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DEUXIÈME PARTIE

Le Labrador. — Le pays des fourrures et la Compagnie de la baie d'Hudson. — Les missions catholiques de l'Amérique britannique. — A travers la région nord-ouest. — Rivières et lacs. — Navigation en canots. — Ce qu'on appelle & portages »,

En revenant, — pour suivre notre plan, — au nord de l'Amérique, nous n’aurons pas à nous occuper des grandes îles situées dans le voisinage du Labrador et de la mer d'Hudson. Ces îles, — comme la terre de Fox, l’île de Southampton, — Lien qu’au sud du cercle polaire, font en quelque sorte partie de ce « damier » arctique que nous avons déjà visité ; et comme nous ne faisons pas de géographie, il nous est permis de les omettre.

Aiïnsi que les terres de la région boréale, ces terres, quoique moins septentrionales, ne présentent durant neuf mois de l’année que des amas de glace, et, dans la saison chaude, une désagrégation des glaciers, au milieu de brouillards épais.

Passant rapidement à travers les régions de l'Amérique britannique conquises à la civilisation, — comme le Canada, et le Manitoba, — nous allons traverser les grandes plaines du nord-ouest de l'Amérique.

Nommons, pour mémoire seulement, le Labrador, qui fait vis-à-vis au Groënland. « Le Labrador, dit M. Onésime Reclus, à des rivières

“tantôt molles et calmes, tantôt frénétiques, des lacs que l'hiver cristallise, des marais, des étangs, des plateaux de mousse, des pins, des mélèzes, et des bouleaux de grandeur convenable s'ils sont abrités des vents, nains quand la roche ne les protège pas. »

. La partie sud de cette froide terre est habitée Dans le nord-est, les seuls blancs sont des missionnaires moraves. Sur le pourtour de ses côtes on rencontre des Esquimaux en assez grand nombre, plus de douze cents. C’est à peu près le tiers de la population totale du

Labrador, composée de pêcheurs qui exportent pour six ou sept mil- Lions de francs de poissons salés.

Bien que le territoire du nord-ouest que l'Angleterre possède en Amérique renferme autre chose que des champs de chasse, et qu'il s’y trouve des terres excellentes entre la rivière Rouge et la rivière de la

Fig. 73. — Le Labrador.

Paix, la Compagnie de la baie d'Hudson domine toute cette immense région, sauf le territoire de l’ancienne Amérique russe, acquis par les États-Unis en 1867.

Cette corporation riche et puissante possède des comptoirs fortifiés dans des régions perdues habitées seulement par des tribus d’Indiens, et plus au nord par les Esquimaux ; elle a des agents à sa solde, — une armée, — une cour régulière de justice pour son territoire dans sa colonie de la rivière Rouge et une cour spéciale dans l’île de Vancouver, dont la possession a été octroyée à la Compagnie en 1849 par la reine Victoria.

Les sauvages de cette partie de l'Amérique se réunissent périodiquement autour des comptoirs de la Compagnie de la baie d'Hudson établis dans les principaux centres des tribus; au milieu d'eux se trouvent des métis français du Canada, et quelques-uns de ces hardis trappeurs franco-canadiens qui continuent de faire prévaloir notre langue dans une région de l’Amérique où la France à laissé maintes traces de son passage.

Les principales de ces factoreries sont situées sur la baie James, à l'embouchure de la rivière de Severn, dans la partie sud et vers les frontières du haut Canada, sur les lacs Supérieur, Ouinipeg, Athabaska, et près des rivières Saskatchewan, Assiniboine, etc. Au Fort- York, qui commande le cours du fleuve Nelson, l’un des tributaires de la mer d'Hudson, se trouve le quartier général de la Compagnie, et c’est là qu'est établi son principal dépôt de fourrures.

Le trafic des pelleteries a beaucoup perdu de l'importance qu'il avait autrefois ; cependant il est encore considérable et la faune de ces contrées, voisines de la région arctique, est loin d’être épuisée. Les peaux les plus précieuses apportées par les Indiens sont les peaux d'ours noirs, de renards noirs , de renards argentés, de loutres, de pécaris, de martres, de foutreaux, de renards rouges et blancs ; on peut y ajouter quelques petites peaux, telles que celles de rats musqués, de castors, d'herminettes, et de même, des peaux de cygnes.

Les missionnaires catholiques pénètrent dans les régions inconnues plus avant encore que les agents de la fameuse Compagnie, et ils parviennent à s'établir au milieu de tribus de Peaux Rouges qui n’ont entamé aucun négoce avec les blancs.

Il y à une quarantaine d’années, un petit nombre de missionnaires, sous la conduite de M Provencher, s'étaient réunis au confluent de la rivière Rouge, du lac Ouinipeg et de la rivière Assiniboine ; ils se multipliaient pour l’accomplissement de leur tâche. Aujourd’hui plusieurs évêques, aidés de plus de cinquante missionnaires, se partagent les immenses territoires qui s'étendent de la rivière Rouge aux embouchures du Mackensie dans l’océan Glacial, et de la baie d'Hudson aux montagnes Rocheuses.

La rivière Rouge a son embouchure sur le lac Ouinipeg, qui est par-

semé d'îlots très boisés. Supposons que reprenant les itinéraires des Hearne, des Raë, des Mackensie et des Franklin, nous partions de là pour visiter les solitudes qui s'étendent au nord jusqu’au cercle polaire, au moment où l’hiver vient de prendre fin et où la fonte des neiges dans les plaines et sur le versant des collines donne naïssance à une multitude de ruisseaux qui charrient d'énormes masses d’eau vers l'océan Glacial.

Il y a tout d’abord des facilités exceptionnelles pour ce voyage dans la multiplicité des cours d’eau considérables et des lacs communiquant entre eux, qui donnent à cette région un caractère particulier. Les rivières sont presque parallèles ; et ilest d'usage de poursuivre sa route en transportant de l’une dans l’autre le canot creusé dans un gros arbre qui sert à faire le voyage : les stations où l’on s'arrête pour effectuer ce trajet par terre s'appellent portages, d’un mot français importé par les premiers colons du Canada, hommes d’aventures, passionnés pour les grands voyages et les longues chasses dans les solitudes du Nord.

On utilise d’abord la rivière du Grand-Rapide, du moins jusqu’à l’endroit où toute navigation est rendue impossible par le rapide qui, sur une étendue de trois kilomètres, avec une largeur de cent mètres, présente des obstacles infranchissables. La rivière aux Cèdres offre un cours plus paisible aux voyageurs; puis le lac Bourbon (lac des Cèdres des Anglais), découvert en 1728 par M. de la Révérenderie. Après avoir traversé ce lac, on pénètre dans la rivière Rapide, aux eaux bourbeuses parsemées d’ilots couverts d’une végétation de joncs, de saules et de roseaux, et où viennent se reposer les oiseaux de passage arrivant du sud dès que le long hiver a pris fin : les cygnes, les perdrix blanches, les aigles à tête chauve, les canards encapuchonnés de rouge, les guillemots, les eider-duks, les puffins. Sur un parcours d'environ deux cent cinquante lieues, la rivière Rapide ne présente pas une seule chute.

Et toujours des rivières coulent vers le nord; et toujours des lacs marquettent de leur poli vaporeux les plaines incommensurables : le lac Cumberland, la rivière Plate, le petit lac Castor, la rivière des Épingles, la rivière de la Queue-de-Loutre, le lac du même nom, peu

profond, émaillé dès les premiers so-

leils de très larges fleurs jaunes, et encombré d’ilots; puis la rivière aux Anglais, le lac Larronge, la rivière Churchill, enfin le lac de l’île de la Crosse, siège de l’une des plus anciennes résidences des missions catholiques, —- située par 56° 25 de latitude nord et 106°56 de longitude ouest.

Ce qu’on désigne sous le nom d’ile de la Crosse est un vaste territoire si bien entouré de petits lacs et de rivières qu'il peut produire l'illusion d’une île. Au rapport des missionnaires, ces rivières et ces lacs sont très poissonneux ; les ilots qu'ils contiennent sont assez bien boisés; sur les collines et dans les vallées centrales croissent des pins, des lyards, des trembles et des bouleaux. En fai d'animaux on compte surtouten grand nombre l’élan, le renne, les ours jaunes et noirs ; les castors ont été presque détruits par les chasseurs ; en revanche il y a beaucoup de martres, de pécaris, de lynx, de loutres, de foutreaux, de rats musqués.

Fig. 74. — Trappeur de la Saskatchewan. « En été », dit ME: Faraud, qui a évangélisé

dans les possessions britanniques du nord-ouest, « le cygne, l’oie, {le canard, le pluvier, l’outarde peuplent les lacs et les rivières ; le fai-

san, la perdrix et le lièvre animent les vallées et les bois. Le huard fait retentir l'écho de sa voix criarde, le héron pousse son cri d’épouvante, et les pélicans réunis en grand nombre sur les hauteurs y répondent par leurs cris plaintifs. »

Et maintenant, si l’on veut pousser plus au nord encore que l’île de la Crosse, on rencontrera le grand lac du Bœuf, la rivière de la Loche, le lac Athabaska au delà duquel les roches nues font place à la verdure. Bientôt, apparaissent d’immenses forêts, aux arbres séculaires, peuplées de quantité d'oiseaux. Les cygnes et les grues traversent la rivière de l’un à l’autre bord, avec mille cris bruyants. C’est ainsi qu’on entre dans le lac, encombré de rochers granitiques chauves où couronnés de pins que, l'hiver, tordent les vents furieux.

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Une réunion de chasseurs et de trappeurs indiens au fort Chippeways, sur le lac Athabaska. — Indiens Chippeways. — Couteaux-Jaunes. — Sioux. — Sauteux. — Pieds-Noirs, — Assiniboines. — Cris. — Indiens Castors. — Indiens del'Esclave. — Plats-Côtés-de-Chiens. — Peaux de-Lièvre, etc.

Il y a sur le lac Athabaska, qui est réellement le centre des possessions britanniques dans l'Amérique du Nord, un poste commercial de la Compagnie, le fort Chippeways. Les Indiens qui battent le pays entre les montagnes Rocheuses et les rivages déserts de la baie d’Hudson ne s’y réunissent guère qu'à deux moments de l’année, trois semaines environ au printemps, et trois semaines en automne. Ils viennent y vendre les fourrures des bêtes qu'ils ont tuées dans la chasse d'hiver et la chasse d'été.

Il faut les voir s’acheminant par groupes nombreux vers le fort. Leurs femmes, petites mais fortes, les suivent péniblement, transportant sur leurs épaules les pelleteries, la tente et tout le matériel de la vie nomade. Traitées comme des animaux domestiques, ces malheureuses sont habituées de tout temps à accomplir les plus rudes tâches...

La nouvelle s’est répandue au loin que le commandant du fort Chippeways, désireux d'encourager les chasseurs et les trappeurs, distribuerait une douzaine d'excellentes carabines à ceux qui lui apporteraient les précieuses fourrures en plus grande quantité. Aussi est-ce par centaines que les Indiens se sont mis en route. Un à un, leurs groupes, distincts de langage et parfois terriblement brouillés entre eax, viennent établir leur campement dans l'endroit assigné, en dehors de la palissade de pieux et de planches qui constitue l’enceinte du fort. Ils dressent leurs tentes de peaux de buffle. Le printemps

polaire fait sentir son influence, mais les nuits sont encore très froides ; sur la surface du lac nagent, malgré les rayons du soleil, d'énormes glaçons aux arêtes irisées ; aussi, de bonne heure, le matin, la fumée du foyer s’échappe-t-elle par l’ouverture laissée béante au sommet des tentes.

Le fort Chippeways tient en respect tout ce monde sauvage et irascible, à qui du reste les blancs ne sont nullement antipathiques. Le poste commercial est composé de deux maisons d’habitation, en bois, l’une pour les officiers et leurs familles, l’autre pour les soldats et les employés subalternes. Il comprend encore un gran@ magasin et un hangar. Les Indiens sont attendus avec impatience par les agents de la Compagnie : quelques Européens, un certain nombre de Canadiens et trois ou quatre métis, qui sortent à peine de leur lutte avec les horreurs d’un long hiver augmentées par des privations de toute sorte.

Enfin un certain nombre des chasseurs annoncés se trouvant rassemblés autour du poste, il est possible d'évaluer le rendement de la campagne d'hiver, et par suite de fixer le prix des pelleteries pour ce premier marché de l’année. Au jour fixé, les palissades sont franchies par une cohue tatouée, bariolée, empanachée, et dont des peaux de bison velues et des couvertures de laine aux couleurs voyantes, — bleues ou rouges, — jetées sur les épaules ou serrées autour des reins, composent le vêtement pittoresque. Ces gens se montrent pressés de faire affaire dans de bonnes conditions et les interprètes sont assaillis de toute part. Quelques femmes, — leurs € squaws », — se glissent timidement derrière les guerriers.

Il y a entre tous ces sauvages une ressemblance et comme un air de famille : c’est la peau bistrée ; ce sont les cheveux noirs, — ils ne blanchissent jamais, — longs, tombant de chaque côté du visage, chez quelques-uns avec une mèche sur le nez, parfois disposés en deux tresses, plus une petite queue descendant par derrière comme pour solliciter le couteau du scalpeur ; c’est la barbe rare où même absente ; c’est l’œil noir profondément encaissé dans son orbite, avec des paupières obliques, et un regard calme qui fait évidemment partie d’un maintien composé; ce sont les pommettes saillantes, le nez aquilin,

LES DEUX AMÉRIQUES. bris

les lèvres fines. et serrées, enfin les délicates extrémités des membres,

Fig. 15, — Les montagnes Rocheuses et les sources de la Saskatchewan.

Leur démarche à tous est grave, particulièrement celle des chefs. D 7

Quant au costume, il offre de même divers points de ressemblance, mais il varie assez d'une tribu à l’autre pour qu’on puisse distinguer à quelle nation, à quelle tribu appartiennent les Indiens réunis dans l'enceinte du fort. Ainsi, cinq Chippeways, remarquables surtout à leur haute taille, à leurs larges épaules, à leur physionomie intelligente et réfléchie, sont vêtus uniformément de casaques de peaux et de manteaux de fourrures d’un certain effet. Ce costume de parade, exhibé par braverie, est complété par un bouquet de plumes d’aigle déployé en éventail au-dessus de l’abondante chevelure. Quelques détails, — tatouage, colliers, — indiquent par surcroît que ce sont des Chippeways du désert, appelés plus communément € mangeurs de caribous ». Ils sont venus en canot de l’extrémité orientale du lac Athabaska.

Ces Indiens paraissent frayer volontiers avec quelques Couteaux- Jaunes, de même nation qu'eux, du reste, habitués à vivre paisiblement dans la région située entre le lac Athabaska et le lac des Esclaves, et qui sont venus au rendez-vous du fort Chippeways, attirés bien plus par le désir d'obtenir par voie d'échange quelques objets de première nécessité, qu'avec l'espoir de conquérir l’une des carabines promises.

À vingt pas de ces sauvages pacifiques huit Sioux, très animés, supputent sur leurs doigts les bénéfices probables de leur voyage. Ils sont grands aussi, mais, aux traits communs à toute la race indienne, ils joignent un large front, d’épais sourcils et un air de férocité peu ordinaire. Leurs épaules sont couvertes d’une peau de buffle au poil long et soyeux; sur le revers de cette peau sont peintes, en espèces d'hiéroglyphes, les victoires remportées sur leurs ennemis. C’est pour chacun de ces guerriers sa propre biographie qu'il porte sur lui.

L'un de ces Sioux paraît être un chef, — un sachem. Son front est couronné d’une sorte de turban de peau autour duquel sont fichées des plumes rouges, jaunes et vertes. IL a chaussé ses pieds de mocassins brodés en perles ; il porte aux doigts de nombreuses bagues, aux oreilles des pendeloques d'argent de forme étrange et sur la poitrine diverses parures de métal, d'os et de coquilles nacrées. Le sachem et ses compagnons ont le visage peint de deux couleurs. Pourtant l’un

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écorce de bouleau.

— Indiens des lacs avec leurs canots en

de ces Sioux montre un visage entièrement noir en signe de la perte récente d’une de ses femmes ; et comme il serre convulsivement le manche de son couteau à scalper, il n’en paraît que moins sociable. Toutefois, il s’est luxueusement coiïffé pour la circonstance d’un chapeau de feutre mou qui jure étrangement avec tout l’attirail sauvage.

Ces huit Sioux font bande à part. On devine à leur isolement qu'ils sont d’une nation guerroyant sans cesse contre toutes les tribus avec lesquelles elle se trouve en contact. Mais ceux-ci s’attirent surtout les regards de défi et de haine des Indiens Sauteux, qui ne les perdent pas de vue. Peut-être ces hommes se sont-ils rencontrés déjà autre part que dans les marchés de pelleteries de la Compagnie et peutêtre y a-t-1l entre eux quelque compte de chevelures à régler.

Des Pieds-Noirs en assez grand nombre, — on peut en compter plus de vingt, — vont et viennent d’un air affairé, évitant toutefois cinq ou six Assiniboines du petit lac de l’Esclave et quelques Cris, appartenant les uns et les autres à des tribus avec lesquelles ils sont continuellement en guerre. Ces Pieds-Noirs sont réellement cruels. Ils ne se contentent pas, — à l'exemple des Cris, — d’arracher la chevelure des morts et de célébrer les victoires qu’ils remportent par des chants et des danses autour des dépouilles humaines : ils ouvrent la poitrine de leur ennemi vaincu et dévorent leur cœur ensanglanté, pensant augmenter ainsi leur dose de courage ; bien plus, ils convient leurs femmes à ces monstrueuses curées.

= Les Cris qui offasquent ces Pieds-Noirs sont seulement au nombre de sept. Ils ne sont pas grands, mais ils paraissent décidés, provocateurs, prêts à tout. même à piller les magasins de la Compagnie. Ils sont venus des rives des lagons qui avoisinent la mer d'Hudson, faisant un trajet de cent lieues, moitié dans leurs canots, moitié à pied, au milieu des plaines détrempées par le dégel, et ils ont amené cinq femmes avec eux; mais une de ces malheureuses a été tuée, le Jour même de leur arrivée,[par son seigneur et maître, — dans un moment de colère.

Tout un clan de Sauteux des environs du lac Ouinipeg, — et dont font partie les six Indiens qui: semblent là-bas défier les guerriers sioux,

leurs plus mortels ennemis, — assis par terre et formant un grand cercle, anime un coin de l'enceinte. Ces sauvages, échauffés par de trop nombreuses libations de wisky, prétendent absolument étaler leurs marchandises au soleil, pour en faire admirer l’opulence ; mais les agents regardent avec défiance cette exposition faite malgré eux de

fourrures obtenues de seconde main, volées peut-être, et ils montrent à

l'égard de l'honnêteté commerciale de ces trafiquants du désert de glace un manque de confiance parfaitement justifié.

Dans un autre coin du fort se trouvent une quinzaine d'Indiens Castors, de petite taille, chétifs, avec un visage blème et allongé, au teint hâve et maladif, accusant enfin tous les signes d’une irrémédiable

décrépitude. Is sont venus de la rivière de la Paix, dont les aflluents

sont habités par des castors, — ce qui vaut à ces Indiens le nom qu'ils portent.

Quelques trappeurs Esclaves, campant sur la rive ouest du grand lac des Esclaves, vont vers eux avec cet air affable qui leur est naturel. Essentiellement pêcheurs, ceux-c1 n’ont à offrir à la Compagnie que les peaux de mince valeur des petits animaux pris au trébuchet au bord de l’eau.

Des Plats-Côtés-de-Chiens s’effacent le plus qu'ils peuvent. Grands, sveltes, mais laids, avec un visage long, aplati, des yeux à fleur de tête, un menton et une mâchoire pointus comme s’ils ne parlaient que du bout des dents, vêtus de la peau des caribous tués à la chasse, ils personnifient la sauvagerie dans ce qu'elle a de plus original.

Enfin, par-ci, par-là se montre quelque inoffensif Peau-de-Lièvre, grands mangeurs de lapins, quelque Loucheux, — terreur de l’Esquimau, — orné de son inséparable pipe, se promenant hautain, orgueilleux, irascible malgré sa mince stature, et jetant autour de lui des resards € louches », tout à la fois timides et sinistres.

Au centre de plusieurs groupes, un orateur prend à tâche d’entretenir cette faculté de l’éloquence qui est l’apanage du Peau Rouge, et parle d’ane voix lente, sonore, cadencée, soutenue par des gestes trop nombreux, mais empreints d’une certaine noblesse.

Quelques soldats de la Compagnie, le mousquet sur l’épaule, se promènent lentement, désœuvrés et curieux, à travers tous ces hidalgos du désert, qui répondent fièrement aux noms à effet de l’Ours-Agile, du Corbeau-Müle, du Chien-Rouge, du Faucon-Noir, du Chat-Tigre, de la Nuée-Rouge, de la Pluie-qui-Marche….

C’est ici le lieu de dire que la population aborigène de l'Amérique britannique se divise en quatre races ou nations principales qui sont : 1° les Esquimaux de la baie d'Hudson ; 2° les Algonquins (Sauteux, Cris, etc.) ; 3° les Hurons-Iroquois (Sioux, Assiniboines, etc.) ; 4° les Déné-Dindjié (Castors, Loucheux, etc.). |

Si quelques chiffres n’effraient pas trop nos lecteurs, et surtout nos lectrices, nous établirons de la sorte le dénombrement de ces sauvages en nous réglant sur le genre de vie qu'ils mènent : 15,000 environ fréquentent les abords des cours d’eau ou les côtes, 12,000 campent dans les prairies, et 30,000 dans les forêts.

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