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242 LES DEUX AMERIQUES.
En dehors de ce territoire spécial, d’autres tribus possèdent des «réserves » qui leur ont été assignées soit pour les maintenir, soit pour les récompenser de services rendus au gouvernement américain au milieu d'insurrections de Peaux Rouges.
Territoire Indien et réserves sont sous la direction d'agents spéciaux qui y règlent à peu près arbitrairement les rapports et les différends entre Peaux Rouges des diverses tribus et Yankees du voisinage. Cela constitue ce qu’on appelle le « service indien », service qui comprend aussi les subsides payés annuellement par le gouvernement pour cessions de territoires consenties par les Indiens, au total une quinzaine de millions par an. Les agents, désignés par le président des États-Unis avec l'agrément du Sénat, jouissent d’un traitement assez élevé; mais on a remarqué qu'ils sont en général puissamment riches après quelques années passées dans l’exercice de leurs fonctions. Les soulèvements périodiques des Indiens n’ont souvent pas d'autre cause que le mécontentement produit par les exactions des agents et la non-exécution des traités.
Il faut croire cependant que les subsides en argent ou en nature sont quelquefois acquittés par l'intermédiaire des agents. M. Simonin, dans son livre si intéressant : À travers les États-Unis, raconte qu'il eut le plaisir d'assister, au Lac-Salé, à la distribution annuelle de présents, faite à une bande de Vutes par le colonnel Hay, au nom du gouvernement de Washington. Les Indiens se trouvaient réunis au nombre de cent quatre, hommes, femmes ou enfants, à peine vêtus de quelques lambeaux d'étoftes, les cheveux pendants, mais la face relevée de dessins au vermillon. Tous reçurent leurs subsides avec un calme surprenant, sans aucune réclamation. Le colonel leur distribua de ces couvertures rouges dont les Indiens aiment à s’entourer le corps et dans lesquelles ils s’enveloppent pour dormir, de la toile écrue ou blanche, des chemises de flanelle de couleur, des tartans, des habits de soldats hors de service, des pantalons de beau drap pour les chefs, des cotonnades aux couleurs voyantes, des chapeaux de feutre mou, des aiguilles et du fil, des peignes et d’autres objets pour le vêtement et la toilette. M. Simonin vit aussi remettre aux Indiens des ustensiles de ménage et des engins pour la chasse et la pêche : couteaux, cuillers, plats, chau-
drons, poêles à frire, boîtes en fer-blanc ; des hamecons, des lignes, des pièges à castor, de la poudre, des chevrotines et capsules. Enfin des aliments, tels que farine, sucre, café, tabac à fumer furent aussi distribués. La valeur de tous ces cadeaux, estimés à huit cents dollars dans leur ensemble, mettait la part de chaque individu à environ huit dollars, soit une quarantaine de francs.
Il y a des Peaux Rouges qui semblent avoir renoncé à la vie nomade. Ceux-là ont des écoles, des journaux écrits dans leurs langues. Ils possédaient même des esclaves noirs avant la grande guerre si barbarement nommée de la Sécession, et on peut croire qu'ils les traitaient durement...
Des documents récents fixent à vingt mille environ le nombre des familles «assises », c'est-à-dire consentant à accepter la civilisation, vivant dans des maisons de bois où de pierres. Le congrès des États- Unis à créé un budget pour l'éducation des Indiens et, chose curieuse, pendant bien des années on n’est point parvenu à dépenser plus de Ja moitié des sommes allouées, tant les Peaux Rouges résistaient aux tentatives faites pour les instruire !
Dans cet essai de Ja vie civilisée, les Cherokees et les Crecks se sont fait remarquer entre tous les Peaux Rouges par leur bonne volonté évidente. Ils ont voté des Constitutions calquées sur celle des États- Unis; ils possèdent une chambre haute et une chambre basse, — la chambre des Rois et celle des (nerriers, comme disent les Creeks.
On peut avancer, sans être trop pessimiste, que jusqu'ici le frottement de la civilisation n’a guère fait que développer les mauvais instincts du sauvage. L’ivrognerie semble être passée chez ces malheureuses races à l’état de maladie incurable. C’est un fléau qui finira par les anéantir un jour tout à fait si l’on n’y porte énergiquement remède. Chercher à leur donner l’amour du travail devrait être, avant tout, la préoccupation du gouvernement américain. Les payements d’annuités en argent ne servent souvent à l’Indien qu'à acheter des spiritueux et à encourager pendant quelque temps son indolence. Il se replonge ensuite de plus belle dans la vie nomade et aventureuse des forêts.
Ceux des Américains qui s'inquiètent de la disparition des Indiens
réclament la prohibition absolue des liqueurs fortes, et une réforme radicale du & service indien ».
Des hommes d'État, répudiant tout « système ayant pour objet l’extinction d'une race », ont essayé l’emploi de diverses politiques capables de fixer les Peaux Rouges au sol ou, tout au moins, de les réconcilier avec les blancs.
Mais, qu'ils s’établissent ou qu'ils restent nomades, les Peaux Rouges n’en sont pas moins, semble-t-il, condamnés fatalement à disparaître.
Ce n’est pas que l'Américain se montre beaucoup plus cruel pour eux que ne l’ont été les Anglais, les Français, les Espagnols, mais la grande loi de la lutte pour l'existence trouve partout son application ; l'homme qui ne travaille pas s’efface devant celui qui est stimulé par le désir de se faire une grande place en ce monde. On ne peut pas dire que les Peaux Rouges succombent sous le nombre : à l’origine ils étaient plus nombreux que les Visages Pâles. Non : une loi de l’histoire donne partout l'empire à celles des nations qui sont le plus propres à l'exercer, à celles qui progressent et non à celles qui demeurent stationnaires. C’est en vain que les Indiens protestent par la bouche éloquente de leurs sachems contre les mesures qui, selon eux, hâtent la disparition des gens de leur race, contre les défrichements, les routes, les chemins de fer, les télégraphes, qui ont pour conséquence immédiate l’extinction de plus en plus rapide du gros gibier : autant vaudrait faire le procès à la civilisation.
Au commencement de ce siècle on évaluait à six cent mille le nombre des Indiens répartis sur le sol américain dont les États-Unis ont depuis pris possession. Un demi-siècle après ce chiffre était descendu à trois cent mille environ. D’après les derniers recensements décennaux la progression dans la décadence est encore plus sensible pour certaines tribus. Ainsi les Indiens « civilisés » de la Californie, qui jouissent pourtant d’un climat très salubre, diminuent de moitié à chaque décade d’années, c’est-à-dire que dans vingt ans il n’y aura plus en Californie que quelques centaines d’Indiens « civilisés », et peut-être plus un seul Indien nomade.
A la Nouvelle-Orléans, M. Simonin a rencontré les derniers des-
cendants de ces Natchez dont les infortunes émurent si fort Chateaubriand. Ils vendaient des herbes au marché. Au bord du lac Erié, près des chutes du Niagara, le même voyageur a acheté pour quelques dollars aux derniers survivants des Six-Nations, que Fenimore Cooper à connues dans toute leur gloire, des colliers de coquillages et des mocassins ornés des perles.
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Les émigrants d'autrefois. — Le grand chemin de fer Central, route de l'Atlantique au Pacifique, et le & Northern Pacific ». — Itinéraire, — La Prairie. — Les bisons. — Villes de chiens, — Les Mauvaises Terres du Nébraska. — Le désert. — Les montagnes Rocheuses. —
L'Utah. — La Californie.
Voilà deux cents ans que le chevalier de la Salle, qui mourut si malheureusement dans le Texas en 1687, concut le projet d'établir, au moyen d’une route à travers le continent, une communication de l'Atlantique au Pacifique.
Il était réservé aux Américains de réaliser un plan aussi hardi. Ils ont construit une route, ils ont tendu un fil électrique à travers le continent jusqu’en Californie, enfin ils ont entrepris deux chemins de fer en traçant des voies au cœur de prairies où le bois et l’eau sont rares et qu'infestent les Indiens ; il leur a fallu traverser des montagnes. Aujourd'hui une voie ferrée relie San-Francisco avec les bords de l'Atlantique, et le « Northern Pacific » met en rapport l'extrême Ouest confinant à l'Amérique britannique avec Chicago et New-York.
Jadis les émigrants suivaient à pied la route primitive, — les Mormons s’en allant au delà des montagnes Rocheuses, et les chercheurs d'or se dirigeant vers la Californie à travers les grandes et arides plaines, en butte aux attaques des Indiens, manquant d’eau, de vivres. Combien de malheureux ont jalonné de leurs os cette voie de l'Ouest! C’étaient des Irlandais, des Suédois, des Allemands surtout. Partis d'Europe pleins d'illusions, ils se trouvaient bien vite aux prises avec la réalité américaine : sur les lèvres pâlies expirait à peine le refrain de la chanson du départ :
En Amérique, les paysans se promènent en carrosses,
En carrosses doublés de soie et de velours :
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Ils ont trois fois par jour de la viande et du vin aussi, Et toute sorte de royales jouissances.
On se réunissait en troupes, on s’acheminait en caravanes , en emme-
nant des bœufs. On marchait tout le jour sous le soleil; les bœufs, gourmandés par le « bull-waker », stimulés par sa longue lanière de cuir, haletants, soufflant bruyamment, couverts de poussière, la bave s’écoulant de leur bouche, la tête inclinée sous le joug, tiraient lentement les lourds chariots. Le soir, on campait en se tenant sur le qui-vive, en se retranchant derrière les charrettes qui abritaient sous leur bâche les femmes, les enfants, les vieillards et les malades.
Le voyage durait de quatre mois à six mois. Les hommes demeuraient armés et prêts à riposter à toute attaque. Lorsque l’herbe de la prairie manquait pour les bœufs et que les provisions étaient épuisées, les émigrants se trouvaient exposés à mourir de faim. Souvent les maladies contagieuses décimaient la caravane en marche, les froids précoces lui créaient de cruelles souffrances, les neiges la surprenaieut dans les défilés des montagnes et l’ensevelissaient dans leurs tourmentes.
Combien de milliers de pionniers ont ainsi suivi cette pénible voie des plaines, souvent jusqu'au Pacifique! Les États et les territoires de l’Ouest ne sont presque peuplés que d’émigrants ayant bravé tant de périls.
M. Simonin dit que c’est encore par cette route continentale que passent tous les convois qui ne prennent pas aujourd’hui la voie ferrée C’est par là que les grandes caravanes des Mormons arrivent avec leurs longues files de charrettes, au dôme couvert de toile, conduites par des bœufs.
Actuellement, plusieurs compagnies de chemin de fer rivales partent de Chicago pour Omaha, où commence le grand cheminde fer du Pacifique.
Chicago et sa banlieue s'étendent fort loin dans les plaines. Pendant longtemps on lit, sur les clôtures des champs qui bordent la voie, des réclames en grosses lettres, des adresses d'hôtels, de marchands de tabac. L'État d'Illinois, que l’on traverse, n’était autrefois qu’une prairie sans arbres ; ceux que l’on voit autour des habitations ont été plantés depuis peu d’années et ne sont pas comme dans l'Ohio les derniers survivants de la forêt primitive.
Stations : Joliet, Marseille, Ottova, Utica. L’Américain se plaît à
baptiser ses bourgades naissantes de noms empruntés à l’histoire ou à la géographie des autres pays.
Quelques heures plus tard se présentent des marécages peuplés d'une infinité de tortues. Vers le soir, la prairie, s'étendant à perte de vue.
Fig. 96. — Au bord du Mississipi,
Sauf quelques bouquets de saules et de peupliers autour des habitations, pas un arbre à l'horizon; pas un seul caillou non plus dans la terre noire comme de l’encre. De larges chemins boueux, aux talus gazonnés, longent la voie ; lorsqu'ils la traversent, un simple écriteau portant ces mots : « Prenez garde à la locomotive, » remplace les maisons de garde et les barrières de nos passages à niveau.
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On passe le Mississipi à Rock-Island. Le célèbre fleuve roule ses eaux jaunâtres entre deux rives basses et boisées. Il semble avoir en cet endroit de 12 à 1,500 mètres de largeur. Grossi de nombreux affluents, il devient navigable sur une étendue de cinq mille kilomètres. Sur la rive droite s'étend la ville de Davenport (État d’Iowa). C’est à peu de distance de la voie, dans les terres vierges de l’Iowa, qu’a été transporté récemment le phalanstère fondé d’abord au Texas sur les bords de la rivière Rouge par le communiste Cabet.
L'interminable Prairie ; toujours le même aspect; le pays paraît moins peuplé. La voie du chemin de fer, tracée dans des terrains marécageux et dépourvue de ballast, offre quand il a plu un aspect peu rassurant. Les traverses reposent sur une boue sans consistance et cèdent sous le poids des wagons. À mesure qu’on approche du Missouri, le sol se raffermit et quelques collines boisées apparaissent à l'horizon. Le Missouri est une vraie rivière de boue.
Omaha. — La gare est monumentale; Chinois, Nègres, Indiens, y coudoient les émigrants européens. Après Omaha la rivière Platte, large d’un kilomètre, et dont la voie ferrée doit suivre la rive pendant plus de cinq cents kilomètres.
Enfin voici la Prairie, la vraie Prairie, sans clôtures, sans limites. Nul vestige d'habitations ; aucun colon n’a été tenté de s’établir sur ce sol sablonneux qui eût fatigué la charrue sans porter de moissons. Dans ces plaines abandonnées à elles-mêmes croît une herbe dure et frisée; c’est la nourriture du bison et aussi des bœufs domestiques parqués.
Ces bisons défilent quelquefois en troupeau à travers la voie ferrée, en vue d’un train qui est forcé de s’arrêter pendant plusieurs heures. Ce sont là de belles occasions pour les rifles des Yankees, et les voyageurs, toujours armés, font pleuvoir une grèle de balles sur ces intrus qui, hier encore, se croyaient chez eux au milieu de la Prairie. Il convient de dire que ces « attaques » de train deviennent de jour en jour plus rares. Jadis les bisons étaient bien plus nombreux. Lorsqu'une de leurs troupes s’avançait, la Prairie semblait en mouvement. Les gros yeux de toutes ces bêtes faisaient étinceler mille points lumineux. Le sol tremblait sous leurs pas. Après leur passage, la terre
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semblait avoir été labourée ; plus aucun vestige de gazon. Des loups affamés suivaient à courte distance poursuivant les traînards de la bande. Il faut remonter plus au nord pour revoir, aujourd’hui, ces spectacles si fréquents dans la Prairie d'autrefois.
Le pays est d’un aspect maussade et triste; pas d'arbres, pas de bois pour les voyageurs des caravanes ; quelques ondulations n’ayant point assez de relief pour rompre la monotonie de l’étendue ; ni dessein, ni couleur nulle part. L’horizon se courbe partout en cercle parfait, absolument comme si l'on se trouvait au milieu d’un océan.
Au loin, d'immenses troupeaux de bœufs paissent sur les bords de ruisseaux à moitié taris par la sécheresse; ils sont gardés par quelques pâtres à cheval escortés de leurs grands chiens noirs efflanqués et faméliques ; çà et là sur les flaques d’eau croupissante s’abattent des canards ; les poules sauvages voletant lourdement à travers les herbes et les cactus épineux, font entendre leurs gloussements ; des antilopes, la tête rejetée en arrière, attentives au plus léger bruit et flairant la moindre odeur suspecte qu'apporte le vent, bondissent effarouchées, s’enfuyant par groupes de huit ou dix, — l'hiver elles se rassemblent par centaines ; un coyote, un chacal ou un loup gris pousse par moment ses hurlements; quelque serpent à sonnettes enroulé sur lui-même boit le soleil ; tandis que dans l’air embrasé deux ou trois grands oiseaux de proie décrivent presque sans battements d'ailes de vastes cercles concentriques.
L'aspect du pays, malgré les envahissements successifs de l’homme, apparaît encore vierge de tout contact humain ; cette terre porte l’empreinte qu’elle à reçue au jour de la création; c’est une région dont tous les objets, selon la belle expression de Mayne-Red, sont marqués à l’image de Dieu.
Cà et là, des ossements blanchis percent le sol; — des têtes de bisons au large front mêlées à des cornes d’antilopes, des squelettes humains, des carcasses de chevaux, lugubres traces du passage des émigrants :
En Amérique, les paysans se promènent en carrosses , En carrosses doublés de soie et de velours.
C’est bien le désert avec son manque d’eau, avec un soleil et une poussière qui rendent si pénibles des journées suivies de nuits d’une extrême fraîcheur. En cet endroit le voyageur se trouve à plus de mille mètres au-dessus du niveau de la mer.
Au sortir de Sydney, petit village composé d’une trentaine de maisons de planches sur lesquelles s’étalent de pompeuses enseignes d’hôtels, restaurants, logements garnis, épiceries, etc., on aperçoit le long de la voie ferrée des stations de ces petits animaux connus sous le nom de chiens des prairies. Ils appartiennent à la famille des marmottes : leur taille est celle d’un lièvre. Ils vivent en tribus: leurs terriers forment une agglomération de petits monticules faisant penser à une cité de pygmées. A la fois timide et curieux, le chien des prairies sort de son trou au passage d’un train, se dresse sur ses pattes de derrière, semble observer ce qui se passe et tout à coup s'enfuit précipitamment.
Au nord de la voie ferrée et à une distance relativement courte s’étendent ces Mauvaises Terres du Nébraska, qui réservent à la curiosité des touristes les plus étonnantes surprises, et aux géologues des révélations sur uue époque primitive du globe.
Ces terres présentent aux regards le spectacle le plus étrange et le plus inexplicable qu’il soit possible de concevoir.
Sur les limites d’une vaste plaine et vivement colorée par le soleil, apparaît une accumulation sans fin de ruines qui produisent l’impression d’une ville grande comme une province, appartenant à quelque civilisation inconnue, qui viendrait d’être ravagée par le feu du ciel. Sur un sol blanc comme un amas de cendres, s'élèvent pressées, encombrantes, avec d’étroites ruelles entre elles, des constructions bizarres d’un rouge de brique, calcinées, croulantes, chaudes encore cette chaleur est celle que le soleil accumule dans les boyaux tortueux de ces dédales multipliés à l'infini.
D'un autre côté, se rangent de larges dalles, degrés d’un édifice dont aucune pierre n’est restée debout; de loin en loin, un obélisque qui domine les ruines, où un sphinx gigantesque sur un socle de cent pieds de haut,
Dans certains endroits, presque au niveau du sol, des alignements de
tombeaux où, comme en un cimetière oriental, chaque cippe arrondi est coiffé d’un champignon de pierre, pareil au turban qui orne toute tombe musulmane.
Sur le sol crevassé, des fissures, des fosses béantes présentent des amas d’ossements d'animaux gigantesques tantôt blancs et luisants, tantôt broyés et réduits en poussière, et sous sa première impression, on se laisse aller à penser que ce doivent être là les restes des victimes de la vaste conflagration ; on cherche des hommes, ôn s’attend à voir des squelettes de géants.
Après les surprises et les défaillances de l’imagination, la réflexion retrouvant son calme est vivement surexcitée à rechercher les causes qui ont pu donner naissance à un phénomène géologique si singulier. Comment, en effet, tenter de concevoir que des monceaux d’ossements, — défenses, débris de mâchoîïres, os et vertèbres, — appartenant à des mammifères qui n’existaient déjà plus à lPapparition sur la terre du mammouth et du mastodonte, se voient là confondus avec des millions de coquilles et de carapaces de tortues de mer au fond du grand désert américain et à trois ou quatre cents lieues des deux océans? Comment s'expliquer encore qu'avec ces débris on reconstitue des espèces qui se distinguent, non seulement de tous les animaux vivants, mais encore des fossiles retrouvés dans des formations de la même époque?
Ce qui est certain, c’est que tout témoigne ici de l’antique présence d’un vaste dépôt d’eau douce durant la première périvde tertiaire.
En ce temps-là, la configuration du continent américain ressemblait peu à celle d'aujourd'hui. L’Atlantique, — ce que nous appelons l’Atlantique, — venait battre le pied de la chaîne des monts Alleghanys et, plus au sud, envahissait la moitié du bassin où coule le Mississipi. L’Europe et l’Asie n'étaient pas alors des continents, mais des groupes d'îles espacés sur un immense océan ; le mont Etna, ce volcan qui vomit ses flammes à onze mille pieds au-dessus de ses rivages, n’existait même pas. Ce n’est qu'après l’extermination de la faune éocène du Nébraska que l’Europe et l’Asie virent surgir les Alpes et la haute chaîne de l'Himalaya; dans l'Amérique, les Cordilières gagnèrent alors trois mille mètres en altitude et presque toute l'Amérique méridionale émergea du sein des eaux.
M. David Dales Owen est auteur d’un rapport sur les résultats d’un
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Fig, 98. — Une ville de chiens des Prairies,
Voyage géologique dans la région dont nous nous occupons; nous y trouvons consignées de très intéressantes observations.
« À côté, dit-il, d’un seul genre encore existant, le rhinocéros, les Mauvaises Terres ont mis au jour des genres que la science ne connaissait nullement et des familles anomales, réunissant dans leur structure l’anatomie de différents ordres et servant de liaison entre les pachydermes, les plantigrades et les digitigrades. Par exemple, l’un des spécimens de cette étrange région, décrit par le docteur Leidy sous le nom d’archiothérium, unit en lui le caractère des trois ordres ci-dessus dénommés ; ses molaires ressemblent à celles du porc et du péccari; ses canines sont analogues à celles de l’ours ; le haut du crâne, les os des joues, la fosse temporale rentrent dans le type du genre des chats. Un autre animal, l’oréodon du docteur Leidy, a les molaires de l’élan et du cerf, et les canines analogues à celles des pachydermes omnivores ; il appartenait, en effet, à nne race vivant à la fois de chair et de végétaux, et il ruminait pourtant comme nos herbivores aux pieds fendus. »
A côté de ces races éteintes dorment par myriades, dans les Mauvaises Terres, des pachydermes fossiles de dimensions gigantesques, dont l’anatomie a des rapports avec celle de la singulière famille des : proboscides, dont le tapir est le type vivant ; ces fossiles forment ainsi la transition entre le tapir et le rhinocéros par la structure de leurs molaires, ils sont imtermédiaires entre le daman et le rhinocéros, par leurs canines et leurs incisives ils relient le tapir d’une part au cheval, et d'autre part au peccari et au porc. Ils appartiennent à ce genre dont les travaux du grand Cuvier ont révélé le passage sur la terre et qu’il a décrit sous le nom de palæotherium; mais ils forment une espèce distincte et l’un d’eux, an moins, devait être d’une taille plus gigantesque que le palæotherium du bassin de Paris. Une mâchoire, trouvée dans une assise verte argilo-calcaire, mesurait, sans sa gangue, cinq pieds de long, des premières aux dernières dents.
Un des crânes les mieux conservés appartient à la nouvelle espèce de rhinocéros. Ce crâne mesurait seize pouces de long et encore il en manquait une portion ; deux autres crânes se rangent dans un genre de pachydermes disparus.
On a encore découvert dans les Mauvaises Terres diverses espèces de tortues, dont quelques-unes de dimensions énormes, ont dû peser
jasqu'à cent cinquante livres ; tandis que d’autres, engagées dans le roc, ont eu peut-être un poids de mille kilogrammes.
Enfin le savant géologue signale encore la découverte de la màchoire garnie de toutes ses dents d’un chien ou loup d’une espèce particulière.
La région que nous venons de décrire se trouve au nord de la voie ferrée. Au sud de la ligne, entre la rivière Plate et la Niobarah, se déroulent des « Mauvaises Terres » d’an autre genre : c'est un désert de sable mouvant. Ces sables, promenés par les ouragans, forment une succession de buttes assez hautes, — elles dépassent parfois une centaine de pieds, — et qui changent de place à chaque nouvelle bourrasque arrivant du nord.
Ce désert est entièrement privé d’eau et de végétation ; les oiseaux ne s’y arrêtent pas, les insectes même y sont rares; les chaleurs de l'été y deviennent vite étouffantes et d'autant plus pénibles à supporter que les sables, d’un blanc de neige, reflètent un ardent soleil.
Ces prairies, ces savanes de l'Ouest, offrent, on le voit, divers caractères très tranchés. S'étendant sur une surface qui égale quatre fois celle de la France, elles sont coupées du nord au sud par les montagnes Rocheuses, qui les divisent en deux parties à peu près égales. Nous gravirons tantôt cette imposante chaîne. D’autres montagnes, dont quelques-unes très élevées, accusent parfois de singuliers aspects. C’est un sommet horizontal semblable à un toit de maison ; ou encore des cônes isolés surgissant de la plaine ; il y a des pics élancés, neigeux à leur faîte, et des masses arrondies présentant un assemblage des couleurs les plus vives, par grandes raies rouges ou vertes, jaunes ou blanches, selon la couleur des couches rocheuses qui les composent. On en trouve qui brillent de l'éclat du mica et de la sélénite; si bien que, lorsque le soleil luit sur leurs flancs, elles étincellent comme des montagnes d’or et d'argent.
Les rivières qui traversent ces contrées ne présentent pas moins d’étrangeté que les montagnes.
Ainsi le Rio-Grande, large dans le Nouveau-Mexique de 130 à 200 mètres, n'a pas une profondeur de plus de 65 centimètres à un mètre. La navigation y est impossible. Dans tout son parcours aucun
pont ne s’élève au-dessus de ses eaux. Les voitures traversent le lit de cette rivière dans les endroits où le fond n’est pas trop vaseux.
Voici ce que dit Mayne-Reid de ces rivières de l’Ouest :
« Les unes roulent leurs ondes sur un lit large et peu profond de sable brillant. En suivant dans leur cours les eaux de ces rivières, qui ont jusqu'à deux cents mètres de largeur, on s’aperçoit qu'au lieu de croître en largeur, comme celles des autres pays, ces rivières vont se rétrécissant jusqu'à ce que leurs eaux perdues dans les sables ne laissent plus à vos yeux qu’un lit desséché pendant de longues journées de marche. Plus loin encore, l’eau apparaît de nouveau; elle croît en volume et finit par pouvoir porter de grands vaisseaux à des centaines de kilomètres de la mer. Telles sont l’Arkansas et la Plate.
& D’autres fleuves, aux bords escarpés, roulent leurs eaux glacées entre d’âpres et rudes rochers qui s'élèvent à plus de deux mille pieds, et forment un précipice au fond duquel rugit l'onde emprisonnée. Souvent ces rives s’étendent à plus de cent milles, et sont si escarpées, qu'il est impossible de descendre jusqu’au lit des eaux courantes. Plus d’un voyageur est mort de soif, tandis que le bruit des eaux retentissait à ses oreilles. Tels sont le Colorado et le Snake.
&« D’autres encore s’en vont balayant les vastes plaines, délayant l'argile dans une inondation profonde et changeant de cours d’année en année, si bien qu'on les retrouve quelquefois à cent cinquante kilomètres de leur ancien lit. Parfois vous les voyez s'enfuir en murmurant sur la terre durant plusieurs lieues, ou se perdre sous de vastes radeaux formés par les arbres que leur cours a entraînés ; puis on les retrouve se déroulant en mille sinuosités, comme les anneaux d’un immense serpent qui se traîne avec lenteur, et leurs eaux troubles et rougeâtres les font ressembler à des rivières de sang. Tels sont le Brazos et la rivière Rouge.
« Voilà les fleuves étranges qui tourmentent le sol à travers les montagnes, les vallées et les terres plates du grand désert amériCain.
« Ses lacs ne sont pas moins singuliers. Quelques-uns se cachent dans les profonds replis de collines si escarpées qu’on ne peut en gravir les flancs, tandis que les montagnes qui les entourent sont si froides, si
dénudées , que jamais un oiseau n’a troublé du frémissement de ses ailes ces eaux silencieuses. On trouve aussi des lacs au milieu de vastes plaines