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Caractère des Peaux Rouges. — Une vieille femme vouée à la mort par les siens, — Indiens anthropophages. — Histoire d’une petite fille sauvée par un missionnaire.
On à reconnu des traits physiques de réelle parenté entre tous ces Indiens. Au moral, il y a également de nombreux traits qui leur sont communs à tous. Ainsi, en général, ils supportent la douleur avec une constance remarquable : une plainte leur semblerait une lâcheté. Chez les Cris, si une femme en travail d'enfant poussait un seul soupir, on la jugerait indigne d’être mère, parce qu'elle ne pourrait mettre au monde qu’un enfant dégénéré.
L’Indien, habitué à se maîtriser, demeure calme, même dans ses plus grandes colères ; ses traits ne s’altèrent pas ; la fureur est dans son âme et la placidité sur ses traits ; il sait souffrir et se taire; il sait dissimuler sa haine et le désir de se venger.
Une grande sécheresse de cœur leur est aussi commune à tous. Ce n'est que par la réflexion, par un sentiment inné de justice propre à toute créature humaine, qu'ils peuvent être amenés à éprouver de l’amitié, de la reconnaissance et quelquefois de la compassion. Maïs que dire de leur cruauté envers les vieillards et les enfants lorsque ceux-ci deviennent pour eux une charge?
Les Indiens Plats-Côtés-de-Chiens sont peut-être, entre tous, ceux qui se débarrassent avec le plus d’indifférence des enfants en bas âge et des vieillards infirmes.
ME Faraud, dans son beau livre : Zix-huit ans chez les sauvages de © Amérique britannique, raconte qu’en longeant un jour une rivière il vit au bord de l’eau une vieille femme qui se traînait sur les genoux. Il lui demanda ce qu’elle faisait en cet endroit et apprit que c’étaient
ses enfants qui l'y avaient amenée et abandonnée. & Et où sont-ils, tes enfants? » demanda le missionnaire. La vieille montra de la main la rive opposée. La pauvre femme était si faible qu’elle semblait sur le point d’expirer. Le missionnaire tâcha de la ranimer, mais en vain, et voici tout ce qu'il put apprendre d’elle :
Elle avait six enfants dans la tribu des Montagnais. tous grands et forts. Ils lui avaient dit l’autre soir : — Écoute, mère. tu es vieille, tu ne peux plus travailler, nous allons te laisser seule dans les bois. Dans peu de jours tu seras morte. et tu n’auras plus de misère... 115 avaient fait ainsi; et elle s’était traînée jusqu’au bord de l’eau, tourmentée par une soif ardente. Maintenant elle n’avait plus soif.
Et en parlant ainsi la pauvre Indienne expira.
Une autre fois, en traversant en hiver une épaisse forêt, le même missionnaire entendit des gémissements. Il s’avança avec précaution, écartant les branches des arbustes épineux : sur la neige, gisait une petite fille de six à sept ans. Il courut à elle. L'enfant avait déjà les pieds et les mains gelés. Le charitable missionnaire ranima comme il put la pauvre petite créature et apprit d’elle que son père et sa mère étant morts l'hiver d'avant, ses autres parents l’avaient prise avec eux; mais s'étant lassés de la nourrir, ils l’avaient amenée en cet endroit pour l’y abandonner, lui disant qu'elle était trop petite, bonne à rien. qu'on allait la laisser là, et que daus peu de jours elle ne souffrirait plus. ,
Le missionnaire indigné alluma du feu et parvint à réchauffer l’enfant, qu'il put enfin emmener avec lui.
Cette petite Indienne devait avoir un triste sort : l'ayant confiée à des Cris, — l’homme et la femme, — qui se montraient désireux de recevoir le baptême, le missionnaire fut fort affligé de n’en plus avoir de nouvelles. I] entreprit un long voyage pour retrouver la tribu à laquelle appartenaient ces Cris, et quand enfin il put s’informer de l'enfant, il apprit avec un véritable désespoir qu’elle avait été mangée : la sauvagesse fut forcée de le lui avouer.
« Père, lui dit-elle avec une horrible ingénuité, l'hiver avait été mauvais ; nous n'avions plus de viande. plus de poisson... La pauvre
petite était bien maigre. elle allait mourir. Mon mari et moi nous avions faim. alors nous l’avons mangée. »
La plus exécrable inclination qu’on puisse reprocher à quelquesunes de ces tribus, c’est l’anthropophagie.
Au premier rang se trouvent les Hommes-de-Sang (Duéeldeli-Ottiné, les habitants qui mangent les hommes). Ces malheureux, appelés plus communément le mauvais monde, habitent entre le 58° et le 63° latitude nord, et le 125° et 135° longitude ouest : il est toujours bon de préciser quand il s’agit d’anthropophages.
Ils sont très peu nombreux, et cela se comprend... ils poussent leur passion pour la chair humaine à ce point que la mère n’est pas en sûreté auprès de son enfant, ni les enfants avec leur père. Les parents mangent leurs parents, les amis mangent leurs amis. Quand les chèvres et les moutons sauvages qu'ils chassent dans les montagnes Rocheuses leur font défaut, et que la disette de vivres survient, elle réveille en eux cet horrible besoin, et alors le plus fort dévore le plus faible. C'est ainsi que ces sauvages, petits et laids, finiront par se détruire tous, ou plutôt finiront par se manger. jusqu'à l’avant-dernier.
Le missionnaire dont nous venons de parler s’en est souvent entretenu au fort Alkett, situé au centre de cette tribu, avec un vieillard lépreux, qui avouait avoir mangé, à lui seul, dix de ses parents ; aussi la maladie qui résulte de l’anthropophagie l’avait-elle atteint : sa lèpre n'avait pas d'autre cause.
Les Cris ne sont pas à proprement dire anthropophages ; cependant, dans quelques circonstances, ils se laissent aller sans répugnance à faire usage de chair humaine. Il existe parmi eux un certain nombre d'hommes qu’on appelle « manitokasou » ou magiciens. Dans cette classe privilégiée on devient aisément ce qu’on appelle « windigo » ou mangeur d'enfants. On mange donc des enfants. Il est même permis de manger ses propres enfants.
M°° Faraud en cite deux exemples. Il réussit à dissiper chez un Cris cette fatale obsession. C’était un père possédé de la tentation irrésistible de manger ses deux enfants. Le missionnaire le convertit même à la foi chrétienne. Moins heureux envers un autre Indien Cris, dont il avait baptisé le fils et la fille, il arracha un jour au père de ces in-
fortunés l’aveu que, dans un moment où les vivres devenaient rares, sa femme n'ayant rien à donner à manger à leurs enfants, les voyant dépérir et eux-mêmes ayant faim, il les avaient tués pour se nourrir de leur chair.
Heureusement de telles mœurs ne sont que des exceptions, — de hideuses exceptions.
Fig. T8. — Indiens en embuscade,
Le nombre de ces Indiens du Nord-Ouest va diminuant sensiblement. Ce n’est pourtant pas que les blancs les pourchassent, les traquent, les tuent comme le font les Américains à l’égard des Indiens du Far- West. Ils vivent paisibles possesseurs du sol sur lequel ils sont nés et la Compagnie de la baie d'Hudson à réussi à trouver en eux des auxiliaires utiles.
Ici donc les causes de dépeuplement sont différentes. En ne tenant compte de l’anthropophagie que pour mémoire, il y à par-dessus tout les représailles incessantes, les guerres de tribu à tribu : une tribu
voyageuse rencontre une tribu ennemie, c’est un combat d’extermination.
Doués d’une bonne constitution, ils auraient des gages d’une longue vie si des privations de toute nature, de terribles jeûnes ne les affaiblissaient pas avant le temps. Ainsi lorsqu'ils partent pour la chasse ils n’emportent pas de provisions et ils mourraient de faim plutôt que de rentrer avant d'avoir tué quelque gibier.
Ces privations excessives sont souvent suivies d’excès contraires. Après une abstinence forcée de plusieurs mois, si l'abondance survient, ils mangent avec gloutonnerie, et ceux qui ne sont pas morts de faim meurent alors d’indigestion. Une chose qui contribue surtout à abréger leur existence, c’est l'abus des liqueurs fortes.
On sait aussi que les populations sauvages tirant exclusivement leur subsistance de la chasse et de la pêche, n’augmentent que dans une très faible mesure, au-dessous de laquelle les font descendre rapidement, toutes les fois qu’elles se produisent, les famines, les maladies épidémiques, les guerres, et même le simple contact avec l'élément civilisé.
Il y a des exemples saisissants de cette disparition des Indiens du Nord-Ouest. Les Castors, échelonnés le long de la rivière de la Paix, étaient autrefois assez nombreux, mais la maladie les a tellement éprouvés que cette population n’existera bientôt plus que de souvenir : de six mille qu'ils étaient il y a une vingtaine d'années, c’est à peine s’il en reste aujourd'hui cinq ou six cents. Quant à eux, à toutes les causes ordinaires, on peut ajouter la paresse des femmes. Ces malheureux couchent nus, en plein air faute de tentes, bien qu’ils aient des peaux; mais il faudrait les coudre! Ils dorment à côté d’un petit feu, à demi grillés d’un côté et gelés de l’autre.