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américain, au delà du Mississipi, € Père des fleuves ». Là, de nouveaux États naissent incessamment ; la résistance, tout en perdant du terrain, se montre opiniâtre comme au premier jour.
Voilà l'Amérique dont nous avons, à notre tour, à présenter le tableau.
Nous n’essaierons pas de nous dégager de l’influence du célèbre ro-
mancier américain ; nous nous inspirerons des fraiches descriptions de la nature que Longfellow a données dans Évangéline et le Chant de Hiawatha :
nous mettrons aussi à pro-
Fig. 82. — Attaque d’Indiens.
fit cette connaissance minutieuse du Nouveau-Monde qui caractérise les compositions de l’aimable et ingénieux Mayne-Red.
Ce qui domine chez les poètes, chez les conteurs, chez les voyageurs, c’est un regret unanime et sincère de voir disparaître une race qui à tenu une grande place dans les préoccupations des artistes et des littérateurs, aussi bien que dans les spéculations des philosophes et les plans d'avenir des hommes d'État. La sympathie de tous va à ceux qui défendent le sol natal; bien qu’ils résistent en aveugles à la civilisation et que, d'autre part, il soit douloureux de leur voir donner carrière à
des instincts sanguinaires de sauvages irrités de leur déchéance. On ne s’étonnera donc pas de retrouver partout à travers ces pages cet antagonisme, justifié en quelque sorte des deux côtés, qui persiste entre les Peaux Rouges et les Visages Pâles.
Lorsqu'on a commencé l'exécution du grand chemin de fer du Pacifique, — la tentative la plus directe contre l’état de nature où vivent les habitants primitifs des continents américains, — les Peaux Rouges ont créé toutes sortes de résistances. C’est qu’en traversant leurs terres avec des voitures à vapeur on éloignait le bison, et l’antilope, et l’élan, et le daim, animaux que l’Indien chasse pour vivre. Ému de cette irruption qui, sous une forme nouvelle, était plus dangereuse que toutes celles qu'il avait supportées jusque-là, le Peau Rouge s’était armé. Il avait entonné le chant de guerre et entamé avec les Yankees une lutte sans merci n1 trêve. Les séomètres envoyés en avant pour étudier le tracé de la voie avaient dû maintes fois échanger avec les sauvages des coups de carabine : plus tard, ceux-ci ne se contentèrent pas de rompre la voie sur différents points, de faire dérailler les trains, d’abattre les poteaux télégraphiques, ils tuèrent les envahisseurs, ils les scalpèrent morts où vivants. Que de fois les Indiens, cachés dans les herbes, à la tombée de la nuit, n’ont-ils pas essayé d’arrêter un train en attaquant à l’improviste le conducteur de la locomotive à coups de flèches ou de revolver ?
Vaincus, les Peaux Rouges se sont peu à peu résignés, ont cédé à la force. Aujourd’hui encore il n’est pas rare, cependant, de les voir attaquer un convoi d'émigrants ou un train de chemin de fer, tuer quelques hommes et disparaître en enlevant des chevaux ou des ballots de marchandises. Ces rencontres sont si fréquentes que les Visages Pâles ont même emprunté à leurs ennemis la coutume sauvage de scalper le vaincu. |
Des soulèvements bien autrement redoutables sont, en quelque sorte, périodiques. Tout à coup la nouvelle se répand dans les États-Unis qu’un détachement dirigé vers un de ces forts créés pour contenir les Indiens, a été surpris en route et massacré jusqu’au dernier homme ; ou encore qu'une ville a été incendiée par eux, les hommes tués, les femmes et Les enfants emmenés en esclavage. À ces massacres, à ces crimes, on répond
alors par des exécutions impitoyables, destinées à frapper de terreur ces adversaires irréconciliables. Mais l'effet produit s’amoindrit rapidement et s’oublie.
Dans une rencontre entre Visages Pâles et Peaux Rouges il n’est fait aucun quartier : on se bat, on les tue ou ils vous tuent. Les Yankees
Fig. 83. — Enlèvement par les Indiens.
affectent, du reste, pour les aborigènes de l’Amérique un profond mépris. Ils répondent par des coups de carabine à leurs plus justes réclamations, et ils ont des idées à eux sur la civilisation par le « rifle ». A ce propos nous rapporterons l’histoire, légendaire en Amérique, du guide Fergusson que l’on raconte dans les veillées de pionniers autour d’un feu de bivouac; elle constitue un fond qui a enrichi bien d'autres légendes du même genre.
C'était en automne ; Fergusson, à la tête d’une dizaine de cavaliers américains, chassait le bison dans les prairies entre la rivière Rouge et la Canadienne. Un soir pendant une halte, le campement fut envahi par une petite troupe d’Indiens, dont le chef leur tint à peu près le langage suivant :
& Moi et mes frères, nous avons été très inquiets en apprenant qu’un grand nombre d'hommes blancs arrivent dans le pays. Dites-moi pourquoi vous êtes venus ici. Sur votre terre vous êtes, je le sais, de grands chefs ; vous possédez en abondance des couvertures, du thé, du sel, du tabac et du rhum. Vous avez de magnifiques fusils, de la poudre et du piomb autant que vous pouvez en désirer. Mais il y a une chose qui vous manque. Vous n’avez pas de bisons, et vous venez en chercher; moi, aussi, je suis grand chef ; mais le Grand Esprit ne nous a pas fait un partage égal. Vous, il vous a comblés de richesses variées, tandis qu'à moi il n’a donné que le bison. Pourquoi donc venez-vous dans ce pays détruire le seul bien que je possède, simplement pour votre plaisir ? »
Tandis que le vieux sachem parlait, les Américains levaient les épaules, ne dissimulant pas leurs sentiments pour ce vieil ivrogne à qui l’eau de feu, pensaient-ils, avaient communiqué tant de hardiesse, et qui osait leur adresser des remontrances.
Les habitants de l’ouest, — les « westerners » — répondirent aux sauvages par de grossières railleries. Ils s’étonnaient que des damnés de païens qui ne portent de culottes que depuis les cuisses jusqu'aux chevilles osassent élever la voix en présence de leurs maîtres naturels, les hommes blancs.
Les Indiens, à leur tour, se départirent de leur calme. Le ton de la « conversation » s’échauffa. Toutes ces figures, cuivrées, couleur de brique, tatouées de bleu ou de noir, animées par la colère, ou pâles d’émotion, éclairées par la flamme du bivouac, formaient, avec leurs accoutrements bizarres et pittoresques, un singulier tableau. Fergusson, — une manière de Bas-de-Cuir,—se détachait du milieu de ses compagnons par une sorte de prétention à l'élégance que trahissaient le brillant d’acier des canons de sa carabine, la sculpture de son couteau de chasse, les ornements de sa poire à poudre taillés dans la corne.
Bientôt, des injures on en vintaux menaces ; quelques coups de poing s’échangeaient déjà, des couteaux luisaient hors de leur gaine ; les Indiens brandissaient leurs casse-tête ; les carabines des chasseurs se mirent de la partie. Deux Indiens furent tués ; les autres, trop faibles pour se dé- . fendre, se retirèrent précipitamment, et le campement retrouva sa tranquillité interrompue.
Vingt-quatre heures après, les chasseurs ne songeaient plus à cet incident si commun dans leur vie aventureuse. Il y avait eu mort d'hommes,
Fig. 84, — Le bison.
ilest vrai; mais les westerners ne s’émeuvent pas pour si peu. En général, chez eux, un jeune homme ne se considère comme « dégourdi » que lorsqu'il a descendu un Indien ou deux avec sa carabine.
Quant aux sauvages ils n’avaient rien oublié, eux ; ils n'étaient pas gens à ne pas tirer vengeance du sang versé, et pour qui connaît les Comanches leur colère devait être à redouter.
Cependant deux semaines s’écoulèrent au milieu d’une sécurité parfaite ; rien n’indiquait le moindre symptôme d’hostilité. Les Américains n'ayant pas encore rencontré un seul grand tronpeau de bisons, déci-
dèrent qu'avant de remonter au nord, Fergusson et un de ses amis
iraient pousser une dernière reconnaissance aussi loin que possible vers l’ouest, tandis que le reste de la bande camperait sous les arbres des bords de la Canadienne, pour achever de boucaner les viandes et de . préparer les peaux des animaux tués dès le début de la chasse.
Le second jour de marche, les deux éclaireurs se séparèrent, afin d'explorer une plus grande étendue de pays, et se donnèrent rendezvous à un rocher isolé, dont ils connaissaient très bien la position, au pied des premiers contreforts de la Sierra-Madre. Fergusson y arriva seul et attendit vainement, toute une journée, que son camarade le rejoignit. Le lendemain, il se décida à revenir par le chemin que celui-ci devait suivre, mais, à son grand étonnement, il ne le rencontra pas.
Un soir, à la tombée de la nuit, Fergusson, poursuivant sa route, apercut une quantité de vautours zopilotes planant en cercle, au-dessus d’un bas-fond, où ils s’abattaient de temps en temps. Un buffle crevé devait, pensa-t-il, attirer ainsi ces oiseaux de proie; puis, saisi tout à coup d’un sinistre pressentiment, il se dirigea du côté où les vautours tournoyaient, effarouchés et inquiets d’être dérangés dans leur curée. À son approche, six ou huit loups s’échappèrent en grondant, et lui laissèrent voir, étendu sur l’herbe ensanglantée, le cadavre du camarade qu'il cherchait, reconnaissable encore bien qu’à demi dévoré. Son crâne rouge, dépouillé de sa chevelure, disait assez comment et par qui il avait été tué : d’ailleurs, la prairie foulée en cet endroit gardait les traces récentes d’une nombreuse troupe de cavaliers.
Les westerners redoutent la sensiblerie; Fergusson avait du reste sous les yeux un tableau fait pour lui servir d'enseignement : il devait songer avant tout à sa sécurité personnelle.
« Haoh goddam! se borna-t-il à dire, ces gredins t'ont donc assassiné, mon pauvre garcon ? A4/ by God! sois tranquille! Si je n’en envoie pas, à la première occasion, une douzaine en enfer, je veux que le diable s'empare de moi ! »
Ce fut là l’oraison funèbre et les funérailles du défunt. Fergusson s’éloigna promptement de ce triste lieu, et à peine eut-il le dos tourné, que loups et vautours revinrent se précipiter ensemble sur le cadavre pour s’en disputer les restes. |
La nuit qui suivit cette découverte lugubre se passa pour Fergusson
dans une mortelle inquiétude, — sans feu et sans sommeil. 11 se remit en route au point du jour; cinq ou six lieues à peine le séparaient encore du camp. Il aurait pu dérober sa marche en profitant des plis du terrain ; mais, dans sa hâte d'arriver promptement, il se décida à couper court en droite ligne, au risque d'être aperçu par les Indiens dont ses compagnons et lui s'étaient fait des ennemis.
Il ne pensait pas qu'ils fussent proches ; son œil exercé ne découvrait aucun indice alarmant ; dans la prairie déserte on ne voyait qu'une troupe de chevaux sauvages paissant en liberté, à une grande distance, sur la gauche et en arrière. Rien de plus ordinaire, rien de moins suspect ; à peine y fit-il attention ; il continua son chemin.
Pourtant la « cavallade » se rapprochant rapidement, Fergusson remarqua, non sans surprise, qu'au lieu de paître et de caracoler capricieusement en désordre ainsi que le font d’habitude les chevaux sauvages, ceux-ci s’avançaient tout droit sur lui, en formant une sorte de vaste croissant, dont les deux cornes semblaient vouloir l’envelopper.
Fergusson était lui-même trop rusé pour ne pas deviner là-dessous quelque ruse de Peau Rouge. Le danger pressait ; sans perdre une seconde, il rend la main, pique des deux, et fuit à toute bride du côté de la rivière. Aussitôt derrière lui s’élève une clameur effroyable : les Indiens voyant que leur stratagème est deviné se redressent tous ensemble sur le dos de leurs chevaux, et hurlant leurs cris de guerre, brandissant leurs armes, altérés de sang et de vengeance, se précipitent à la poursuite du Visage Pâle, comme une meute féroce, endiablée.
Grâce à l'excellence de sa monture, le westerner réussit à maintenir son avance durant une demi-heure. Mais la poursuite, de plus en plus ardente, devenait inquiétante pour lui; le danger était imminent, terrible ; il savait bien qu'il avait affaire à des hommes acharnés à sa perte ; il sentait que son cheval, fatigué des longues courses des jours précédents, ne pouvait plus soutenir son allure, et voulant ménager ses forces pour un dernier élan, il modéra un peu sa course. Les sauvages s’aperçoivent que la fuite de celui dont ils veulent la mort se ralentit ; ils croient déjà le tenir ; ils redoublent de vitesse; ils crèvent leurs chevaux, pour se devancer les uns les autres et porter les premiers coups.
Un jeune chef, admirablement monté et couvert de plaques d'argent, distançait tous ces guerriers. Magnifique de colère et de beauté farouche, il arrivait avec la rapidité de la foudre, ses plumes d’aigle et ses franges de peau bigarrées flottant au vent, l’arc tendu et les trois flèches en arrêt. Fergusson l’épiait, en tenant sa longue carabine armée, cachée contre son corps. Il calcule la portée, arrête son cheval, le laisse respirer une demi-minute ; et au moment où le Comanche, mis hors de garde par cette immobilité, accourt dans l’espoir de le prendre vivant pour la torture, Fergusson brusquement se retourne sur sa selle, épaule son arme, fait feu, renverse son ennemi tout sanglant, le front percé d’une balle, et reprend sa course. ‘
Il avait vengé son ami : aux hurlements de rage des Peaux Rouges il répond par un cri de triomphe ; et la poursuite continue plus vive, plus furieuse qu'auparavant. Malgré cet avañtage momentané, la position du guide Fergusson devenait des plus critiques ; il cherchait à gagner les bois de la Canadienne, espérant, en s’y cachant, pouvoir rejoindre enfin ses compagnons, dont les carabines infaillibles défiaient toutes les attaques des sauvages. Malheureusement pour lui, ses ennemis étaient presque aussi rapprochés de la rivière que lui-même : une des extrémités de leur demi-cercle y touchait presque ; ils s’efforçaient de lui couper cette retraite.
Son cheval semblait comprendre le péril de cette lutte de vie et de mort; excité bien moins par l’éperon et la voix de son maître que par son instinct ainsi que par les hennissements des autres chevaux qu’il sentait gagnant de vitesse sur sa course, le généreux animal dévorait l’espace et bondissait comme un cerf à travers les grandes herbes et les buissons épineux.
Encore cinq minutes et Fergusson épuisé de fatigue arriverait au camp ; sans doute, il allait entendre les coups de feu et les Awrrahs des Américains se mêler aux owppañs des Comanches ; ilse croyait déjà sauvé... Mais rien du côté du camp, la solitude, le silence. Malgré lui, il frémit d’une terreur secrète : ses compatriotes l’auraient-ils abandonné ?
Éperdu, troublé, il courait, il volait. Enfin, d’un dernier bond son cheval s’élance sur le revers de la rive, fait un écart et peu s’en faut qu’il ne jette son cavalier sur le cadavre d’un blanc transpercé d’une flèche ;
à trente pas plus loin, à la lisière du bois, cinq ou six corps affreusement mutilés sont encore étendus autour d’un foyer éteint, dans la position où ils ont été frappés pendant leur sommeil ; un seul homme paraissait s'être réveillé et avoir lutté ; il était renversé au milieu des cendres inondées de son sang.
Le pauvre guide se sentit froid au cœur en voyant passer rapidement sous ses yeux cette hideuse scène de massacre ; sinistre vision qui semblait lui annoncer son arrêt de mort. Il crut que c’en était fait de lui ; sa dernière ressource lui manquait au moment décisif et pourtant avec l’opiniâtreté du Yankee, incapable de céder, de s’avouer vaincu, il résolut de disputer sa vie jusqu’au bout, sans autre espoir maintenant que de vendre chèrement sa peau aux bourreaux qui voulaient le déchiqueter au poteau de la torture.
Il avait traversé au galop le campement pillé, saccagé, et il pénétrait dans la forêt, à l’instant même où la horde sauvage dévalait comme un torrent du sommet de la balme en poussant des cris de joie, en vociférant de féroces railleries sur la cruelle déception ménagée au Visage Pâle. Toutefois les Comanches n’osèrent pas poursuivre leur ennemi dans les fourrés du bois, où sa carabine et son revolver lui assuraient un trop grand avantage sur leurs flèches. Ils ne commirent pas l’imprudence de s’exposer inutilement au danger et surtout de compromettre leur vengeance en voulant trop se hâter.
Tandis qu'ils s’arrêtaient pour délibérer et changer de tactique, Fergusson, caché dans le lit encaissé de la Canadienne, descendait son cours pendant deux ou trois lieues, tantôt à gué tantôt à la nage. C’était le seul moyen de dépister les Indiens, et, quoiqu'il ne fût guère probable qu'il y réussit, néanmoins il retrouva quelque confiance, car plusieurs heures s’écoulèrent dans une apparente sécurité ; il les mit à profit pour prendre un repos indispensable à lui et à son cheval.
La nuit approchait ; il se remit en route, et, la hardiesse lui revenant, il osa se hasarder hors de la forêt, dans les prairies de la rive gauche de la Canadienne. Il voulait atteindre, avant que l’obscurité fût complète, uve longue plaine, couverte d’herbes tellement hautes, qu'un cavalier pouvait aisément y dérober sa marche, en suivant les mille sentiers frayés par les troupeaux de bisons.
Il n'était plus qu’à une lieue environ de cet endroit quand, apercevant les premiers signes d’un incendie de la prairie, il hâta le pas pour trouver quelque passage encore libre ; mais, par une inconcevable singularité, le feu s’allumait successivement partout où il se présentait, et le vent attisait bientôt l’embrasement et le propageait au milieu de ces grandes herbes desséchées, avec la rapidité d’une traînée de poudre. Si bien que le westerner, arrivé au sommet d’une élévation, découvrit à ses pieds la plaine entièrement transformée en un immense lac de feu où la tempête déchaînée roulait, comme des vagues ardentes, des flammes de quinze à vingt pieds de hauteur.
Le ciel, à ce moment de la tombée de la nuit, paraissait assombri, vu à travers les nuages de fumée rougis par le vaste brasier. Un bruit étrange, effrayant, accompagnait l’incendie ; on ne pouvait le comparer ni au roulement du tonnerre, ni au déchaînement du vent ; mais plutôt au piétinement saccadé que produirait des milliers de bisons dans une course rapide.
Rebrousser chemin et repasser la rivière eût été le parti le plus sûr et le plus simple. Mais Fergusson craignant, et avec raison, de rencontrer les ennemis de ce côté, préféra se maintenir dans les parties les plus arides de la prairie, celle où la rareté de l’herbe diminuait l’activité de la conflagration. Il pensait que peut-être il parviendrait ainsi à tourner cet obstacle qui lui barrait le chemin.
Fergusson galopait depuis an instant à la recherche de l’issue libératrice, lorsque, dans an bas-fond, il aperçut une troupe de Comanches ; il se retourne et s’élance dans une direction opposée ; il rencontre encore une autre bande apostée en embuscade ; il veut alors se réfugier dans le bois : partout les Peaux-Rouges se dressent devant lui et coupent la retraite. Assurés de leur triomphe, ils s’avancent lentement, en bon ordre, et sans plus se cacher font entendre des cris de joie frénétiques. Ils n'avaient plus qu’à attendre que l’incendie gagnant de proche en proche rabattit leur proie toute vivante dans leur vaste demi-cercle peu à peu resserré.
Tomber dans le feu ou tomber dans les mains des sauvages, il n’y avait plus d'autre alternative pour le guide. Entre ces deux terribles extrémités le choix ne pouvait pas être douteux. Si violent que fût l’in-
cendie de la prairie, ses flammes seraient certainement moins implacables que la colère des guerriers rouges, et pour un orgueilleux carabinier de l’Ouest, ce genre de mort paraissait mille fois préférable aux longs supplices, aux insultes du poteau, à la honte de laisser sa chevelure comme un trophée aux jarretières d’un damné rascal d’'Indien. D’ailleurs un hasard heureux pouvait à la rigueur le sauver encore.
Dès que Fergusson s’est convaincu que toute issue lui est fermée, sans hésiter une seconde, il partage en deux, à coups de couteau, sa couverture de laine, encore toute mouillée de l’eau de la rivière; d’une moitié il entoure la tête et le poitrail de son cheval, de l’autre se couvre le visage, le corps et les mains. Le feu n’était plus qu’à soixante pas de lui, les Comanches à deux cents; il leur adresse un dernier geste de sanglant mépris et se précipite dans les flammes à l’endroit où leur moindre hauteur indique un foyer moins large et moins ardent.
L’extrème vitesse de sa course écarte un peu les flammes et en tempère la chaleur. Cependant cheval et cavalier allaient étouffer et se sentaient mourir, quand un air un peu moins brûlant les ranime et leur apprend qu'ils ont franchi cette infernale barrière. Au delà retentissaient les exclamations des sauvages, stupéfaits de tant d’audace.
Le cheval poursuivait sa course au travers de cette atmosphère de fumée et de cendre embrasées. Fergusson arrache les couvertures qui le gênent, et son cheval, guidé par son instinct, va se plonger dans un étang bourbeux, où tous deux peuvent boire à longs traits. La pauvre bête tremblait de tous ses membres ; son poil était flambé, et même en plusieurs endroits sa peau calcinée tombait en lambeaux.
Le corps de fer du westerner, lui non plus, ne s'était pas tiré de cette rude épreuve sans en porter les marques. Mais après s’être assuré par quelques brusques mouvements que sa charpente n’était pas endommagée :
& Par Dieu! s’écria-t-il, tout est bien qui finit bien! Je puis me flatter d’avoir joliment terminé mon aventure. Je veux être scalpé si ces vieux coquins, que Dieu confonde, osent me suivre par le même chemin! »
En laissant de côté dans cette légende quelques exagérations que chacun a pu relever, Fergusson n’en fournit pas moins un exemple
frappant des dispositions hostiles des Peaux Rouges et des Yankees, les uns à l’égard des autres.
Il est arrivé toutefois que des Européens ont su se faire aimer des Peaux Rouges. Les Français qui s’établirent au Canada trouvèrent aisément le secret de vivre en paix avec leurs irascibles voisins. Lors de la guerre de l’Indépendance, les colons anglais se firent des auxiliaires de plusieurs tribus. Les Iroquois notamment épousèrent la cause des États de l’Union, et Onorateho, surnommé Jaquette-Rouge, un de leurs chefs, mit plus d’une fois sa main dans celles de Washington et de la Fayette. Aujourd’hui les quakers sont généralement bien vus par les Indiens. On sait que les quakers s'appellent eux-mêmes « les Amis ». — Les Indiens les accueillent à ce titre, et dans des négociations difficiles, ce sont souvent des « Amis » que choisissent les présidents des États-Unis pour traiter avec les Indiens.
Mais il n’y a pas d'histoire plus curieuse que celle de John Smith; pas de succès plus décisifs que ceux qu’il obtint sur les habitants de la Virginie dans les premiers temps de la colonisation. Ses compagnons en lui désobéissant s'étaient fait tuer ; il restait seul au milieu des Indiens. Il chercha le secret d’assouplir le sauvage et le trouva. Il montra aux Indiens une boussole ; illes amusa en la leur expliquant, et se fit admirer comme un génie supérieur, en leur donnant quelques notions vagues sur la forme du globe et le système planétaire. Une lettre envoyée par lui au fort le plus proche leur semble une œuvre de magie. La curiosité s’éveille, et le prisonnier est promené de tribu en tribu. Pendant trois jours, on pratiqua des enchantements dans l’espoir de pénétrer le mystère de sa nature et de ses desseins. C’était évidemment un être au-dessus de l'ordinaire ; mais était-il bienfaisant ou malfaisant? Son calme intrépide déconcerta les Indiens, et ils pratiquèrent avec scrupule envers lui l’hospitalité et le respect, pour se le rendre propice s’il leur échappait. Cependant les guerriers le condamnèrent à mort, et déjà il baissait la tête pour recevoir le coup de tomahawk, lorsqu'une enfant, s’attachant à lui et le protégeant de son corps, lui sauva la vie. C’était Pocahontas, fille du chef Powhatan, et à l’âge de dix ou douze ans « la non pareille de la contrée pour son esprit et sa beauté ». Les Indiens s’arrêtèrent, et Smith fut épargné. Ils voulaient l’adopter et faire de lui un des
chefs de la forêt. Smith obtint, non sans peine, sa liberté et la promesse de bonnes relations des sauvages avec les Anglais.
Ajoutons que la jeune Indienne qui l’avait sauvé se fit chrétienne cinq ans après. Un enthousiaste rêvait nuit et jour la conversion de la fille du chef Powhatan. Il l’instruisit dans la doctrine chrétienne et bientôt, dans la petite église de Jamestown, dont le toit reposait sur des sa-
Fig. 85, — Castors au travail,
pins qui n'étaient pas même équarris, Pocahontas, s’approchant des fonts de baptème, creusés dans un tronc d’arbre comme an canot de sauvages, renonça à la religion de ses pères. La première chrétienne de sa race, elle épousa le jeune homme qui l’avait convertie. Elle alla avec son mari en Angleterre, où l’on admira la beauté et la simplicité de cette enfant des déserts. Sa conduite était exemplaire. Au moment où elle allait repartir pour sa terre natale, elle succomba, à vingt-deux ans, victime du climat de l’Angleterre. « La miséricorde divine lui épargna le spectacle de l’extermination de sa race. Elle laissa un nom sans
tache ; elle vit dans notre mémoire, dit Bancroft, sous l’aspect d’une éternelle jeunesse. »
T1 y a loin de l'Amérique de nos jours, telle que l’ont faite de hardis pionniers, avec la terre abandonnée à elle-même que trouvèrent les premiers colons. Bancroft, qu'il faut souvent citer quand :il s’agit de l’Amérique, nous fournit une description saisissante de cette nature sauvase et grandiose, actuellement transformée ou disparue :
&« De sombres forêts donnaient un air de mélancolique grandeur à une nature d’une magnificence inutile, et cachaient sous leur ombre épaisse un sol fécond que le soleil n'avait jamais réchauffé. La hache n'avait pas abattu les géants de ces bois épais, et leurs grands bras desséchés, aux formes fantastiques, frappés et fendus par la foudre, faisaient un contraste étrange avec la verdoyante fraîcheur des branches qui repoussaient sur leurs troncs. La vigne lascive, qui semblait s’être élancée de la terre pour attacher ses vrilles et son feuillage à la cime des arbres les plus grands, se balançait en l'air à la moindre brise, comme les cordages rompus d’un navire. On voyait partout, sur ce sol marécageux, des arbres dont les racines avaient cédé, et qui menaçaient de tomber au premier vent ; la terre était couverte de débris des antiques forêts, sur lesquels s’étendait dans l’ombre une profusion de fleurs sauvages. Des reptiles se jouaient dans les eaux stagnantes, où rampaient, sans être troublés, sur des piles d'arbres tombés. Le daim, au pelage tacheté, s’abritait dans les bocages, mais non pour se cacher, car rien ne le troublait, et il n’y avait que des bêtes fauves pour paître les herbes de la prairie fertile. Le silence régnait, interrompu par le vol des oiseaux aquatiques, où attristé par les hurlements des bêtes de proie. Les rivières erraient à l’aventure au milieu des sables parsemés de bouquets de saules où couverts de roseaux, ou bien elles minaient lentement les rives couvertes de sycomores. Les ruisseaux formaient des marais cachés par les roseaux, sur lesquels planait une nuée de moustiques. Des masses de végétaux en putréfaction répandaïient des germes de peste et rendaient mortel pour les hommes l’air embaumé du soir. C'était un hideux mélange de la mort et de la vie. La corruption dans son horreur semblait jeter un regard de mépris sur la fertilité inutile d’un sol sans culture.
&« Et l’homme, farouche comme la terre était sauvage, était là en parfaite harmonie avec la rude nature qui l’entourait. Il errait sur le continent, en guerre constante avec ses semblables ; une écorce de bouleau lui servait de barque : des coquilles enfilées étaient sa parure, ses annales, sa monnaie ; il comptait pour vivre sur les racines des forêts. Son architecture était au-dessous de celle du castor, quant à la solidité et à la durée ; dans sa hutte, construite avec de l’écorce et des branches entrelacées, il dormait sur un lit de feuilles mortes et se garantissait du froid avec des nattes de jonc. Sa religion était l’adoration des forces naturelles, sa morale l'instinct d’une nature indisciplinée. 11 disputait aux loups et aux ours la domination du sol et partageait avec l’écureuil les fruits sauvages qui abondent dans la forêt. »
Les États et territoires du Far-West. — Origine et traits de la race rouge. — Les tribus éteintes. — Natchez, Mohicans, Delawares, Mandans, etc. — Les diverses nations ou tribus. — Les Sioux ou Dakotahs. — Les Gros-Ventres. — Les Corbeaux. — Les Pieds-Noirs, — Les Têtes-Plates. — Les Pendants d’Oreilles. — Les Cœurs d'Alène. — Les Paunies, — Les Arrapahoes. — Les Yutes, — Les Kayoways. — Les Chéyennes. — Les Comanches. — Les Apaches. — Les Navajoes. — Les Pueblos. — Les Pah-Vutes. — Les Bannocks. — Les Uhochones où Serpents. — Les Indiens de la Californie, de l'Orégon, du territoire de Washington, de la Colombie et de l'Alaska. — Mœurs et usages des Peaux Rouges. — La chasse et la guerre. — Caractère. — Idées religieuses. — Le grand Manitou. — La légende de la création et du péché originel, — Superstitions. — Les sacs de médecine. — Les nouveaux convertis, — Disparition de la race. — Les tribus & assises ». — Le territoire Indien, — Les & réserves ». — Le service indien.
Les États et territoires de l'Union américaine appartenant à la région de l'Ouest et du grand Ouest (Far-West) peuvent se ranger de la manière suivante :
Le Minesota, l’Iowa, le Missouri, l’Arkansas, le Dakotah, le Nébraska, le Kansas, le territoire indien, — « réserve » attribuée aux Cherokees, aux Creeks, aux Choctas et à quelques autres tribus moins importantes, — le Texas, le Montana, le Wyoming, le Colorado, le Nouveau-Mexique, l'Idaho, l'Utah, l’Arizona, le Washington, l’Orégon, le Nevada, et la Californie.
On croit généralement que les aborigènes de l'Amérique sont d’origine asiatique. Il existe beaucoup de faits physiques et moraux qui donnent du poids à cette opinion; quelques autres semblent prouver contre elle.
Nous l’avons dit : de l’Atlantique au Pacifique, du nord au sud des deux Amériques la race rouge a les mêmes caractères, les mêmes traits, sauf les variations de langage et de coutumes signalées par les voyageurs et quelques modifications physiques, amenées sans doute
par le climat, en raison de l'immense étendue d'un continent placé sous toutes les zones, de l'extrême diversité de son sol, et de ses produits, enfin des conditions d'existence.
Nous retrouvons donc dans le Far-West les représentants d’une
Fig. 86. — Les montagnes du Missouri.
race que nous avons déjà appris à connaître dans l'Amérique britannique. Ici, comme plus au nord, même coloration de la peau, .tirant plus où moins sur le rouge, même front déprimé, même chevelure noire, longue et rude, même largeur faciale rappelant le type mongolique, même saillie des pommettes, même nez aquilin, même obliquité d’un œil placé dans une orbite large, carrée, mêmes lèvres minces, même délicatesse des extrémités. Les Espagnols de la conquête
avaient été frappés de cette uniformité. Qui a vu un Indien, disaientils, les a tous vus.
Au cœur de l'Amérique, comme dans les latitudes élevées de ce continent, le visage du Peau Rouge est empreint d’une gravité sombre et parfois d’une énergie sauvage qui décèle sa haine et l'esprit de révolte qui couve en lui. L’Indien, aisément dissimulé, s’applique à paraître indifférent à toutes choses et réussit parfois à faire croire à une insensibilité absolue. Attaché au poteau de guerre, il sait supporter d’affreux tourments sans trahir sa souffrance, sans faiblir dans l’attitude ou le regard, sans laisser échapper aucune plainte.
Le geste, la démarche sont nobles chez tous et presque majestueux chez les sachems, qui sont choisis à l’élection parmi les plus intelligents, les plus valeureux, les plus éloquents de la tribu.
Toutefois, en dehors des occasions où son honneur de guerrier est engagé, l’Indien paraît timide, inquiet ; il laisse deviner une humilité et une mélancolie s’alliant mal avec son indomptable orgueil; c’est qu'il y à chez lui un fond de tristesse comme chez toute race vaincue. Sous l'influence d’une vive excitation ses traits s’animent à peine ; puis la joie ou la crainte passée, il retombe dans un état de prostration où il semble se complaire et qui va presque jusqu'à l’hébétement.
Fenimore Cooper accorde plus aux Indiens que nous ne le faisons ici. Selon lui, peu de caractères d'hommes présentent plus de diversité, ou pour mieux dire de plus grandes antithèses. Dans la guerre ils sont téméraires, entreprenants, rusés, sans frein, mais dévoués et remplis d’abnégation d'eux-mêmes; dans la paix, justes, généreux, hospitaliers, modestes, et, en général, chastes, mais vindicatifs et superstitieux.
Les ethnologues assurent que la race rouge a moins d'intelligence, moins d'imagination et moins d'esprit que la race caucasienne. Cependant les Indiens ne sont pas si dépourvus que cela des qualités de cet ordre. Cooper a remarqué que leur imagination dans leur poésie et leurs discours est toute orientale. Ils tirent leurs métaphores des saisons, des nuages, des oiseaux, des animaux, des plantes. Mais leurs idées sont revêtues de couleurs entièrement opposées à celles des Africains. On ne leur contestera pas non plus un certain art de l’élocution qui va parfois jusqu'à une véritable éloquence, accompagnée d’une
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action oratoire très puissante et où les maîtres du barreau trouveraient peut-être plus d’un enseignement.
Bien constitués, d’une taille élevée, les Indiens du Far-West sont agiles et bien doués à certains égards. Mais ils ne pensent qu'au moment présent, jamais à l’avenir, et ainsi ils se montrent peu aptes à s'associer aux idées de progrès et de civilisation, pour lesquelles ils professent, du reste, une profonde aversion.
A cette insouciance, s'ajoute une paresse invincible. Bien que naturellement vorace, l’Indien peut facilement rester plusieurs jours sans prendre de nourriture. Un missionnaire raconte que tel d’entre eux à voyagé dans la neige sept jours et sept nuits sans manger, puis qu'ayant rencontré un cheval, il l'avait tué, s’était nourri de sa chair crue et avait continué sa route.
Si l’abondance revient, l’Indien se met à satisfaire largement sa faim : on dirait qu'il mange non seulement pour les jours écoulés, mais pour ceux qui vont suivre.
Il n’y à pas cent ans que tout le territoire américain, à l’ouest des Alleghanys, était entièrement occupé par des tribus indiennes ; mais la paix amenant l’émigration européenne, favorisée par toutes les luttes dont notre continent a été le théâtre depuis le commencement de ce siècle, les régions de l’ouest ont été envahies.
Les Peaux Rouges ont dû reculer devant l’invasion des blancs. On les a refoulés sans pitié pour s’emparer de leurs champs de chasse, et le flot arrivant toujours, les blancs ont débordé autour d’eux, au nord par la région des lacs et du Missouri, au sud par le Texas et le Nouveau-Mexique, à l’ouest par la Californie.
D’après un dernier recensement on à pu estimer le nombre total des Indiens répandus sur toute la surface des États-Unis à deux cent soixante-dix-huit mille, non compris les tribus de l'Alaska (territoire acheté à la Russie en 1867-68, pour la somme de sept millions de dollars), dont on portait le chiffre à soixante-dix mille, en 1870. A ce chiffre il faut également ajouter environ cinquante mille Peaux Rouges appartenant à neuf peuplades ennemies où trop éloignées des centres de population pour pouvoir être approximativement recensées.
216 LES DEUX AMERIQUES.
Tout semble accuser une décroissance de la population indienne.
Cette décroissance va parfois jusqu'à l’anéantissement d’une tribu importante. Ce serait en vain que l’on chercherait dans le tableau que nous allons donner des tribus répandues dans tout l'Ouest, les Natchez, par exemple, que les Français exterminèrent pour ainsi dire en 1730.
On n’y trouverait pas davantage les Mohicans, non que « le dernier des Mohicans » ait cessé de vivre; il existe encore un démembrement de cette nation, les Delawares, qui ont conservé intact le caractère héroïque de leurs ancêtres.
Réduits à une poignée d'hommes, — six ou huit cents, — ils ont plusieurs fois cédé leurs territoires aux Visages Pâles, reculant le long des Alleghanys, dans les forêts des bords de l’Ohio, jusqu’au cœur de « la terre sanglante », partie du territoire de l'Ohio ainsi nommée après les combats meurtriers livrés aux Indiens par les premiers colons.
Actuellement, les Delawares sont un peu partout et nulle part. Ils chassent l’ours gris en Californie, le bison dans les plaines du Nébraska, l’élan aux sources du Yellowstone, et le mustang on cheval sauvage au Texas, — scalpant à l’occasion quelque chevelure pour l’ornement de leurs guêtres de peau de daim. On est quelquefois plusieurs années sans volr leurs tentes se dresser aux mêmes lieux.
Unis parfois aux blancs, ils combattent le Crow ou.le Chéyenne, le Navajo ou l’Apache. Leur fréquentation des Yankees et des Mexicains des frontières se devine dans leurs blouses de chasse de calicot imprimé, leurs coiffures faites d’un mouchoir de cotonnade aux couleurs voyantes, tordu en turban, et qui ne conserve du caractère « national » que les plumes d’aigle ou de gruya qui les surmontent. Ils ont abandonné l’arc pour la carabine et le long couteau, mais ils ont gardé l’arme traditionnelle de leur race, le terrible tomahawk.
Certaines tribus disparaissent par des causes fortuites ; les Indiens Mandans en offrent un exemple. Visités pour G. Catlin en 1832, dans l'unique village où ils vivaient au nombre de deux ou trois mille, sur la rive gauche du Missouri, ils périrent pour la plupart quelques années après, enlevés par une épidémie de petite vérole dont le germe leur avait été apporté par un vapeur de la compagnie du Missouri venant
de Sant-Louis. L'épidémie, les suicides et l'émigration chez leurs
Fig. 87. — Indiens Mandans.
alliés et voisins les Meunitarris réduisirent en trois mois la population du village à trente-deux habitants. Dix ans plus tard, les Mandans, at-
tristés par la perte de leur nationalité, s'étaient de nouveau réunis dans un village situé non loin de leur ancien établissement. En 1853, la population semblait en voie d’accroissement et s'élevait à près de quatre cents âmes. « Les mœurs, la tournure, le costume des Mandans, dit G. Catlin, les faisaient distinguer facilement des autres tribus indiennes, De taille moyenne, confortablement, souvent même richement vêtus de pelleteries, tous portaient des jambières et des mocassins de peaux, élésamment brodés de soies de porc-épic teintes de diverses couleurs. Chaque homme avait € sa tunique et son manteau » qu’il prenait ou quittait suivant la température, et chaque femme sa robe de peau de daim ou d’antilope couvrant le bras jusqu’au coude et le corps en entier, depuis la poitrine jusqu'aux chevilles. » Les derniers recensements donnent des chiffres favorables à la reconstitution de cette famille indienne. Mais à quoi peut tenir la disparition complète d’une tribu?
Entre le Missouri et les montagnes Rocheuses, dans le nord de la Prairie, dans le Dakotah, se fait surtout remarquer la nation la plus nombreuse, celle des Sioux où Dakotahs. Ces Indiens étaient, il y à quelques années, au nombre d'environ vingt-cinq ou trente mille. Parmi eux se distinguent les Brûlés et les Ogalalas.
Mais cette nation des Sioux tend aussi à décroître rapidementparl’abandon des pays qu’elle occupe. Les Sioux émigrent en masse au Canada, où ils vont rejoindre l’héroïque Sitting-Bull. C’est à coup sûr le seul moyen qu'ils aient de se soustraire à une extermination finale. L'un de leurs chefs, Crazy-Horse (le Cheval fou), tombé en 1877 dans une rencontre avec les Américains, le leur conseilla en ces termes avant d’expirer : « J’ai toujours voulu me rendre à la terre de la « Mère blanche » (la reine Victoria), mais mon père m’a persuadé de rester ici. Quelques minutes de plus je serai mort et je me rendrai alors au pays de la Mère blanche..Je vous demande de me suivre tous : vous le voyez, les Américains veulent nous tuer. Il n’y a pas de paix possible pour vous en ce pays ; vous ne pouvez plus vivre avec le « Grand-Père » (le président des États-Unis). Si vous voulez vivre et maintenir vos familles, il faut que vous me suiviez à la terre de la Mère blanche, dans la patrie de nos ancêtres. » Ces Indiens Sioux, grands, élancés, fiers, à l’œil pénétrant,
Fig. 88, — Meunitarri.
à la figure ovale, bien découpée, ont l'habitude de se peindre sur le corps et sur le visage des lignes de diverses couleurs, où le rouge et le noir dominent. Vêtus de lambeaux de couvertures de laine ou de peaux de bêtes, ils ornent leur tête de plumes ; comme la plupart des Peaux Rouges, ils montrent un goût prononcé pour toutes les parures. Ils se procurent quand ils le peuvent des armes à feu et ne sont pas malhabiles à s’en servir, mais ils n’ont pas renoncé pour cela à l’arc, aux flèches et au casse-tête. Chaque Sioux porte toujours avec lui le couteau qui doit lui servir à scalper son ennemi tué ou seulement terrassé et vivant encore.
Chez eux, les femmes sont de petite stature, de formes alourdies et sans élévance; mais comment n’en serait-il pas ainsi? À ces malheureuses, esclaves véritables, incombent tous les gros travaux. Comme les squaws de l’Amérique britannique, c’est la femme Sioux qui ploie, déploie, transporte et installe la tente conique, c’est elle quitanne les peaux, fait la cuisine, soigne les enfants, confectionne les vêtements de toute la famille. Avec cela on n’a guère le loisir d’être belle.
Au nord-ouest des Prairies, les territoires d’Idaho, de Wyoming et de Montana sont habités par les Pieds-Noirs, les Corbeaux, ainsi que les Meunitarris ou Gros-Ventres qui faisaient jadis partie de la nation des Corbeaux ; mais ils s’en sont séparés. Ils ont construit des huttes de bois et d’osier entrelacés, recouvertes de terre. Et renonçant à la vie aventureuse et nomade de leurs pères, ils cultivent le maïs et quelques légumes dans les terrains fertiles qui bordent le Missouri.
Il y a encore dans la même région les Têtes-Plates, qui forment peut-être la plus belliqueuse de toutes les tribus avoisinant les montagnes Rocheuses ; ils se montrent supérieurs aux Pieds-Noirs de la rivière du Soleil. On ignore pourquoi ils sont appelés Têtes-Plates ; l'usage d’aplatir le crâne des enfants, en faveur chez les Chinooks et d’autres tribus des bords du Pacifique, n’a jamais existé chez eux.
Les Pendants d’Oreilles et les Cœurs d’Alène (ces noms sont restés français) appartiennent aux plus importantes des dix tribus des Têtes- Plates, ainsi que les Kalispels et les Kootenays. Les Cœurs d’Alène parurent si insensibles à leurs premiers visiteurs qu'ils leur appliquèrent avec justesse le nom étrange qu'ils portent tncore : ils rendaient un culte divin à tous les animaux, mais c'était une race d'hommes si dé-
gradés qu'ils n'avaient conservé de la loi naturelle que deux ou trois notions très obscures, auxquelles bien peu se soumettaient dans la pratique.
Aujourd'hui ces Indiens sont convertis au christianisme, ainsi que la plupart des Indiens des dix tribus des Têtes-Plates. Si même l’on en croit les missionnaires catholiques, il n’y a plus un seul païen parmi eux. Cette conversion date de 1841. Ils avaient réclamé dès 1838, à Saint-Louis, des missionnaires ; mais, en route, leurs envoyés furent tous massacrés par les Indiens Serpents de l’Idaho.
Les Têtes-Plates, malgré le traité de Hell-Gate (1859) leur attribuant des allocations, ne reçoivent aucune assistance du gouvernement. Par la chasse, ils pourvoient à la plupart de leurs besoins. La chasse au bison commence chez eux en septembre et continue jusqu’à l'hiver ou jusqu'au printemps selon qu’elle est plus où moins fructueuse. Le reste de l’année ils chassent le petit gibier pour se procurer de la viande fraîche ; ils pêchent aussi, et an commencement de l'été ils déterrent des racines amères ; ils font des provisions d’oignous sauvages, de poires et d’autres fruits ; quelques-uns cultivent de petites fermes, vendent des pelleteries dans les villages voisins, du bétail et des chevaux. Selon des témoignages dignes de foi, ces Indiens, depuis leur conversion, ont toujours été les amis des blancs. Au rapport d’un gouverneur de territoire, ce sont «les meilleurs Indiens des montagnes et des plaines, honnêtes, braves et dociles. Ils n’ont besoïn que d'encouragement pour devenir de bons citoyens. »
Toutes ces diverses tribus présentent ensemble un chiffre de population qu’on peut estimer à vingt mille.
Dans le centre sont les Paunies, — qui de temps immémorial ont toujours été en guerre avec les Sioux, — les Arrapahoes, les Yutes, les Kayoways, qui possèdent une arme à eux particulière, une sorte de marteau ou de casse-tête composé d’une pierre fixée par des lanières à un manche ; les Chéyennes, généralement grands, osseux, avec une expression dure, cruelle même. Ils ne se peignent le corps d’ocre et de vermillon que pour se mettre sur « Le sentier de la guerre ». Une couverture jetée sur la tête et les épaules cache mal les haïllons au travers desquels se montre leur corps couvert d’ulcères. Ces Indiens Chéyennes
sont vindicatifs et font périr leurs prisonniers dans d’horribles supplices. Ils parlent lentement une langue fort pauvre, recourant aux gestes pour se faire comprendre.
Dans le sud, les Indiens les plus irréconciliables à l'égard des Américains, — soixante mille environ, — Comanches, Apaches, Navajoes, Pueblos (ces deux dernières tribus ont conservé leurs noms espagnols), sont en état de guerre perpétuel avec les blancs du Texas et de l’Arizona, et sur toute la frontière mexicaine, tuant les hommes et emmenant avec eux, non seulement les troupeaux, mais encore les femmes et les enfants.
Plus d’une fois un voyageur ou un colon a apercu sur le sable à côté des empreintes du pied des sauvages celle de la légère chaussure d’une femme où d’une jeune fille emmenée comme prisonnière dans les wigwams. Un touriste allemand a vu une magnifique chevelure blonde flottant au bout d’une longue perche auprès de la principale tente de peaux de bison d'un campement de Comanches, — une de ces tentes agrémentées de peintures primitives représentant des guerriers famant le calumet, des chevaux et des chiens. Non loin de là étaient disposés en évidence des flèches, des boucliers de cuir et des lances ornées de plumes aux brillantes couleurs. Ces Comanches et ces Apaches, excellents cavaliers, passent leur vie à cheval. Quand ïls ne trouvent pas une occasion de piller les Visages Pâles, ils chassent le bison qui leur fournit, outre leur nourriture principale, les peaux dont ils s’habillent et dont ils font leurs tentes.
Le Nébraska, le Kansas, le Texas, les territoires du Colorado, du Nouveau-Mexique, de l’Arizona sont parcourus par ces tribus, qui se sont quelquefois établies d’une manière sédentaire.
Ainsi les Indiens Pueblos ont des petites villes disséminées sur le Rio-Grande del Norte et ses affluents. La disposition des rues et des habitations de ces villes est passablement originale. Les différents étases des maisons s'élèvent en terrasse les uns sur les autres, chacun d'eux plus petit de surface que l'étage placé au-dessous. Les maisons sont très rapprochées, et des ponts volants forment, aux étages supérieurs, des rues suspendues pour les communications des habitants. On pénètre dans ces maisons par des échelles qui sont retirées dès que la sécurité l'exige, par exemple à l’annonce de l’approche de tribus pillardes. C’est par un trou pratiqué dans le plancher du premier étage
ji.
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Fig. 89, — Idoles ou fétiches des Indiens âes bords du Missouri,
qu’on descend au rez-de-chaussée, réservé aux provisions de la famille. L'église n'offre, comme on le pense bien, aucune beauté architectonique : des murailles brutes avec un portail en terre glaise, encadré de piliers qui surmontent un peu l'édifice; au-dessus de l’entrée, sur le toit, un échafaudage soutient une petite cloche qui sert même pour annoncer l'heure de la danse. Des bâtiments accessoires complètent un ensemble qui doit son origine à des missionnaires catholiques.
Les Paunies, ainsi que les Winebagoes, sont aussi cantonnés dans le Nébraska, au milieu de réserves ou enclaves imposées par le gouvernement fédéral, et qui s'étendent le long du Missouri et de la rivière Plate, qui vient se jeter dans ce dernier fleuve à Omaha. Mais ils vivent là à l’état de tribus déchues, n’ayant plus rien de leur puissance comme nations rivales et ennemies des Sioux.
Les Yutes peuplent le Colorado et les « Parcs », plateaux boisés et gazonnés des montagnes Rocheuses. Au delà de ces montagnes, dans les déserts ou les vallées fertiles qui s'étendent jusqu’au Pacifique sont les Pah-Yutes, les Bannocks, les Serpents ou Chochones, qui occupent surtout l’'Utah et le Nevada. Ils étaient au nombre de cinquante mille quand les blancs ont commencé à s’établir en Californie. Ils ne sont plus que sept mille. C’est une race très vigoureuse qui brave presque sans vêtements les froids les plus durs ; mais les naissances y sont rares, l’infanticide commun : les garçons en général y sont épargnés ; mais les filles presque toujours sont sacrifiées en venant au monde. Quand une femme qui allaite meurt, on enterre son nourrisson avec elle,
Enfin il y a encore les Indiens de la Californie, de l’Orégon et du territoire de Washington. Prises ensemble, toutes ces tribus atteignent le chiffre d'environ quatre-vingt mille individus.
La plupart des tribus ont des signes de reconnaissance. Quand elles se rencontrent, elles se distinguent de très loin. Ainsi les Chéyennes où Bras-Coupés font avec la main le geste de se couper le bras; les Arrapahoes ou Sauteurs se prennent le nez entre le pouce et l’index ; les Pawnies ou Loups imitent, au moyen de deux doigts placés de chaque côté du front, les oreilles pointues du loup ; les Corbeaux, par le mouvement de leurs bras, cherchent à imiter le vol d’un oiseau.
La chasse et la guerre remplissent la vie de l’Indien nomade. La
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Fig, 90, — La ville indienne de Saint-Philippe sur le Rio Grande del Norte,
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plupart de ces tribus n’ont pas encore atteint la seconde étape de l’humanité, celle de peuple pasteur. Par la chasse, les exigences de la vie de chaque jour sont satisfaites. L’élan, le monflon où mouton sauvage, le bison surtout en constituent les principaux éléments ; par la guerre l’exubérance d’énergie de ces peuples sans culture intellectuelle trouve son emploi, en même temps que satisfaction est donnée aux instincts sanguinaires.
De grands troupeaux de bisons animent les vastes prairies situées à l’ouest du Missouri. Ils étendent leur course de ce fleuve aux montagnes Rocheuses et du Canada au golfe du Mexique. Il y a lieu de croire qu’au printemps, ces animaux émigrent en masse vers les régions froides du Nord pour revenir à l'automne dans leurs champs et pâturages accoutumés.
C’est aux mois d'août et de septembre qu’ils se rassemblent en grand nombre. La Prairie apparaît parfois couverte de leurs masses noires.
On dirait, selon M. de Mollhausen, une armée de Barbares en marche ; la poussière qu’ils font voler s'aperçoit de loin, montant dans l’air en tourbillons épais ; un bruit sourd retentit, pareil au grondement du tonnerre, et, sous les pieds de ces milliers d'animaux, la terre fait sentir un mouvement de trépidation.
Au bout de quelques semaines « l’armée » se débande ; il se forme alors des troupes plus petites qui vont porter la vie dans les déserts. Chaque bande s’en va paître tranquillement de son côté. On voit les mâles balayant la terre de leurs longues barbes ; plus loin des groupes sont couchés dans le gazon, ruminent, ou luttent front contre front, et exécutent des courses et des jeux avec une agilité qu'on n’attendrait pas de bêtes si lourdes.
Le taureau fait sa cour à la génisse en galopant autour d’elle. Immobile au milieu du cercle, celle-ci mugit doucement. « Les sauvages, dit Chateaubriand, imitent dans leurs jeux propitiatoires, ce manège qu'ils appellent la « danse du bison ».
Voici l’une des manières les plus usitées de chasser le bison :
Les Indiens, montés sur un de ces chevaux dociles et intelligents qu’ils possèdent, s’en vont à la recherche d’un troupeau. Dès qu’une bande se trouve en vue, les chasseurs se débarrassent de tout ce qui pourrait
gêner leurs mouvements et ceux de leurs montures ; les selles mêmes sont mises de côté. Une courroie longue d’une vingtaine de mètres, attachée sous le menton du cheval et jetée à terre, traîne de toute sa longueur ; c’est une bride dont le cavalier se sert au besoin dans les chutes, pour rattraper sa monture.
Le chasseur à dans sa main gauche son arc et autant de flèches qu’il en peut tenir; de la droite il excite son cheval à conps de poing. Les coups de pied, on peut le croire, sont aussi de la partie; c’est un véritable roulement de coups. Le cheval bien dressé va se placer courageusement très près du bison sans être effrayé de la tête osseuse du roi de la Prairie, de sa longue barbe de crin, des poils échevelés qui lui pendent entre les cornes jusque sur les yeux, de son large poitrail, de sa bosse ; le bison a un air féroce et il est fort doux.
Mais aussitôt que la corde de l’arc à sifflé, que la flèche a atteint l’animal, que souvent elle perce de part en part, le cheval fait un brusque écart pour échapper aux cornes noires et courtes de la bête furieuse. [l lui faut volter, fuir, revenir ; c’est ainsi que se poursuit à travers la savane cette chasse à courre jusqu’à ce que l’épuisement du cheval avertisse le chasseur qu’il faut s’arrêter. Les bisons blessés, les crins flottants, la langue pendante et baveuse, ralentissant leur galop, s’en vont mourir à l'écart. Les squaws ont suivi leurs traces ; elles achèvent les agonisants et emportent les meilleurs morceaux dans leurs wigwams : la bosse, la langue et les filets de l’animal. La chair du bison coupée en tranches minces et larges, séchée au soleil ou à la fumée, est très savoureuse ; elle se conserve plusieurs années comme du jambon ; les bosses et les langues de vache sont de préférence mangées fraîches. Le reste de l’animal est abandonné aux loups qui suivent les chasseurs par grandes bandes. La peau des bisons abattus est tannée et sert, on le sait, à divers usages domestiques.
I] y a une autre manière de chasser le bison, c’est à pied, et en approchant par ruse de la bête, qui n’est pas trop défiante. L’Indien s’enveloppe d’une peau de loup, et se glisse & à quatre pattes » aussi près que possible du bison, en tenant son arc bandé ou la main sur la gachette de sa carabine. Comme l’odorat du bison est excellent, l’Indien a soin de se mettre sous le vent de la proie convoitée. Quand il est
sûr de la portée de ses armes, le chasseur abat un bison sans que le bruit, la détonation, trouble les autres bisons. De la sorte un chasseur tant soit peu exercé peut faire des ravages au milieu d’un troupeau occupé à paître. C’est à peine si les voisins du blessé en entendant son râle lèvent un instant leur tête voilée par la longue crinière qui leur tombe sur les yeux.
On poursuit encore les bisons l’hiver lorsque la neige couvre toute la la Prairie, Alors ces animaux se fraient difficilement un passage. Le chasseur indien, chaussé de raquettes, court sur la pauvre bête, l’atteint aisément et la transperce de sa lance. Le bison roule dans la neige, en jetant sur son vainqueur un indéfinissable regard de douloureuse résignation dont plus d’un chasseur endurci s’est senti troublé au moins une fois.
Le baron de Wogan rapporte aussi une manière de chasser le bison, assez originale pour être signalée ici ; mais nous lui laissons la responsabilité de ce qu'il avance :
« Les Indiens emploient, dit-il, le stratagème suivant : l’un d’eux revêt une peau de buflle, et se dirige du côté de la plaine où se trouve un précipice ; et Dieu sait s’il y en a en Amérique, des précipices! Les autres entourent de loin le troupeau, excepté du côté duquel se trouve le faux bufle, et s’approchent peu à peu. Quand les buffles commencent à apercevoir les Indiens, ils deviennent inquiets et se préparent à la fuite. L’Indien déguisé court alors en toute hâte vers le précipice, et les autres jettent un cri terrible qui épouvante tellement le troupeau, que tous fuient avec précipitation, en prenant toujours la direction du masque qui les précède et qu’ils prennent innocemment pour un des leurs. Quand l’Indien est arrivé au précipice, il se cache dans une fente de rocher qu'il a destinée d’avance à le recevoir. Les premiers buffles arrivent au précipice devant lequel ils reculent, à la vérité, effrayés ; mais il n’y a plus moyen de s'arrêter. La grande masse qui les presse par derrière ne manque jamais de faire tomber les premiers dans l’abîme, où ils trouvent une mort certaine. »
Le bison, appelé improprement buffalo, — le vrai buffle viten Asie, — tend à disparaître. Indiens et Yankees lui font une chasse acharnée et souvent inutile. Récemment on pouvait évaluer à un million le nombre
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de ceux qui étaient annuellement tués. Pour les « Longs Conteaux », chasser le bison est surtout un genre de sport à grandes allures; des compagnies de New-York envoient aussi des chasseurs qui n’abattent les bisons que pour avoir leurs peaux ; quant à l’Indien, c’est tout autre chose qu’un exercice ou un trafic : à l’existence du dernier bison est attachée celle du dernier Peau Rouge. « Le bison et le sauvage, a dit Chateaubriand, placés sur le même sol, sont le taureau et l’homme dans l’état de nature : ils ont l’air de n’attendre tous les deux qu’un sillon, l’un pour devenir domestique, l’autre pour se civiliser. » Il y a au fond de ces paroles une illusion qui depuis longtemps est dissipée ; il est écrit que le bison doit disparaître comme l’Indien, ils étaient l’un et l’autre les héros de la Prairie; ils lui donnaient sa couleur et sa poésie.
On le voit, quelles que soient les misères de la vie sauvage, en dépit des fatigues excessives, de la famine, des épidémies, il y a des compensations. L’occupation principale du Peau Rouge est la chasse ou la pêche. Il s’y livre avec une passion d'autant plus vive qu’il ne s’agit pas seulement pour lui de faire preuve d’adresse, mais de soutenir son existence.
Les Indiens combattent avec la lance, l’arc, le tomahawk, comme armes offensives, et souvent un vieux fusil à percussion, un pistolet où un revolver. Le tomahawk est une petite hache. Avant l’arrivée des colons, cette arme était en pierre ; aujourd’hui, les blancs en fabriquent avec du fer pour les vendre aux Indiens. [1 y a deux espèces de tomahawks, — avec ou sans pipe. C’est le second que les sauvages manient et lancent avec une adresse remarquable. Les flèches dont se servent les guerriers sont réunies dans un carquois fait d’une précieuse peau d'animal. La pointe de ces flèches est généralement en fer, très rarement empoisonnée.
Comme armes défensives, ils ont le bouclier. Ils se préparent à la guerre, comme aussi aux grandes chasses, par des chants, par des jeûnes, par des prières et par les invocations des devins.
Au moment d'entrer en campagne, les Indiens font une sorte de toilette guerrière. Ils se peignent le visage et la poitrine. L'un a recours au vermillon et semble d'avance barbouillé du sang de ses ennemis ; un autre se peint en noir, un autre se compose un visage hideux, blanc d’un côté, noir de l’autre, ou encore rayé, zébré. Sur les poitrines
nues, se montrent de grossières figures d'animaux, panthères, ours, serpents, parfois une main rouge sur le sein gauche, une tête de mort au creux de l’estomac, avec des ossements en croix. Chacun, enfin, donne un libre cours à sa fantaisie, se choisissant un symbole sanguinaire avec la préoccupation d’effaroucher, de terrifier son ennemi.
Invariablement tout adversaire abattu est scalpé; cet usage existe chez toutes les tribus. « Pour scalper, on couche le mort la figure contre terre, et avec un instrument tranchant, un couteau, un os affilé, une pointe de fer acérée, on incise eu rond soit toute la calotte, soit seulement la partie culminante du crâne. L’Indien appuie alors le genou sur sa victime, saisit une touffe de cheveux et tire à lui. € Ca vient tout seul »… Quelques personnes scalpées vivantes sont revenues de cette terrible opération. Il n’est pas rare de rencontrer dans l’extrême Ouest, sur les confins des tribus, des pionniers dans le même cas (1). »
Quand la chevelure est longue, le Peau Rouge porte le scalp à la guerre au bout d’un bâton. Assez souvent l’intérieur de la peau a recu une couche de vermillon qui produit l’illusion du sang encore frais. Les scalps de moindre beauté sont disposés en franges le long de la couture des hauts-de-chausses, des guêtres où sur Le bord et le devant de la robe de bison. On prendrait volontiers ces filasses soyeuses et noires pour des ornements d’astrakan.
Lorsque les guerriers reviennent de leurs expéditions et exhibent les scalps qu'ils ont rapportés, les femmes de la tribu s'emparent de ces hideux trophées, en poussant des cris de joie. C’est à elles qu'appartient le soin de les nettoyer, d’en tanner le cuir. Elles préludent à cette préparation avec des sauts de tigresse en exécutant ce qu’on nomme la « danse du scalp ».
Qu'on juge par cet ensemble de procédés sanguinaires du sort qui peut attendre les prisonniers. Ceux que l’on ramène sont gardés en esclavage, torturés au poteau et quelquefois livrés aux femmes ; ceuxlà sont peut-être les plus à plaindre ; les squaws les font mourir lentement dans d’affreuses tortures, en leur arrachant un jour un œil ou les ongles, en leur coupant un pied ou une main. A la fin, lorsqu'elles
(1) M. L. Simonin.
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sont lasses de ces passe-temps féroces, elles allument du feu sur le ventre de leur victime qui expire dans d’affreuses souffrances, tandis qu’elles se mettent à danser en rond.
Quelles sont donc les querelles qui arment les tribus les unes contre les autres ? Quelquefois c’est à l’occasion d’un territoire neutre violé, d’une frontière franchie ; un champ de chasse est disputé ; le plus souvent, il s’agit de représailles à exercer pour quelque ancien méfait impossible à pardonner.
Il y a ainsi des haines qui s’éternisent. Autrefois, au temps de la guerre de l'Indépendance, des tribus entières ont pris fait et cause en faveur des Américains, soutenus par les Français, ou en faveur des Arglais. Aujourd’hui les Peaux Rouges n’essayent pas de s'entendre pour s’unir contre les Visages Pâles. Ils continuent de guerroyer entre eux, et de temps à autre contre les Yankees, dont ils attaquent les convois dans les prairies.
D'après ce qu’on sait de la théologie des Indiens, Hiawitha ou Kitchi Manitou, le Grand-Esprit, est une divinité suprême qui règne au sommet des cieux et au nom duquel gouvernent une foule de ministres ou de divinités secondaires, beaucoup plus réelles et vivantes que lui.
Suivons M. Élie Reclus dans ses Fragments de morale indienne, pour mettre un peu d’ordre dans les divinités de cet Olympe de sauvages.
Les principales de ces divinités sont au nombre de six, dont quatre habitent les quatre points cardinaux, — pays des vents, —et sont subordonnées aux Génies du ciel et au Génie de l’eau; ce dernier est l'Étre malfaisant.
Mais le personnage le plus considérable de cette mythologie est Menabochou, Créateur, Homme-Dieu et Prométhée. Les Peaux Rouges le « confondent presque constamment avec leur Dieu suprême, dont il est la réalisation et la personnification la plus immédiate, en même temps que son incarnation humaine et perpétuelle. Car Menabochou n’a pas abandonné le monde, son ouvrage, et continue à l’habiter à la façon d’un Indien. Menabochou a femmes, enfants et neveux, il fume sa pipe, et quand il a faim il se serre le ventre. »
C’est à Merabochou que l’on doit le paradis des âmes, auquel le grand Manitou n’avait point songé, — oubli fâcheux ! Grâce à Menabo-
chou, les âmes ne s’ennuient plus après la mort ; elles se rassemblent dans « les prairies heureuses », où elles dansent et jouent du tambour toute la journée : plus de guerre, plus de chasse, plus aucun travail.
« Presque tous les Indiens, dit M. Élie Reclns, ont transporté leur paradis à l’ouest, par delà l'océan Pacifique, et il est à remarquer que leurs « jossakids » ou devins sont réputés d'autant plus puissants qu’ils habitent davantage vers l’occident. Leur imagination aurait-elle été
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