Passage du Rio-Grande, au Nouveau-Mexique
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stériles, et, quelques années plus tard, le voyageur les cherche en vain : ils se sont desséchés ou ils ont disparu. Les uns ont des eaux fraîches
et limpides comme le cristal, ou saumâtres et bourbeuses; les autres sont plus salés que l'Océan lui-même. »
Parmi les savanes, il y a principalement celles qui sont l’inépuisable pâturage du bison, les bonnes prairies; nous en avons parlé. Vertes comme l’émeraude, unies comme la surface d’un lac endormi, le vent qui court au-dessus d'elles couche leurs herbes soyeuses, produisant des taches mouvantes d'ombre et de lumière comme si des nuages rapides courant devant le soleil cachaïent par intervalles son éclat. Le bison n’habite pas seul ces gras pâturages; l’antilope s’y montre souvent, et parfois se dessine au loin la fugitive silhouette d’un cheval sauvage du blanc le plus pur.
Il y a les prairies dont l’herbe maigre, amère, broutée de temps en temps par le bétail des caravanes qui les traversent, est aussitôt rejetée par les animaux, comme un aliment malsain.
Il y a aussi « la prairie ondulée » qui mérite d’être décrite. Qu'on imagine pour celle-là un sol couvert d’un tapis de verdure. Les arbres y sont absents comme dans la plupart des savanes; mais le terrain présente une série d’ondulations parallèles semblables aux vagues de la mer qui se suivent de proche en proche ; les vagues, ici, semblent s'être subitement figées ; quelques-unes se sont enflées en douces collines arrondies.
Il ne faut pas oublier la prairie qui n’a ni herbes, ni arbres, ni collines, ni eau, ni sables mouvants. En quoi se distingue-t-elle donc des autres prairies, et quel peut être son aspect particulier? Cette prairie est couverte de fleurs. Aussi loin que le regard peut atteindre on ne voit que des fleurs, encore des fleurs, toujours des fleurs! Le sol en est comme jonché à profusion, et sous les fleurs disparaissent les feuilles et le pied des plantes. Il y en a de toutes les couleurs, et, — chose merveilleuse! — ce n’est pas un fouillis où toutes les nuances en se confondant produiraient l'effet d’une palette brouillée : les couleurs sont plaquées largement, par bandes, par festons, par carrés, vives, tranchées, éblouissantes,
Ici, c’est le jaune d’or qui domine exclusivement, grâce à l’hélianthe dont les longues tiges se courbent et se relèvent sous la brise avec de souples ondulations, tous les disques se tournant vers le soleil. Sur la
limite de cet or en fusion, l’euphorbe étale en abondance ses feuilles d'argent. Dans une autre direction un conflit s’établit entre les guirlandes éclatantes de l’asclépiade, qui s'efforcent de faire triompher l’orangé, et les jolies fleurs roses du cléome : on dirait deux troupes rivales s’avançant l’une vers l’autre : le rose faiblit à l’aile gauche, est enfoncé au centre, mais il prend sa revanche sur l’orangé à l’aile droite. La mauve, avec les tons adoucis de ses fleurs, côtoie un parterre où s’étouffent, exubérantes, les monardas pourpres. Le moindre souffle met en mouvement toute cette végétation qui ne doit rien au travail de l’homme. Des millions de corolles se balancent comme avec un bonheur de se sentir vivre! Ici la nature s’est vraiment revêtue d’une parure de toute beauté, plus harmonieuse dans ses nuances diverses que les plus riches écharpes du Cachemyr.
Est-il besoin d'ajouter que l’air est embaumé des senteurs les plus douces? Et puis, tant de fleurs ne peuvent pas s'épanouir en vain sous le ciel! Des myriades d’insectes habitent leurs corolles ; d'innombrables oiseaux-mouches voltigent autour d’elles, « brillants comme des rayons égarés du soleil, » — selon l’heureuse expression de Mayne- Reïd, — ou, se tenant en équilibre par l’agitation rapide de leurs ailes, ils boivent le miel au fond des calices parfumés; l’abeille sauvage grimpe le long des pistils et ensuite, chargée de butin, s’élance avec un bourdonnement joyeux vers sa ruche.
. Cette prairie-là on l’appelle néanmoins « la mauvaise prairie », car elle ne fournit aucun pâturage ; elle est mal nommée, dit l’écrivain que nous venons de citer et qui a raison de protester : & c’est le jardin de Dieu. »
À la surface de quelques-unes de ces plaines il n’y a que du sable, tantôt fouetté par le vent qui le soulève en nuages brûlants, sous un ciel torride, tantôt couché en larges sillons, semblables à des accumulations de neige; parfois, au milieu de violents orages, des colonnes de sable montent en spirales et se meuvent lentement à travers la savane jusqu’à ce qu’enfin elles s’affaissent en une pluie de sable ; d’autres prairies ne présentent qu'une terre stérile, calcinée par des soleils séculaires et que ne pare aucune végétation. Des accidents de terrain, ce qu’on appelle un « couteau des prairies », d’une petite élévation, coupent la
plaine çà et là. Il y a tel endroit où pas une goutte d’eau ne tombe dans le cours de plusieurs années. Plus loin, croissent de hideux buissons de plantes grasses et des arbrisseaux rabougris aux feuilles argentées, formant par places d’épais fourrés où un homme à cheval peut difficilement pénétrer. Cet arbrisseau est l’artémisia, espèce de sauge amère, et les plaines où elle croît sont appelées, par les chasseurs qui les traversent, & les prairies de sauge ». Certaines plaines, au sombre aspect, sont couvertes de lave vomie il y a des milliers d'années par les feux volcaniques ; cette lave est brisée en petits morceaux comme les pierres d’une route neuve. D’autres, au contraire, sont aussi blanches que si la neige venait de tomber sur le sol, c’est du sel : il couvre la terre d’une épaisseur de six pouces, pendant des lieues et des lieues. Sous la même apparence, ailleurs, c’est la soude dont les efflorescences s'étendent sur le sol à perte de vue.
Le grand désert d'Amérique, presque aussi vaste que le fameux Sahara d'Afrique, a, comme lui, des oasis par milliers. Parmi celles-ci, les unes comme le Nouveau-Mexique, ou l’'Utah (le pays des Mormons), renferment de nombreuses villes, comptent des habitants par centaines de mille; d’autres n’occupent qu’un terrain restreint fertilisé par les eaux de quelque source. Ces petites oasis sont comme les îles boïsées de la prairie, en assimilant encore une fois celle-ci à la mer. Tout y est animation comme dans un parc seigneurial bien entretenu, avec des végétaux de formes étranges et somptueuses, des cactus qui s’élèvent en grandes colonnes cannelées où qui étendent des branches hérissées de larges feuilles rugueuses et velues. Les faisans s’envolent avec brait des bords des sentiers, les antilopes se montrent, gracieuses, dans chaque clairière, les colombes appareillées roucoulent doucement dans les coins ombreux, les perroquets sifllent dans les rameaux, le geai épanouit ses ailes bleues en allant d’un arbre à l’autre, dans les taillis de verts pawpaws voltige l’oiseau rouge; et puis, c’est encore les loriots dorés, les beaux loxies des deux espèces écarlate et azurée, et, tout en haut, sur l’acacia qui domine, l’oiseau moqueur répète tous les chants en y mêlant de brillantes variations.
Quelquefois la forêt est profonde, formée d’arbres gigantesques dont les épaisses écorces s’écaillent, dont la mousse blanche d’Espagne fes-
tonne les hautes branches comme une draperie. C’est la forêt primitive que décrit Longfellow dans Évangeline :
« Les pins sonores, les sapins barbelés de mousse et vêtus de verdure se dressent confusément dans le crépuscule, semblables aux druides des anciens âges, à la voix grave et prophétique, on aux ménestrels chenus dont la barbe repose sur la poitrine. »
Fig. 100. — Un établissement mixte au pied des montagnes Rocheuses.
Là, l’été, se font entendre le échirrup perpétuel de la cigale, et durant les longues nuits crépusculaires, les coassements de la grenouille d’arbre ; mais l'hiver le cri du hibou blanc, l’aboiement du rakoon, et les hurlements des loups remplissent de tristesse ces profondes solitudes,.
Mais il est temps de remonter en wagon.
La première station du Wyoming est celle de Pine-Bluff. Notons en passant, — pour faire plaisir à nos lectrices, — que sur tout le territoire de ce nom les femmes sont admises au droit de suffrage pour l’assemblée législative ; cet exemple a été suivi dans d’autres États de l'Union.
Chéyenne! C’est la capitale du Wyoming. Le plan de ses rues a été tracé en 1867.
Après Chéyenne, la prairie desséchée n’offre plus que de rares touffes d’une herbe rousse et fanée, alternant avec des massifs de plantes grasses, aux épines acérées, qui rampent sur le sol. La plaine est zébrée de vastes taches noires : ce sont des places où le feu a passé.
En quittant la prairie on commence à s'élever par de grandes courbes dans les montagnes Rocheuses.
Tout de suite, on se trouve en présence d’un amoncellement de blocs de grès ou de granit entassés les uns sur les autres, qui d’abord enlèvent quelque grandeur au paysage en ne présentant à l’œil mal exercé qu’une succession de collines ; mais bientôt après les véritables proportions s’accusent dans toute leur hauteur. Ce ne sont pas là des collines, mais bien un amas de montagnes se superposant les unes aux autres dans une confusion chaotique ; les unes mornes et pelées, d’autres hérissées de pins et de cèdres aux noires aiguilles ; et cette imposante chaîne, qui coupe du nord au sud toute la région de l’ouest, se montre capable de rivaliser en majesté avec les Alpes mêmes.
Par places, une végétation vigoureuse s’étend jusqu'aux forêts de sapins qui couvrent ses flancs; de petits bois de bouleaux tachent de jaune ou de vert ces sombres forêts. Sur la lisière de ces bois quelques huttes d’indigènes, et dans les bas-fonds des Indiens creusant la terre pour y chercher des racines amères dont ils se nourrissent...
Il y a des endroits où, sur les pentes d’un ravin, au fond duquel coule sans bruit une rivière, se présente un entassement de gigantesques troncs d’arbres abattus pêle-mêle sur la roche, frappés par la foudre, noircis par l'incendie, brisés par le vent, ou ruinés par les siècles. Ces colosses d’une nature vierge entassés les uns sur les autres, enchevêtrés de mille manières dans un magnifique désordre, forment de ces paysages comme en à concu Gustave Doré pour peindre les régions sataniques entrevues par Dante.
Mais quelque ravissante vallée avec ses eaux limpides, ou ses torrents fameux, ses prairies d’un vert lustré, ses petits bouquets d’arbres, fait penser aux pays de Cachemyr. On répète aussi les vers de Longfellow :
Au milieu d’îlots verdoyants, les cotonniers, Comme des flocons de plumes, balancent leurs cimes ombreuses.
Les parois de ces vallées sont formées de gros quartiers de roches qui y ont roulé et gisent les uns sur les autres ; telle roche aux proportions démesurées est suspendue au-dessus d’un abîme béant, n’attendant pour se détacher qu’une secousse de l’atmosphère, un coup de foudre ou une rafale; des rampes, d’une raideur à mettre à l’épreuve les pieds d’une chèvre, circulent à travers un inextricable assemblage d'énormes roches ; dans d’étroits défilés, — des cañons, — le vent s’engouffre et fait rage. Là, sur un de ces sommets, le voyageur au repos peut quelquefois, rien qu’en étendant les bras, tremper ses doigts dans deux petits ruisseaux dont l’un porte ses eaux à l’Atlantique et l’autre à l’océan Pacifique (1).
On monte, — et alors, de quelque plateau émaillé de fleurs, apparaît dans toute sa beauté le couronnement de ce splendide panorama : des cimes de montagnes surpassant en hauteur et égalant en grâce et en beauté les perspectives du Righi, de la Yunfrau et du Matterhorn; sur les sommets neigeux de diverses parties de la chaîne, il y a des glaciers comme ceux du Mont-Blanc ou du Mont-Rose. Dès que les rayons du soleil du printemps ont attaqué les épais manteaux de neige, de grandes plaques de gazon verdissent au milieu de ces glaciers. L’éclat de leur verdure peut rivaliser avec celui des pelouses du pare le mieux entretenu. On dirait, à voir toutes ces crêtes courant sur un même niveau, une mer démôntée par une violente tempête ; mais les vagues de l’Océan ne sont qu’un peu d’écume comparées à ces puissants soulèvements de l’écorce terrestre: montagnes, glaciers, vallées, torrents sans histoire, sans nom, que les touristes n’ont pas parcourus, que les poètes n’ont pas chantés! |
Et plus haut encore, au-dessus de la tête du voyageur, un ciel aussi beau que celui de l'Italie.
L'ours gris habite les plus élevés de ces sommets ; le carcajoun, tapi
(1) Les cimes culminantes mesurées dans les montagnes Rocheuses des régions appartenant aux États-Unis varient entre 4,000 et 4,400 mètres. Le pic d'Harward mesure 4,352 mètres ; le pic de Pike, 4,334 ; le pic de Gray, 4,314; le mont Lincoln, 4,308, etc.
contre une roche, guette au passage l'élan qui cherche un ruisseau pour se désaltérer. Ces élans, grands comme des chevaux, ont la tête armée de vastes andouillers.
Le carcajou s’élance et se blottit sur la nuque de l’animal, lui ouvre
une artère du cou et
épuise son sang. Au coin
d’un bois, comme un bandit, le vautour noir
aiguise son bec impur à l’angle d’une pierre;tan-
dis que l’aigle de combat s'élève au-dessus de tous, et que la large enver-
sure de ses ailes se dé-
coupe sur le bleu du ciel.
On trouve aussi dans
ces montagnes un véritable gibier assemblé là comme pour le plaisir du chasseur. Le lièvre polaire, — blanc l'hiver, — une sorte de petit lapin, le ptarmigan, le geai bleu qui fait étinceler ses ailes d’outremer, le geai du Canada, gris avec une petite tête blanche éveillée, et qu’on dirait poudrée à frimas, et surtout la gracieuse
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antilope, ce charmant animal brun et blanc dont les cornes se ramifient en deux branches : le chasseur doit la viser juste au défaut de l’épaule, car l’antilope avec une jambe cassée défierait encore un cheval à la course.
Il y à en outre le mouflon des montagnes Rocheuses. Couvert d’une épaisse toison argentée, on l’aperçoit perché sur un rocher, ajoutant un trait pittoresque de plus au paysage. Parfois une petite bande de ces animaux à l’œil doux et brillant, apparaît. Ils défilent les uns à la suite des autres ; le mâle d’abord, qui sert de guide, puis trois ou quatre femelles et leurs petits. Ils coutournent les rochers les plus inaccessibles d’un pas assuré qui leur permet de suivre des corniches si étroites qu’il semble impossible qu’un animal aussi gros puisse y poser les pieds; la roche forme un mur vertical, bordant un précipice de plusieurs centaines de mètres.
L'hiver, ces animaux abandonnent les hautes cimes et descendent dans les vallées pour y chercher une maigre nourriture.
Le mouflon des montagnes Rocheuses tient beaucoup de l’antilope. Il rappelle le chamoïis par ses cornes d’un noir de jais, minces, coniques, acérées, mais qui sont légèrement recourbées en arrière; son poil est presque entièrement blanc. On ne peut rien imaginer de plus joli que les jeunes chevreaux ; ils courent autour de leurs mères, se livrant aux plus joyeux ébats avec une agilité et une souplesse rares; l’an d'eux se place au sommet d’un tertre qu’il défend avec acharnement contre l’assaut que lui livrent ses petits compagnons, jusqu’à ce qu'il en soit repoussé par un coup de tête et qu’un autre prenne sa place.
Dans cette traversée des montagnes Rocheuses, on remarque, à peu de distance de la voie ferrée, des barrières mobiles en bois, destinées à protéger la voie contre la neige que chassent les vents d’hiver. Ces barrières sont changées de place suivant la direction du vent. Lorsque le train traverse une tranchée il se trouve abrité par un véritable tunnel de planches que soutiennent de longues pièces de bois et ces abris s'étendent parfois sur une longueur de plusieurs milles.
Le train s'arrête à la gare de Shermann ; là, une inscription annonce que l’on se trouve à 8,248 pieds au-dessus du niveau de la mer, que
le point culminant de la traversée des montagnes Rocheuses est atteint, et que, dans le monde entier, aucune voie ferrée ne franchit un col aussi élevé. Cette dernière assertion, exacte il y a quelques années, ne l’est plus depuis la construction, au Pérou, du chemin de fer qui traverse la Cordillère.
Peu après Shermann, la voie franchit le fameux pont de Dale Creek, long de 200 mètres et jeté hardiment d’un pic à l’autre à 130 pieds au-dessus de la vallée. Aucun parapet ne gêne la vue, et de la plate-forme du wagon, l’œil plonge jusqu’au fond de l’abîme, à travers les larges interstices de la route en claire-voie.
La région présente toujours le même aspect bouleversé, quelque chose comme l’éboulement d’une montagne ; des roches aux teintes violentes, — les Buttes rouges, — y arrêtent l’œil par leurs groupements fantaisistes.
Mais on descend. Aux cimes neigeuses succèdent peu à peu des cimes boisées, des forêts de sapins, des lacs à l’eau dormante. Le temps n’est plus où la locomotive mettait en fuite de nombreux troupeaux de bisons. Ces animaux ont émigré en masse vers le nord et se sont réfugiés dans les pâturages solitaires du Dakota et du Montana.
Après les Buttes Rouges, les Buttes Blanches. C’est une suite de monticules en terre blanchâtre, dégradés par la pluie et qui dressent, au milieu de la plaine, leurs formes bizarres, semblables à des constructions élevées de mains d'hommes.
On descend toujours. Les sapins ont cédé la place aux chênes, et plus bas les pins aux € mazanillas », arbustes aux petites pommes sauvages dont les Indiens sont friands.
Sur les bords des cours d’eau, la campagne reverdie se couvre d’arbustes épineux. Au second plan du paysage s’élèvent des montagnes boisées, dominées à l’horizon par une longue suite de pics neigeux, étincelant au soleil : ce sont les monts Uintah.
Évanston : c’est la première ville de l’Utah ; elle renferme un quartier chinois. Le chemin de fer traverse la partie nord de l’Utah. En quittant Évanston, le train descend rapidement; on s'engage à toute vitesse dans une étroite et sauvage vallée bordée d’énormes rochers rouges, formés d’un conglomérat de cailloux roulés.
À la sortie du défilé, la vallée s’élargit.
Enfin, on a quitté le Désert ; la vallée que suit la voie est arrosée par le Weber, petite rivière qui va se jeter dans le Lac-Salé ; cette vallée se fait remarquer par de riches cultures et de jolies maisons avec vérandah, habitées par les Mormons. On se trouve en plein dans les humides val-
Fig. 102. — Les Hot Springs : sources baptismales des Mormons, au grand lac Salé.
lées du versant du Pacifique des Rocheuses, où des monts déchirés en mille promontoires enferment de merveilleuses baies.
Le défilé de Weber, que l’on traverse bientôt, abonde en points de vue pittoresques. La route circule au fond d’une étroite fissure. Après la Glissade du Diable, formée par deux assises redressées de rochers parallèles qui courent à travers les broussailles sur le flanc de la montagne, on passe sur un pont de tréteaux jeté à cinquante pieds au-dessus du torrent.
Mais on a laissé le défilé derrière soi. La campagne a repris un aspect calme et riant ; on arrive à Weber, joli village mormon s’élevant au milieu de champs bien cultivés. Partout des routes bien entretenues (chose rare aux États-Unis), des maisons en pierres de taille, des jardins, des vergers et des plantations d’arbres.
À Ogden, se trouve l’embranchement de Salt-Lake-City. La tentation est grande d'aller jusqu’à la cité du Grand-Lac-Salé rendre visite aux Mormons dans leur principal centre! Disons seulement qu'au nord-est de cette ville se trouve une curiosité naturelle, les « Hot springs » (les Sources chaudes) que le capitaine Richard Burton à ainsi décrites : &« Une eau abondante s'échappe du roc ; elle est recue dans un bassin d’où elle s'écoule et va former un petit lac, dont la circonférence est d’un à trois milles suivant la saison. A l’endroit où elle apparaît, l’eau est assez chaude pour faire cuire un œuf... ; elle conserve encore quelque chaleur à une assez grande distance des sources. L'hiver, ces sources sont fréquentées par des vols d'oiseaux aquatiques et par les enfants des Indiens campés sur les rives voisines, qui s’y plongent pour dégourdir leurs membres glacés. — Les Mormons prétendent que l’eau des Sources chaudes, de même que celle du lac Utah et du Jourdain, surpasse encore en vertus purifiantes les rivières d’Abana et de Parphar de l’ancienne Judée. »
C’est à Ogden que l’on change de wagons pour prendre ceux de la compagnie du Central Pacific. Il n’y a plus que 1,420 kilomètres à franchir pour atteindre San-Francisco.
Déjà, à un buffet ou deux de stations, on à pu voir le service fait par des Chinois ; maintenant des Indiens apparaissent aux gares du chemin de fer. Ces Indiens montent dans le train ; la compagnie leur permet de voyager gratuitement sur la plate-forme du fourgon des bagages. C’est de la propagande en faveur de la civilisation.
Après avoir contourné la partie nord du Lac-Salé, on entre dans le Nevada. Une route tracée par les roues des chariots suit une direction parallèle à la voie. Parfois on dépasse un convoi d’émigrants formé de trois ou quatre lourds véhicules reliés entre eux comme les voitures d’un train de chemin de fer, et attelés d’une douzaine de mules.
Il reste maintenant à gravir les pentes escarpées de la Sierra-Nevada.
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On est en Californie. Le chemin de fer franchit la Sierra-Nevada à Summit, point culminant, à 7,042 pieds d’élévation au-dessus du niveau de la mer. En descendant le versant occidental on roule pendant plus d’une heure, sous ces abris de neige dont nous avons parlé, véritables tunnels de bois, sous lesquels sont renfermés les bâtiments de deux stations.
Lorsqu'on reparaît à la lumière, la vue plonge sur une profonde vallée, hérissée de sapins. La descente s’opère avec une rapidité vertigineuse le long d’une étroite corniche taillée dans le roc et surplombant un précipice.
Peu après, on passe devant deux mines d’or en exploitation. De larges clairières, ouvertes dans la forêt, laissent à découvert un sol blanchàtre, déchiqueté, fouillé, retourné dans tous les sens. Des conduites d’eau, amenées peut-être de fort loin, servent au lavage du minerai. « Partout aux environs, dit M. Edmond Cotteau, qui nous a servi de guide durant cette traversée de l'Amérique du Nord, se trouvent d’anciens placers abandonnés, des rigoles desséchées, vestiges des travaux exécutés par les premiers pionniers, à l’origine de la découverte de l’or dans le pays. Aujourd’hui, l’exploitation individuelle a presque disparu ; on ne trouve plus, comme autrefois, de pépites à la surface du sol. La pioche du mineur isolé est remplacée par de puissantes machines hydrauliques, qui désagrègent un mètre cube de roche en quelques instants. Les mines d’or sont entre les mains de compagnies financières régulièrement organisées et disposant de capitaux considérables. Leur produit, calculé par d'habiles ingénieurs, ne laisse qu’une faible part à l’imprévu. La spéculation ne s’exerce plus que sur le cours des actions : elle a déserté les placers pour la Bourse de San-Francisco. L'exploitation de la forêt offre une source de revenus, non moins productive, mais encore plus certaine ; de nombreuses scieries convertissent en planches les géants de la montagne. »
On traverse ensuite de profondes vallées sur des ponts chevalets d’un aspect peu rassurant. La descente se ralentit; on sort de la forêt, et la campagne change d’aspect. Voilà bien le sol californien avec sa fécondité merveilleuse, ses sapins gigantesques : il y a tel sequoia de la Bear Creek, dans la Sierra, dont le diamètre est de quarante-deux pieds anglais, ce qui donne un pourtour de plus de 40 mètres. Qui
n’a aussi entendu parler du fameux bosquet de Mariposa? Ici les betteraves sont énormes, les citrouilles colossales ; il y a des pêches superbes, des grappes de raisins du poids de plusieurs livres, des pommes et des poires mesurant un demi-mètre de tour. Le pays est bien cultivé et orné de jolies habitations. Des plaines sont couvertes de grands chênes, de vastes champs de blé. La Californie offre la plus belle contrée de l’Amérique septentrionale, « sa serre, son jardin, son parc, son vignoble, sa Suisse et sa Ligurie, » comme le dit si bien un géographe.
Sacramento! C’est la capitale de l'État. La plaine se continue au delà. D'abord de grasses prairies, puis une campagne semblable à la Beauce après la moisson, mais ombragée çà et là par de beaux arbres.
A la première station importante, — Stockton, — commence à se montrer une végétation franchement méridionale. L’oranger, le laurier, le figuier, l’agavé croissent autour des maisons.
Une dernière montagne à franchir, — le mont du Diable, — des vallées, un défilé, une plaine et l’on se trouve sur les bords de la baïe de San-Francisco. Ce rivage est très peuplé; les maisons succèdent aux maisons ; partout de florissants vergers, de belles plantations d’arbres parmi lesquels l’eucalyptus d'Australie, qui, sous le ciel de la Californie, acquiert, en peu d'années, un développement prodigieux. On traverse de gros villages, de petites villes, des marais, puis, tout à coup, on quitte la terre ferme pour s'engager sur une étroite jetée, construite sur pilotis et longue de plusieurs kilomètres, aboutissant à une vaste plate-forme édifiée au milieu de la baie. Un bac gigantesque, à trois étages, y attend le train.
Nous demandons la permission de décrire ici le moyen puissant et original que les Américains ont imaginé pour abréger la route de Sacramento à San-Francisco. Ce ne sera pas sortir du monde inconnu.
On avait songé d’abord à construire un pont gigantesque pour la traversée des détroits de Carquinez; puis, on s’est décidé pour l’établissement d’un bac à vapeur, pouvant transporter les trains d’une rive à l’autre, de Benicia à Port-Costa. C’est ce qui a été exécuté.
Ce bac à vapeur, — une curiosité en son genre, — a 129 mètres de longueur, 35 mètres de largeur sur la plate-forme. Quatre voies ferrées établies sur le pont, peuvent recevoir quarante-huit wagons à mar-
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chandises avec leur locomotive ou vingt-quatre voitures de voyageurs du plus grand modèle. Des tabliers, longs chacun de 30 mètres, se manœuvrant au moyen de l’eau sous pression et d’un système de pontons, mettent le bac en communication avec les gares de départ et d'arrivée ; de sorte que les trains peuvent y pénétrer ou en sortir machine en tête, sans qu’on ait besoin de découpler.
Fig. 105, — Huttes en terre dans la vallée du Sacramento,
Les précautions les plus minutieuses ont été prises pour assurer la solidité du bac et la sécurité des personnes transportées. Des cloisons étanches empêcheraient de sombrer. Quatre énormes gouvernails placés à chaque bout, manœuvrés par des appareils hydrauliques, permettent aux pilotes, installés dans des cabines situées à 12 mètres au-dessus du port, de donner au bac, avec une extrème facilité, toutes les directions nécessaires. |
Hélas! il ne restera plus rien à inventer aux romanciers pour leurs &« Voyages extraordinaires ». La réalité va au delà de la fiction.
Le bac cherche sa marche au milieu de nombreux navires de toutes formes et de tous pavillons ; on entrevoit, à travers une forêt de mâts, une longue suite de quais dominés par des collines roussâtres que surmontent de hautes maisons. L’immense « ferry » continue sa marche; le pont du rez-de-chaussée vient s'adapter exactement à la jetée du débarcadère, avec une précision mathématique : on est dans San-Francisco, — San-Frisco, comme disent les Chinois. Le voyage de Chicago à cette ville a duré cent vingt-huit heures, — cinq jours et demi.
Et maintenant avec une ligne de bateaux à vapeur entre San-Francisco et Yokohama, — vingt jours de trajet, — nous voilà en Asie, nous voilà dans les mers de Chine, dans l'océan Indien, dans la mer Rouge, à Suez : c’est le tour du monde avec toutes sortes de facilités.
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La Californie. — Chercheurs d'or et aventuriers. — Curiosités naturelles, — La vallée de Yosémité. — Les arbres géants. — La Sierra-Nevada. — Un dernier mot sur les Indiens Chochones. — L'Orégon. — Le Washington. — La Colombie anglaise. — Les Nayas. — La Nouvelle-Géorgie, — L'ancienne Amérique russe. — Ses populations : Koliouches, Atnas,
Kouskoquims, Kenaïs, Aléoutes,
La Californie ! Pour nous, Européens, ce nom réveille bien des souvenirs, bien des émotions. On est ramené brusquement à ce temps, déjà loin, où il n’était question que des chercheurs d’or. Quel sujet a inspiré plus de poètes académiques et provinciaux que la découverte des mines d’or de la Californie ? Toutes les têtes se montaient ; on accompagnait de mille souhaits les aventuriers ; on assistait en imagination à leurs prodigieuses trouvailles ; on se demandait ce qu’ils pourraient bien faire de tant d’or. Ceux-ci se montraient pleins d'espoir ; les journaux de l’Union américaine entretenaient cruellement toutes les illusions : les États-Unis avaient intérêt à voir se peupler des territoires destinés, selon toute apparence, à demeurer encore longtemps inhabités.
Les émigrants pensaient trouver dans la vallée enchantée du Sacramento le climat de l’Italie, l'or d’Ophir, l'argent et les cèdres du temple de Salomon, le blé de l'Amérique, les vignobles de la France et l’indigo de l’Hindoustan. Ils se figuraient voir partout des rochers d’or massif reluisant au soleil, et des fleuves roulant sur un sable de pépites d’or; tandis qu’au contraire les terrains aurifères se trouvaient dans une position presque inaccessible. Les premiers arrivants se heurtèrent donc à des montagnes nues; ils reconnurent qu’un sol ingrat composé de sable et d'argile donnait à peine un peu d’herbe de mauvaise qualité ; une poussière fine pénétrait partout, troublant même leur sommeil ; des froids extrêmes succédaient presque sans transition à des chaleurs in-
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supportables ; l’eau manquait souvent, ou était fort rare, et encore imprégnée de mercure, de platine, d’autres minéraux en dissolution, empéchant le poisson d’y vivre ; ces eaux donnaient aux hommes la fièvre du Sacramento, fièvre lente, continue, que l’on garde des mois entiers, mortelle quand elle est violente, affectant toujours le cerveau, et laissant l'intelligence débilitée quand on parvient à s’en guérir,
Ceux qui cherchaient dans le fleuve des paillettes d’or, gagnaïent des rhumatismes et des maladies de poitrine par leur séjour au milieu de l’eau et la position courbée de leur corps sous un soleil ardent. Le scorbut faisait des ravages ; il était produit par l’usage des viandes salées ; car personne n'avait le temps de s’en procurer de fraîches, de garder les troupeaux où d’aller à la chasse. En somme il fallait être de solides gaillards pour tirer son épingle du jeu, malgré la cherté des subsistances, les vols, les attaques incessantes et tous les autres dangers.
Quelques colons qui se trouvaient en Californie quand on découvrit les richesses minérales du sol, dans l’année 1848, purent recueillir des trésors en trafiquant avec les Indiens : ils échangèrent de la poussière d'or à poids égal contre des grains de verroterie et autres babioles. Un fermier de l'Ouest, qui était arrivé avant la découverte, traita amicalement les Indiens, les fit travailler pour lui et eut bientôt réalisé une fortune d’un million. Un autre ancien colon rassembla en 1848, avec l’aide des Peaux Rouges, une assez grande quantité de poudre d’or pour en remplir deux boisseaux. C’étaient là certainement des faits encourageants.
Les chercheurs d’or ! A leur sujet circulaient toutes sortes d’anecdotes. Il y en avait de surprenantes, d’incroyables, de gaies, de lugubres ; pas une pourtant aussi caractéristique que celle qui nous a été contée par Franck Marryat dans ses Montagnes ct Taupinières. La scène se passe aux placers.
Un des mineurs, qui s'était concilié l'estime générale, étant mort, ses camarades convinrent de lui faire des funérailles régulières. En conséquence, un chercheur d’or du voisinage, qui, disait-on, avait joui auparavantaux États-Unis d’ane grande réputation de prédicateur, fut invité à venir officier. L’ex-pasteur vint exactement, et quand on eut bu à la ronde au bonheur éternel du défunt, on se mit en marche avec toute la
104, — Rochers de la vallée de Yosémité,
Fig.
gravité convenable vers la tombe, qui avait été creusée à une centaine de mètres du campement. Dès que le convoi funèbre eut atteint le lieu désigné, le ministre officiant commença une prière de circonstance, pendant laquelle tous les assistants s’agenouillèrent autour de la fosse. Jusque-là tout allait bien ; mais la prière s’allongeant un peu, quelquesuns de ceux qui étaient agenouillés se mirent, en manière de distraction, à fouiller avec leurs doigts la terre fraîchement remuée : elle était pleine d’or! Aussitôt un mouvement d’évidente animation se produisit dans les rangs de la foule dévote, et le prédicateur s’arrêta court. € Qu'y a-t-il, mes enfants ? demanda le saint homme... De l’or? reprit-il en voyant ce dont il s'agissait, — de l’or! et une veine de la plus riche espèce! — Mes frères, la cérémonie est terminée. » Le pauvre mineur fut retiré de son trop riche tombeau et enterré ailleurs, tandis que le convoi funèbre, son pasteur en tête, se partageait incontinent le nouveau gisement.
Mais les faits séduisants devinrent bientôt des raretés, des exceptions, des prodiges ne devant pas se renouveler. La vérité était que peu de chercheurs d’or, après un travail de quelques mois, se trouvaientexempts de maladies. Si un flot d’aventuriers arrivait sans cesse aux mines, il y avait un reflux perpétuel d'hommes qui les abandonnaiïent, s’en allant comme des ombres, décharnés par la fièvre, tourmentés par les rhumatismes, épuisés par le scorbut. |
Alors, quand ces choses-là furent un peu connues chez nous, on s’intéressa aux déceptions des mineurs, à leurs épreuves, à leurs souffrances ; on voulut connaître leur rude genre de vie; on lut avec avidité les récits qui nous arrivaient d'Amérique sur le nouvel Eldorado. Justement une littérature se produisait de l’autre côté de l’Atlantique pour faire suite à la littérature de la forêt et de la prairie, du campement indien, de la ferme dans les bois, et du district de chasse battu par les trappeurs : la littérature des chercheurs d’or.
Tout d’abord, nous y avons appris grâce aux Magazines et aux autobiographies romanesques, le sans-façon avec lequel les nouveaux venus se comportaient à l’égard des Indiens. Ils les traitaient comme des bêtes fauves, leur tiraient des coups de carabine ou leur faisaient sentir le mordant de leurs sabres. Les blancs attaquaient toujours les premiers.
Les Peaux Rouges usaient de représailles. Ainsi fut poursuivie dans la Californie cette guerre d’extermination de la race rouge commencée dès la découverte du Nouveau-Monde et rarement interrompue de loin en loin depuis le seizième siècle.
Tel de ces nouveaux venus, — comme John Greenwood, — put se vanter sans jactance d’avoir tué plus de cent Indiens. Les établissements que certains aventuriers formaient dans le pays envahi, devenaient de véritables repaires. C’est là qu'ils se réunissaient à l’issue de leurs entreprises de sang et de rapine. Ils y traînaient les femmes captives ; ils y apportaient les dépouilles des morts et les chevelures fumantes. Rarement ils s’embarrassaient de prisonniers mâles ; encore était-ce pour les fusiller à la première occasion, — qui toujours se présentait vite, par exemple, si quelque blanc était tué.
D'ailleurs aucune réprobation à craindre du gouvernement de l’Union : les Yankees se figurent que ce système d’extermination est indispensable à leurs projets d’agrandissement territorial.
On eut aussi des tableaux de la vie des mineurs. Les histoires étaient devenues effrayantes. On se souvient encore là-bas d’une caravane d’aventuriers, surpris par les neiges dans les hautes montagnes de la Californie, et obligés d’y attendre la fin de l'hiver. Quand ils eurent épuisé leurs provisions, mangé leur bétail et jusqu’au cuir de leurs chevaux, le délire de la faim s’empara d’eux. Ceux qui mouraient d’inanition étaient immédiatement dévorés par les autres avec des prodiges de voracité. Un Hollandais vint à bout du corps d’un homme en trente-six heures ; un autre fit bouillir un enfant de neuf ans et ingurgita sa chair en une seule nuit ; un jeune Espagnol mangea un nourrisson, avec des particularités qui atteignent les dernières limites de l'horreur...
Il n’y à pas de bien nombreuses années qu’on montrait près des rives. du Sacramento la demeure du vieux Keysburg, le cannibale, qui éprouva un si réel plaisir à se repaître de la chair et du sang de ses compagnons pendant un hivernage ax milieu de la Sierra Nevada, que le goût de. la chair humaine, contracté à ces festins, le possédait à ce point qu'il avouait franchement à ses visiteurs qu’il aimerait à manger un morceau de leur personne...
Et quelle brutalité de mœurs! de vrais sauvages, qui mériteraient
certes ici une place parmi les « Peuples inconnus ». C’étaient partout, dans les auberges, dans les cabarets, dansles maisons de jeu, des scènes de violence. Le revolver, le couteau tranchaient toute discussion. Personne ne s’interposait ; au contraire, on faisait cercle autour d’adversaires se maudissant mutuellement, se regardant avec des yeux pleins de fureur, se surveillant comme des chats sauvages prêts à s'attaquer : c’é-
Fig. 105. — Pâturage près des glaciers de la Sierra.
tait un plaisir de les voir aux prises, — au risque de recevoir une balle écarée. e
Un vrai cavalier californien avait une manière à lui de témoigner son antipathie à un autre cavalier. En l’apercevant, il secouait sa bride, piquait des deux et bondissait sur son adversaire, rapide comme l'éclair. Mais celui-ci ayant deviné la perfidie, lançait aussi sa monture en avant. Les deux chevaux se heurtaient en pleine course, et le choc envoyait rouler sur la terre l’un des deux antagonistes.
Les aventuriers qui se rendaient dans les villes pour « se donner un peu de bon temps » perdaient quelquefois dans les maisons de jeu le fruit de plusieurs mois du plus pénible travail. Qu’on juge de la licence
à laquelle s’abandonnait ce ramas de gens sans aveu, parmi lesquels se trouvaient un assez grand nombre de repris de justice, venus du Mexique, de la Nouvelle-Galles du sud, du Pérou, du Chili et de toutes les contrées de l’Europe ; il s’y joignait l’écume des États-Unis.
Fig. 106, — Les geysers du comté de Sonoma, en Californie.
Nous ne parlerions pas de tout cela si ce n’était plus qu’un souvenir ; mais il y à encore dans ces choses, dans ces mœurs bien des réalités actuelles. En général, nous l’avons dit, exploitation des placers est faite par des compagnies, avec un matériel considérable et de gigantesques travaux hydrauliques, — des lignes de canaux jetés hardiment aux plus vertigineuses hauteurs des montagnes, des aqueducs, d’énormes siphons. Ces placers sont des collines d’alluvions anciennes
dans les lits de rivières desséchées ; on les abat par centaines de mètres cubes à la fois, au moyen de puissants jets hydrauliques.
Toutefois, comme chacun peut devenir possesseur d’une mine sans bourse délier, il y a encore des aventuriers qui se hasardent à tenter l’exploitation individuelle. Quelqu'un d’eux découvre-t-il un gisement ? il lui suffit, pour s’en assurer la propriété, de planter en terre un écriteau portant son nom, l’appellation qu’il veut donner à la mine et la date de la prise de possession; elle lui appartient pour trente jours. Ce temps écoulé, le mineur a trois mois pour fouiller le sol, à une profondeur de dix pieds et faire, moyennant un dollar, reconnaître définitivement sa propriété par le canton. Quelques trouvailles ont enrichi presque subitement leurs propriétaires, et l’on peut avoir la chance de ce palefrenier chassé par son maître pour avoir dérobé l’avoine de ses chevaux, qui possède aujourd’hui un revenu de 2,500,000 francs. Cette fois ce n’est pas la vertu qui a été récompensée.
Il nous est impossible de quitter la Californie sans jeter un coup d’œil sur les curiosités naturelles qu’elle présente. Ce n’est pas tout que ses mines d’or et d'argent; il y a les riches mines de cinabre de New-Almaden qui fournissent du mercure au monde entier ; il y a la vallée de Yosémité dans la Sierra Nevada, arrosée par une rivière qui tombe en trois sauts successifs d’une élévation de 2,700 pieds : le « Voile de la mariée » est la plus haute cascade du monde; il y a une autre vallée tout récemment découverte, plus belle, assure-t-on, plus grandiose encore que celle de Yosémité ; elle se trouve dans les mêmes montagnes, au sud-est de Yosémité, resserrée entre des rochers à pic de 1,000 mètres de hauteur ; sa longueur est d’un peu plus de 2 kilomètres, sa largeur moyenne de 800 mètres, avec de nombreuses cascades sur le cours d’eau qui remplit le fond de la vallée ; il y a les « geysers » du comté de Sonoma, analogues à ceux d'Islande ; ces colonnes de vapeurs minérales sulfureuses et alcalines sortent de terre en cent endroits avec fracas et s'élèvent très haut ; mille sources minérales s’échappent du sol et courent en ruisseaux à sa surface; il y a les sources chaudes de Calistoga ; le lac de borax et les solfatares que l’on rencontre dans le comté de Lake ; il y a des grottes merveilleuses ; les îles des lions de mer ; il y à surtout les arbres géants sur les pentes de la Sierra.
C’est dans le comté de Calavera, et près des chutes du Yosémité que se trouvent ces arbres, au nombre de quatre cents, dont plus de la moitié ont de 12 à 30 mètres de circonférence. (Dans les comtés de Mariposa, de Tuolumne et de Fresno, il y a aussi des forêts de mêmes arbres extraordinaires, mais elles sont moins renommées.) Ces colosses s’élèvent dans une vallée située à 4,000 pieds au-dessus de la mer. On à
donné des noms aux plus gigantesques. Deux d’entre eux se présen-
Fig. 107. — Un des arbres géants de Californie,
tent en avant et on les à appelés « les Sentinelles ». Quoiqu'ils ne soient pas les plus gros, ils sont d’une beauté qui frappe de stupeur l’étranger qui les voit pour la première fois. Leur taille dépasse 300 pieds, et leur diamètre est de 20 pieds environ. Leurs troncs sont unis et sans branches jusqu’à une hauteur de 100 pieds.
Dans le voisinage gît sur le sol l'énorme tronc mutilé du Gros-Arbre, abattu il y à quelques années dans un but de spéculation. Ce ne fut pas une petite affaire. Cinq hommes y travaillèrent pendant vingtcinq jours. On fit des trous dans le bois avec des tarières, puis on scia les interstices ; mais le tronc, bien qu’entièrement détaché, res-
tait inébranlable sur sa base; il fallut le soulever avec des coins de fer et le battre à coups de bélier pour le renverser. Sur le tronçon demeuré dans la terre, et qui ne mesure pas moins de 25 pieds dans tous les sens, — sans compter l’écorce, qui a une épaisseur de 3 pieds, — on a construit une salle de bal où l’on forme aisément quatre quadrilles à la fois. On a calculé l’âge de cet arbre extraordinaire ; d’après les anneaux concentriques de la tige, il n’aurait pas moins de trois mille ans.
Il y a plus de cent de ces beaux arbres qui ont reçu divers noms, notamment ceux d'hommes illustres des États-Unis. Ils sont entremêlés de pins, d’ifs et d’arbustes de diverses espèces. On distingue parmi les plus merveilleux les « Trois sœurs », le « Mari et la Femme », le « Vieux célibataire », la « Case de l’oncle Tom », la « Beauté de la forêt ».
&« Rien, dit un voyageur, ne peut exprimer l'effet de ces puissantes colonnes élevant vers le ciel leur superbe couronnement de verdure. » Le touriste s'arrête étonné devant la « Mère de la forêt » qui mesure 327 pieds de haut, et dont l'écorce a été enlevée et transportée au Palais de Cristal de Sydenham, où elle a été reconstituée autour d’une charpente. Un autre arbre encore plus beau, le « Père de la forêt », gît à l’état de ruine, à moitié enfoui dans la terre. Il a probablement été détruit par un incendie qui a exercé ses ravages dans ce bois à une époque inconnue, car plusieurs arbres portent l'empreinte du feu. Celui-ci s’est consumé à l’intérieur, où se trouve de la sorte un véritable tunnel de 200 pieds de long dans lequel on peut se promener avec son chapeau sur la tête. Debout, cet arbre phénoménal devait avoir 450 pieds de haut, — quelque chose comme deux fois la hauteur des tours de Notre- Dame de Paris. Dans la cavité béante que le feu a pratiquée dans un autre arbre, trois hommes et trois chevaux peuvent tenir à l’aise.
Les botanistes ont été fort embarrassés pour dire à quelle espèce ces arbres appartiennent. Ils paraissent être une sorte de variété du cèdre. En les rangeant dans la famille des cyprès et des sapins, on leur à assigné un genre distinct, celui des sequoias. Les Américains les désignent par le nom de Waskingtonia gigantea, tandis que les Anglais s’obstinent à les appeler Welingtonia gigantea.
La semence des sequoias a été exportée en divers pays et les jeunes
arbres viennent admirablement. Chose curieuse : à part les sujets nou-
DE
Fig. 105, — La Sierra Nevada en Californie,
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vellement plantés, aucun arbre de cette espèce n’existe sur le globe en dehors de ceux dont nous parlons.
Les arbres géants de la Californie ne sont connus que depuis 1850.
Un chasseur de daims les découvrit avec une surprise voisine de l’effroi. Quand, à son retour, il raconta ce qu’il avait vu, personne ne voulut le croire. Actuellement ces arbres sont déclarés propriété de l’État, et un gardien veille à leur conservation.
Un peu de géographie, n’en déplaise à nos lecteurs.
La Sierra Nevada qui sépare la Californie du grand bassin qui occupe une si vaste étendue dans l’État du Nevada, forme un faîte que les nuages montés de la mer ne dépassent que rarement ; leurs pluies réservées à la Californie ajoutent à la fécondité natarelle de ce beau pays. De la sorte rien ne manque à cette terre privilégiée et dont l’or est peut-être le moins riche apanage : baignée par la plus grande mer du globe, elle a des rades magnifiques, des forêts, des lacs, des torrents fertilisants.
La Sierra Nevada, pour n’avoir pas le développement extraordinaire des montagnes Rocheuses, ne manque ni de grandes proportions, ni de caractère. Les pics surpassent en élévation ceux des Pyrénées ; plusieurs atteignent presque la hauteur du mont Blanc. Près des frontières de l’Orégon, la Sierra Nevada se soude à la chaîne des Cascades. Elle se termine par le cône de Shasta et le pic de Lassen, deux anciens volcans, dont le dernier se distingue de loin à la couleur rouge de ses roches.
Quant aux Indiens de la Californie, après tout ce que nous avons déjà dit des Peaux Rouges, nous nous bornerons à ajouter que les tribus errantes de ce pays sont peut-être les plus misérables entre toutes celles des hommes de leur race. Ils ne vivent pas même sous la tente, ils s’abritent sous des cahutes de branchages ; ces tribus ont encore la pointe de flèche en obsidienne ou en silex, et le mortier de lave volcanique pour broyer les glands.
Parmi les plus déshérités, les malheureux Chochones vivent de racines d’agavé, de glands, de baies et de gazon; ils mangent aussi des sauterelles. Couchés et engourdis durant l’hiver dans leurs terriers, ils en sortent avec peine, au retour du printemps, ne marchant pas, rampant, n'ayant plus que la peau sur les os. Dans cet état ils broutent l’herbe pour retrouver quelque force. Ils n’ont point de vétements, ne se servent pas d’armes, savent à peine préparer un aliment ; ils vivent dans l’ordure et le fumier. Mais dans cette déchéance
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Fig. 109
Nous allons bientôt quitter les Indiens de l'Amérique du Nord.
Qu'on nous permette donc de placer
Nous jugeons les Indiens d’après nos idées. Ils nous jugent selon les leurs.
« Peu de temps après la découverte de la vallée de Vosémité, dit Bancroft, les pionniers de Mariposa apprirent que plusieurs chefs s'étaient ligués dans l'intention de descendre de leurs montagnes pour les exterminer. Afin de démontrer aux Indiens qu’ils auraient tort de faire la guerre aux blancs, on invita les chefs à visiter la ville de San-Francisco. On comptait que le nombre des habitants et la vue de leurs ressources les engageraient à se tenir tranquilles. Le résultat ne fut pas précisément ce qu'on attendait. À peine de retour chez eux, les ambassadeurs réunirent les guerriers et leurs expliquèrent que ces étrangers n'étaient nullement redoutables. La population de la grande ville de San-Francisco ne ressemblait pas aux rudes pionniers de la vallée de Mariposa. Manières, costumes, langages, vêtements, tout était différent. Ces gens-là portaient des habits noirs, de hauts chapeaux, et n'étaient pas capables de marcher dans le sentier le plus uni sans s’aider d’une canne. »
En poursuivant notre marche vers l’extrème nord-ouest du continent américain, nous traversons la rivière Colombia (ou Orégon). Au confluent de la Walla-Walla s'élèvent deux gigantesques tours de rochers auxquelles on a donné le nom de Cheminées (Chimney Rocks) ; la Colombia coule à leurs pieds. Ce cours d’eau sépare l’État de l’Orégon du territoire de Washington.
Nous nous sommes quelque peu attardés en Californie; c’est une raison, dans notre ascension vers l’ancienne Amérique russe, de traverser rapidement l’Orégon sans trop nous arrêter au panorama de ses deux hautes chaînes de montagnes, la chaîne du littoral et celle des Cascades. Nous dirons pourtant un mot de la chute de la Willamette qui forme, en face d'Orégon City, un amphithéâtre concave de près de 1,600 mètres d'envergure et de 40 pieds d’élévation ; du plan de cette masse hérissée de rocs en saillie, l’eau tombe écumante et tonnante, soit en une multitude de petites cataractes, soit en une vaste nappe blanche avec des reflets verdâtres, le tout surmonté d’un immense tourbillon de vapeurs d’eau. — Cela rappelle en petit les chutes du Niagara.
Les Indiens de l’Orégon appartiennent aux tribus des Nez-Percés.
Fig. 110, — La Nouvelle Arkhange (Amérique russe).
En 1847 la petite vérole fit parmi eux d’afireux ravages. Le docteur Withman, de la secte des presbytériens, se multiplia pour combattre le
fléau, ce qui diminua dans l’esprit des Indiens la considération dont jouissait ce missionnaire. Ils en vinrent bien vite à croire que loin de guérir le mal, c'était lui qui le donnait. Un chef de tribu se présenta à la mission, pénétra chez le docteur, et tirant son tomahawk de dessous sa robe de bison, il fendit la tête du malheureux Withman. Sa femme ne fut pas épargnée : on l’éventra à coups de couteaux; plusieurs émigrants qui se trouvaient de passage à la mission périrent au milieu d’affreux tourments.
La Colombie anglaise, la Nouvelle-Géorgie et aussi l’île Vancouver qui après avoir appartenu longtemps à la Compagnie de la baie d'Hudson fait aujourd’hui partie des possessions des États-Unis, nous séparent encore de l’ancienne Amérique russe.
La Colombie anglaise est peuplée par des Indiens de diverses tribus. Parmi eux, les Nootkas sont grands amateurs de banquets et de fêtes. Les chefs tiennent, pour ainsi dire, table ouverte. Lorsqu'ils se préparent à marcher dans le sentier de la guerre, les Nootkas se frictionnent la peau avec des ronces jusqu’à faire couler le sang.
Les populations sauvages de cette partie du continent américain ont des affinités avec les habitants des hautes latitudes que nous avons visités dans la première partie de ce livre. On sent qu’on approche des régions polaires. Les riverains des détroits de la Reine-Charlotte et de Fuca affrontent aadacieusement la mer dans de légers canots, aux formes sveltes, creusés dans les troncs des immenses conifères du pays, et peints de toutes sortes de couleurs, — comme les épaules nues de ceux qui les dirigent.
En pénétrant dans le territoire de l’Alaska, formé de l’Amérique russe cédée aux États-Unis en 1867, nous nous retrouvons sur une terre froide. De grandes montagnes laissent descendre presque jusqu'aux rivages leurs glaciers. Toutefois la côte dentelée, rocheuse, les îles, et quelques vallées sont habitables grâce au courant tiède qui vient du Japon réchauffer l'océan Pacifique. Le pays peut fournir de très beaux bois de construction : bouleaux, sapins, cèdres. IL a surtout été exploité jusqu'ici pour ses fourrures par la Compagnie de la baie d’ Hudson et par une importante compagnie russo-américaine.
Au sud de la presqu'île d’Alaska, les côtes demeurent libres de glaces pendant l’hiver. C’est que la presqu'île forme ane puissante barrière du côté de la mer de Behring froide comme l'océan polaire et qu'elle empêche ses eaux de charrier dans locéan Pacifique les glaçons qui y flottent en toute saison. De plus, la presqu'ile oppose, par son massif montagneux, un obstacle aux vents qui arrivent du pôle.
La particularité distinctive du climat de ce territoire, dans la partie qui avoisine la Colombie anglaise, est une humidité sans égale. [air est si constamment imprégné de vapeurs que malgré la douceur habi-
Fig. 111. — Le commerce d'échange chez les Esquimaux,
tuelle de la température, ni le blé, ni le seigle, ni le sarrasin n’arrivent à maturité. Il n’est pas possible de faire sécher le poisson pour le conserver, et pas davantage de faire des fourrages, bien que l'herbe y pousse plantureuse.
L'ile Baranoff, où se trouve l'établissement de Sitka appelé aussi Nouvelle-Arkhangel, et qui est peu à peu devenu une ville, à un aspect riant. Des montagnes coiffées de neige, des collines boisées s’étagent non loin de Sitka; le mont Edgeumbe, volcan éteint de l’île de Crouze, haut de 8,000 pieds, y donne le trait caractéristique du paysage.
Dans cette partie de l'Amérique, la population s'élève sur le continent à 55,000 habitants dont 2,000 blancs. Il faut y ajouter les indi-
gènes des archipels du prince de Galles et du roi George, des îles Kodiak, Aléoutiennes, etc.
Les populations indiennes de l’ancienne Amérique russe appartiennent à plusieurs nations ou tribus. Ce sont, — en ne nommant que les principales, — les Kolionches, les Atnas, les Kouskoquims, les Kenaïs ou Kenayens, les Aléoutes, et, au delà du cercle polaire, les Esquimaux et les Loncheux dont nous avons déjà parlé.
On possède quelques notions intéressantes sur les peuples de l’Alaska. Nous n’en donnerons qu’un rapide aperçu.
Les Koliouches ou Koluches sont répandus dans l’île Baranoff autour de Sitka, dans l’île de la reine Charlotte, dans les îles de l’archipel du roi George et sur la côte voisine. Ils sont généralement hostiles aux blancs. A K$itka, une forte palissade sépare la ville des huttes circulaires percées d’une ouverture au sommet pour le passage de la fumée, occupées par les Peaux Rouges. Aucun de ces indigènes ne doit demeurer dans l’enceinte de la ville après la tombée de la nuit. M. Frédéric Whymper a reconnu que la trop grande libéralité de la nature a développé chez les Koluches une excessive indolence : partout, en effet, le saumon abonde, le chasseur atteint aisément le daim et l’ours, et la terre donne en quantité des fruits sauvages. Partant, aucune industrie. Les tombes seules des Indiens témoignent de quelque activité artistique : ce sont de petits cercueils où l’on dépose les cendres des défants, car l’usage invariable de la tribu est de brûler les morts. Or, sur ces coffrets funéraires sont peintes des figures, auxquelles pendent de longues tresses de cheveux.
Dans les environs du mont Saint-Élie, et au delà de cette montagne, résident des tribus aussi distinctes des Esquimaux et des Loucheux, leurs voisins au nord, que des Kolionches du sud. Les gens de cette race sont plus robustes que les Esquimaux, et d’une taille plus haute. Parmi leurs tribus, la plus importante est celle des Atnas dispersée le long du fleuve Atna on Cuivre (Copper-River).
Leur principale ressource consiste dans la chasse du renne sauvagé. Hardis chasseurs, ils se montrent intrépides dans leurs fragiles baïdares, canots faits de peaux tendues sur une charpente de bois ou même sur de fortes arêtes de poisson. À chaque printemps des flottilles de baïdares