peu à peu, voyant qu'autour d'elle chacun s'occupait à passer agréablement son temps pour se dédommager des angoisses passées, elle s'enhardit jusqu'à exprimer le désir de descendre à terre.
Pathfinder lui dit que rien n'était plus aisé, et quelques instants après ils partaient sur la pirogue, en compagnie du sergent Dunham. Le guide, debout à l'arrière de la petite embarcation, dut lutter vigoureusement, surtout en approchant de la ligne des brisants, contre les derniers efforts de la tempête ; mais cet homme, aussi habile que courageux et dévoué, ne tarda point à les déposer tous les deux sur le rivage.
Le sergent avait apporté son fusil ; il annonça qu'il allait se mettre immédiatement en chasse, priant Pathfinder de rester avec sa fille et d'avoir soin d'elle. Lorsqu'il se fut éloigné, après un signe de tête amical et significatif à son ami, celui-ci, accompagné de Mabel, gagna un promontoire élevé d'où la vue s'étendait au loin sur un vaste panorama. Mabel s'assit sur un fragment de rocher, admirant le paysage qui se déroulait sous ses yeux ; le guide, la voyant absorbée dans cette contemplation, resta debout devant elle appuyé sur sa carabine, dans une pose simple qu'il avait coutume de prendre et qui n'était point sans grâce.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait que le lac et la forêt. Le Scud avait été poussé par le vent au delà de la ligne des forts établis par les Français pour entourer les possessions anglaises dans le nord de l'Amérique ; car leurs postes s'appuyaient sur la rivière du Niagara, tandis que l'avant-garde anglaise se maintenait à quelques lieues seulement à l'ouest de la célèbre rivière. A cette distance et dans cette solitude, le navire de Jasper ressemblait à une coquille de noix ; aux pieds de Mabel la pirogue avait été tirée sur le sable et mise ainsi hors de la portée des vagues.
({ Les hommes, dit Mabel, ne se sont point établis encore dans ces parages ; nous sommes vraiment sur une frontière inconnue.
— Y a-t-il dans les villes, demanda doucement le chasseur, des spectacles qui vaillent celui-ci?
— Non, reprit la jeune fille, entrant dans la pensée du guide, qu'elle commençait à connaître et à apprécier ; non, dans les villes tout nous porte à songer à nos semblables, mais ici tout fait songer à Dieu,
ÎJ-: r.AC ONTARIO 10!)
— Je ne suis qu'un ))iiuvr(' chasseur, un if^norant, ro])rit l^ithlindcr, cl; je n(i saurais cxprinirr aussi bien (|U(.^ ndus ce {[\ir je rcsscus ; luais voil.'i ce (juc je voulais dire : oui, vn vérité, je crois ctrc dans cette solitude aussi prés de Diru (ju'on est j)rés du roi diins sou ))nlnis. »
Mabcl parut sur))rise du feu (juc Pathfindcr mettait à cette iéi)li([ue ; cette âme simple et droite se. ré\'élait à elle chaque jour ])Ius eom))létement, de même que chaque jour le guide se rendait mieux eomi)te de 1 élévation du carac!tére, de la droiture et de la franche aménité de la jeune lille. Ainsi paraissait devoir se réaliser le plan formé par le sergent Dunham ; il suivait avec détail les progrès de son entreprise, il en notait les phases heureuses ; il attendait avec calme, mais avec certitude, une conclusion favorable à ses désirs ; il les avait laissés ensemble pour hâter le dénouement.
(( Étiez- vous déjà venu dans cet endroit ? dit Mabel au bout de quelques instants ; il est bien fait pour inspirer les plus grandes et les plus nobles pensées.
— Oui, j'ai visité toutes ces côtes avant la guerre ; je me souviens fort bien que nous avons débarqué là-bas près de ce vieux chêne desséché. — • Comment pouvez- vous reconnaître ainsi les lieux et vous retrouver dans cette immensité? » Il se mit à rire silencieusement et répondit : (( Les arbres sont comme les noms de vos rues, et rien n'est plus aisé que de se les rappeler. Une fois j'ai pris un rendez-vous avec le Grand-Serpent pour nous retrouver près d'un pin, six mois plus tard, à trois cents milles de l'endroit où nous étions, et cela loin de tous les établissements, au milieu d'une immense forêt.
— Et VOUS VOUS y êtes rencontrés au jour convenu?
— Lorsque j'arrivai près de l'arbre, j'aperçus le Grand-Serpent adossé tranquillement au tronc séculaire. Comme le soleil qui monte chaque matin de l'orient et descend chaque soir à l'occident, il avait été fidèle ; il n'avait oublié ni le jour ni l'heure. Ah ! vous ne connaissez pas Chingachgook : il n'a jamais manqué ni un ami ni un ennemi.
— Où est-il maintenant? pourquoi n'est-il pas ici avec vous?
— Oh ! il serait plus juste de demander pourquoi je ne sîiis pas avec lui sur la piste des Mingos. Hélas ! c'est la faute d'une grande infirmité humaine ! Je dois le reconnaître, je suis homme, après tout. »
Et comme il se laissait aller à une sorte de mélancolie douloureuse et triste, elle lui dit :
« Il y a pourtant quelque chose de bien attrayant dans la vie que vous menez, Pathfinder ; je me sens devenir chaque jour une vraie femme de la frontière, et il me semble que les villes n'auraient plus d'attrait pour moi. Oui, vous devez être heureux au fond des bois ; vous me semblez préférer, à tort sans doute, la solitude à la compagnie de vos semblables.
— L'homme, selon l'ordre de Dieu, n'est pourtant point fait, Mabel, poiu' vivre seul.
— N'avez- vous jamais songé à vous marier? » demanda la jeune fille avec une simplicité qui montrait bien d'une part la pureté de son cœur, et de l'autre l'ignorance complète des projets de son père, et, pourrions-nous ajouter, des espérances secrètes de Pathfinder. « Il me semble qu'une maison à vous, où vous pourriez vous repo-
T,F I.AC ONTARFO 201
ser au retour do vos (îxp<*<IiMon.s vous ferait plus heureux.
— Oui, Mttbel ; je vous remercie de songer au bonheur des pauvres chasseurs de froutiùres, oui, je pourrais ainsi être phis heureux. Vous avez raison, Mabel.
— Un chasseur comme vous, reprit Ja fille du sergent, peut aisément trouver une compagne parmi les femmes qui habitent la frontière ; d'ailleurs il y a des femmes indiennes bonnes et dévouées, comme est l'épouse d'Arrowhead.
— Non, non, reprit le guide avec une certaine chaleur, il ne faut point mêler les races. Je serais le plus heureux des chasseurs si une créature douce et affectueuse connue vous consentait à devenir ma femme.
— Comme moi ! s'écria Mabel en riant aux éclats ; jeune comme moi? étourdie comme moi? Une créature comme moi pourrait-elle convenir à un homme aussi grave, au chasseur le plus habile de la contrée?
— Et pourquoi non, Mabel? Vous ne me paraissez ni étourdie ni vaine, et si je suis expérimenté et habile dans ma profession, ce n'est pas là ce qui est fait pour me faire tort à vos yeux, j'imagine. »
Il la regardait bien tranquillement en face ; elle commença à se troubler.
« Pathfinder, dit-elle en se levant, vos paroles..,, vos regards..., dites-moi que tout cela n'est qu'une plaisanterie. »
Et comme le guide, ému, secouait la tête d'un air grave et anxieux à la fois, son instinct, à défaut de sa connaissance des hommes, lui disait qu'il avait parlé sérieusement.
« Non, non, Pathfinder, lui dit-elle, il faut nous
entendre avant d'aller plus loin. Vous êtes trop franc, trop sincère pour ne pas aimer les situations nettes. Dites-moi que vous entendez parler uniquement de l'amitié qu'un homme sage comme vous peut éprouver pour la fille de son ami, de son vieux compagnon. Assurément vous ne songiez pas à me proposer de devenir votre femme. »
Il répondit sans une hésitation, mais avec un visible chagrin :
(( Détrompez-vous, Mabel, je songeais précisément à vous le proi^oser. Le sergent et moi nous avions arrangé la chose ensemble, et j'espérais, comme cela lui avait semblé probable, que cette proposition ne vous serait point désagréable. »
La surprise, l'émoi d'une vive et pénible contrariété se peignirent aussitôt sur les traits de la jeune fille ; elle s'écria :
« Mon père a pu penser que je deviendrais votre femme?
— C'est la vérité ; il n'a pas cru que cela pût vous être désagréable.
— Mais vous-même, vous n'avez pu manquer de lui dire combien un pareil projet vous semblait déraisonnable.
— En aucune façon. Il m'avait semblé, comme à votre père d'ailleurs, que vous aviez bonne opinion de moi. Ah ! sans doute je me suis trompé, comme votre père.
— Non, reprit Mabel, j'ai de vous la meilleure opinion que je puisse concevoir d'un homme ; je ne sais pas si l'on pourrait trouver dans un autre plus de sécurité, de justice, d'honnêteté, de courage et de simplicité. »
Elle disait assurément ce qu'elle pensait avec simplicité, avec élan. Le visage de son interlocu-
u Je vous estime et vous respecte comme mon père, dit Mabel ; mais je ne saurais jamais devenir votre femme. »
M<: LAC oNTAHIC) 20r»
tfMir Nc translornm de iiouNcau, (L um: fois rncon- Mabt'l rul ])(Mir (le riffcl de ses ))ur()l('.S sur cette nature lioroKinc, mais à dcini sauva^'c, tout (ruiu- ])ioco si inipressioiuiahle (|u't'IIc fût. Kllc vit (pTelIc faisait rentrer res]n)ir dans son (îd'ur, (ont à riieure brisé par rani»()isso.
« A])rùs tout, dit-il, si nous me jut{e/ ainsi, Mabel, votre ))ùre ne se troin))ait ])as autant. » ' Elle ai>])ela alors tout son courage à son aide, et, ne voulant i)as qu'un malentendu ])ût subsister ])lus loniTtem])s entre eux, elle réj)li(iua :
u Au nom de Uieu, Patlilinder, ne vous méprenez ])as sur le sc^ns de mes j^aroles : je vous estime et A ous respcete eomme mon père ; mais je ne saurais jamais devenir votre femme... »
Pathlinder parut avoir reçu un coup terrible à cette parole, mais il ne répondit point ; il demeura immobile, silencieux ; seule l'altération de ses traits trahissait le secret douloureux de son cœur. Un moment sa respiration devint haletante ; il porta la main à son cou, eomme s'il eût senti venir un étouffemcnt ; le chagrin, chez cette rude et franche nature, prenait l'aspect d'une douleur physique. Mabel fut effrayée de ces mouvements convulsifs dont il était agité.
« Pathflnder, dit-elle en se rapprochant de lui, je me suis peut-être exprimée d'une façon trop dure... ; j'ai voulu vous faire comprendre qu'un tel mariage serait imprudent, disproportionné...
• — Oui ! oui ! reprit-il, faisant effort pour parler ; c'est ce que j'ai dit moi-même au sergent ; mais il n'a pas voulu me croire.
— Il a eu tort. Mais donnez-moi la main après cette explication, et dites-moi que vous ne me haïssez pas à cause de ce refus. »
Il la regarda en s'efforçant de sourire, bien que
l'angoisse se lût encore dans son regard et sur tous ses traits, et il lui dit doucement :
« Moi, vous haïr ! » puis se reprenant tout à coup : « Mabel, ajouta-t-il, c'est le sergent qui a eu tort. »
Il se détourna, de grosses larmes roulèrent le long de ses joues, et il murmura entre les dents :
« Le sergent s'est trompé ; je le savais, je le lui ai dit... Oui, le sergent s'est trompé... Il n'est pas seul coupable néanmoins : devais-je ainsi suivre si aveuglément une fausse piste?
— Mais nous resterons amis, dit Mabel venant à lui ; vous oublierez tout cela quand vous aurez réfléchi que je ne saurais nullement vous convenir pour femme.
• — C'était mon avis. Je l'avais dit au sergent ; vous étiez trop jeune pour un homme de mon âge, trop aimable pour un misérable guide comme moi. Vous avez été élevée comme la fille d'un officier... Vous conviendriez mieux à quelqu'un de jeune et d'agréable, comme Jasper Eau-Douce, par exemple...
— Ne prononcez pas ce nom, s'écria Mabel sur un ton qui n'eût point manqué de frapper un liomme plus expert dans la connaissance des sentiments humains ; ne pensez pas à lui, ne me parlez pas de lui.
— C'est un digne garçon pourtant ; il vaut mieux assurément que l'homme qui sera probablement votre mari, bien que le sergent dise que la chose est impossible. Mais, comme il s'est trompé une ioi"^ déjà, je crois qu'il peut se tromper encore sur ce point.
— Et de qui voulez-vous parler? dit Mabel fort intriguée ; qui a pu vous apprendre que mon père...
— Il s'agit (ruii ofïicicr, et \olrc pire sera sans doute obli^'é, pour \uus (!(>ni])I:iir( . de r.urcLjitcT pour ^'('lulrc.
— Pathfiiulcr, dit gravement M.ihcl, j'ainurais mieux suivre un ehassenr eonunc nous au fond des bi)is, que d'aller m'asseoir sous Ja tente d'un ollieier.
— Le major Lundie espère pourtant bien (jue votre i)ère eédera, et que vous aeeei)terez le ))rétendant qu'il ])alronnc ; vous devinez, Mabel, (ju'il s'agit du quartier-maître, le lieutenant Muir.
— Je vous crois, Pathfinder : ce ])rojet peut avoir été fait et concerte ; il l'a été, i)uis(jue vous le dites ; mais écoutez-moi bien : j'aimerais mieux renoncer pour jamais au mariage, que de devenir laie dame au prix d'un semblable mariage.
— J'en suis bien aise, Mabel, j'en suis bien aise ; j'aime à vous entendre parler ainsi. Le lieutenant Muir n'est point digne de vous ; à la bonne heure, si vous jetiez les yeux sur un jeune homme comme Jasper Eastern...
— Pourquoi parler encore de Jasper? Il n'est point question de ce jeune homme... Dites-moi pkitôt, Pathfinder, que vous oubherez tout ce qui vient de se passer entre nous, que vous n'y penserez plus, et que vous demeurerez mon ami comme vous êtes celui de mon père.
— Je ne saurais vous oublier, Mabel ; mais je resterai votre ami. C'est égal, Mabel, le sergent a eu tort ; il a eu grand tort. Je le lui disais ; il n'a pas voulu me croire. Et voilà ce qui arrive : on s'accoutume à une idée... Il a eu tort : on ne doit point chercher à unir le loup et la tourterelle.
— Voici mon père, dit Mabel ; cachez-lui votre chagrin ; nous restons bons amis, mais gardons notre secret. »
Le sergent s'avançait à grands pas et ne tarda pas à les rejoindre ; il les regarda tous les deux attentivement et dit aussitôt :
(( Mabel, vous êtes jeune et vous avez le pied leste, courez ramasser l'oiseau que je viens de tuer dans ce bois de sapins. Hâtez-vous, car Jasper nous fait signe de revenir à bord. »
La jeune fille s'élança rapidement du côté du petit bois, et son père la suivit du regard, ravi, malgré sa rude et méthodique nature, de la grâce et de la vivacité de son enfant ; il ne put s'empêcher d'en témoigner quelque fierté.
« Eh bien ! dit-il ensuite à son ami, j'espère que vous avez profité de l'occasion pour vous entendre ; les femmes, comme je vous le disais, aiment la franchise et la rondeur en ces sortes d'affaires ; avez* vous suivi mon conseil? » Le guide tourna la tête d'un autre côté. (( Oui, dit-il enfin, nous nous sommes entendus ; et je conviens que Mabel aime la franchise et la rondeur, »
Dunham vit l'air décontenancé du pauvre homme ; l'altération de sa voix surtout le frappa. Il le regarda en face et devina une partie de la vérité ; mais il n'était pas homme à renoncer à ses plans.
(( Il ne faut pas vouloir tout brusquer non plus ; un homme de votre mérite ne peut manquer de toucher le cœur d'une jeune fille ; mais il faut lui donner le temps, mon ami. »
Le guide releva la tête, et venant droit au sergent :
c( Nous sommes de vieux compagnons, lui dit-iî, nous pouvons nous parler librement. Quel motif avez-vous eu pour penser qu'une fille comme la vôtre pourrait se sentir de l'inclination pour un
honinuî comme moi? Dites-moi echi franchement?
— Quels motifs? mais j'en ai un millier, et tous excellents... : vos services, vos eanipa^mes... ; et puis n'ètes-vous pas mou miii /^prouvé et depuis loni^temps déjî\?
— - J'ai bien peur que vous ne fassiez une méprise, sergent Dtniham ; je ne crois pas qne ce soient là des titres pour gagner le cœur d'une jeune fille...
— Prendricz-vous mon enfant pour une fUle d'un esprit léger ou futile, capable de s'éprendre de la bonne mine d'un étourneau ou d'un mauvais sujet?
— Dieu sait quelle estime j'ai pour Mabel Dunham, et la pensée de l'offenser ne saurait me venir îi l'esprit, pas plus que vous, mon vieux compagnon ; mais je crains de n'être point l'homme qui convient ù votre charmante et excellente fille.
— Vous avez trop de modestie, Pathfinder ; voilà votre côté faible, je vous l'ai toujours dit. Si vous voulez réussir avec une femme, ne soyez pas modeste. Voyez plutôt le lieutenant Muir.
— Le lieutenant Muir ne sera jamais le mari de Mabel.
— Je l'espère bien, puisque je suis décidé à faire de vous mon gendre.
— Soit ; mais, je vous prie, laissons Mabel se décider elle-même. Donnez-lui le temps, me disiezvous tout à l'heure ; à mon tour, je vous dirai : Donnez-lui le temps. » ^
Cette parole parut blesser le vieux soldat ; il reprit d'une voix assez aigre :
u Voyons, Pathfinder, lui avez-vous parlé à cœur ouvert? »
Le chasseur ne savait point mentir ; pourtant il
14 — Le Lac Ontario.
craignait d'exposer Mabel à la colère de son père s'il lui rapportait leur entretien ; il se contenta de dire :
« Oui, nous nous sommes ouvert nos cœurs ; mais je n'ai rien vu dans celui de Mabel qui me ))arût propre à confirmer vos espérances.
— Elle a osé vous refuser?
— Je ne saurais dire cela...
— Refuser le meilleur ami de son père...
■ — Je ne lui ai pas fait une demande si nette...
— A la bonne heure ; vous avez eu trop de modestie et pas assez de rondeur. Je lui parlerai ce soir, et nous serons vite d'accord...
— Non, non, reprit le guide, laissez-nous, je vous prie, le soin de cette affaire : nous finirons par nous entendre, Mabel et moi. »
Dunham consentit à ne point intervenir, mais ce fut à la condition expresse que Pathfinder parlerait à Mabel franchement et sans ambages. Pauvre homme ! il était fixé, et ce n'était point la franchise qui lui avait fait défaut, hélas ! il le savait bien. Le sergent Dunham ne pouvait admettre Un seul instant l'idée que sa fille pourrait refuser d'accorder sa main à un homme comme Pathfinder : la différence d'âge ne l'inquiétait pas le moins du monde ; il avait lui-même épousé autrefois une femme beaucoup plus jeune que lui ; quant à l'obstacle qui pourrait venir de l'éducation donnée à sa fille et du contraste qui en résulterait avec les habitudes et la manière de vivre du chasseur, il ne pouvait même pas le soupçonner.
Chemin faisant, voyant les hésitations de son ami, et soupçonnant son découragement, il chercha à le remonter. Il était si convaincu lui-même, le brave sergent ; il donnait de si bonnes, raisons :
LE r.AC ONTAIUO 211
« J'avais votrr à^c (juuiul jo me suis nmrié ; ma friumc ^tuit aussi jruni' cjnc Test Malxl. V<his ]>nrli("/ (In licutcn.'ml Miiir ; il soiif^c ù nui fille..., il rst ])Ius ii^^r (\ur nous. Vous tenez la tête de* votre j)()siti()n sur la frontière ; il n'y a pas un j^niide sûr et estimé connue vous Têtes ! Quel ehassetir ))ourrait se \ anter (raj)i)rovisionner mieux que vous le ^fardc-man<^^ r de sa maison? » •
Cet enfant de la nature, sini])le et droit, ne croyait pas tout ce (]ue le servent lui disait ; mais peu à peu il finissait ))ar trouver ses raisons ])Iausibles, peu à peu il cédait, il revenait à res])érance : on se perstiade si aisément ce que l'on souhaite !
« Je crains bien pourtant, disait-il lorsqu'ils rejoignirent Mabel, je crains bien, sergent, cpie vous ne fassiez encore une mé])rise. »
Le Scud avait déjà hissé ses voiles prêt à partir, attendant la brise de terre, quand Pathfinder et ses passagers remontèrent à bord. On eût dit que le vent attendait leur retour ; ils n'eurent pas plus tôt mis le pied sur le pont, que la brigantine s'enfla, et le cutter se mit à fendre l'onde, le cap tourné vers la côte méridionale.
Jasper avait repris le corr: mandement du petit navire, quoique non tout à fait sans conteste : Cap garda un pouvoir de surveillance ; mais la direction des manœuvres fut entièrement abandonnée au jeune marin. Eau-Douce consentit à cet arrangement sans, élever la moindre difficulté : il ne voulait pas que Mabel fût de nouveau exposée au danger ; il avait trop souffert la veille, en face des brisants, où l'ignorance et l'outrecuidance de Cap l'avaient jetée avec tous les autres, pour ainsi dire, dans les bras de la mort.
Jasper savait bien qu'ils ne tarderaient pas à se retrouver en face du Montcahn, qui ne manquerait pas de quitter le mouillage du port de Niagara, où il avait été chercher un refiige, pour se mettre à la poursuite du bateau anglais. Il prit soin néanmoins de cacher ses inquiétudes.
iJ*: J.AC UNIAIUU 2i:j
sachant bien cpic livs mesures (pTil avait résolu (le ])reii(lre ])<nir é('li;ij)])er à reiuiemi étaient de nature à cveiller les soujx^'ons à ])eine endorniis (le maître Ca]). Voici (picl était son ))Ian : adoptant en ])rinci])e (!ette id(''e (jue le jeune et l)rav'c olïieier frnnc^'ais (jtii avait la conduite du Montcahn tiendrait le milieu dti ]iic ])our surveiller en même temps les deux ccUes, il résolut de longer nu •l)lus ))rcs la côte du sud, bien (jiie renncmi y eût des ))Ostes considérables, ))arce (|u\*lle était plus abritée et (]u'il avait ])lus de chances d'échaj)per à l'œil de ses adversaires, ses a^és, de ce côte tout bordé de i^nands l)<>is, ))ouvant se confondre aisément avec la végétation des rives.
Heureusement Cap ne savait rien de la situation dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis de Pennemi, et, d'autre part, ce côté de la question échappait complètement au sergent ; Jasper fut donc entièrement libre de diriger le navire à sa guise. On était pourtant convenu de rallier au plus vite le port de TOswego, Dunham n'osant prendre sur lui de donner suite à l'expédition après les incidents des jours précédents.
Le lendemain matin ils se trouvèrent tout à coup, à rembouchurc du Niagara, en face d'une citadelle au haut de laquelle flottait le pavillon français. Cap, furieux, s'emporta encore contre Jasper ; mais il fut aisé au marin de justifier le plan suivi par lui, et, de fait, aucun bateau français ne chercha à arrêter le Scud. Les conjectures de Jasper étaient sans doute fondées, et, pour lui donner la chasse, le Montcalm avait dû gagner le milieu du lac. La citadelle envoya plusieurs boulets ; mais déjà le brave petit navire était hors de portée.
Pathfuider, qui avait en apparence retrouvé
tout son calnic, racontait à Mabel des aventures arrivées dans les bois ; le quartier-maître, M. Muir, se promenait sur le pont d'un air digne, et ne perdant pas une occasion d'attirer sur sa personne les regards de la fille du sergent, trop occul)ée d'ailleurs pour faire attention à lui ; Cap continuait à maugréer de temps en temps, pendant que Jasper, toujours alerte et vif, donnait ses ordres et mettait souvent la main à l'œuvre.
On fit cent milles durant la journée et la nuit ; bien que le vent eût beaucoup diminué, on continua à avancer aussi vite que possible vers la citadelle de i'Oswego. Quand le jour parut, le cutter avait l'embouchure de la rivière sous le vent et à deux milles de distance environ. Le fort tira le coup de canon du matin ; au même instant un cri partit de l'avant du Scud ; tous les regards se tournèrent vers la pointe orientale de l'embouchure, et là, hors de la portée du canon du fort, se tenait stationnaire le Monicalm, attendant le retour du bateau anglais.
Il était évident que ce dernier avait sa route coupée, et qu'aucun secours ne pouvait lui venir de la citadelle. Dunham, après une courte consultation, se décida à regagner l'autre extrémité du lac et à donner immédiatement suite à l'expédition projetée.
Le cutter hissa en un instant toutes ses voiles, et s'orienta aussitôt au plus près du vent ; le Montcalm fit de même et se mit aussitôt en chasse. Mais le Scud était meilleur voilier, et vers midi, du haut de la citadelle, Lundie et ses soldats, qui n'avaient point perdu de vue les deux adversaires, virent disparaître le sommet des mâts du petit navire d'Eau-Douce à l'extrémité du lac. Le Montcalm ne l'avait point atteint, et sans
m: lac ontaiuo ais
doute il a\'ail. |ni s Cn^^M»^^! r clans jc dédiili' dis îles, on il iTrlait ])oint ])nKiint de Iv suivre et où il était impossible de lui donner hi cluisse. L'ennemi soup(,*onnait va^ruement Texistencc d'un fort dans les environs, (*t (TailKurs nul autre ma^ rin {\\\c ,ïas])er n'eût pu se reconnaître au milie-u du (kniale des Mille-Iles. Kau-Doucc*, an contraire, n'éj^rouvait pas la plus i)etite hésitation, et continuait sa route avec un (^alme et un entrain bien laits pour le \'en<]fer des soupçons (pron avait ose élever contre sa iidclité.
Cap voulut néanmoins qu'on jetât l'ancre avant la nuit. Le Sciid s'arrêta donc dans une. petite baie éearté(^ : tout le monde descendit sous le pont. C'a}), horriblement fatigué, fit comme les autres et alla se coucher. En s'évcillant le lendemain, avant même d'ouvrir les yeux, son instinct de vieux marin lui apprit cpie le Sciid avait repris sa marche ; il courut sur le pont et le trouva vo- <îuant au milieu des îles ; Jasper et le pilote étaient seuls demeurés en haut et suffisaient à la manœuvre.
« Qu'est-ce à dire ! s'écria le vieux marin sur le ton de la colère ; voulez- vous profiter de notre sommeil pour nous faire entrer furtivement dans le port de Frontenac?
— J'exécute les ordres du major Dunean ; il m'a donné l'ordre de ne jamais approcher du poste sans avoir envoyé tout mon monde sous le pont : ce n'est pas la peine de former des pilotes qui puissent trahir le secret du fort. D'ailleurs, nous y arriverons avant une heure. ))
Cap ne trouva rien à répondre ; il 's'en alla trouver Pathfinder et lui confia qu'il était complètement dérouté, et qu'il ne comprenait pas comment Jasper pouvait conduire sans un doute,
sans une hésitation, son navire au milieu de tous ces canaux s'entre-croisant à chaque minute.
(( Je ne vois nulle part ni phare ni bouées, s'écriat-il hors de lui. Je ne sais même pas s'il a une boussole. En tout cas, il ne la consulte guère ; ce n'est pas là de la navigation. »
Mais Jasper, de son côté, criait joyeusement :
« Range à hâle-bas le foc ! Tribord la barre ! Tribord tout ! Jetez l'amarre, nous avons du monde à terre pour la recevoir !
• — Nous sommes trahis ! s'exclama maître Cap ; nous sommes livrés aux Français !
— Nous sommes arrivés au poste, dit simplement Pathfinder ; je suis bien aise de débarquer et de retrouver la terre ferme. »
Mabel avait déjà sauté à terre ; car le Scud s'était rangé à quai, sur une sorte de terrasse naturelle où l'on pouvait débarquer très aisément.
L'île où le poste se trouvait établi était petite et ne contenait guère qu'une vingtaine d'acres de terre. Elle avait perdu une partie de ses arbres, la moitié à peu près de sa surface étant convertie en pelouse où l'herbe croissait fort drue, circonstance rare dans les vieilles forêts entièrement envahies par les grands bois. Cette sorte de prairie était enfermée par les arbres et les buissons épais des rives, de sorte que l'île du Poste avait la même apparence que les autres îles et gardait le secret de ses dispositions intérieures. La partie de l'île plus boisée abritait sept ou huit cabanes, peu élevées, qui servaient de logement à la petite garnison ; c'étaient de simples huttes, mais les longs séjours qu'y avaient faits les divers détachements amenés du fort de l'Oswego avaient permis de leur donner un confortable peu ordinaire dans de semblables installations.
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A l'cxtr/'MuiN'! tnntil.il<' de Tilc se trouviiit niic l)cliU' j)cniiisuk" d un acre environ, et entienincnt couverte de grands arbres et d'épais buissons ; l)r(>s de ristlnne étroit (pii la rattacthait an reste de rîle, eonnnandant les deux canaux à droite et h gauche, on a\'ait construit avec de gros arbres lui ))etit fort cjui pouvait mettre la garnison à Tabri d'un eouj) de main, et élait même capabh? de résister au (rhoe des boulets. J.c rez-de-chaussée servait de magasin et contenait d('s approvisionnements de toutes sortes ; le premier étage constituait à i)roi)rement i)arler hi citadelle ; il était percé d'étroites meurtrières et entièrement dispose pour la défense. Une échelle donnait accès dans le grenier, divisé en deux ou trois chambres où pouvaient loger au besoin une trentaine de soldats.
A deux })as de la porte, étroite et fermée de poutres solides, se trouvait une source où il était facile de s'approvisionner en cas de siège ; les toits des étages supérieurs surplombant le rcz-dechausséc, on pouvait même, en cas de nécessité, puiser à la source sans sortir du fort.
L'île du Poste, située au milieu d'mi groupe de vingt autres îles, était presque introuvable, et l'entrée de la baie qui servait de havre à Jasper était si bien cachée, que plus d'une fois des soldats qui en étaient sortis pour aller pêcher un peu plus loin avaient passé des journées entières à la chercher.
Le débarquement général fut bientôt fait, et l 'officier qu'on venait relever, ayant remis ses instructions à Dunham, fit immédiatement prendre à ses hommes, fatigués de leur exil, la place des nouveaux venus, et il n'y avait pas^ trois heures que Jasper était arrivé qu'il mettait déjà à la
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voile pour repartir. Le lieutenant Muir, Cap et le sergent jugèrent jDOurtant nécessaire de l'instruire de leurs soupçons sur le compte de ce dernier ; il promit d'ouvrir l'œil, mais cela ne troubla point la joie qu'il avait de partir.
Mabel prit possession de la hutte destinée à son père, qui était la plus propre et la plus vaste, et s'y installa de son mieux ; elle fit d'une cabane voisine la cuisine et la salle à manger des principaux membres du détachement. Ils devaient être servis, sous sa direction, par la femme du soldat qui les avait accompagnés. Après avoir pris à la hâte ces premières dispositions, la jeune fille, fatiguée de son séjour sur le cutter, s'en alla faire une promenade dans l'île ; elle traversa d'abord la clairière dont nous avons parlé, prit un sentier qui s'enfonçait à travers le bois, et gagna une sorte de promontoire couvert de grands arbres. De ce point, la vue était assez étendue sur le lac, et l'œil plongeait assez loin dans le dédale des îles, mirant leurs rives couvertes de verdure dans l'eau profonde et limpide.
Elle jouissait de cette solitude depuis fort peu d'instants, quand elle fut abordée par le lieutenant Muir, qui l'avait suivie ; il débuta par des grands compliments ; mais il avait affaire à forte partie, et Mabel, sans s'étonner, se mit à le railler de la plus belle façon. Il changea de méthode : c'était un tacticien ; soupçonnant un rival dans Jasper, il jugea utile de faire une sortie sur le territoire ennemi.
(( Vous devez être heureuse de vous sentir enfin sur la terre ferme ; le plancher du cutter devait vous brûler les pieds.
— J'étais assez de cet avis il y a deux ou trois heures ; mais à travers ces arbres le cutter me
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S('inl)l(' si beau là-has sur \r lac, <|n<' jr rc/^n^ttc })rcs(|uc (le ra\'<)ir (|(iitl(''. )j
l)i' la ])la('(* <|irils c)r('ii])ai(nl nn voyait distiru^ti!mciil. le Scu(L cl l'<»ii |>(ni\ail rcconiiuîtrc Jasper i\ Tarrirrc, (irl)oul, sa loii^nic-vnc à la main. Il a\'ait aussi aixrru MaIx'I, et elle se leva, a^ntant sou luouclioir eu s'itrur d'adieu ])C)ur ré])OMdr(' au salut (ju'il lui adrc^ssait. eu douhIanL une ))()inte (lui (le\'ait luaiulcnant k* doroIxT à su suc.
(( Les voilà ))artis ! s'écria le (luarticr-niaître ; je leur souhaite bon voyai(o ; car s'il leur arrivait nialhcMU' nous st^-ions in <rrand danger de ))asser l'hiver ici. Ce Jasper est un drôle sur le cx)mptc ducpiel il court de l)ien mauvais bruits ; votre père et votre oncle semblent ne ])as en avoir une haute idée.
■ — J'en suis fâchée ; mais j'es])ère que le temps modilierii leur o])inion. »
Cela avait été dit d'un ton fort sec ; Muir changea encore de sujet de conversation.
« Ne vous semble-t-il pas, Mabel, que Pathlinder est un homme bien extraordinaire?
— Extraordinaire ! sans doute comme dévouement, comme franchise, oui. C'est mon ami, vous savez, et je ne souffrirais pas qu'on en dît du mal. Il est aussi excellent tireur, et ce n'est pas voius, lieutenant Muir, (]ui oseriez le nier. »
A ces mots elle quitta brusquement son interlocuteur, le laissant assez déconfit de l'insuccès de ses manœuvres tentées pour nuire à ses rivaux. Mabel s'en alla, croyant qu'elle n avait pas seulement vengé ses amis, mais qu elle s'était à tout jamais débarrassée d'un poursuivant désagréable. Elle se trompait : Thomme était trop expérimenté et trop opiniâtre pour céder ; il secouait encore la tête, roulant de sinistres projets, quand Pathfinder arriva près de lui à l'improviste.
« Quartier-maître, dit le guide avec une grande simplicité, vous perdez votre temps à courir après cette jeune fille ; on affirme que vous voulez l'épouser.
— On en dit autant de vous, Pathfinder ; mais une telle présomption dépasserait toutes les bornes.
— Vous avez raison, reprit le chasseur, ce serait une présomption qui dépasserait toutes les bornes... Oui, vous avez raison, lieutenant.
— Si vous pensez ainsi, mon ami, permettezmoi de vous dire, comme ancien compagnon d'armes...
• — Compagnon d'armes ! reprit Pathfinder en regardant bien en face son interlocuteur ; nous nous sommes rencontrés derrière de bons remparts, mais jamais en face de l'ennemi au fond des bois.
— Il n'importe ; vous savez que mes fonctions me retiennent auprès de mes magasins... Mais il ne s'agit point de cela; j'ai un avertissement sérieux à vous donner. Si vous aviez entendu ce que Mabel disait de vous tout à l'heure... »
Le guide écoutait avec attention, et, comme Muir gardait le silence ou affectait de ne pas vouloir continuer dans la crainte de le blesser, il ne manifesta aucune hâte ni aucune inquiétude ; Muir ajouta :
« Vous avez remarqué de quelle façon elle s'est enfuie à votre approche?
' — Oui, dit le guide d'un air narquois, je l'ai bien vu. »
Et, en prononçant ces mots, il serrait le canon de sa carabine à enfoncer ses doigts dans le fer.
« Voilà, elle s'est sauvée pour n'avoir pas à entendre votre propre justification ; car j'avais entrepris de vous défendre... Je lui disais que
r,i: LAC ONTARIO 221
vous ctcs un homme dis bois, jiresquc un suuva^c, i\\w vous ne comiaisscz ])oint les coutumes vt les nururs do lu vie civilisée, (ju'il (souvient de vous pardonner heuucou)) i\ cause de vos bonnes intentions et de votre dévouement... Elle est ])artie sur ces ])aroles, dépitée du soin (pie je prenais de vous défendre. Sa\ cz-vous ce (pie je ferais à votre place, Pathfuider? Je ])rendrais ma Ciirabine et je retournerais au fond des bois ; rien ne mortifie une femme ('omme de ne ])araître pas s'apercevoir de ses dédains. Ah ! Mabel serait mortifiée.
— Mortifier Mabel ! lieutenant ; mais c'est la dernière ])ensée (pie je pourrais avoir. Ce que je redoute le plus serait de lui causer im instant de déplaisir.
— En ce cas, repartit le quartier-maître, raison de plus de nous cpiitter en toute hâte pour la protéger et défendre sa vie.
— Le meilleur moyen de protéger Mabel est de me tenir à portée de le faire aisément.
— Détrompez-vous ; ce poste n'est point sûr. Ne secouez pas la tête ; nous sommes environnés d'ennemis. Sûrement les Indiens connaissent notre position, et les Français doivent en être informés. Prenez donc votre pirogue, descendez la rivière du côté d'York, et vous pourrez sans doute nous rapporter d'excellentes informations.
— Inutile, lieutenant, le Grand-Serpent est de ce côté ; nous n'avons rien à craindre. »
Muir continua à être battu par Pathfinder comme il l'avait été par Mabel ; le bon sens du guide l'empêcha de tomber dans les pièges qui lui étaient tendus. Malheureusement le lieutenant eut ensuite avec le sergent une conférence qui amena plus tard des conséquences malheu-
reuses ; mais la suite de ce récit en fera connaître au lecteur tous les détails.
Les soldats reçurent immédiatement des ordres, et on les vit aussitôt prendre des dispositions qui trahirent, aux yeux des hommes expérimentés, le secret de l'entretien : on se préparait à faire une expédition en dehors de l'île du Poste.
Au coucher du soleil, Dunham rentra dans sa hutte, et s'assit avec Cap et Pathfinder devant la table dressée par Mabel ; le souper fut grave. Vers la fin du repas, le sergent dit à sa fille :
« Je ne veux pas que vous soyez trop surprise demain en vous éveillant ; je compte partir cette nuit pour une expédition.
— Quoi ! mon père, vous me laisseriez seule ici avec Jenny !
• — Non, ma fille. Je laisse ici Mac-Nab avec trois hommes pour défendre l'île au besoin et vous protéger en notre absence ; Jenny habitera avec vous dans votre cabane. Je cède la mienne à mon frère, qui, ainsi que le lieutenant Muir, ne fait point partie de l'expédition. Il est cependant bien entendu que c'est Mac-Nab qui est, en mon absence, l'ofîîeier commandant, et je souhaite que son autorité soit respectée de tous. Le caporal est d'ailleurs un homme brave et entendu ; malheureusement il aime un peu trop le rhum, et, comme Écossais, il est exposé à trop accorder au rang du quartier-maître, qui n'est pourtant ici qu'un simple volontaire. Frère Cap, et vous, Mabel, ayez l'œil sur lui pour qu'il ne tombe pas dans l'un ou l'autre de ces deux inconvénients, J'emmène avec moi les deux grandes barques ; je vous laisse la troisième avec une pirogue. Nous allons entrer dans le canal par où passent ordinairement les Français ; nous allons les guetter
U: l..\(. ON'J'AIUO 223
afm de capturer, s'il se petit, les barques contenant les marcliniidiscs (jiTils ))orl('îi! :i I^Vonfcnac ))our être distribuées aux Indiens. J(icn n'importe plus au service de Sa Majesté que la réussite de cette ex])éditi<)n ; nous conduirons ensuite les banpies de reiinenii à Oswe;^'o. Jjcnr car^'aison se coni))ose, d'après nos n^nsei^nenients, de couvertures, de iuous(piets, de nnniitions, en un mot, de tous Jes objets dont se servent les Français pour (Mi<jfa<jfer et retenir les sauva<,'es dans leur parti. Prives de ces objets, ils verront ainsi tous leurs j)]ans dérangés ; cela nous fera gagner du temps, car ils ne pourront en renvoyer d'autres avant la fin de rautomnc. »
Lorsque le souper fut aehe\'é, le sergent congédia ses hôtes et demeura seul avec sa fille. Mabel lui dit fort émue :
(( Vous voulez donc absolument me laisser ici? mon père; j'avais espéré ne plus vous quitter; c'est pour cela que j'étais venue vous rejoindre. Si vous le permettiez, je vous accompagnerais volontiers.
— Vous êtes une brave enfant, » dit le sergent d'un ton fort doux qui ne lui était point ordinaire.
Dunliam subissait l'impression de cette heure solennelle ; son entreprise n'était point sans danger, et il gardait aussi bien des inquiétudes pour ceux qu'il laissait derrière lui. Jamais sa fille ne lui avait paru plus aimable, et ses yeux s'arrêtaient sur elle avec complaisance.
« Est-ce que je ressemble à ma mère? dit Mabel.
— Trait pour trait, mon enfant ; vous avez sa taille et son visage ; vos yeux sont doux comme étaient les siens, mais ils ont une expression de gaieté que n'avaient point ceux de votre mère.
— Ils perdraient bien vite cette expression
joyeuse s'il vous arrivait malheur dans cette expédition.
— Ne craignez rien, ma fille, je serai prudent. Oh ! que je serais plus tranquille si je vous avais laissée établie et mariée à Oswego avant de partir !
— Mariée ! mais avec qui, mon père?
— Vous connaissez mes intentions : y a-t-il un homme qui ait le cœur si franc et l'esprit si juste?
— Je le reconnais ; vous avez raison, mon père. Mais qu'ai-je besoin de me marier? Je ne désire qu'une seule chose : demeurer avec vous et prendre soin de vous.
— Voilà une bonne parole, ma fille, et que le Ciel vous bénisse pour l'avoir dite. Mais, sans parler des hasards de la guerre, je puis vous manquer d'un moment à l'autre ; vous êtes bien jeune pour rester seule, sans protecteur pour l'avenir.
— Mon père, pensez-vous que votre ami soit l'homme qui me convienne? Il a toute mon estime, tous mes respects ; mais ne le trouvez-vous pas trop âgé pour votre fille?
— Oui, peut-être, si l'on compte ses années ; mais il faut songer à sa constitution ; il est plus jeune que la moitié de nos sous-ofïiciers. Je crois que je mourrais heureux si vous étiez sa femme, Mabel ; car c'est une triste chose que de marcher au combat, laissant derrière soi une jeune fille sans guide ni protecteur.
— O mon père ! ne parlez pas ainsi. Que je voudrais pourtant vous enlever cette inquiétude ! alléger ce poids qui pèse sur votre cœur !
— Je n'y consentirais pas s'il devait peser sur le vôtre. »
Cela fut dit d'un ton grave et d'une voix tremblante. Jamais Mabel n'avait vu son père aussi ému, aussi troublé.
ij: lac ontaiuo 22r>
(( Parl("/M (lil-cllr: «iircxi^'cz-voiis de moi?
— .le iTcxi^'c ri( n, iiioii ciifanl ; je \'()ii(lrais rpic vos (losirs fnssciil. ((nifornics aux micîis. Ah ! si je ])(>uvais vous \(»ir ])n>mis<' à Pat lilindcr, jr crois (jiic je iiKMiri'ais heureux. Mais non, je iw \ ous (leinande ]H)int de prendre des cn^'a^^^'inents ; je serais trop malheureux si nous (le\'ie/ \'ous en repentir. ^Tahel, t inl)rasse/-moi et allez nous re- ])oser. »
Duidiam uv savait pas etro si habile ; s'il eût e\iij;é une ])romesse formelle, INFalx'l ne rcût peutêtre pas tlonnée ; mais il rés< vn ait sa lilxrté, elle fut touehée de sa peine.
Klle se tut durant (juelques minutes, les yeux dans les yeux du servent, aussi troublé qu'elle.
u Dieu bénit la lille obéissante et soumise, mou père...
— Oui, le saint Kvanc^ile Ta dit...
— J'aeee])terai Pathlinder s'il persévère dans le dessein de m'épouser. Je n'y mets qu'une condition : vous ne lui en parlerez pas, et nous attendrons qu'il manifeste de nouveau ses intentions.
— Que Dieu vous bénisse et vous récompense, mon enfant ! vous êtes le modèle des filles. »
Elle se jeta dans les bras de son père ; ses larmes coulaient en abondance, mais son visage gardait une angélique sérénité. Le vétéran pleura aussi ; il serra sa fille sur son cœur, mais cette faiblesse fut courte ; il se redressa, se dégagea des étreintes de son enfant, regagna d'un pas ferme sa rude couche pendant que Mabel se retirait, et bientôt on n'entendit plus que les ronflements sonores du vieux soldat.
15 — Le Lac Ontai'
:io.
Mabel s'éveilla assez tard ; elle avait dormi paisiblement ; elle avait conscience d'avoir donné à son père, • — à ce père qu'elle connaissait depuis si peu de temps, — une grande preuve d'affection ; la fatigue avait aussi contribué à lui procurer ce repos prolongé assez avant dans la matinée.
A peine levée, elle sortit de sa cabane, et il lui sembla qu'elle voyait l'île pour la première fois ; la veille, d'autres soins l'avaient trop absorbée. Le temps était très beau : une journée d'automne, claire et douce, faisait ressortir toutes les splendeurs du paysage étrange que la jeune fille avait sous les yeux. Il lui parut que l'île était déserte, et elle eut un frisson en pensant à son père parti durant la nuit ; le sentiment d'une solitude complète pesa un instant sur son cœur ; mais cette impression fut vite dissipée par la vue de son oncle, en train de déjeuner à l'ombre sur un coin de la pelouse en compagnie du lieutenant Muir. Les soldats mangeaient aussi à deux pas d'eux, et Jenny, la femme du soldat, les servait.
Mabel, peu soucieuse de prendre part à ce repas matinal, gagna, sans être remarquée, une extré-
IJ*: I.AC ONTAHIO 227
inilr (!«' l'île couNcrlc de hiiissons et do ^nnds .•libres ; rlle ;irriMi en ))eli de leni])s jiiscpfmi boni (U' l'eini, ((, ivarlant I<'s hranelus (pii arrêtaient; sa \ ne, elle se mit. u considérer la ])artie du lac (prelle ])<>n\;iil eiie(»re eni})rasser du re;/ar(l. L'es- ])aee n'était jias considérable, et jnstcnient, en face d'elle se tronvait nne île très boisée dont la rive n'était ))iis distanle de ])his d'nne cinrjnantainc de toises. Les rei^^ards de ^labd allaient de la snrface (i(^ l'onde anx massifs ))rofonds de verdure (]ui s(* déroulaient de\ant elle. Tout à cou]) elle s'imagina (ju'um* f(>nne humaine était aij))arue au juiliiii des buissons ; elle s'abrita bien vite derrière un tronc d'arbre ; mais elle s'arran<^ea de fa von à surveiller le rivage o])posé, se deiuandant encore si elle n'avait ])as été le jouet d'une illusion. Elle attendit lon<rtemps, et elle allait se retirer cjuand elle aperçut une l>ranche d'aunes s'élevant et s'abaissant tour à tour au bord du canal, comme pour lui faire des ijestcs de bonne amitié. Elle se sentit vi^'ement troublée ; mais son sang-froid ne l'abandmuia point ; elle comprit (|u'il fallait à toute force éclaireir ce mystère ; elle brisa à la tête un roseau flexible et feuillu, et, sans se déconcerter, elle se mit à l'agiter à son tour, répondant à cet appel par ime politesse semblable.
Bientôt, après quelques instants de ce muet entretien, sur la rive opposée les feuilles s'écartèrent, et Mabel vit apparaître Rosée-dc-Juin, la femme d'Arrowliead. La fille du sergent, durant son premier voyage à travers la forêt, avait souvent été touchée de la simplicité et de la bonté de cette pau^Te femme indienne ; sa soumission à son mari dépassait toutes les bornes; elle semblait avoir pour lui une affection si vive, que.
contrairement aux femmes sauvages, elle était toujours sur le point de s'inquiéter et de laisser éclater sa jalousie quand Arrowhead s'occupait de Mabel ou tournait seulement les yeux de son côté. Ce sentiment, si \'ite excité et auquel donnaient peut-être raison les mauvais instincts d'Arrowhead, n'aAait point empêché Roséc-dc-Juin de témoigner beaucoup d'attachement à Mabel, et celle-ci avait su répondre de façon à l'augmenter encore.
Cette apparition, tout étrange qu'elle était, n'effrayait donc pas trop la fille de Dunham ; elle fit un signe amical à Rosée-de-Juin, et lui donna à entendre par geste, — car ni l'une ni l'autre n'osait élever la voix de façon à se faire entendre de sa compagne, — qu'elle serait contente de lui voir traverser le canal et venir jusqu'à elle. Rosée-de-Juin comprit et allait mettre sans doute ce dessein à exécution, quand la voix de maître Cap se fit entendre à tra\'ers les arbres de l'île du Poste. Il appelait Mabel et l'invitait à venir prendre sa part du déjeuner, déjà très avancé. Elle fit signe à Rosée-de-Juin de surseoir à l'accomplissement de son projet jusqu'à son retour, et elle courut au-devant de son oncle avec un empressement d'autant plus ^^if, qu'elle voulait l'empêcher de venir de ce côté.
Maître Cap accusa sa nièce de perdre son temps, dès la première heure du jour, à flâner sans souci de ses devoirs les plus impérieux, à ce i^oint d'oublier le soin de se nourrir.
« Je ne suis pas si paresseuse, répondit Mabel, j'ai déjà exploré l'île entière.
• — Cela ne fait pas un travail considérable, miss Mabel, dit Muir ; l'île est i:)etite, et Lundie en en prenant possession n'a pas ajouté grand'chose
il I i hijiirc (li- ^.i .U.iji >l( . Miuaiil iin»l, liiailrr Cap, i'\'sl un ])()st(' forl peu inilifain-, et je iii\'ittcnds II (pi('I(|U(' ('alaslr(»))hc un jour on raiilrc. -• Vous eroyc/. (|Uc les T'iaurais...? dit MahrI.
— - Les Inxpiois jiourraiciii \ncn s'en mêler, continua Ir (piarli( r-innîl rc ; j'ai mauvaise idée de eet éla')Iissenient , cl je suis \'cnu ici j)réeiscnicnl ])o.!r cludicr ]).'ir inoi-niriiic la (piestion ; cliari»'é (k's a))))ro\ isionncnicnls, je ne \'cux plus rien cn\'oycr désormais dans ce ))osle : <•<- -er.-'il à eou)) sûr faire des avances à rcinienii.
— Vax sommes-nous là? demanda ( a]) a\cc une certaine iinpiiétudc.
— Je ne dis ])as (pie lonl esl jh rdu ; mai-. n«Me> sommes aux a\ ant-])ostes, et nous ))ouvons rece- \()ir le ))remier cIuk* de rennemi.
— Vax pareil cas, que ferions-nous? demanda le vieux marin. Nous sommes six combattants, nous ferions ])auvre ligure en face de rennemi, d'autant mieux (pie Français ou Irocjuois, s'ils nous alta(iuent, c'est qu'ils se sentiront en nombre.
— Assurément. Je crois qu'il n'y aurait pas autre chose à faire que de prendre la fuite ; Tidce de résister à l'ennemi, dans les conditions où nous sommes, ne peut même être accei)tée un seid instant par un esprit sai>v. Je Jle sais, miss Mabel, continua-t-il s'adressant ù la jeune fille, votre père a donné des instructions au caporal pour défendre Tile en "cas d'attaque ; mais en cela il n'a consulté que son courage, car la chose est absolument impossible. Il no as saurait gré d'ailleurs de ^'ous avoir dérobée, par une retraite sagement exécutée, aux dangers d'une captivité humiliante et dangereuse, sinon de vous avoir arrachée à la mort. Voici donc ce que je propose, ajouta-t-iJ, comme si l'ennemi eût déjà été en
face de lui : nous nous confierons à maître Cap ; nous uA'ons une barque qui peut nous recevoir tous ; nous allons la cacher au milieu des broussailles, et à la première apparence de danger nous nous embarquerons. Ces canaux sont fort étroits et très multiplies, nous échapperons aisément à l'ennemi.
— Dieti merci, nous n'en sommes point encore là, dit Mabel, et de telles précautions sont au moins prématurées. »
La conversation de Muir et du vieux marin changea de sujet, et Mabel n'y prit plus part ; mais elle put cependant constater que le quartier-maître revenait à propos de tout à cette idée d'une attaque possible des Français ; il semblait avoir entrepris de convaincre son interlocuteur de la nécessité de tout préparer pour une fuite précipitée. Elle fut surprise d'entendre un soldat tenir un semblable langage ; elle en fut même, elle fille de soldat, scandalisée, et son mépris pour cet homme s'en accrut encore ; mais elle était trop occupée de Rosée-de-Juin pour donner à un autre sujet son attention ; elle choisit le premier prétexte qui se présenta pour quitter la table.
La femme d'Arrowhead l'attendait ; elle franchit le canal à l'aide d'une petite pirogue qu'elle avait tenue cachée sous des branches descendant presque jusque dans l'eau.
Rosée-de-Juin débarqua, et Mabel l'emmena aussitôt par un chemin détourné, évitant de passer par la clairière, . jusqu'à sa cabane. Elles s'y enfermèrent soigneusement.
« Je suis bien aise de vous voir, dit-elle à la jeune Indienne; mais dites-moi, pourquoi êtesvous venue ici, et comment avez-vous pu découvrir notre établissement?
— N(î suis-jc ))as \oli, .miicï iriiirinnr.i Ho./idc-JuiiK
— Oui, assurrmciil, <( cela riK touclic bcancoii)) ; mais p()ur<|U()i votre visite cii ce iiioinent?
— L'amie \isite son amie.
— Ktes-voiis seiil(", au moins? Vous ne vondrie'/ ])as me Iraliir, me livrer aux Français, aux Iro- (juois, à Arrowheacf? »
l{osé(^-(le-.ruin seeoUa \i\cmenl la tête, et de la fa^on la plus naturelle elle })assa ses deux bras autour de la taille de Mabel et la j)ressa tendrenunt sur son cœur. Mabel fut touchée de cette innocente caresse ; mais elle ne devait ])as ])er(lre de vue l'oblii^'ation de se renseii^nicr et d'ai)i)ren(lr(^ les motifs de rarrivce de la femme d'Arrowhead dans rîle du Poste.
(( Vons avez î\ parler à votre amie? lit-elle doucement à Toreille de Flndienne. Je vous écoute.
— J'ai peur, dit l'enfant du désert en hésitant beaucoup, j'ai peur qu'Arrowhead ne tue Roséede-Juin jsi elle parle à la face blanche.
— ■ Il ne le saura pas ; Mabel ne lui dira rien.
— S'il savait que je vous ai vue, que je vous ai parlé, il enfoncerait sûrement son tomahawk dans ma tête.
— Non, non, n'ayez point de crainte. D'ailleurs, plutôt (jue de vous exposer à ce malheur, j'aime mieux que vous ne me disiez rien. Que Rosée-de- Juin se taise ! »
L'Indienne la regarda avec l'expression d'une vive tendresse ; elle la serra de nouveau sur son cœur, parut longtemps hésiter encore, puis tout à coup :
u Le fort, lui dit-elle lentement, est la meilleure place pour dormir, pour rester aussi toute la journée.
— Vous A'oiilcz (lire (lUc je serai en sûreté dans le fort, et que partout autre part dans Tîle ma A'ie n'est pas en sûreté? Arrowhead ne saurait vous en vouloir de m'avoir donne eet avertissement. Est-il près de vous en ce moment? vous a-t-il aeeom])agnée? »
Rosée-de-Juin répondit que son affeetion pour le chef indien ne lui permettait point de s'éloigner de lui, et elle reprit aussitôt :
« Le fort est l'asile le plus sûr pour les femmes. C'est Kl seulement qu'elles pourront sauver leurs chevelures.
— Si je vous entends bien, l'ennemi se prépare à nous attaquer. Voulez- vous voir mon père? »
Rosée-de-Juin se mit à sourire.
(( Il est parti, votre père ; il n'y a plus d'habits rouges dans l'île. Pathfînder, Eau-Douce sont également partis. ))
Puis, levant la main droite et montrant ses doigts écartés, elle fit signe, en joignant le pouce de la main gauche, qu'elle savait exactement le nombre des hommes restés dans l'île. Puis, revenant toujours à son idée, elle répéta :
(( Le fort est très bon ; il faut coucher dans le fort, il faut y rester toute la journée.
— Soit, dit Mabel, je vous le promets, j'y coucherai cette nuit, et pour le reste je vais prévenir mon oncle. »
Rosée-dc-Jain donna les signes de la pi as vive frayeur ; elle s'écria :
(( Alors ArroAvhead tuera Rosée-de-Juin. Eau- Salée parle troj) : on s'apercevra tout de suite que je vous ai pré\'enue, et Arrowhead m'enfoncera son tomahawk dans la tête. Je ne puis vous dire qu'une seule chose, c'est que le fort vous offre un lieu de refuge assuré^ et je vous aime assez
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))()nr nri'XjMïscr aux j>Ius ^ninds daii^aTs en xciiaiil NOUS (loimcr cet avcrl issciiH-nl ; ])'Mir le n-slc, si \'()us Ile \<njlt"/ me ])('r(lrc, il m- r.iiil |).is «ju'uii scdl mol soi! ]>roiMmcr à Tore il le de personne.
— Mais rcnncnii est donc* là? Nous sommes (loue é])iés, (ra(]U(vs? Xotis ])('iivi()ns (jnc jxrsonnc n'a\ait eoimaissaiice de <•( I ('lahlisscnunt . l'n aiilri' (juc \(Mis sail-il le cliciiiiii de l'ilc? Arrowlu'ad... »
Hoséc-de-.Juin ])aru( en piuK- .i une ^^laiide frayeur; elle iniu'nmra à noIx l)ass( , eonmu! si elle axait eu ])eur d'èlre enicnduc :
(( Tuscarora loul \(>ir, fout saxoir. Les Iroijuois ont de bous yeux.
• — De bous yeux ne sauraient sullire ; la ])lupart de nos honuiies ne ])euvent, nicmc a])rcs y ctrc venus, retrouver le ehemin de eette île...
— Il stifFit (]u'un seul, le connaissant bien, ait pu rapprendre aux Français... »
Mabel se sentit atteinte au cœur, conmie si elle allait défaillir : les soupçons de Ca}) et de son père lui-même, les insinuations ])errides de Muir contre Jasper lui revinrent à la mémoire ; elle se mit à aller et venir au milieu de la hutte, en proie à une très grande agitation. Puis, rexenant tout à coup près de la jeune Indienne, elle lui dit :
« C'est un traître, n'est-ce pas, qui a livré à nos ennemis le secret de cet établissement, et indiqué la manière de pénétrer dans cette île? »
Rosée-de-Juin sourit, mais elle ne répondit pas à cette question ; elle se contenta de dire :
« Vous êtes prévenue... ; » puis, avec un regard dont rinsistance en disait plus cpie toutes les paroles, elle ajouta : « Que les femmes restent enfermées dans le fort ; mais qu'aucun homme ne sache que Rosée-de-Juin vous a parlé.
— Ne dois-jc pas chercher à sauver mon oncle, mes compatriotes?
— Alors je mourrai sûrement. »
Et, sans insister davantage, mais d'un air i>rofondément triste, avec une pointe d'amertume, connue si elle se fût dit qu'elle serait victime de sa générosité, Rosée-de-Juin ramassait divers objets qu'elle avait mis de côté pour serrer MaVjel dans ses bras, et faisait ses préparatifs de départ. Celle-ci, touchée de son dévouement, n'osant ni la retenir ni la laisser aller sans la rassurer, lui promit de ne parler à personne de cette entrevue.
(( Rosée-de-Juin, lui dit-elle, nous sommes amies et plus que jamais dévouées au salut l'une de l'autre. Votre visite restera ignorée de tous ; mais indiquez-moi un signe qui puisse me faire connaître le moment précis où je devrai me retirer dans le fort. »
L'Indienne réfléchit.
« Vous avez des pigeons dans le fort ; je vais en emporter un ; quand vous le verrez revenir, ce sera l'heure. »
Une hutte voisine contenait un certain nombre de pigeons nourris par les soldats, il ne fut pas difficile à Mabel de lui en donner un. Elles repartirent ensuite pour la pointe de l'île où l'éiDOuse d'Arrowhead avait laissé sa nacelle.
Au moment où elle allait s'embarquer, Mabel lui dit :
(( Ne me direz-vous rien de plus, Rosée-de- Juin?
— Vous savez tout maintenant. Vous trouverez le salut dans le fort ; ce pigeon vous servira de signal. Soyez sûre qu'Arrowhead me tuera si je vous en dis davantage. »
Elle se glissa dans la pirogue, traversa rapi-
(Icincnl le (Mii;il, c! dispnnil hiciitôL scnis K-s hr.niclus iil);iiss('"!( s vers l;i surracc de Tcan. M.ilxl iillcndil lin iiislaiil ; mais l^nsiH-dc-.liiiii ne lui lit inrinc ])as un si^j^iic d'adieu. Arrivée sur lu ri\i', rindicniic lira le U'-j^iV canot liors de l'caii, \v cliarî^ca sur ses (''j)aiilts cl, rciiijxn'la dans l( s ]>(>is.
lia lillr du scr^'cnl (juilla le ri\ai(c, rc*\ant à cette sin<j[ulière axcnture, el se (h mandant jlis(j(i'à (jiiel point ille de\ait eonfornier sa conduite aux a\ is de Uosce-de-Juin, (juand elN' a])ereut un ]>elit morceau de toile roiitre, de celle dont on se sert ])our les ])a\illons des hâlimeiits, se balançant à une branche d'arbre et flottant au «jjrc du vent.
Ce n'était pas «rnuurchosc en apparence ; mais res])rit de la jeune lille était en éveil ; c'était ])eut-étrc* nu signal. Quelle main Tavait attachée à, cette branche qu'on pouvait apercevoir du lac? La visite qu'elle venait de recevoir devait la rendre plus prudente encore ; tous les sou))çons lui étaient désormais permis. Il y avait un traître dans la troupe amenée par son père ; n'avait-il pas donné lui-même ce signe de ralliement à IVunemi?
Elle arracha la légère banderole, et elle la roulait encore entre ses doigts quand elle se trouva tout à coup, sur la lisière de la pelouse, face à face avec le lieutenant Muir. Il débuta, selon son habitude, par un compliment emphatique ; mais Mabel lui coupa la parole :
u Votre rang, lieutenant, vous donnc-t-il le droit d'exercer ici quelque autorité sur le caporal?
— Je ne sais trop, répondit ]Muir, visiblement embarrassé et même un peu anxieux ; je ne sais trop : la discipline est la discipline. Votre père dispose de toute l'autorité régulière dans la cir-
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conslaiicc, et je* ne dois luc cunsidcrcT dans Tcxpéditiou (]iic comme un simple particulier.
— Soit ; mais ne pourriez- vous, pour son bien et celui des hommes qu'il commande, user de votre influence sur Mac-Xab en cas de besoin?
— Je ne dis pas (jue cela soit impossible, quoiqu'il soit plus facile de diri<rer les hommes dans une voie qui les mène au mal que de les conduire dans un chemin qui aboutit à leur plus grand bien. Mais que tournez-vous donc là entre vos doigts?
— Un morceau de toile, une simple banderole, une bagatelle indigne de votre attention, si...
— Une bagatelle ! » s'ccria-t-il ; et, prenant le morceau d'étoffe, il le déroula. Son visage se rembrunit aussitôt, son inquiétude devint visible. (( Où avez- vous trouvé cela, Mabel? sur la pelouse, près des cabanes, ou aux environs du fort? »
Mabel, surprise de cet interrogatoire étrange, montra simplement l'endroit où elle l'avait trouvé.
(( Miss Mabel, dit le lieutenant sur un ton qui indiquait tous ses soupçons, nous ne sommes point dans un endroit où il est bon d'arborer tous ses pavillons...
— Je suis tellement de votre avis, que j'ai arraché cette banderole dans la crainte qu'elle ne trahît notre présence ici et qu'elle ne fût un signe de ralliement. J'allais d'ailleurs prévenir mon oncle de cet incident.
— C'est inutile, dit le quartier-maître avec vivacité, il ne faut pas le troubler pour si peu. Ce fragment appartient à la toile d'un bâtiment ; elle ressemble parfaitement à la queue du pavillon du Scud ; et maintenant je me rappelle avoir remarqué, lors de son départ, qu'un morceau en avait été coupé. »
m: lac oniaimo rM
Mnlx'l fui sur le jx.iiil, de cîrjjiillii- ; < lit- 4iit ponriniil Va force <Ic (Mchcr (m (prcllc ('|>r(>u\'ait .
u N'oilii <|ni est <^M'n\(', ;ij<)nl;i AFiiir : j'en \îiis (lrlil>énr ;i\rc m;nlrc (';i]).
N'oiis n\i"/ mistm : «jii.inl ;\ in^i, ]i* \iii.s dès iu;ilnl(ii:inl uTrlnhli!" (I:iir. le fort (f ])n ridrc .Iiimy ;i\<c moi.
.le lie suis ]):ïs de <•( I ;i\is, M;d)( I : s'il y ;i une jdt;H|U(', elle svvw hml d'nlxn'd diri<^'i''(» conlrc le fort, cl il iTi^sl niirrc (w (^\',\\ de vuutcîiir nii sico'r. ,Jc NOUS coîjscillc philôt (rallcr dniis le haie nu ])(Mn* o])rrc'i\ si ccKi est nécessaire, noir.n^traitc à. tnivcrs les canaux.
- ^ 11 me semble^ (pTil serait ])i^is ualurel ( l ])lus honorable d'essayer de se dcfcncU'c ici ; cet établissement n'a été installé ([uc pour résister i\ une attaque ; on n'a pas bâti ce fort pour que sa garnison l'abandonne à la prcuuére menace (hi danger. Je vous déclare que je suis résolue à y a tl tendre le retour de mon père et de son détachement ; à son arrivée, il faut (ju'il nous retrou\ c lidèles à n(^s devoirs connue il l'est aux siens. »
Le lieutenant Muir n'osa répliquer ; d'ailleurs Mabel s'éloignait déjà rapidement ; elle se dirii^eait du côté des cabanes, où sans doute elle comptait trouver son oncle. Le quartier-maître resta un instant interdit, regardant le UK^'ccau d'étoffe qu'il tenait à la main ; il était visiblement en proie à une grande hésitation ; elle ne dura pourtant pas longtemps, car l'instant d'après il avait fixé de nouveau la banderole à la branche de l'arbre d'où Mabel l'avait détachée ; de sorte (pie cette espèce de pa\'illon, caché aux regards de ceux qui étaient au centre de l'île, restait tout à fait en ^ue du côté du lac.
Mabcl s'acheminait vers les huttes autour desquelles ses compatriotes prenaient leurs ébats, disposés à tuer le temps de la façon la moins désagréable possible. L'angoisse qui lui serrait le cœur était si vive, que cette indifférence lui paraissait monstrueuse ; il y avait, pour elle, comme de la trahison dans cette joie, dans cette sécurité.
Elle ne voulait pas trahir Rosée-de-Juin, sentant bien que si les Anglais prenaient des dispositions capables de donner la preuve d'une défiance fondée, les soupçons d'Arrowhead seraient éveillés, et que sa femme serait aussitôt victime de son dévouement. P^lle aurait voulu par son exemple, par ses recommandations, exciter plus de soins, plus de vigilance chez ses compatriotes, en un mot, les mettre sur leurs gardes sans leur révéler le danger immédiat qui les menaçait. Malheureusement Mac-Xab était bien l'homme le moins capable d'accej)ter une influence de cette nature : courageux et actif, il était rogue, fier, pointilleux, et surtout mécontent des exigences du sergent Dunham en matière de discipline. Aux premiers mots que lui dit Mabel, qui le ren-
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eonlr.i nu milieu <lr la prlousr, il s'emporta et dcclani (|u'il suviiil. vr (jd'il avait ù faire.
« Si le ser;^^'iit, dit -il, \nus a domu'î des ordres ))our me les t raiisiuel I re, il aiii'.iil mieux fait: de nie eoiilier rexjuulilioii cl de rester ici jxmr vous obéir. )»
Klle eut beau lui dire (pie son ]>ère avait beaucouj) dVstunc^ ]>our lui, <|u'elle-même avait ^'randc confiance dans sa sai^^esse et son intrépidité, il ne voulut pas entendre ])arler de se mettre à eouxcrt dans le fort avec ses soldats.
« Nous autres Écossais, disait-il, nous sommes habitués aux l)ays déeou\'erts ; nous n'avons jamais besoin de nous mettre ainsi à TalH'i. On exa^'ère d'ailleurs beaueou]) la, maliee et la linesse des sauvages ; c'est en montrant des craintes et des inquiétudes (pf on les eneoura<^e ; ils osent tout tenter, voyant (]ue l'on redoute totit. Je n'aime pas votre méthode amérieaine, qui consiste à se cacher; j'aime bien mieux faire face à l'ennemi, et vous verrez bientôt, miss Dunliam... »
Le caporal ne put achever ; il sauta en l'air, retomba la face contre terre, puis roula eonvid^ivement sur le dos, et enfin demeura immobile dans cette posture : la balle d'un Iroquois venait de l'atteindre mortellement. Mabel, à cause de la soudaineté du coup, n'eut pas le temps de s'effrayer ; voyant cet honmie frappé d'une façon si foudroyante, elle s'agenouilla près de lui pour essayer de lui porter secours ; mais avec un regard suppliant, le regard d'un mourant qui reconnaît son erreur et sait attribuer sa mort à sa vanité et il son entêtement :
« Rentrez dans le fort, miss Mabel, rentrez dans le fort ! » dit-il.
H expira tout aussitôt. Mabel se releva pour
obéir n cclto injonction suprême, et courut en toute hâte chcrclier un asile dans le fort ; elle en trouva la porte fermée. Jenny avait entendu le coup de feu ; elle avait vu tomber Mac-Nab et s'était hâtée, ne son^roant qu'à elle, de barricader l'entrée du fort. Elle entendit pourtant la voix de la fille du sergent, et après quelques hésitations, causées par sa vive frayeur, elle lui ouvrit en tremblant. Mabel entra ; la porte fut soigneusement refermée. Alors seulement la courageuse jeune fdle ressentit l'impression de la frayeur ; son cœur battit avec violence ; elle crut qu'elle allait défaillir. Mais la pensée de son père lui rendit quelque courage, et elle ne tarda guère à se trouver à la hauteur de sa difficile situation. Pensant avec raison que ses compatriotes songeraient comme elle à chercher un refuge dans le fort, elle laissa Jenny en sentinelle derrière la porte, prête à ouvrir à leurs amis s'ils venaient à se diriger de ce côté ; puis elle monta à l'étage supérieur afm de surveiller, en regardant avec soin par les meurtrières, ce qui se passait au dehors.
Le calme et le silence qui régnaient dans l'île entière frappèrent Mabel ; on eût dit, du moins en regardant la partie du vaste paysage qu'elle avait sous les yeux, que jamais Anglais ni Iroquois n'avaient mis les pieds dans ces parages, et rien n'y laissait soupçonner la dévastation ou la mort qui déjà avaient commencé leurs ravages. Qu'étaient devenus les compagnons de Mac- Nab? Où étaient maître Cap et le lieutenant Muir? Ils n'avaient pu fuir, la barque était toujours amarrée à la côte. La jeune fille courut vite à une autre meurtrière ; cette fois elle faillit reculer d'horreur : autour du caporal, et à quelques pas de lui, ses trois soldats étaient étendus morts
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cm inoiiraiils : mais elle ne \it, mille part ni son (HicK* ni k' licntrnaiil. Mnir.
L'un de CVS mallicnnux l)ai;,mcs dans Kur .san^ était le mari de Jcnny, toujours (Irnicurct! prcîs de la ))ortc, i)rctc à ouvrir au premier si^nud.
Cette situation \w pouNait se ])r<)l()nL,^er ; Jeimy, (pii avait entendu, au moment oii elle se barrieadait dans le fort, la fusillade nourrie qui avait suivi la eluite de Mac-Nab, s'incjuiétait et demandait à Mabel si elle ne voyait pas son mari sur la i>eIouse.
La lille du serLifent ne voulait pas mentir, et elle n'osait pourtant dire toute la vérité à cette malheureuse femme. N'obtenant point de réponse ))réeise, Jenny perdit la tête ; elle s'ima<,nna qu'il était de son devoir d'aller au secours de son mari, et Mabel l'entendit cnle\'er une à une les barres de la porte du fort. Sa propre angoisse était si ])oignante, qu'elle n'eut pas la force de descendre pour l'arrêter ; elle continua à regarder par la meurtrière.
« Sandy ! Sandy ! criait Jcnny, courant à travers les buissons et gagnant la pelouse où les cadavres étaient étendus ; Sandy, venez dans le fort, vous y serez en sûreté avec nous. »
Une sorte de folie s'était emparée d'elle ; car, arrivant en face des soldats toml3és sous les balles des Indiens, elle parut s'imaginer qu'il y avait là un jeu fait pour exciter ses craintes et celles de sa compagne ; mais cette étrange idée dut l'abandonner bien vite. Elle saisit Sandy par le bras en criant :
« Levez-vous ; nous serons tous assommés si vous ne rentrez dans le^ fort. »
Ses mouvements étaient si vifs et si convulsifs, qu'elle attira à elle, le soulevant à demi, le cor})s
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de son mari ; il avait reçu une IkiIIc dans la tempe : le visa^U' inonde de san^^, les traits contraetcs par la souiïrance de la dernière heure ne lui permirent plus de douter de son malheur. Elle poussa im <,'rand cri et tomba inanimée sur le corps de Sandy.
Ce cri douloureux lut comme le signal du réveil de la haine et de la cruauté : mille vociférations horribles se firent aussitôt entendre au fond des bois, et une vingtaine de sauvages, le corjis peint des couleurs de la guerre et tenant leurs armes à la main, se précipitèrent dans la clairière. Arrowhead était à leur tête ; de son tomahaAvk il brisa le crâne de Jenny évanouie et tenant embrassé le corps de son mari.
En voyant accourir ces sauvages, et malgré l'horreur du spectacle qu'elle avait sous les yeux, Mabel se souvint que Jenny avait laissé la porte du fort ou\'erte, et (qu'elle était elle-même à la merci de ces misérables. llapi:>elant tout son courage, elle allait descendre pour remettre les barres en place, quand elle entendit distinctement cette même porte rouler sur ses gonds, puis une main, maîtresse de tous ses moU^'ements, replacer les pièces de bois avec précaution et méthode. Elle tendit Toreille avec une vive anxiété : elle n'entendit plus rien ; aucun bruit ne monta de l'étage inférieur.
Elle n'était plus seule dans le fort ; mais qui donc était entré? Jenny était là-bas, étendue dans une mare de sang, à côté des quatre soldats laissés par son père dans Vile ; était-ce maître Ca^), le lieutenant Muir? Elle n'avait point vu de sauvage se diriger de son côté ; Arrowhead n'avait pas eu le temps de venir jusqu'au fort.
Mabel n'était pas seulement courageuse ; franche
il lidi'lr il M's (Irvoirs Ui\rls lis Mriis, rllr a\iiil viv. vlvvvv dans In craiiitr de Dirii ; clK- axait a)>])ris (Ir bonne licurc à avoir recours à lui dans le daniifcT ; elle s'a<jfenonillii, se niil à jirier avec! fer\eur et attendit. Tout, à eou]) son on ille ))errut ini bruit liVer (pii venait d'en bas. Par la lTaj)|)e ouverte, un ))as fnrtif, plein de ])réeautions, s'arrc- (anl sur eliaeun des barreaux (!<• réelielle, s'annon- (^•ait, et ]>i'U à ])eu de\enait ))lus ferme et ])lus assuré. ^label au moins le distin<^^uait ))lus facilement ; le doute n'était ])lus ])ossil)le : (juel(|u'un était entré, a\ait refermé la porte, et ne tarderait ])as à arrixir jusipi'à elle.
I^a ))au\ re jeime lille avait cherché uu refu<^e derrière ciueKpies débris entassés dans im coin de la pièce ; anxieuse, malL,a'é (jifelle conservât son cœur toujours tourne \ers Dieu, elle re.i!:ardait avec des yeux ayrandis j)ar la fra\\ur l'ouvert ure de la trappe. Une tète d'Indien eonmiença à se montrer ; elle s'éleva lentement, a\'ec mille précautions. Mabel ne voyait que deux yeux ])rillants, fouillant les recoins obscurs de rap})artement. La vision montait toujours, et le visage se découvrait de plus en plus ; mais Mabel avait fermé les yeux. Lorsqu'elle les rouvrit, sentant qu'on venait à elle, elle vit debout devant elle Rosée-de-Juin qin lui souriait, disant :
u Le fort est très bon !
— Oui, répondit Mabel toujours tremblante, bien que la jeune Indienne Teût entourée de ses bras pour lui prodiguer les marques de la plus touchante affection ; mais dites-moi, je vous prie, savez-vous ce que sont devenus mon caicle et le lieutenant Muir?
— Ils ne sont pas ici? dit Roséc-de-Juin avec surprise ; ils ont pu sans doute s'enfuir par la rivière.
— Non, le bateau est toujours à la même place ; êtes- vous sûre qu'ils n'ont point été massacrés? l'attaque des Iroquois a été si soudaine.
— Les Tuscaroras ne les ont pas tués, pas un détail de l'affaire ne m'a échappe. Oui, l'attaque a été prompte ; je n'ai pas pu vous prévenir et lâcher le pigeon. Les Tuscaroras frappent vite et sûrement ; Arrowhcad est un grand guerrier.
— Oh ! dit Mabel, les Iroquois sont cruels ; ils aiment à verser le sang. »
Le front de TLidienne se rembrunit ; un feu sombre se montra dans ses regards.
« Les Anglais ne sont-ils pas avides et cruels aussi? Ils veulent tout nous prendre : forêts, bois, chasses ; ils poursuivent les six nations et finiront par nous massacrer tous.
— Oh ! dit encore Mabel, Arrowhcad a tué Jenny.
— Oui, reprit Rosée-de-Juin, Arrowhcad n'a nulle pitié d'une femme ; oui, il est dur et cruel.
— Vous-même, n'avez-vous pas peur pour vous?
— Oh ! s'il savait tout, il me tuerait comme Jenny. »
Les deux femmes se serrèrent l'une contre l'autre. Il y avait, à cause de la différence de leur nature, et surtout de leur éducation, des points sur lesquels elles ne pouvaient s'entendre ; mais toutes les deux ressentaient l'une pour l'autre une sympathie très vraie, une affection très réelle. Mabel résolut de ne point heurter son amie et reprit confiance, sachant bien que celle-ci pouvait lui rendre les plus grands services dans cette extrémité.
« Rosée-de-Juin, je suivrai vos conseils ; je sais que vous m'aimez, je vous aime de même. Ditesmoi ce que je dois faire.
Li: I.AC ON'I'AI'.K) 215
Il r.inl rcsicr Innupiillr dnns le fori .
— \'os ainis ne nicllronl-ils pas le feu au forh pour nio brûler vive ou nu* forcer à sortir?
-- Ils ne brûleront. ])ns le fort, dit. IraïKjuillelueiil rindienne ; il a i)Iu lu^aneoup et !<• bois est ln>p mouillé. La fumée trahirait les Tuscaroras ; Notn^ ])ère, à, son retour, \'oyanl le r()rr, brûlé, se mettrait sur la défensJNc.
— L(\s Indi(ns n'onl ])as encore attaqué mon ])ere:
— Non, ils if]fnoront où il esl nllé ; mais ils ratteudenl. à son retour.
— Suis-jo en sûreté ici jiour jon^'temps?
— Je ne sais pas, » dit mélaneoliqtiement Rosée-de-Juiu.
A ce moment même, un coup violent fut frappé î\ la porte extérieure, et le fort tout entier jiarut devoir en être ébranlé.
« Qui cela peut-il être? s'écria ]\Iabel. Est-ce mon oncle? est-ce le lieutenant Miiir?
— Il est facile de s'en assurer, reprit Tlndienne ; il y a des trous faits tout exprès pour voir ce qui se passe au dehors.
— Quatre Tuscaroras ! et Arrowhead est avec eux ! » dit Mabel avec effroi après avoir regardé prudemment par une des meurtrières.
Rosée-de-Juin s'empara d'un fusil, — il y en avait plusieurs tout autour de la chambre ; — la fille du sero^ent voulut l'arrêter :
« Ne tirez pas, lui dit-elle ; si vpus alliez atteindre votre mari ! )>
Rosée-de-Juin se mit à sourire et répondit sans se troubler :
(( Je veux seulement leur faire peur. Ils croiront que votre oncle et le lieutenant sont dans le fort avec vous, et ils s'éloioneront. »