XXV. SEMAINE
Du Jeudy onzième Novembre 1666.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Il faut que je vous dise un songe Que j'ay rait , cette nuit , de vous.
Tout songe est , dit-on , un méninge , Mais , n'importe , il m'estoit bien dous , 5 Et , si le Ciel vouloit contenter nK>n envie »
Puis qu'aussi bien j'ay peu de vrais plaisirs d'ailleurs , Il m'en feroit avoir de tels toute ma vie , Pour rendre mes destins meilleurs.
J'estois à Vienne en Austriche »
10 Où des deux bouts de l'Univers
Arrivoient des Peuples divers Dans un équipage tres-riche ; Je m'estois mise sur les rangs Avec ces peuples differens ^ 15 Pour voir entrer I'Imperatricb.
Pour cela tout m'estoit propice , Et j'ay crû la voir se monstrer Dans un char de façon divine , Mais, comme elle achevoit d'entrer, 20 Une Tour est venue à tomber en ruine ,
L'air a cessé d'estre serain , La plu^re a dispersé tous les gens de son train. Un rapide torrent a passé par les rues , Un Aigle est venu s y baigner 2$ Et puis s'est porté dans Içs nues.
En suite , l'on a veu Tair se rasséréner,
BC portent simplement XXIV. Semaine. | i6 A Tout pour cela.
45; igo. — Du ii. Novembre 1666 (Subligny. 458
Le monde est revenu pour voir ce grand spectacle , Mais , je ne sçay par quel hazard , Ou bien plutost par quel miracle, 90 On n'a plus veu que vous dans ce superbe Char,
Et , pour nnir ces avantures , Vous y mangiez des confitures.
On mè va demander icy A^uoy la confiture est bonne , )5 Mais elle est de mon songe aussi ,
Et tel qu'il est je vous le donne.
Vous m'en avez mesme fait part , Dont , Prince , je vous remercie.
Je sçay fort bien qu'en quelque part 40 Ce songe sera pris pour une facecie ; .
Mais je vous jure , beau Dauphin , Qu'en dormant je l'ay fait ainsi jusqu'à la fin Et qu'encor que bien peu je m'arreste à des songes , Cêluy-cy me plaist tant , aux confitures prés, 45 Que , plutôt que le mettre au nombre des mensonges ,
Je croirois que le Ciel me l'a fait faire exprés 'Et qu'il me montre en luy vos grandes destinées , Car que ne doit-on pas attendre de vos coups Dans quatorze ou dans quinze années ?
fo Peut-estre l'expliquerez-vous.
Pour cela , ce n'est pas à dire Que l'Empereur ait dans ses bras La beauté qui fait son martire ; Elle n'a pas encor si fort hasté le pas. 55 On craint qu'elle n'attende à Brescb
Peut-estre encore quelque-temps , Et , pour vous dire vray, ses gentils habitans Y receurent si bien cette Auguste Princesse Que, si c'estoît à moy qu'on eust fait tout cela , fe Je ne pourrois partir de là.
Je parle tout de bon , mon Prince.
L'Empereur devoit supplier Le galant Procureur Valuer De modérer l'honneur que luy fit la Province , 65 Car, après avoir eu cette réception
De la grandeur Vénitienne , Sans doute qu'à proportion Elle en aura moins dans Vienne.
Qui jamais entendit piarler 70 Que, pour seulement régaler
Une Irincesse en son passage , , . ^Ambassadeur d'aucun Estât ,
Fust-ce du plus grand Potentat , Eust un plus superbe équipage?
27 A reprendre son spectacle. | 58 A Ont en effet receu si bien cette Puncbsse.
5H6 a qu'elle ne reste à Brbsce 64 /^ De It moins honorer dedans cette Province.
Metme encore pour quelque temps. |
459 1 go. — Du 11. Novembre 1666 (Subuont). 460
75 Le Procurbur Vaixibr aura peu de Rivaux.
Il fut au devant d'EixE avec soixante Pages ,
Cent carosses à six chevaux , Dont il avoit luy seul sept riches attelages , Cent grands & lestes Estafiers , 80 Mille Gentils-hommes de mine
Et deux mille autres Cavaliers »
Tant Gardes que bons Cuirassiers , Dont la parure estoit divine ; Tout cela sans compter quatre ou cinq cens Lanciers , 85 Dont les habits aussi n*estoient pas d'estamine.
On m'a dit qu'il avoit encor Trois mille hommes d'infanterie , Dont les Che£s brilloient de fin or Sous une riche broderie ; 90 Que , quant à sa livrée , il n'estoit rien après ,
Et que , riMPBRATRicE à Brbscb estant entrée , Il en fit prendre une autre , apprestée à grand frais » De velours cramoby^, d'or toute chamarée. Je ne vous parle point des splendides repas 95 Et des autres Magnincences :
La Princesse pourtant ne les oublira pas.
Mais que me direz-vous de ces grandes dépences?
Cela me paroist merveilleux Qu'après trente ans de guerre & sur terre & sur l'onde 100 Contre l'OrroiuN orgueilleux
Venise soit toujours la plus noble du Monde.
On m'a dit encor, beau Dauphin , Une assez plaisante avanture.
Les Espagnols jaloux montrèrent du chagrin 103 Que les VENmsNs eussent plus de parure
Et jusques-là , dit-on , qu'ils en firent mépris : On s'échauffe à moins qu'à ce prix.
La populace en fut émeue ; Quoy qu'on luy dist , point de quartier. 1 10 Un Espagnol n'osoit paroistre dans la rue
Qu'on n'y criast : « Au Charbonnier 1 » Or,^ du peuple , Seigneur , ce n'estoit que la lie Qui pouvoit avoir fait ces mépris insoiens , ^ Car, pour les Seigneurs Castillans, >i5 Ils ont tous l'ame assez polie.
Cependant , il fallut que l'obligeant Valuer Fist viste publier, à peine de la vie , Que personne n'eust plus à crier « Charbonnier , » Car, à voir ce Peuple en furie , 120 Je n'eusse point juré que par deux mille enfans
La jeune Impératrice , à cause de ses gens , Jusques chez I'Empbrëur n'eust pas esté suivie.
81 Et m. dam J. | 1 18^4 à dire.
84 ^ Et c*cct Miit vout conter. | 119^ Car, de Tair qu'en chantait cette palinodie.
\12A Or ce n'estoit que de la lie. | 1 20 <^ pas.
461 ipo. — Du 11. Novembre 1666 (Subugny). 46a
On dit je ne sçay quoy de ce jeune Empereur , Qui ne concerne pas son Infante d'Espagne ; 123 De grands desseins sont en campagne ,
Et dans sa Cour, dit-on , Ton attend un Seigneur Que LuBORMisKi l'on appelle.
Les Conseillers des Carrefours Raisonnent sur cette Nouvelle 130 Et , depuis trois ou quatre jours ,
Ont déjà résolu quel effet , quelle ligue , Devoit produire cet intrigue ; Mais quant à moj je n'en sçais rien, Je n'en pénètre point les causes, 1)5 Et je laisse faire les choses ,
Sans en dire ny mal ny bien.
Ce n'est pourtant pas que j'ignore Que , de nouveaux somevemens Faisant chez Casimir de nouveaux changemens 140 Et rallumant un feu dont l'ardeur le dévore ,
Cela ne donne un champ aux grands raisonnements. Jadis LuBORMisKi fut du party rebelle , Et son secret voyage auprès de I'Emperbur, Qui dans ces derniers jours soustenoit sa fureur, i4> Fait qu'on doute s'il est fidelle ,
S'il fait ce voyage pour soy.
Ou pour l'interest de son Roy.
Tout s'apprend par le temps , par qui tout se dispose ; Parlons cependant d'autre chose.
Le jeune Prince des Saxons irtSô?S&S5*
Eut , l'autre mois , en Mariage
Une Princesse jeune & sage , Et si fort, m'a-t'on dit , qu'elle y fit des façons. Vous me direz que mon mémoire 155 M'apprend tout bien exactement.
Puisque ces façons-là sont aussi de l'Histoire :
Vous direz vray. Dauphin charmant.
Je sçay qu'elle 7 perdit mesme certaine chose Qu'on n'y perd pas toutes les fois ; 160 Je la dirois , si je voulois ,
Mais je suis fille & je ne l'ose.
Et pretendez-vous , s'il vous pjlaist , ' Vous autres , ou- Prince ou Princesse ,
Avoir du secret, s'il en est?
165 Vous ne sçauriez faire une vesse ,
Quoy qu'on la face à peu de bruit , Que le monde n'en soit instruit.
Mais revenons à la Saxonne. Le vingt & trois du dernier mois ,
132 '^ cette intrigue. 1 149 ^ Priions jusqaet-là.
«3M pai 165 J une...
141 BC chaape.
463 190. — Du 11. Novembre 1666 (Subuony). 464
170 Ce Prince épousa donc cette jeune personne . ptiJiSS'^SSlmêA^
Fille du Monarque Danois ; Et , pour une éclatante marque Qu'il le faisoit son gendre avec beaucoup d'amour, Cet honneste & Danois Monarque 175 Voulut qu'il imposast son nom , le mësme jour ,
A certain Havre & rare ouvrage Qu'on fait dans Copbn-hague élever au rivage.
Tout le traitté que Bresme a fait dernièrement N'est (ju'une suspension d'armes 180 Pour SIX semaines seulement.
Cependant l'on s'apreste aux plus rudes allarmes , S'il n'intervient bien-tost un accommodement , Et la ville , qui s'en défie , Durant ce temps se fortifie.
' 185 Quelqu'un m'a dit depuis que Wrangel a quitté .
Qu'il a receu de l'argent d'elle , Et remis à vuider le fonds de la querelle Lors que son Roy sera dans sa Majorité ; Je tiens Bresme à couvert des Armes Suédoises, Î90 Pourveu que, d'un soin diligent.
Elle ait de temps en temps quelque pièce d'arj^enr Pour empescher le sort de luy chercner des noises.
L'Elegtrice de Brandebour
Et la Douairière d'Orange 195 Dans la Haye sont de retour.
On leur fit une chère d'Ange .
Dit-on , à mille pas de là ,
Et r d'une façon magnifique ,
Cette fameuse Republique MO Par Députez les regala.
Cinquante ou soixante Carosses
En assaisonnèrent les saulces
Et leur allèrent au devant ,
Mais je n'y trouve rien d'étrange.
ao5 Les EsTATs ont appris souvent
Qu'ils manqueroient de tout s'ils n'avoient pas d'ORANGS.
On ne nous parle plus d'explois , De bataille, ^y de Victoire ; L'Anglois escrit aux Hollandou , a 10 Et les HoLLANDOis aux Anolois ,
Et l'on ne se bat plus qu'à grands coups d'écritoire.
Le huitième du dernier mois ,
175 A Donna ton nom, le mesme jour. | 200-205 Ces 6 vers sont smppriuUs àcm BC,
177 Â Qn'il fitt «a Port de CorBN-HACB. — B C \ %\\ A grand coup Qjj'on a fait ,
46b 190. — Du 11. Novembre 1666 (Subuont). 466
L'AmBAMADBUR ExnUORDINAIRB ,
Que nous avons vers le Saint Pbrb 115 Eut Audience une autre fois.
n 7 fut , à i'aàcoustumée ,
Avec des Carosses nombreux
Et tant d'autre suitte avec eux ,
Que vous eussiez dit une armée, no Ils furent près d'une heure en conversation ,
D'où bien du monde conjecture Que , suffisant au Duc de parler pour conclure , Castro sera rendu sans contestation.
L'onziesme , on y fit un service 1S5 Dans l'Eglise de Sauct Louts
Pour la Mbrb du grand Louis.
Ce pieux Duc de Chaunb y mit tout l'artifice ,
Toute la pompe & tout l'éclat Que demandoit l'honneur de ce puissant Estât. j)e L'Abbé de Grammont , si célèbre ,
Y fit pleurer tous les Romains En faisant I'Oraison Funèbre , Et s'y fit estimer des plus grands des humains.
Monsieur le Comte de Brienne 135 Mourut, icy cps jours Passez.
Mille mérites entassez , La probité , l'honneur, la Noblesse ancienne , Avecque luy sont éclipsez , Mais Sa Majesté Tbbs-Chrestibnne MO En a soupiré : c'est assez.
Le beau Prince de Lislb-bonne Estoit mort dix jours avant luy, Et je n'en ay rien sceu cependant qu aujourd'huy. Ah ! Prince , en ce temps-^y que la mort est friponne 1 M5 Elle attaque malgré les soins
Et quand on y pense le moins.
Un fier monstre , appelle la PErrrE verolle , Contre les plus charmans sert son traistre courrons Et , depuis quelque temps , a donné sa parole >5o De n'épargner icy que vous.
Monsieur le Chanceubr tient Conseil de Police , Où nostre grand Colbert assiste règlement ,
Et • pour moy, c'est mon sentiment Que contr'elle, à la fin , nous demandions justice. ^3 Ne riez point de ce discours.
^) ^ Ui co teront «ortit à utUftetion. | 338 Â Avecques