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Fig. 92, — La danse du scalp.
frappée par les splendeurs du couchant, baignant de ses vapeurs dorées les coteaux lointains, par delà lesquels la paix, le bonheur et la gloire semblent habiter un pays inconnu, tout rayonnant de lumière dorée ? Serait-ce que leurs légendes, reportant leurs origines vers lorient, établiraient une analogie poétique entre le matin et la naissance, le déclin du jour et le soir de la vie, la nuit et la tombe, entre un pays que le soleil parcourt pendant la nuit et celui où se rendent les âmes après la mort? Peut-être ont-ils pensé que les âmes marchaient sur la trace du soleil par le chemin des étoiles, par cette voie lactée que les Indiens appellent « le sentier de la mort »?
CONTRÉES MYSTÉRIEUSES, Hi)
La cosmogonie très élémentaire des Indiens s’est fort bien accommodée des récits bibliques et des légendes chrétiennes répandues par les missionnaires.
Qu'on nous permette pour en fournir un exemple curieux, — nous pourrions multiplier ces exemples, — de rapporter ici l’histoire de la création et du péché originel. On y verra que Marie dont les Indiens ont plus entendu parler que d’Ève, y est confondue avec notre première mère.
« Autrefois la mer s’étendait partout. Kitchi Manitou, — d’autres disent Menabochou, — forma d’abord le rivage en répandant du sable tout autour du lac: et il trouva qu'il faisait bon s’y promener. Un jour il apercut une petite racine qu’il enfonça dans le sable; et le lendemain cet endroit s’était transformé en une forêt de roseaux où bruissait et murmurait le vent. Cela lui fit plaisir, et désormais il ramassa toutes les graines qu'il rencontrait ; et bientôt le pays se couvrit d'herbes et de forêts, où les oiseaux et les bêtes vinrent habiter. Chaque jour il ajoutait quelque chose à son domaine, et il n’oublia pas de mettre des poissons dans l’eau.
& Par aventure, il se vit un jour fort surpris en rencontrant sur la plage un étrange animal, couvert des pieds à la tête d’écailles d'argent étincelantes, et qui rongeait les jeunes pousses de roseaux. C’était un homme. Il ne pouvait pas parler, mais il soupirait bien souvent. Kitchi Manitou, devinant son ennui d’être seul, le prit dans son canot et le porta dans l’île qui se trouve encore au milieu du lac Supérieur ; et il se mit immédiatement à l’œuvre pour lui fabriquer une femme. I1 la construisit à peu près comme lui et la recouvrit également d’écailles d’argent, et il lui souffla la vie par la bouche. Après il lui dit : &« Cherche le « long du rivage, et tu trouveras quite fera de la joie. » Elle se mit donc à chercher ; elle cherchait, elle cherchait tous les jours. L'homme, qui ne se doutait de rien, continuait à manger ses pousses de roseau. Un jour qu’il s’avança plus loin que d’habitude, il découvrit avec effroi de nombreuses traces de pieds sur le sable... « Si c'était une méchante « horde d’Indiens! » pensa-t-il, et il se réfugia dans le taillis. Enfin, il aperçut la femme, endormie de fatigue sur un tronc d’arbre. Il la contempla, 1l la contempla longtemps, et la saisissant par le bras :
« Qui es-tu? lui demanda-t-il, car à sa vue la parole lui vint tout « d’un coup. Comment t’appelles-tu? D'où viens-tu ?
— Je m'appelle Mani (Marie) et Kitchi Manitou m'a dit déjà que « je te trouverais.
— Et que manges-tu ?
— Je n’ai encore rien mangé, il me tardait trop dete trouver. Donne- « moi tout ce que tu voudras. »
« Aussitôt l’homme sauta dans le taillis et lui chercha des herbes et des racines.
« Kitchi Manitou, qui regardait de loin, se sentit ému, et vint les prendre dans son canot pour les amener dans son île, où ils trouvèrent une maison, avec des vitres aux fenêtres, avec des chaises, des lits et des tables. À côté, un joli jardin avec des pommes de terre, des haricots, des prunes et des cerises ; plus loin, un grand champ de maïs.
« C’est là qu'ils vivaient en paix. Kitchi Manitou venait souvent les voir et leur parler : &« Voyez donc, leur dit-il un jour, et prenez garde. « L'arbre au milieu du jardin n’est pas bon. Ce n’est pas moi qui l’ai « planté, mais le méchant Manitou. Ce mauvais arbre va bientôt pousser «de belles fleurs, mais ses fruits sont du poison qui vous ferait mourir. »
« L'arbre se mit à fleurir, il portait des fruits superbes auxquels on se garda bien de toucher. Mais un jour Mani, qui se promenait entendit une douce et gentille petite voix : €« Mani! Mani! pourquoi ne manges- & tu pas de ces jolies pommes? elles sont si bonnes? » Mani, reconnaissant que la voix n’était ni celle de son homme ni celle du grand Manitou, eut peur et se réfagia dans la maison. Le lendemain elle repassa, fort curieuse de savoir si la douce petite voix parlerait encore. En effet elle entendit bientôt : &« Mani ! Mani! pourquoi ne goûtes-tu pas « de ces jolies pommes? Elles sont si bonnes, si tu savais! » Et un Indien jeune et beau sortit d’une touffe d'arbre, lui en cueillit une et lui dt fort agréablement : « Tiens! tu en pourrais faire aussi d'excellentes « confitures ! »
& La pomme sentait bien bon, et Mani la grignota, et finalement la mangea toute et en fut comme enivrée. Elle en donna à son compagnon, qui survint alors, et lui aussi en mangea et s’enivra. À peine avaient-ils mangé tous les deux, que les écailles leur tombèrent du
corps, il ne leur en resta plus que vingt, dix aux pieds, dix aux mains. Ils eurent alors honte de se voir nus, et se réfugièrent dans le fourré. Quant au bel Indien, il avait disparu.
& Vint alors le grand Manitou fort en colère : « C’est fait ! dit-il ; « c’est fait! Vous 'avez mangé la pomme du mauvais Manitou, et vous « en mourrez! Il faut que je vous marie au plus vite pour que vous ayez « des enfants et des petits-enfants qui vivent après votre mort! »
& Aussitôt Manitou les fit sortir de son île, qui depuis est devenue sauvage et déserte ; il eut tout de même pitié d’eux, et donna à l’homme un arc et des flèches pour tuer les cerfs ; et Mani devait lui en préparer la viande, et faire des manteaux et des mocassins avec leur peau. L'homme essaya son are tout de suite et ses flèches s’enfoncèrent de trois pouces dans le sable.
« Mani vit bien que ce n’était pas à eux de manger de la viande crue comme ces dégoûtants Esquimaux du Nord. Mais pour cuire il il fallait du feu. Comment faire? Son homme n’était pas moins embarrassé. Après avoir réfléchi, il frotta l’une contre l’autre des branches de différents bois, qui prirent feu. Mani, de son côté, avait inventé une broche; et bientôt ils mangèrent un excellent rôti. »
En passant de la théologie des Indiens à leur morale religieuse, on constate que les Indiens ont, par leur gravité, leur mysticisme, leur esprit de patience et de résignation, un tempérament éminemment religieux. Ils se tiennent en communion fréquente avec le Grand-Esprit, en l'honneur duquel ils s'imposent des jeûnes fréquents et auquel ils adressent de nombreuses prières pour eux et leurs amis. A tous les repas solennels, ils prononcent un petit discours fort édifiant. Dans l'Ouest ils ont des habitudes de prière. Citons une sorte d’oraison qui est comme une demande indirecte du « pain quotidien » :
&« Hoho! hoho! frères et amis, oncles et cousins! vous savez combien nous sommes dans la misère! Nos femmes jeûnent, nos enfants crient, nous n'avons plus rien à manger. Nous n’avons rien, rien du tout! Mais courage, camarades, j’ai vu en rêve des traces de biches. Peut-être le Grand-Esprit prendra-t-il pitié de nous! »
Les offrandes aux Esprits consistent généralement en tabac et en chiens. Les Peaux Rouges répandent du tabac sur les pierres, sur les
tombeaux ou les troncs d'arbres qui leur servent de témoins d’un acte mémorable, et auprès desquels leur esprit a été frappé d’une grande pensée. Mais le sacrifice par excellence est celui du chien, bête impure et fort négligée, mais qui alors devient presque sacrée. &« Le chien, disent-ils, est notre ami et compagnon, et le sacrifier, c’est presque se tuer soi-même. » L’ours est très respecté par les Indiens, qui le traitent, comme on sait, en cousin germain. On ne le sacrifie jamais.
L'’Indien est très superstitieux. Pour lui, il y a du surnaturel en tout. La flèche ne tuerait pas le gibier si elle n’était magique; le fer ne serait pas du fer s’il ne contenait quelque force mystérieuse ; une marguerite blanche est le déguisement que revêt un être familier ou quelque gracieuse inconnue. Ils expliquent la vaillance du guerrier et la fascination qu’exerce le héros par la possession d’un sac de médecine particulièrement puissant. Cet objet, peau de loutre, serpent ou chat sauvage, dont, autant que possible, la forme est conservée, contient les amulettes des Indiens : un miemac de poudres, de verroteries et de brigaillons de cuivre, une multitude de brimborions sacrés. De ce capharnaüm s’exhale cet esprit, ce soufile puissant qui a la vertu de renverser, de tuer ou de ressusciter.
C’est à ces sacs que dans certaines de leurs cérémonies les Indiens donnent un rôle surnaturel. Ils les font tournoyer en l’air, agitant toutes ces formes de fouines, de hiboux, d’ours velus, de renards rouges et gris, de loups, de serpents hideux. Tout cela résonne, grésille, tinte, carillonne ; les sacs étant munis de clochettes, de grelots de cuivre, de coquillages.
Les Indiens redoutent ce qui évoque, ce qui rappelle le tableau de la mort. Ils procèdent aux funérailles, — en plein air, — de ceux qu'ils perdent, aussitôt après le décès. Pour faire sortir les corps on abat la cloison de la hutte. Si le mort restait, disent les parents, il entraînerait les vivants avec lui. Ils éteignent le feu, démolissent leur habitation, en transportent les matériaux aussi loin que possible, et la reconstruisent de nouveau. Ils se garderaient bien d’allumer un nouveau feu avec des tisous du foyer qui a été témoin de la mort. Sensibles aux pertes qu’ils font, ils s’entourent d’une réunion nombreuse qui par beaucoup de bruit et de tapage, s’efforce d’assourdir leur douleur. Il y à des
voisins de bonne volonté qui viennent chanter, tambouriner, raconter des historiettes comiques. Il y a même des gens gagés pour jouer le rôle d’amuseurs, de « consolateurs ».
Les Indiens sont généreux à l'excès. Ils se piquent de n’avoir rien en propre et se montrent ainsi d’une déplorable imprévoyance; ils distribuent aux nécessiteux, aux amis, non seulement le gibier ou les fourrures, produits de leur chasse, mais encore les dons en nature que leur font les Américains, l'argent qu'ils leur paient en exécution de conventions pour des cessions de territoire. Tel chef qui reçoit un paquet de marchandises, assemble les siens, et leur distribue tout le ballot, jusqu'au dernier fichu de cotonnade. Dans son ardeur il est encore capable de se dépouiller même de sa chemise qu'il jette sur le tas : & Voyez, je suis à présent plus pauvre que vous! » Et ce chef croit avoir fait une excellente affaire en transformant son capital de marchandises en un capital de reconnaissance.
Nous avons dit quelques mots du caractère tout oriental de la poésie de la race rouge. Longfellow rend heureusement l’accent de cette poésie dans ces vers d’Évangéline à
« Elle dit l'histoire de Mowis, de Mowis le fiancé de neige qui courtisa et épousa une jeune fille, mais qui, le matin venu, sortit de son wigwam, et s’en alla, s’évanouissant, se fondant, se dissolvant aux rayons du soleil, jusqu’à ce qu’enfin elle ne le vit plus du tout, bien qu'elle l’eût suivi très avant dans la forêt.
« Puis, de cette même voix basse et douce qui semblait une incantation du destin, elle dit encore l’histoire de la belle Lilinau courtisée par un fantôme ; à travers les pins qui ombrageaient le toit de son père, dans le silence du crépuscule, il soupirait comme la brise du soir et parlait tout bas d’amour à la jeune fille ; elle suivit dans la forêt sa plume verte qui flottait au vent, et elle ne revint plus jamais, et plus jamais on ne la revit. »
Parmi les amusements, le jeu de balle ou de paume est en quelque sorte national; les vastes plaines servent à ce divertissement favori qu'on retrouve chez presque toutes les tribus. Un autre jeu auquel ils sont beaucoup trop adonnés c’est le jeu des mains ou plutôt des doigts, — dont les partenaires présentent brusquement un certain nombre à la
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Fig. 93, — Danse des Indiens Cris, — Les sacs de médecine.
fois, — quelque chose d'analogue à la « morra » des Italiens. C’est un passe-temps qui leur prend bien des heures.
Mais que faire au logis.
Pas de lecture, — cela va sans dire, — pour le désæœuvrement ; et quant à l'écriture, elle n’est encore chez les Peaux Rouges qu’une grossière représentation de la pensée par un dessin tout à fait primitif, ce qu’on a nommé l'écriture pictographique, sur laquelle les hiéroglyphes des anciens Égyptiens accusent déjà une énorme supériorité.
Ce tableau des Indiens du Far-West, de leurs mœurs, de leurs idées, ne serait pas complet si nous ne disions quelques mots de ce qu’on appelle le territoire indien.
Ce territoire, grand comme le tiers de la France, et dont le sol a de la valeur, à été spécialement assigné aux Indiens. Situé au nord du Texas, dont la rivière Rouge le sépare, il est arrosé par la Canadienne et l’Arkansas. Il est habité par les Osages, qui appartiennent aux Sioux méridionaux, et par des tribus de Comanches, de Chéyennes, et d’Arrapahoes. Parmi celles-ci, l’idiome comanche est la langue dominante. On y trouve aussi établies diverses tribus dites « civilisées » : Chérokees, Séminoles, Muscogies ou Creeks, Choctaws et Chikasaws, — ces deux dernières confondues ensemble. Paisibles et disposés à vivre d’accord avec les Yankees, ces Peaux Rouges-là sont au nombre de trente mille, dont une moitié au moins parlent l’anglais. Il faut y ajouter quelques tribus atlantiques, telles que les Shawnies et les Senecas.
La totalité de la population du territoire s'élève à soixante-cinq mille habitants, dont dix mille nègres et cinq mille blancs environ, entrés soit par mariage soit par adoption, — ou par rapt, — dans les diverses nations indiennes.
Rien n’assure, malgré les traités, que les Américains, dont la politique constante est de refouler les Indiens au nord et à l’ouest, ne réclameront pas à quelque moment le territoire, et qu’ils n’en expulseront pas les habitants comme ils ont expulsé déjà tant de fois des Indiens, à qui des stipulations inviolables assuraient la possession du sol qu'ils occupaient. En pareil cas, on opère une déportation en masse d’un caractère vraiment affligeant.