‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 22 sur 56 · SL · texte numérisé non relu

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hurlant, furieux et terrifié à la fois de rencontrer de la résistance : sur la robe rougeâtre de l’animal, mouchetée de taches noires, des reflets courent comme de blanches lueurs ; de sa puissante queue il frappe le sol et fauche les herbes environnantes.

À cinq pas du fauve, l’Indien enlève son cheval ; le puma s’élance, le

Fig. 125. — Le puma.

lazzo siflle ; puis, après un dernier rugissement étranglé, l'animal, pris par le cou, roule sur le sol.

Cette fois, la bête furieuse échappa au nœud coulant et sauta au poitrail du cheval. Ce fut alors une lutte terrible ; sans un cri, presque sans s’émouvoir, l’Indien, dont la jambe était saisie et déchirée par les griffes du « dieu rouge », se renversa de côté et chercha son couteau ; il s’en saisit enfin et à plusieurs reprises il plongea la longue lame dans l'épaule du puma, qui, cramponné au cou de l’étalon, le mordait résistant

aux secousses de l’animal affolé. Manoel voulait s’élancer, mais les autres Indiens l’arrêtèrent du geste. Le sang coulait déjà, teignait le sol ; le cheval se mit à galoper en demi-cercle, hennissant faiblement comme s'il se sentait vaincu ; mais l’Indien plongea de nouveau l’arme rougie dans le ventre du puma, qui dans une suprême crispation enfonça si cruellement ses dents dans la chair du cheval que celui-ci, fou de douleur, se cabra et s’abattit. Le groupe roula pêle-mêle dans la poussière ; mais la victoire appartenait au guerrier rouge. Saluons!

Le lendemain de ce beau fait de chasse, les Indiens, sans en donner la raison, tournèrent bride brusquement. Leur frère rouge expliqua cette manœuvre par la présence voisine des Indiens Ranqueles en train de faire une incursion dans le pays. Or, il y avait une querelle à vider entre les uns et les autres, et les sept Indiens de la Pampa ne se sentaient assurément pas les plus forts.

Don Manoel acheva son périlleux voyage sans autre incident. Il chassa pour son compte des nandous, sorte d’autruche, et des chevreuils appelés gamas. Sa dernière note est relative aux trous multiples qui criblent la Pampa : ce sont les fouines (1) et les tatous (2) qui les font. Il convient de dire que le courageux — et téméraire — voyageur fit sensation à Buenos-Ayres.

La pampa argentine ne sera pas toujours un désert. Déjà on y trace des chemins de fer. Il y en a un qui va du Rosario sur le Rio Parana, à Cordova, ville située aux pieds de la « serra » de Cordova.

Nous ne nous donnerons pas le luxe de décrire les « selvas » du Brésil, ni les « Ilanos » du bassin de l’Orénoque. On peut se faire une idée de ces régions boisées du Brésil par ce que nous avons dit des forêts de l'Amérique équatoriale. Quant aux Ilanos nues du Venezuela, elles ont un certain air de ressemblance avec les pampas de l'Amérique du Sud et les savanes de l’ Amérique du Nord.

Mais nous ne pouvons nous dispenser, après avoir dépeint les montagnes de la Cordillère et les déserts du monde sauvage, de dire quelques mots des trois grands fleuves du continent sud-américain : Amazone, le Parana et l'Orénoque.

(1) Biscachas.

(2) Quirquinchos.

Fig. 126, — Forêt du pays des Yaguas.

L’Amazone, que les Indiens appellent le Puissant Fleuve, le Fleuve Roi, est le plus grand fleuve du monde. Il prend sa source dans les Andes

du Pérou et se grossit de plus de deux cents rivières, dont le quart sont plus considérables que le Danube ou le Rhin. Parmi celles-ci, il convient de distinguer le Rio Negro, sur la rive gauche et le Madeïra sur la rive droite, qui rivalisent presque en grandeur avec le fleuve qui les absorbe. À deux cent cinquante lieues de son embouchure, la largeur de Amazone varie de deux cents mètres à sept cents mètres. Avec une telle largeur il y a des points où une rive ne se voit pas de l’autre. Bien plus, quand on navigue à travers ces myriades d'îles qui encombrent le fleuve, on va de rivage en rivage, d'île en île sans jamais voir la terre ferme des deux côtés en même temps. Dans les grands débordements, qui durent des semaines et des mois, les eaux très élevées de niveau couvrent de grands espaces dans les campagnes, noïent les îles, s’emparent d’anciens lits abandonnés, renouvellent les marais et les lagunes.

Dans la plus grande partie de son cours l’Amazone coule au milieu de forêts de palmiers et de lataniers unis par des lianes gigantesques, pareilles aux chaînes des plus gros navires, avec leurs anneaux si bien soudés entre eux qu’ils défient toute force humaine. La végétation descend le plus souvent dans l’eau, ne laissant point de plage visible. Les navires qui naviguent sur le fleuve ont l’air de se frayer un passage à travers des jardins fleuris. Lucien Biart dit qu’il à vu là se dérouler des panoramas toujours nouveaux dans leurs aspects variés. Sur ces rives, au milieu de ces forêts, des rivières sont les seuls chemins praticables, des ruisseaux les seuls sentiers.

Les selvas, que l’on a qualifiées « la plus pompeuse forêt du globe », ont pour hôtes des Indiens, des bêtes fauves, et des perruches, des aras, des toucans. « Pour ouvrir au soleil leurs infinités obscures, la hache prendra des siècles, et peut-être enlèvera-t-elle à l’Amazone, avec la plus riche parure de son bassin, la moitié des flots qu'il mène à l'Océan (1) » et que la forêt conserve pour la saison sans pluie. La végétation presse tellement le grand fleuve que les demeures, — maisons ou caba-

nes r sont une rareté; celles qu’on se hasarde à construire sont sur 5]

pilotis. De grandes îles, nous l’avons dit, occupent le milieu de cette véritable mer d’eau douce. Les navigateurs redoutent particulièrement

(1) Onésime Reclus.

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les îles situées près de l'embouchure du fleuve, dont les rives bordées de plantes aquatiques sont fertiles en naufrages ; car il y a des tempêtes sur l’Amazone, des coups de vent qui y soulèvent des vagues comme en pleine mer, des bourrasques des tropiques accompagnées de pluies, des courants dangereux.

Fig, 127. — Crocodile au guet sur le sable.

A l'embouchure, divisée en deux golfes par la grande île Marajo, se produit un mascaret redoutable, de proportions analogues à celles du fleuve lui-même. C’est un phénomène terrifiant connu sous le nom de « pororoca ». Voici en quoi il consiste, d’après M. Lacordaire. Pendant les trois jours les plus voisins des pleines lunes et des nouvelles Tunes, — temps des plus hautes marées, — la mer, au lieu d'employer à monter de cinq à six heures, comme à l’ordinaire, s’élève en une ou deux minutes de plus de quarante pieds de hauteur. « La pororoca s’annonce

par un bruit effrayant, qui s’entend d’une ou deux lieues de distance. A mesure que le flot approche, le bruit augmente, et bientôt on voit une lame d’eau de douze à quinze pieds de hauteur, puis une autre, puis une troisième et quelquefois une quatrième qui se suivent de très près et qui occupent toute la largeur du canal. Ces lames avancent avec une rapidité prodigieuse, en balayant tout ce qui se trouve sur leur passage. De grands espaces de terrain, des arbres énormes sont emportés. Partout où elle passe, rien ne peut résister à son impétuosité. Les embarcations n’ont un moyen de salut qu’en mouillant dans un endroit où il y à beaucoup de fond, et avec de longs câbles. »

Il y a peut-être 50,000 kilomètresnavigables, tant sur le bras principal du fleuve que sur ses « furos » ou fausses rivières, sur ses «igarapés », où bras latéraux — mot à mot : sentiers des canots, — et sur ses affluents.

On assure qu’il y a dans l’Amazone trois fois plus d'espèces de poissons que dans l’Atlantique. Ajoutons-y de traîtres caïmans, qui s’avancent vers vous avec l’apparence tranquille de troncs d'arbres flottant sur l’eau, des crocodiles et d’énormes tortues.

Les Indiens y pêchent de diverses manières ; ils y harponnent aussi le lamantin. &« Le lamantin ou vache marine (#anatus americanus) est un gros cétacé de 5 à 6 mètres de longueur. Son corps est oblong, pisciforme, dépourvu de membres postérieurs et terminé par une queue en nageoire, élargie en forme de pelle et horizontale; sa tête, que l’on a comparée à celle du bœuf, est plus courte, et terminée par un museau charnu garni de poils raides. Les membres antérieurs sont disposés comme chez les autres cétacés en forme de nageoires, mais munis de quatre ongles rudimentaires, ce qui les a fait comparer à des mains, d’où leur nom espagnol de « manato ». Ils peuvent en effet se servir de ces membres comme de pattes pour ramper et porter leurs petits. Leurs mamelles sont arrondies et placées sur l'estomac, ce qui leur a fait donner par quelques auteurs les noms vulgaires de femme marine où de sirène. Leur peau assez épaisse, grise, à peu près dépourvue de poils, est semblable à celle des pachydermes. Les lamantins vivent en famille, le mâle ne quitte jamais sa femelle; 1l l’aime avec tendresse, la défend avec courage et l’aide à élever ses petits. Les petits ont la même tendresse pour leur mère ; aussi les pê-

cheurs, qui connaissent les mœurs de ces animaux, savent-1ls mettre à profit l'affection qu’ils ont les uns pour les autres, et, autant qu'ils le * peuvent, ils tâchent de harponner une femelle, bien sûrs qu’ils sont de s'emparer ensuite très facilement de son mâle et de ses petits. Montés sur leurs légers canots, les Indiens vont chercher les lamantins sur les plages peu profondes et herbeuses, autour des îles et vers l’embouchure des fleuves, que ces animaux remontent souvent à une assez grande distance, et ils les percent de leurs flèches empoisonnées.

« Les lamantins ne sont ni défiants, ni farouches ; on les voit s’approcher jusque contre les rives, lorsque la profondeur des eaux le leur permet, et élever la moitié du corps au-dessus des ondes pour atteindre et brouter les arbrisseaux du rivage. Pour allaiter son petit, la mère le prend avec une de ses nageoires et le presse sur son sein. Elle le suit avec la plus grande sollicitude, le guide, et ne l’abandonne que lorsqu'il est tout à fait adulte. Il en résulte qu’on la voit souvent suivie de deux petits ; mais elle n’en a produit qu’un à la fois. La chair du lamantin a la saveur de celle du veau; sa graisse est également fort agréable au goût, et jouit de la propriété de se conserver longtemps sans altération (1). »

L’'Amazone, ainsi que les fleuves, les lacs et les marais de la Guyane et du Brésil, est habité par l’anaconda, dont la taille dépasse celle du boa constrictor ; on en a vu qui mesuraient 10 et 11 mètres de longueur. Sa robe est brune, ornée de taches noires et rondes sur le dos. Quoique non venimeux, ce reptile n’en est pas moins un animal redoutable. Il passe la plus grande partie de son existence dans l’eau, tantôt nageant entre deux eaux comme une anguille, tantôt se reposant sur un banc de sable, et ne montrant que sa tête. D’autres fois il se chauffe au soleil sur le sable de la rive, ou, enroulant sa queue autour de quelque tronc penché sur le courant, il épie de ses yeux perçants tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole au-dessus ou ce qui vient s’abreuver sur ses bords. Lorsqu'il voit sa proie à sa portée, il se détend comme un ressort et s’enroule autour de sa victime. Pas un poisson, pas un oiseau, quelque rapide qu'il soit, n’est à l’abri de son atteinte !

(1) Pizzetta.

11 faut encore noter comme contribuant à donner sa physionomie aux régions de l’Amazone, les singes et les oiseaux suivants : oiseaux du Para, hoccos, coqs de roche, — c’est un bel oiseau de couleur orange, orné d’une crête de même couleur — le cigana, qui est gros comme une petite poule, d’un beau mauve violet, la tête ornée d’un panache, le tour du bec bleu de ciel, les yeux rouges laque; les oiseaux mouches, etc.

Lucien Biart a vu, à la hauteur de Villabelle, quelques parties des rives du fleuve bien cultivées, « des bananiers à larges feuilles avec leurs régimes pendants et terminés par un tubercule du plus beau violet, des cocotiers, dans la noix desquels on trouve une liqueur blanche et douce comme du lait, et aussi des champs de maïs, des orangers, des cacaotiers ; de toutes parts des guirlandes de fleurs sauvages, de belles masses de verdure entremêlées avec les arbres à fruit. La nature vierge, s’unis-

sant aux plantes cultivées, formait He, 1282 Cheat monte, le plus magnifique spectacle. » Mais bientôt ce « commencement

de civilisation » s’arrêtait pour faire place aux forêts.

Sur les bords de la rivière des Amazones, croît l’hévée, arbre gigantesque qui produit le caoutchouc. Tandis qu’on était loin de soupçonner que ce végétal fournirait un jour la matière d’une branche de commerce considérable, les Indiens avaient devancé en applications ingénieuses l’industrie des nations civilisées. Ils font avec le caoutchouc des bougies sans mèches qui donnent une lumière éclatante; en mêlant la sève de l’hévée avec la sève d’autres arbres produisant des gommes analogues, ils obtiennent des pâtes malléables qui servent à reproduire des sculptures.

Les Indiens font quelquefois entendre des menaces à l’adresse des blancs soupçonnés par eux de vouloir « violer le temple de leurs pères ». Quel temple? la réponse est difficile à faire. D’après les traditions mystérieuses, ils’agirait du fameux temple du soleil, situé, à ce que l’on croit,

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