EYE
La chasse et la pêche dans l’Amérique britannique,
Les Indiens du nord-ouest de l’Amérique partent au commencement d'octobre pour la chasse ou la pêche d’hiver, et au mois d’avril ou de mai pour la chasse ou la pêche d’été, employant, l’été, des pirogues creusées dans des troncs d’arbre; l'hiver, les trajets s’accomplissent en traîneaux auxquels sont attelés une demi-douzaine de chiens, ou à l’aide de raquettes qui s’adaptent à la chaussure et permettent de marcher rapidement sur la neige.
Dans les vastes prairies où l’on chasse le buffle, et sur les bords de la mer Glaciale, terrain de la chasse au caribou, les Indiens se réunissent par bandes et font leurs expéditions en commun. Quelques tentes formées de dix à douze peaux de buffle leur offrent un abri suffisant ; chacune d’elles peut être occupée par une vingtaine d'individus. Ces tentes se plient et se transportent avec facilité ; elles présentent lorsqu’elles sont dressées, une forme conique d’environ cinq mètres de hauteur. Des perches, fixées à la base par des piquets, soutiennent l’enveloppe de peaux ; une ouverture à laquelle deux oreilles mobiles servent d’abat-vent, est ménagée au sommet de la tente et donne une issue à la fumée du foyer, placé au milieu.
Ils ont des pièges pour les petits animaux à fourrures : le renard, le
écan, la martre, le carcajoux, l’herminette, d’autres encore. Quant aux
grosses pièces, telles que l’orignal, le bison, le cerf et le caribou, ils savent suivre leur piste et suppléer par la rase et la patience à l’imperfection de leurs armes.
Ainsi l’orignal ou élan a la vue courte, bien que ses yeux soient gros et très fendus, mais sa longue oreille est très fine et il distingue parfai-
tement les bruits accidentels. Que le vent agite la forêt, qu’il déracine les arbres, l’animal n’en dort pas moins profondément. Sa tête apparaît de loin armée d’un bois très volumineux ; ses formes, plus lourdes que celles du cerf, ont quelque ressemblance avec celles du cheval, dont pourtant il dépasse la taille; son poil est assez long, très abondant, d’une couleur cendrée. L’Indien l’aperçoit, tend son arc, puis il casse une branche; l’animal entend ce bruit insolite... se met sur ses
Fig. 79. — Le renne,
pattes, s’étire pour se dégourdir et prendre la fuite. C’est ce rapide instant qu'attendait le chasseur, qui vise juste et. lui perce le cœur.
La tactique change avec les caribous. Ces animaux, réunis ordinairement en troupeaux assez nombreux, se rassemblent dans les vastes contrées incultes qui bordent la baie d’ Hudson.
Le caribou, — c’est le renne, — à l'opposé de l’orignal, a de mauvaises oreilles, mais des jambes excellentes qui lui permettent de racheter ce défaut. Les Indiens disent qu'il a des ailes. Il faut, pour l’atteindre, connaître avant tout ses instincts. C’est encore avec lui une guerre de ruse,
et les sauvages y sont passés maîtres. En été ou en automne, il leur suffit de trouver la piste de ces animaux. Lorsqu'ils connaissent le chemin qu’ils vont suivre, ils se couchent derrière de grands arbres, non loin du lac que les animaux devront traverser, — car ceux-ci ne se laissent détourner par aucun obstacle.
Les caribous arrivent en bande, se jettent à l’eau, et au moment où ils atteignent la rive opposée, les Indiens se montrent, en poussant de grands cris; les caribous, surpris et effrayés, font volte-face dans un désordre extrême ; ils cherchent à regagner le large ; mais, tandis qu'ils s’éloignent difficilement du rivage, en rangs trop serrés, les sauvages lancent leurs canots d’écorce sur le dos des plus vigoureux qui, excités par ce fardeau, achèvent de porter à son comble la confusion de la troupe et entraînent dans une course folle canots et chasseurs.
Alors les Indiens, armés de leurs lances, frappent mortellement à droite et à gauche tous les caribous qui sont à leur portée. C’est un véritable carnage. Il ne s’agit plus que de s'emparer des morts qui rougissent les eaux de leur sang : c’est la deuxième partie de la journée. Nous avons vu que les Sibériens poursuivent aussi le renne dans les lacs et les rivières.
Durant les chasses d'hiver, les Indiens ont une autre manière de procéder plus ingénieuse encore. Recouverts d’une peau de caribou, ils vout attendre sur la surface gelée d’un lac le passage d’une bande. Les caribous arrivent à toute vitesse, dépassent les chasseurs, comme s'ils ne les avaient pas vus; puis se ravisant, poussés par une curiosité imprudente, ils reviennent sur leurs pas, flairer ces animaux qui leur ressemblent et dont l'attitude estinexplicable pour eux. Les Indiens, pro-
tant de ce moment, commencent à leur tirer des coups de fusils. Plus les détonations sont nombreuses, plus les caribous sont surpris, étonnés. Ils courent tout autour des chasseurs qui en abattent aisément un grand nombre, — parfois deux ou trois mille.
Chez les Indiens, la pêche ressemble beaucoup à la chasse. Durant l'été, montés dans leurs canots d’écorce, ils poursuivent les poissons avec un dard qu'ils manient fort adroitement. C’est de la sorte qu’ils s’em-
parent d’esturgeons énormes dont le poids va parfois Jusqu'à cent kilogrammes.
Deux pêcheurs se placent chacun à une extrémité du canot. L'un gouverne, l’autre tient un dard retenu dans le canot par un rouleau de cordes. Qu'un esturgeon se montre à bonne portée, il est harponné. Il fuit, entraînant canot et pêcheurs, mais ses forces vont s’épuisant et c’est une capture certaine. Disons en passant que ces esturgeons monstrueux sont loin d’avoir une chair délicate : on ne les mange que par nécessité. Ceux de la petite espèce ont un goût exquis.
L’esturgeon n’est pas le seul poisson des lacs du nord-ouest qui atteigne un développement aussi considérable. Le brochet y devient aussi excessivement gros ; 1l y en a qui pèsent jusqu’à cent livres ; ce sont de vrais requins d’eau douce, et ils font une guerre cruelle à tous les autres poissons. Les Indiens en aiment fort la chair. Il y a des truites de soixante à quatre-vingts livres ; on distingue la blanche, la jaune, la rougeûtre ; les unes et les autres sont excellentes.
Il existe en outre quelques poissons particuliers aux lacs poissonneux de ces régions, — si mal partagées sous tant d’autres rapports ; ce sont le doré, le poisson blane qui, rôti devant le feu, prend à la fois le goût de la viande et du bon pain, l'inconnu, que les Indiens appellent le poisson sans dents (téouly), et quelques autres de moindre valeur : l’aloche, le toulibri, l’albassoche, etc.
Les Indiens pêchent aussi au filet et même, — qui le croirait ? la ligne. L'hiver, comme les lacs sont gelés, ils percent la glace qui à quelquefois deux mètres d'épaisseur : par cette ouverture, ils ont l’art de jeter le filet au-dessous de la glace et ils se procurent ainsi un aliment quotidien pour eux et les chiens de leurs traîneaux.
Contrées avoisinant la Terre Maudite. — Lacs et rivières. — Le grand lac des Esclaves. — Le lac du Grand Ours. — La rivière de la Paix. — La rivière des Lyards. — Les forts de la Compagnie de la baie d'Hudson.
Les plaines désertes qui s'étendent du lac Athabaska, — où nous avons fait une longue halte, — jusqu'aux rives de la mer Glaciale, jusqu'aux embouchures du fleuve Mackensie, peuvent à juste titre figurer sur une carte des contrées du globe encore inconnues.
C’est le même système de lacs reliés entre eux par de nombreuses rivières. C’est ainsi que le lac Athabaska communique par la rivière des Esclaves avec le grand lac des Esclaves. Ce lac, le plus considérable de tous ceux de la région, estencombré de petits îlots, verdoyants aux jours de soleil, quelques-uns hauts de trente à quarante mètres, parfois du double ; sa surface est gelée d’un bord à l’autre durant la moitié de l’année.
La Compagnie de la baie d'Hudson possède trois établissements sur ses rives : le fort Providence au nord, le fort Résolution au sud, et le fort Reliance à l’extrémité nord-est du lac : c’est dans ce dernier que se déroulent quelques-unes des scènes les plus intéressantes du roman de M. Jules Verne : {e Pays des fourrures.
Au nord du lac, d’épaisses forêts de peupliers, de pins et de bouleaux confinent à cette portion désolée du continent américain qui a reçu, non sans raison, le nom de Terre Maudite. La rive opposée, sans une seule élévation du sol, est, pour ainsi dire, la limite que ne franchissent plus les bisons. Les eaux du grand lac des Esclaves sont abondamment poissonneuses.
Avancer davantage vers le nord, ne pas négliger volontairement le lac du Grand Ours, et tout le cours du Mackensie, ce serait rentrer dans la région polaire dont nous avons étudié le régime et la vie.