CHAPITRE QUATRIÈME
La méthode d'interprétation des textes scriptnraires préconisée par le prélat, renverse, par la base, tout son système.
A mesure que nous avançons dans notre travail, nous éprouvons avec plus de force un double sentiment, que nous avons lieu de croire partagé par nos lecteurs.
D’un côté, une douleur profonde, en voyant la noble et sainte cause de la souveraineté pontificale attaquée par un prélat dont nous estimons le talent, autant que nous vénérons son caractère.
D’un autre côté, une vive joie , en voyant les efforts d’un avocat aussi habile n’aboutir qu’à démontrer l’insoutenable incohérence du système qu’il
défend, et à faire ressortir le lumineux éclat de la doctrine qu’il attaque.
En le voyant fournir à cette doctrine autant d’armes qu’il cherche à lui porter de coups, et ne pas employer contre elle un seul argument qui ne se retourne contre lui, on se demande si le défenseur le plus dévoué de la Papauté eût pu travailler plus efficacement à son triomphe, que ne l’a fait, par ses attaques, le zélé patron du gallicanisme.
On ne voit pas, en vérité, comment il aurait pu mieux réussir, s’il eut pris à tâche de discréditer sa cause. S’élever avec l’éloquence de l’indignation contre toute révolution, toute transformation dans le gouvernement de l’Eglise, alors qu’on se propose d’introduire dans ce gouvernement la révolution la plus radicale ; chanter les louaDges de la monarchie tempérée, pour faire accepter un système républicain ; subordonner, en paroles, les Evêques au Pape, pour subordonner, en réalité, la Papauté à l’Episcopat ; repousser les moindres incertitudes dans l’exercice de la souveraineté, alors qu’on cherche à rendre l’existence même de la souveraineté incertaine ; n’est-ce pas prendre d’étranges moyens pour faire triompher une doctrine? Ne faut-il pas se faire une singulière’ idée de la logique des Pères du futur Concile, pour espérer qu’on les persuadera par de semblables arguments ?
Mais voici peut-être un moyen plus efficace pour atteindre le but désiré. Le Concile devra prendre, avant tout, la sainte Ecriture pour règle de ses dé-
cisions ; et c’est surtout par les témoignages évangéliques qu’on peut connaître les desseins de Jésus- Clirist à l’égard du gouvernement de son Eglise. Si on pouvait trouver une méthode d’interprêter l’Evangile qui permit d’y voir ce qu’on y a vainement cherché jusqu'à ce jour : à savoir, la démonstration de la théorie gallicane !... Ce n’est pas chose facile ; mais l’exégèse a fait de nos jours tant de progrès, et les nouvelles méthodes qu’elle a inventées ont déjà permis de trouver dans l’Ecriture tant de choses qu’on n’y avait jamais soupçonnées, qu’il ne faut désespérer de rien.
En effet, si nous en croyons Mgr. Maret, il aurait trouvé cette méthode victorieuse, qui lui permettra d’accabler les « absolutistes » de tout le poids des saintes Ecritures. Cette méthode, il veut bien nous la nommer : c’est « la méthode comparative. »
Nous avouons que nous ne nous serions pas attendu à cette révélation. Car, depuis que nous étudions le sujet qui nous occupe, nous avons vu tous les défenseurs des doctrines romaines chercher la plus triomphante démonstration de ces doctrines dans la comparaison des textes évangéliques, relatifs au gouvernement de l’Eglise. Nous résumerons bientôt cette démonstration, dont le lecteur le moins familiarisé avec ces matières pourra saisir la force irrésistible. Eh bien ! c’est cette méthode comparative que Mgr. Maret nous reproche de ne pas employer ; et c’est sur cette méthode qu’il prétend établir invinciblement son système ! Ecoutons-le :
« Les théologiens de l’école de Bellarmin, et surtout les théologiens modernes , lorsqu’ils veulent établir leur thèse favorite, prennent successivement les textes des divines Ecritures qui leur paraissent propres à la démontrer, isolent ces textes, raisonnent sur eux en leur appliquant une logique abstraite, sans tenir compte des textes analogues Après avoir établi leurs rai-
sonnements, ces théologiens cherchent, il est vrai, à concilier leurs conclusions absolues avec l’ensemble, des textes sacrés, comme avec la tradition elle-même. Mais ils se sont placés d'abord à un point de vue isolé, abstrait, exclusif; et ce point de départ peut et doit exercer une influence exclusive sur leur procédé d’investigation et sur les résultats de leurs recherches. (1)»
Ainsi, pour me servir des termes employés par Mgr Maret, dans le sommaire de ce chapitre, le tort des doctrines romaines est de se prévaloir, pour interpréter l’Ecriture, de « la méthode d’isolement », tandis que le gallicanisme se sert de' la « méthode » beaucoup plus rationnelle « de rapprochement. »
Plus bas, Mgr. Maret nous donne un exemple des deux méthodes ; et manifeste l’espoir de trouver dans cet exemple * une nouvelle et positive confirmation de la doctrine exposée dans son ouvrage » : voyons s’il n’en sortira pas plutôt une nouvelle et très-décisive réfutation. Donnons-lui encore la parole:
« En isolant les textes qui ont fondé l’autorité de saint Pierre et du Souverain-Pontificat; en les consi-
(1) Vol. I. p. 73.
dérant séparément de l’ensemble que présentent l’institution évangélique et l’histoire ecclésiastique, les théologiens extrêmes arrivent logiquement à l’infaillibilité absolue et séparée, à la monarchie pure, indivisible, absolue du Pontife romain.
t Mais les paroles divines adressées à saint Pierre et à ses successeurs, ces divines paroles que nous venons de commenter, ne font pas disparaître les autres paroles adressées aux apôtres et à leurs successeurs.
« Les apôtres, et, dans leurs personnes, leurs successeurs, ont été appelés par saint Paul fondements de l’Eglise (i). Ils ont reçu aussi le pouvoir de lier et de délier (2) ; la plénitude del’Esprit-Saint leur a été conférée (3) ; ils remettent et retiennent les péchés (4); enfin, tous les pouvoirs spirituels leur sont accordés, lorsqu’ils reçoivent l’ordre d’enseigner et de baptiser toutes les nations; et dans l’accomplissement de cette sublime mission , l’assistance continuelle de Jésus- Christ leur est solennellement promise (5).
« Si, conformément à la méthode d'isolement , on séparait les paroles adressées aux apôtres de celles qui ont été dites, en particulier, à saint Pierre, à quel résultat arriverait-on ? Il serait impossible, sans doute, de ne pas voir dans le pouvoir de lier et de délier, de remettre et de retenir les péchés ; dans la puissance universelle et éternelle d’enseigner, de régénérer et de gouverner la société chrétienne, avec la promesse
(1) Eph. II, 20.
(2) Math. XVIII, 1, 18.
(3) Joann. XX, 21, 22.
(4) Ibid. 23.
(5) Math. XXVIII, 19, 20.
solennelle de l’assistance divine, continuelle ; il serait impossible, disons-nous, de ne pas voir dans ces magnifiques prérogatives la souveraineté absolue, l’infaillibilité absolue. Mais, dès lors, il faudrait aussi nécessairement conclure que Jésus-Christ a mis à la tète de son Eglise un corps aristocratique ; et que la souveraineté pure et absolue, comme l’infaillibilité absolue elle-même, appartient à celle aristocratie.,.
« S'il fallait suivre jusqu’au bout ces méthodes intéressées et exclusives, il faudrait donc affirmer que Jésus-Chri.'t a établi deux souverainetés dans son Eglise : la monarchie pure, indivisible , absolue du Pape infaillible ; l’aristocratie souveraine, illimitée et absolue des Evêques infaillibles. Mais cette conséquence serait absurde. Dans toute société, il ne peut y avoir qu’une seule souveraineté, un seul souverain. Quoiqu’elle puisse être composée de plusieurs éléments, la souveraineté e.4 essentiellement une
« La méthode d’isolement des textes, et des conclusions absolues qu’une logique exclusive peut tirer de cet isol ment, est donc condamnée par ses résultats. Tout théologien qui s’affranchit des préjugés d’école et de l’esprit de parti doit l’abandonner ; à cette méthode fausse et dangereux, il doit substituer la vraie, la sage méthode qui rapproche les textes au lieu de les isoler, qui les combine au lieu de les séparer. Cette méthode seule peut conduire à des résultats légitimes, et nous dévoiler la vraie nature et la grandeur de l’institution évangélique. Quelle témérité comparable à celle de séparer ce que le divin Maître a uni! » (I).
(I) Vol. II, p. 98 et suiv.
Le lecteur nous pardonnera la longueur de cette citation, d’où vont jaillir les conséquences les plus propres à terminer le procès que fait à l’infaillibilité du Pape le gallicanisme renaissant.
Appliquons donc aux textes rapportés par Mgr Maret la méthode comparative, dont il vient de nous décrire la nature et de nous vanter l’excellence ; et, afin que les résultats de cette méthode soient plus saisissables, précisons bien les éléments du problème qu’elle est destinée à résoudre.
Les deux doctrines, entre lesquelles elle doit nous aider à faire un choix, s’accordent par un côté, et chacune d’entr’elles diffère de l’autre par un autre côté.
Que les Evêques, successeurs des Apôtres, soient infaillibles quand ils sont unis au successeur de saint Pierre , et quand ils s’accordent avec lui pour définir un dogme de foi, ou porter une loi de discipline générale : voilà ce qu’admettent en commun tous les catholiques, gallicans ou non gallicans.
Mais ce que tous les autres catholiques admettent, et que les gallicans seuls repoussent, c’est que le Pape est infaillible et souverain quand il juge nécessaire de définir un dogme de foi, ou de porter une loi de discipline générale, sans réunir l’Episcopat et sans attendre son assentiment.
Enfin, ce que les gallicans seuls admettent et ce que repoussent tous les autres catholiques, c’est que la grande majorité de l’Episcopat, lors même qu’elle serait séparée du Pape et en lutte avec lui, serait infaillible et souveraine, dans les définitions de foi
qu’elle prononcerait, et les lois de discipline générale qu’elle porterait.
Après avoir ainsi nettement posé l’état de la question, citons tout au long, en empruntant la traduction de Mgr. Maret (1), les textes évangéliques dont la comparaison doit renverser les doctrines romaines et faire triompher le système gallican.
Ces textes peuvent être divisés en deux classes : ceux qui se rapportent à saint Pierre, distingué des autres apôtres, et ceux qui se rapportent aux apôtres réunis à saint Pierre.
I. Voici d’abord comment le Fils de Dieu parle à Pierre, distingué des autres apôtres : « Je te dis que « tu es Pierre; et que sur cette pierre je bâtirai mon « Eglise ; et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas « contre elle ; et je te donnerai les clefs du royaume « des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera « aussi lié dans le Ciel ; et tout ce que tu délieras « sur la terre sera aussi délié dans le Ciel. » (2).
Jésus lui dit encore : « Simon, Simon, voilà que « Satan a désiré vous passer au crible comme le « froment. Et moi, j’ai prié pour toi, afin que ta foi « ne défaille pas. Et toi, quand tu seras converti, « confirme tes frères. » (3).
Enfin, Jésus-Christ, après sa résurrection, exécutant la promesse qu’il avait faite avant sa mort.
(1) Vol. I, p. 133.
(2) Math. XVI, 18, 19.
(3) Luc. XXII, 31, 32.
s’adresse à Simon Pierre et lui fait cette question : a Simon, fils de Jean, m’aimez-vous plus que ceux- « ci? Oui, Seigneur, répondit-il, vous savez que je « vous aime. — Jésus lui dit : Paissez mes agneaux. —
« Il lui dit une seconde fois : Simon, fils de Jean,
« m’aimez-vous ? — Pierre lui répondit : Oui, Sei- « gneur, vous savez que je vous aime. — Il lui dit « pour la troisième fois : Simon , fils de Jean , a m’aimez-vous? Pierre fut contristé de ce qu’il « lui demandait pour la troisième fois : m’aimez- « vous; et il lui dit: Seigneur, vous connaissez « tout ; vous savez que je vous aime. Il lui dit :
« Paissez mes brebis (1). »
II. Ecoutons maintenant ce que Jésus-Christ dit aux apôtres réunis à Pierre : « En vérité , je vous le ♦ dis, tout ce que vous aurez lié sur la terre sera « lié dans le Ciel, et tout ce que vous aurez délié « sur la terre sera délié dans le Ciel... Lorsque « l’Esprit de vérité sera arrivé, il vous enseignera a toute vérité (2). s
« La paix soit avec vous : comme mon Père m’a a envoyé, moi je vous envoie.... Recevez l’Esprit a saint (3). »
i Tout pouvoir m’a été donné dans le Ciel et sur a la terre. Allez donc, enseignez toutes les nations, « les baptisant au nom du Père, du Fils et du Sainta Esprit, leur enseignant à garder tous mes com-
(1) Joann. XXI, 15, 17.
(2) Joann. XVI, 15, 17.
(3) Joann. XX, 21, 22.
« mandements; et voilà que je suis avec vous jus- « qu’à la consommation des siècles (1). »
« Partout où seront deux ou trois personnes assem- « blées, en mon nom, là je suis au milieu d’elles (2). »
t Qui vous écoute m’écoute ; qui vous méprise me « méprise. Et celui qui me méprise, méprise celui « qui m’a envoyé. (3). »
« Si votre frère ne vous écoute pas, portez plainte « à l’Eglise; et s’il n’écoute pas l’Eglise, qu’il soit « pour vous comme un payen et un publicain (4). »
Mgr Maret joint à ces paroles du Sauveur les trois sentences suivantes de saint Paul : Les fidèles sont comme un édifice « bâti sur le fondement des apôtres « et des prophètes, dont Jésus-Christ est lui-même la c principale pierre de l’angle (5). »
« Jésus-Christ a aimé l’Eglise et s’est livré pour « elle.... pour la faire paraître devant lui pleine de « gloire.... sainte et immaculée (6). »
« L’Eglise du Dieu vivant est la colonne et le sou- « tien de la vérité (7). »
« Tels sont, ajoute Mgr l’évêque de Sura, les textes célèbres qui forment la charte constitutionnelle de l'Eglise catholique (8). »
Ces dernières paroles signifieraient-elles, par ha-
(1) Math. XXVIII, 18, 20,
(2) Math. XVIII. 1, 18, 20.
(3) Luc. X, 16. ‘
(4) Math. XVIII,- 17.
(5) Eph. II, 20.
(6) Eph. V, 25, 27.
(7) I Thimoth. III, 15.
(8) Vol. I, p. 136.
sard, que Jésus-Christ aurait, par les textes que vient de nous rapporter Mgr Maret, octroyé à son Eglise une monarchie constitutionnelle? C’est ce qui nous reste à examiner, en appliquant à ces deux séries de textes, la méthode comparative. Par cette comparaison, il va être facile d’éclaircir les trois points en litige entre Mgr Maret et nous, et de savoir quel est, dans la pensée du divin fondateur de l’Eglise, le pouvoir de Pierre isolé des autres apôtres, le pouvoir des apôtres unis à Pierre, et le pouvoir des apôtres séparés de Pierre.
1° Quand Jésus-Christ s’adresse à Pierre seul, quel pouvoir lui donne t-il? Précisément celui que lui attribuent les théologiens non gallicans et que les gallicans lui refusent ; il lui confère, sans restriction aucune, la mission de paître son troupeau, agneaux et brebis ; il lui remet les clefs du royaume des cieux, en s’engageant à tenir pour lié tout ce que Pierre aura lié, et pour délié tout ce qu’il aura délié.
2° Quand le Sauveur s’adresse aux apôtres unis à Pierre, quels privilèges leur accorde-t-il? Précisément ceux qu'attribuent aux évêques les théologiens romains, d’accord ici avec les théologiens gallicans, à savoir le partage de l’infaillibilité et de la souveraineté déjà accordée à Pierre tout seul.
3° Mais les apôtres séparés de Pierre, quel pouvoir reçoivent-ils de Jésus-Christ? Aucun, absolument aucun. Car, bien que Mgr Maret ait amassé tous les textes qui pouvaient, soit directement, soit indirecraent, servir à relever le pouvoir des apôtres ; il n’a
pu en citer un seul qui s’appliquât au collège apostolique isolé de son chef; et cela par une raison très-simple, c’est que l’Evangile ne renferme pas un seul texte de ce genre.
Cependant Notre-Seigneur prévoit le cas où les ' membres de ce corps souverain, auquel il vient de conférer l’infaillibilité, chancelleront dans la connaissance ou la profession de la vraie doctrine ; et pour ce cas, qui est précisément celui où l’opposition de la doctrine gallicane avec la doctrine commune des catholiques est le plus flagrante, quel parti embrasse Jésus-Christ? Les gallicans disent : dans ce cas, c’est à la majorité des Apôtres qu’il appartiendra de confirmer les hésitations de Pierre. Jésus-Christ au contraire dit à Pierre : c’est à toi que je donne la mission et le pouvoir de confirmer tes frères. Nous le demandons : le Divin Maître pourrait-il mieux montrer que la doctrine gallicane n’est pas sa doctrine ?
Voilà donc ce qui résulte des textes évangéliques rapportés par Mgr Maret : tout l’avantage que le docte Prélat peut tirer de ces textes se borne à la confirmation de cette partie de sa doctrine qui lui est commune avec nous : la souveraineté et l’infaillibilité des Evêques unis au Souverain-Pontife.
Mais ces mêmes textes ne confirment pas avec moins d’évidence, puisqu’ils le font dans les mêmes termes, cette partie de la doctrine catholique contre laquelle Mgr. Maret s’inscrit en faux, à savoir la souveraineté et l'infaillibilité du Pape, lorsqu’il croit devoir exercer seul le pouvoir de lier et de délier. Mgr l’Evê-
que de Sura, est obligé lui-même de le reconnaître ; mais il n’avoue pourtant que la moitié de la vérité lorsqu’il dit que l’infaillibilité absolue et séparée du Pontife romain se déduit logiquement de ces textes. Elle ne s’en déduit pas logiquement, mais elle y est renfermée évidemment. Quand Jésus-Christ promet à S. Pierre de lier et de délier dans le ciel tout ce qu’il aura lié ou délié sur la terre, il n’est besoin d'aucune déduction logique ; il suffit de la bonne foi et du bon sens, pour comprendre que toutes les sentences par lesquelles Pierre lie et délie sont sanctionnées par Jésus-Christ, et sont par conséquent infaillibles, irréformables et souveraines.
Quant à ce qui constitue proprement la doctrine gallicane, à savoir le pouvoir attribué à la grande majorité des Evêques séparés du Pape d’imposer au Pape leur opinion, il n’est pas évidemment de méthode comparative qui puisse le déduire des textes évangéliques, puisque dans l’Evangile il n’est pas une seule fois question de ce pouvoir, soit directement, soit indirectement. .On en déduit plutôt tout le contraire : puisque l’Evangile, lorsqu’il détermine les rapports du chef du collège apostolique avec ses frères, loin de lui ordonner de se laisser diriger et confirmer par eux, lui ordonne de les confirmer lui-même. Confirma fratres tuos.
Et ce texte n’est pas le seul qui établisse contre les gallicans ce dernier point : Dossuet lui-même reconnaît que lorsque Jésus-Christ disait à Pierre :
« Paissez mes brebis , il avait en vue les Evêques,
c pasteurs, à l’égard des peuples, et brebis, à l’égard « de Pierre. » Ce n’était donc pas aux Evêques qu’il prétendait donner le pouvoir de guider le successeur de Pierre et de lui fournir l’aliment de la vérité ; mais c’était à celui-ci qu’il confiait la charge d’instruire et de guider les Evêques. Quand il disait au fils de Jonas:
« Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise », il n’entendait pas seulement l’Eglise des simples fidèles, mais l’Eglise telle qu’il voulait la constituer, avec sa puissante hiérarchie. C’est donc cette Eglise toute entière, composée des Evêques, des Prêtres et des fidèles, que Jésus-Christ a fondée sur Pierre ; et qui par conséquent reçoit de Pierre et de ses successeurs cette inébranlable solidité dans la foi, cette inaltérable pureté de morale, et cette insurmontable cohésion de discipline qui rend vaines toutes les attaques de l’enfer. Mais alors, ce ne sont pas les Evêques qui donnent au successeur de Pierre tous ces avantages ; et si les Apôtres et leurs successeurs sont « les fondements » secondaires de l’Eglise, ce ne peut être qu’à la condition de se tenir attachés à Pierre, fondement premier. Soutenir le contraire, ce serait prétendre que S. Paul a pu renverser l'ordre établi par Jésus-Christ.
Quant à la singulière assertion de Mgr Maret qu’en pressant les promesses faites aux Apôtres unis à Pierre, on est conduit logiquement à établir à la tête de l’Eglise de Jésus-Christ un corps aristocratique, nous croyons pouvoir laisser au lecteur le soin d’en faire justice. Jusqu’ici, les gallicans eux-mêmes n’a-
vaient pas soupçonné le lien logique découvert par l’illustre docteur de Sorbonne, en vertu duquel la forme républicaine se déduit logiquement de la souveraineté attribuée à un tribunal présidé par le souverain. Il n’est pas de monarchie tellement absolue, où le Roi, pour traiter les grandes affaires et terminer les plus importants débats, ne trouve bon de s’entourer d’un conseil ; et de ce que les arrêts de ce conseil sont souverains, quand le monarque, en le présidant, lui fait part de son autorité, personne ne s’est jamais avisé de conclure que le monarque perd, par là même, la souveraineté, et que son Etat devient une république aristocratique.
Nous ne croyons pas nécessaire de nous étendre davantage pour démontrer que la comparaison des textes invoqués par Mgr l’Evêque de Sura est aussi concluante contre sa doctrine que décisive en notre faveur.
Dans la doctrine catholique, tous les textes de l’Evangile s’expliquent avec la plus grande facilité. Pierre est souverain dans l’ordre spirituel ; il a tout pouvoir pour gouverner le troupeau de Jésus- Christ, pour instruire, et confirmer dans la foi, non seulement les simples fidèles mais encore les pasteurs. Les clefs du royaume des cieux lui appartiennent : il ouvre, et aucun autre que lui ne peut fermer ; il ferme et aucun autre ne peut ouvrir ; tout ce qu’il a lié ou délié est lié ou délié par Jésus-Christ; et par conséquent aucun pouvoir humain ne peut dispenser des obligations qu’il impose, ou confirmer
celles qu’il annule. Il est le premier fondement visible, par l’intermédiaire duquel l’Eglise reçoit toute sa solidité du fondement invisible qui est Jésus-Christ; et ceux-là seuls appartiennent à l’édifice divin qui reçoivent de lui leur solidité.
Mais, dans l’économie providentielle, Pierre ne doit pas remplir tout seul la grande tâche qui lui est confiée, gouverner immédiatement et sans auxiliaires l’immense troupeau de Jésus-Christ, et rendre sans conseil et sans appui ses décisions souveraines. Jésus- Christ lui a donné, dans la personne des Apôtres, des conseillers dont la sagesse éclairera la sienne, des collègues qui exerceront, en union avec lui et sous son autorité, le pouvoir d’instruire, de juger, de porter des lois ; et tant que ces juges inférieurs seront unis au juge suprême, tant que ces docteurs particuliers seront d’accord avec le docteur universel, toutes les fois que ces pasteurs secondaires convoqués par le premier Pasteur donneront , avec sa sanction, des lois au troupeau entier, ils partageront son infaillibilité et sa souveraineté. Avec lui, ils pourront enseigner, baptiser, donner le Saint-Esprit, retenir les péchés et les remettre; Jésus-Christ sera au milieu d’eux; il les assistera jusqu’à la fin des siècles; il liera et déliera dans le ciel tout ce qu’ils auront lié ou délié sur la terre. Tout ce que leur promet le Sauveur, dans les textes cités par Mgr Maret, se réalisera, sans restriction aucune. Dans la doctrine romaine, il n’est pas un seul de ces textes qui offre la moindre obscurité, et qui ait même besoin d’explication.
Si, au contraire, la doctrine gallicane était admise, les textes relatifs aux Apôtres seraient au moins ambigus : puisqu’aucun de ces textes ne parle de la majorité des Evêques, et ne suppose le cas où ils ne seraient séparés de leur chef; et les textes relatifs à S. Pierre seraient complètement faux, puisque ce suprême Pasteur devrait se laisser conduire par la majorité des brebis, et que, sans leur approbation, rien de ce qu’il aurait lié ou délié ne pourrait être lié ou délié dans le ciel.
Ainsi dans le système gallican, « la charte constitutionnelle de l’Eglise catholique » serait à la fois incomplète et inexacte : incomplète puisqu’elle ne prévoit pas l’hypothèse dans laquelle le Pape, égaré par l’erreur, doit être redressé et confirmé par la majorité de l’Episcopat. Cette « charte » serait de plus inex.acte, puisque en cas de dissentiment, elle établit que l'Episcopat tout entier doit attendre du Pape la fermeté de sa foi. Au contraire, dans la doctrine romaine, l’Ecriture offre à l’Eglise la formule complète et parfaitement claire de son gouvernement, soit pour le cas de l’union des apôtres avec Pierre, soit pour le cas de la séparation.
Dansla doctrine romaine, c’est la création entière qui fournit à l’Ecriture un lumineux commentaire, et qui fait resplendir de tout son éclat l’harmonie des œuvres de Dieu. Au centre delà société des âmes, comme au centre du monde planétaire, il n’y a qu’un moteur suprême dont l’attraction retient dans leur orbite tous les autres astres, ceux mêmes qui entraînent des astres moindres
dans leur propre sphère d’attraction. Partout, dans le monde des esprits, comme dans le monde des corps, l’union résulte de l’unité ; et cette unité nous apparaît comme le cachet de l’unique Créateur. Suivant le système gallican, au contraire, ce caractère propre de Dieu disparaîtrait dans la plus belle des œuvres de Dieu. C’est de la pluralité, et non de l’unité, que l’Eglise devait attendre son union , lorsque ce suprême intérêt est le plus menacé. Ce sont les planètes qui devraient ramener le soleil dans son orbite ; et la lumière devrait venir des rayons au foyer.
Dans la doctrine romaine, le corps de l’Eglise agit comme tout corps bien organisé. Le chef peut avoir ses opérations propres ; mais les membres ne peuvent agir que sous la dépendance du chef. Dans la doctrine gallicane, au contraire, c’est le chef qui ne peut accomplir ses opérations de chef que sous la dépendance des membres ; tandis que les membres, au lieu d’être toujours unis au chef, comme ils le sont dans l’institution de Jésus-Christ, ont le droit de se séparer de lui et de le gouverner.
« Quelle témérité , dirons- nous avec Mgr Maret, quelle témérité comparable à celle de se séparer de ce que le divin Maître a uni? »