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Quicé, outil des Indiennes

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Fig. 133. — Jeune femme Yuncas, du Pérou.

Les femmes de ces derniers portent quelquefois des jupons faits d’une sorte de joncs, où une simple bande de coton tissé large d’un pied, teinte en brun, qui ceint leurs flancs et tombe jusqu'à mi-cuisses. Le sac des Chontaquiros à été aussi adopté par les Conibos qui l’ornent de grecques, de lozanges et d’autres dessins tracés au pinceau et imitant une broderie.

Notons encore à l’actif de certaines tribus industrieuses une blouse sans manches faite d’écorce de mûrier et de ficus, sur laquelle on imprime des dessins au moyen de planches de bois gravées.

Les Conibos du Pérou, qui vont une fois par an faire quelques échanges dans les Missions, ont rapporté de leurs visites en pays chrétien l’usage des chapeaux de paille. « Ces couvre-chefs pointus de formes, assez larges d'ailes et un peu retroussés en toit de pagode, dit M. Marcoy, sont fabriqués par eux avec des folioles de palmier. Quelquefois le tissu en est si lâche, que le soleil, en passant au travers, dessine sur le visage de celui qui le porte un damier lumineux. »

Dans leurs visites aux villes et

aux villages où ils trouvent d’autres Indiens « civilisés », les indigènes essayent de se procurer une chemise et un pantalon qu'ils revêtent aux

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premières maisons de l'endroit. À défaut de ces pièces de vêtement, s’il est trop difficile de les avoir, l’Indien s’avance bravement dans le costume primitif de sa tribu, suivi de sa femme, aussi peu vêtue que lui, portant le nouveau-né suspendu au cou dans un lambeau quelconque.

Les Araucans sont plus avancés sous le rapport du costume. IIS portent des blouses de couleur, des jaquettes, quelquefois des pantalons. Les souliers et les bottes sont rares, mais non les guêtres. Ils se coiffent de tous les rebuts de la civilisation : vieux chapeaux tromblons, casquettes démodées, shakos d'officiers font concurrence chez eux au simple mouchoir de couleur roulé en corde autour de la tête.

Le chapitre des ornements est mieux rempli. Pour l’Indienne, un collier où un bracelet a plus d’attrait qu’une paire de bas et de jarretières. Que dire alors des hommes, bien plus vains de toutes sortes de colifichets! Ils ont des colliers à trois rangs faits de dents de singe, des bracelets agrémentés d’une frange de crins noirs ou de piquants de hérisson, des pièces d’argent monnayé aplaties de manière à tripler leur circonférence, sorte de patène que l’on suspend à la cloison des narines ; ils se plantent dans les cheveux des plumes tirées de l'aile des perroquets: ils ont des houppes qui tombent sur le dos ou forment des épaulettes, composées de graines de cédrèle et de styrax, de peaux d’oiseaux aux plumages brillants, tels que le cacique à tête d’or, le coq de roche, les becs fins aux vives couleurs, le tangara septicolore ; pour ces houppes on enfile aussi des becs de toucan, des ongles de tapir..

Les femmes ont une préférence pour les perles de verre et ornent aussi leurs colliers de petites coquilles. Les Indiens du Chili ont des boucles d'oreilles d'argent ou d’un métal quelconque ayant la forme d’un croissant et d’une dimension énorme. Au Pérou, les élégantes « sauvagesses » portent suspendues à leurs colliers des pièces d'argent aux armes de la République ou de simples sous de cuivre à l’eftigie de l’empereur du Brésil, à demi effacée sous le frottement qui fait reluire ces pièces de monnaies.

Chez les Araucaniens les femmes attachent à leurs cheveux tressés des rangs de dés de cuivre suspendus comme de petites clochettes.

Souvent, tandis que l’homme passe son temps à s’ajuster, — car chez les Indiens la coquetterie est l'apanage du sexe fort, — la femme vaque

aux travaux les plus pénibles ; elle charrie le bois et l’eau, prépare les aliments et les boissons fermentées, suit son maître en portant sur ses reins ployés le produit de la chasse ou de la pêche, les avirons ou la pagaie ; le soin des chevaux dans la région où les Indiens en possèdent est confié aux femmes ; ce sont elles qui sellent et dessellent les montures ; si par hasard il y a quelque culture dans le pays, ce sont encore les femmes qui bêchent, qui sarclent, qui récoltent les racines et les fruits.

Passons aux armes avec lesquelles les Indiens savent encore se rendre redoutables. En voici l’énumération rapide : l’arc, les flèches, la lance de guerre, presque toujours empoisonnée chez les naturels de l’ Amazone (Ticunas, Orejones, Miranhas) ; ces lances sont incisées de manière à se rompre et à rester dans la plaie. D’autres fois, c’est plus simplement un bambou de cinq à six mètres de long au bout duquel se trouve fixé un morceau de fer tranchant. Le bambou est recouvert tout entier d’un cuir en lanière qui lui donne beaucoup de force. Quand le cavalier indien est en vue de l’ennemi, s’il se sent assez fort pour l’attaquer, il s’élance à fond de train, le corps baissé au niveau de l’encolure de son cheval, se dérobant ainsi à ses coups ; s’il arrive à le toucher avec son arme, il le blesse et le démonte.

Ily a aussi la fronde, le bâton court employé par les Messayas, fendu à l’une de ses extrémités et qui sert comme une fronde à lancer des pierres ; les boules de pierre (les « bolas » ou le « laki ») des Indiens de la Pampa et du Chili: c’est une arme composée de plusieurs boules recouvertes de cuir attachées chacune à l’extrémité d’une courroie tressée ou simple, dont les bouts, d’un mètre environ de longueur, viennent tous se réunir à une autre courroie. Lancé avec force, d’une assez grande distance, cet engin est capable soit d’arrêter les mouvements d’un cheval où d’un combattant à pied en s’enchevêtrant dans les jambes, soit de produire des blessures graves, des fractures surtout, au moyen des boules qui y sont attachées. Enfin les Indiens ont encore la massue tranchante dans beaucoup de tribus.

On peut ajouter à toutes ces armes la sarbacane, utilisée seulement dans certaines chasses : la chasse aux singes et aux oiseaux. C’est une arme mortelle, grâce à l’emploi du curare pour la pointe des petites flèches lancées au moyen de ce roseau creux et qui sont fines comme des

ne à

aiguilles à tricoter. Cette pointe demeure brisée dans la blessure de l'animal. & L'oiseau atteint d’une de ces flèches, quelque imperceptible d’ailleurs que soit la piqüre, dit M. Marcoy, se raidit sur ses pattes, hérisse ses plumes, vacille et tombe au bout de deux minutes. Les singes ont une agonie de sept à huit minutes. Les grands rongeurs, les peccaris, qui ne tombent qu'après douze où quinze minutes, ont le temps de s'enfuir et d’aller mourir dans quelque fourré. »

Lesboucliers sont d’unusage moins général qu'autrefois. Les Araucans possèdent des cottes de mailles en cuir.

Les Indiens de l’Orénoque et de

lAmazone se servent du curare pour empoisonner leurs armes, — même

lig, 134, — Armes antiques du Ptrou.

les armes de chasse, comme on vient de le voir pour Ja sarbacane.

Sur les bords du rio Madeïra, l’un des aflluents de l’'Amazone, Lucien

Riart a été renseigné sur la curieuse

préparation de ce poison mystérieux.

Il se trouvait chez les Indiens Mon-

durucus. « On avait fait peu de jours auparavant la provision de curare (curarayai) ; J'étais arrivé trop tard, dit le peintre touriste. L’ami Joûo

me fit présent d’une petite «panella »

remplie à moitié de ce poison, et me raconta comment on le prépare. Dans toutes les cérémonies, les vieilles femmes jouent le premier rôle. J’ignore si c’est pour leur faire hon-

neur… Ici, elles étaient chargées du soin de fabriquer le curare ; leur vie était condamnée; elles devaient mourir. Un jour toute la tribu s’assemble ; on entasse autour du foyer des amas de branches et de feuilles sèches ; une vieille ou deux, ou trois, doivent allumer le feu et l’entretenir pendant trois Jours.

« Deux perches liées ensemble par le haut sont fichées en terre, et du sommet pend, accrochée à de fortes lianes, une grande panella. Quelques hommes, séparés en deux troupes, vont couper dans la forêt la liane vénéneuse dont le curare est en partie composé, indépendamment de certains ingrédients que je ne pus connaître, et remplir à la rivière des vases qu'ils apportent solennellement ainsi que les lianes. Ils déposent ces choses dans un cercle que les victimes ne doivent plus quitter tant que durera la fabrication. Ils se jettent tous à terre en chantant à voix basse :

« Ainsi toraberont ceux qui seront frappés par nos flèches. »

« Et chacun va prendre sa place dans le cercle formé le premier jour par les membres de la tribu, assez près du lieu où déjà les vieilles femmes ont jeté dans la panella l’eau, les lianes et les objets inconnus dont Joio ne put ou ne voulut pas me dire le nom.

« Le second jour le feu est plus considérable ; les exhalaisons qui s’échappent de la panella ont fait agrandir le cercle ; quand vient le troisième jour, c’est un véritable brasier.

« Vers le soir le feu s'éteint peu à peu, les fumées vénéneuses se dissipent, l'ouvrage a réussi, le poison est bon et les vieilles femmes sont mortes. Chacun apporte son vase et prend une petite part qu’il emporte dans sa case. Le curare en refroidissant devient dur et consistant. Pour s’en servir, les Indiens le chauffent doucement, et quand il est un peu ramolli ils y trempent le bout de leurs flèches. »

Généralement, les hommes fabriquent eux-mêmes leurs armes. Ce sont eux qui creusent les troncs d’arbres, ou construisent des pirogues, qui font des bancs et autres menus meubles.

Certaines femmes indiennes sont assez industrieuses. Chez les Conibos, elles dressent avec beaucoup d’habileté des poteries fort élégantes au moyen de rouleaux de glaise posés les uns sur les autres ; elles cuisent, peignent et vernissent elles-mêmes ces poteries. Il y à des tribus de Peaux Rouges où les femmes savent filer et tisser le

coton, et, chez les Indiens pasteurs, la laine. D’autres connaissent l’art de teindre de riches couleurs tirées du suc des plantes des forêts, les tissus, ainsi que les peaux qui servent de couvertures. Il y en à aussi qui réussissent à tresser de fort jolies nattes.

Au Brésil, avec quatre épines de mimosa qui leur servent d’aiguilles, les Indiennes façonnent de charmants hamacs bariolés, très recherchés par les amateurs du Para.

I nous faut dire quelques mots des habitations des Indiens de l’Amérique du Sud; sans cela on ne connaîtrait ces peuples que bien imparfaitement.

Les uns se cachent prudemment dans les montagnes, sur les bords des ravins ; d’autres habitent au plus épais des bois de vastes cabanes construites avec des troncs d’arbres et des feuilles de palmiers.

Dans certaines tribus, on change souvent de place ; la maison n’est pas difficile à transporter : quatre pieux fichés en terre sur lesquels sont étalées des nattes de paille, ou, dans les régions avoisinant la mer, des peaux de loups marins et des algues.

Les Chiquitos, qui sont chrétiens, et quelques tribus de la même fa-, mille construisent des villages : une rue bordée de cabanes plantées çà et là suivant le caprice du propriétaire.

Les Indiens des Pampas vivent sous des tentes de peaux d’animaux faciles à déplacer. Parmi ces derniers, quelques-uns, moins nomades, construisent des cabanes couvertes de paille.

C’est sur les hautes berges qui profilent la rive gauche de l'Ucayali, — lequel n’est autre chose que le haut Amazone, — que les Conibos ont édifié leurs demeures, vastes hangars ouverts à tous les ventset couverts d’un toit de palmes élégamment entrelacées.

De même, les Chontaquiros ont des habitations assez vastes, se composant d’un espace circonscrit par des perches qui supportent une toiture au faite obtus et aux pentes convexes.

Les Antis édifient leurs demeures dans des gorges aboutissant à la « granderivière », et par surcroît de précaution, ils masquent leurs huttes d'un rideau d’arbustes et de lianes pour échapper au pillage des autres sauvages en partie de chasse ou de pêche. Ces huttes, ovales avec une toiture de chaume ou de roseaux nattés, n’ont qu’une porte très basse.

Enfin si l’on en croyait certaines informations recueillies par le docteur Crevaux, il existerait vers les sources du Trombette, des Indiens qui se retirent la nuit dans des étangs entourés de palissades où ils dorment le corps plongé dans l’eau, — de véritables amphibies!

Les ustensiles de ménage qui se trouvent dans ces demeures primitives sont souvent empruntés aux dépouilles des animaux; ce sont des cuillers faites dela valve d’une moule ou du crâne d’un singe, des râpes à manioc fournies par la langue osseuse du #aius osteoglossum , des peiones et des déméêloirs tirés de la nageoire dorsale de certains poissons.

Comment ces sauvages parviennent-ils à soutenir leur existence? On s’en doute bien : c’est par la chasse et la pêche ; quelques-uns cultivent un peu la terre; la disette qui les atteint si souvent leur à enseigné, un peu tard, les avantages de l’agriculture, et les a décidés, comme début, à y consacrer leurs femmes. Ils vont jusqu'à ensemencer quelques carrés de blé, d'orge et de lin. Quant à ce lin, un Indien des Pampas s’étonnait, en parlant à un officier argentin, qu'il ignorât que la graine de lin, accommodée en bouillie, était un aliment des plus délicats.

Il y a des tribus dans les Andes qui, étant préservées du pillage grâce à leur isolement, sont parvenues à s’assurer par la culture des terres une vie paisible et un bien-être relatif.

Les Araucaniens ont de nombreux troupeaux ; ils possèdent des vaches et des moutons ; mais la chair de cheval est leur aliment de prédilection.

Les Roucouyennes font entrer dans leur alimentation, mais en petite quantité, la terre glaise réduite en poudre ; les Miranhas se nourrissent au besoin, — et c’est assez souvent, — d’écorces d’arbres. Ces Indiens fabriquent de grands filets avec des folioles de palmier. Grâce à ces filets, ils barrent un cours d’eau ou le goulet d’un lac et retiennent ainsi jusqu’au menu fretin. Certaines peuplades indiennes em-. ploient les racines enivrantes pour prendre le poisson.

À défaut d'industrie, les Indiens sont doués de patience. Les Muras, qui habitent les rivages des îles de l’Amazone, demeurent de longues heures, assis ou debout sur des échafaudages dressés au-dessus de leurs canots, guettant, la flèche à la main et dans une immobilité parfaite, le gros poisson qui vient à fleur d’eau.

Les Indiens de l’Équateur qui mènent une vie errante sont très friands de tortues. Pendant la saison de la ponte, qui a lieu aux basses eaux, ils campent sur les plages, que les diverses tribus se partagent, et où ils se construisent des « ranchos » avec des pièces de bois et

Fig. 135, — Araucaniennes.

des feuilles de palmier. Lorsque les tortues font leur apparition, les Indiens se livrent à de véritables battues.

Mais que dire du goût en quelque sorte exclusif des Conibos du Pérou pour la tortue?

Voici, d’après M. Marcoy, comment ils font en grand cette chasse ou cette pêche : « Les forêts et les eaux offrent en vain à ces Indiens, ditil, une nourriture aussi abondante que variée. » Le Conibo n’a faim que de tortue, et cette prédilection, poussée jusqu'à la manie, à fait

de lui le plus rude exterminateur de ces animaux. Entre le milieu d'août et le commencement de septembre, époque de la ponte des tortues de l’Ucayali, la neige, en cessant de tomber sur le sommet des Andes, a ralenti le cours du fleuve, baissé son niveau et mis à nu ses vastes plages de sable. L’étiage des eaux donne aux Conibos le signal de la pêche.

À un jour fixé, ils s’'embarquent avec leurs femmes, munis des ustensiles nécessaires, et voguent en aval ou en amont du fleuve, selon que le caprice les pousse ou que l’instinct les guide. Ces voyages sont de cinquante et quelquefois de cent lieues.

Quand les pêcheurs ont découvert sur une plage ces lignes incohérentes, sillon onguiculé que trace en marchant la tortue, ils s’arrêtent, édifient à quarante mètres des eaux leur € ajoupa » provisoire, n’allument de feu ni le jour ni la nuit, et, cachés derrière une muraille de ces roseaux géants qui croissent sur tous les rivages de la Pampa, ils guettent l’arrivée de leur proie : l’instinct de ces pêcheurs est tel, que leur débarquement ne précède guère que d’un jour ou deux l'apparition des tortues.

Certaine nuit obscure, entre minuit et deux heures, un véritable mascaret fait tout à coup bouillonner le fleuve ; des milliers de tortues sortent pesamment de l’eau, et leurs cohortes ont bientôt envahi les plages. Nos Conibos, agenouillés derrière les roseaux, gardent le plus profond silence en attendant le moment d'agir.

Les tortues, qui se sont divisées par escouades au sortir du fleuve, creusent rapidement avec leurs pieds de devant une tranchée, souvent longue de cent mètres et toujours large de quatre pieds sur deux pieds de profondeur ; le sable qui vole les enveloppe comme d’un nuage. Quand la capacité de la fosse leur paraît suffisante, chacune d’elles y dépose ses œufs (de quarante à soixante-dix); les pieds de derrière, renouvelant alors la besogne des pieds de devant, ont bientôt comblé l’excavation. Dans cette mêlée de pattes mouvantes, plus d’une tortue, bousculée par ses compagnes, roule dans le fossé et y est enterrée vivante ; un quart d'heure a suffi à cette œuvre immense.

À peine la tranchée est-elle comblée, que les tortues reprennent en désordre le chemin du fleuve. C’est le moment qu’épiaient nos sauvages.

LES DEUX AMÉRIQUEÉS. 36

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Au cri de l’un d’eux, toute la troupe se relève et s’élance à la poursuite des amphibies, non pour leur couper la retraite, ils seraient renversés et foulés aux pieds par le puissant escadron, mais pour voltiger sur ses flancs, se saisir des traînards et les retourner sur le dos. Avant que le corps d’armée ait disparu, mille prisonniers sont restés souvent aux mains des Conibos.

Aux premières lueurs du jour, le massacre commence. Sous la hache du sauvage, la carapace et le plastron de l’amphibie volent en éclats ; ses intestins fumants sont arrachés et livrés aux femmes, qui en détachent une graisse jaune et fine, supérieure en délicatesse à la graisse d’oie ; les cadavres éventrés sont abandonnés ensuite aux percnoptères accourus de tous côtés à l’odeur du carnage.

Avant de procéder à cette boucherie, les Conibos ont fait choix de quelques centaines d'individus qui serviront à leur subsistance et à leur trafic avec les Missions établies entre l’Apurimac et la superbe vallée de Santa-Anna parmi les Indiens Conibos, Antis et Chontaquiros. Grâce à leurs échanges de tortues, de graisse de ces amphibies et de cire qu'ils recueillent dans les troncs creux des cécropias, les Conibos se procurent des haches, des couteaux et de la verroterie. Les Conibos font aussi de l’huile avec le produit de la ponte des tortues qu’ils n’ont garde d'abandonner dans le sable.

On a de la peine à concevoir la grande diversité de langues, d'idées religieuses, de mœurs, d’usages, qui règne parmi des populations d'une même et unique race.

Si l’on met à part les Indiens convertis au christianisme, les autres croient, en général, à un bon esprit et à un génie du mal. Les Yuracarès, qui sont très superstitieux, ont une foule de dieux. Les Araucans représentent le diable à cheval, mais n’ayant qu’un seul éperon.

Chez certaines nations les femmes-médecins, après avoir réuni autour du malade les parents et les amis, entament avec la voix, soutenue par des instruments discordants, un affreux charivari qui doit mettre en fuite l'esprit qui tourmente le malade. $i le malade meurt, ce n’est point naturel, ce ne peut être que l'effet d’un sort qui luia été jeté. Les devineresses désignent alors autour d’elles celui ou ceux

qui sont soupçonnés de ce maléfice, et ces malheureux sont voués à une mort certaine. Ainsi, dans ces tribus, un décès entraîne la mort de plusieurs personnes. Quant aux Indiens qui sont chrétiens, toutes les fêtes de la religion sont pour eux l’occasion de danses et de banquets dans lesquels ils s’enivrent avec des boissons fermentées.

Les Indiens des Pampas et d’autres parties de l’Amérique ont des chefs appelés caciques. Mais dans beaucoup de tribus il est élu un chef seulement au moment de la guerre et pour marcher à l’ennemi.

Les Araucans, qui vivent pour ainsi dire à cheval, sont toujours prêts à organiser une raZZ1a, — un « malon », — c’est le mot propre ; le moindre prétexte légitime une incursion dans les provinces chiliennes situées à leur frontière ou daus la république Argentine, ou même de tribu à tribu. Aïnsi, quand une tribu est en guerre avec ane autre, quand elle veut acquérir des biens par la force, quand elle veut venger un affront, tous ses cavaliers prennent les armes, se réunissent, vont surprendre l'ennemi, tuent les hommes, les vicillards et les enfants, et enlèvent les femmes et les bestiaux. Toutefois, le différend s'arrange souvent à l’amiable, la tribu qui a offensé paye le prix de l’affront et tout est dit,

Se livrant au commerce des bestiaux et n’en ayant jamais assez pour suffire aux demandes des acheteurs chiliens, les Araucans vont ravager la Pampa, soit seuls, soit en compagnie de leurs bons voisins les Puelches, et ramènent les troupeaux qu’ils ont réussi à enlever.

Les Indiens, s’il faut en juger par la préférence que montrent les Araucans pour les femmes de race blanche, mettent celles-ci très audessus des compagnes que la nature leur à données. Les Araucans ont en effet une véritable passion pour les blanches leurs voisines, d’origine espagnole, et quand, dans leurs incursions sur le territoire chilien, ils s’attaquaient aux villes et villages de la province de Valdivia ou d’Arauco, ils regardaient les femmes qu’ils pouvaient enlever comme la partie la plus importante du butin. Une femme de la campagne racontait à un voyageur que, dans un malon donné par les Indiens dans la province de la Concepcion, elle se trouva un moment enlevée par l’un des pillards, mais que celui-ci l'ayant palpée et examinée, la relàcha et lui rendit la liberté. « Je n'étais pas sans doute de son goût, disait cette commère, car je ne suis pas très blanche. » Son teint

était, en eflet, passablement brûlé par le soleil, sans compter le sang indien qu’elle devait avoir dans les veines. Le rapt des femmes est le plus puissant attrait des razzias. C’est surtout la république Argentine qui fournit ce tribut aux Araucans ; aussi existe-t-il dans leur pays

Fig. 136. — Momie d'Indien Aymara, du Pérou.

des croisements qui transforment peu à peu les caractères physiques des indigènes. Quant aux femmes volées, ils ont grand soin de les cacher, et il est très difficile à un étranger de les découvrir. Valdivia, qui à été plus d’une fois ravagée par eux, quand ils luttaient pour leur indépendance, avait une forteresse où les femmes se réfugiaient dès qu'il était question de l’arrivée des Indiens.

Dans bien des endroits de l'Amérique du Sud la naissance d’une

fille vaut à la mère des avanies sans nombre, absolument comme si elle avait attiré une malédiction sur la famille.

Chez les Antis des rives de l’Apurimac, les mères infligent à leurs enfants un bien singulier baptème : les saisissant par le talon, — comme Thétis ondoyant dans le Styx son fils Achille, — elles les plongent dans le fleuve à plusieurs reprises. Chez ces mêmes Indiens, à la naissance du premier enfant, le père et la mère se rasent complètement les cheveux.

Le maillot réservé au petit Araucanien vaut la peine d’être décrit. Que l’on se figure une planche épaisse sur laquelle est étendu l’enfant, les pieds reposant sur un large rebord ; 1l est retenu sur cette planche par des courroies. Au sommet, une attache permet de suspendre le tout derrière le dos, la femme conservant la liberté de ses bras. Au besoin le maillot posé à terre devient un berceau : il suffit de lui imprimer un mouvement de va-et-vient.

Il n’est pas rare de rencontrer des tribus indiennes où les parents troquent volontiers un jeune garçon ou une fillette pour une ou deux haches, six mètres de cotonnade, un collier de verroterie ou quelques bijoux de cuivre doré.

L'adolescence amène des épreuves parfois cruelles auxquelles sont soumis les garçons et les filles.

La manière d’inhumer les morts et de porter le deuil comporte une foule d’usages parmi lesquels nous relèverons les suivants. Les Messayas dissèquent leurs morts, en brülent les chairs et ne conservent d’eux que les ossements, qu'ils enferment dans des jarres après les avoir enluminés de rouge et de noir. Les Antis et les Chontaquiros jettent leurs morts à l’eau. Chez certains Indiens on assied les cadavres dans des jarres dont l’orifice est luté avec de la glaise, et on les descend au fond d’un trou creusé dans la terre; chez d’autres, les morts sont couchés en long dans des caveaux souterrains. Il y a des tribus qui détruisent par le feu tout ce qui a appartenu au défunt; les Mataguayos enterrent avec un guerrier tout ce qu'il possédait et sacrifient sur sa tombe son meilleur cheval.

Dans les Pampas on coud le cadavre du mort dans une peau de bœuf après lui avoir fait prendre l'attitude d’une personne accroupie, les

mains croisées devant les jambes, et les genoux au menton. Cela se pratique le cadavre n’étant pas encore refroidi. € On attache tant d’importance à la réussite, dit un voyageur, qu’on fait parfois subir cette lugubre opération à des vieillards dont le cas est désespéré et qui ne meurent pas assez vite. » Leur agonie est alors épouvantable, et ils implorent avec des cris déchirants le coup de grâce. Le cuir frais où ils sont emmaillotés se racornit en séchant et exerce sur les os une pression qui souvent les brise.

Il y a aussi diverses manières de montrer qu’on est en deuil. Les Antis se rasent les cheveux. Dans le Chaco, les Indiens nomades se couvrent le corps de blessures en signe de deuil; ils vont jusqu'à se mutiler, se faire sauter une phalange des doigts; enfin c’est à qui, avec leurs idées barbares sur le courage, montrera le plus d’insensibilité.

L’infortuné docteur Crevaux, avant d’être chargé d’une mission dans la vallée du Pilcomayo, avait visité la Guyane française avec l’intention d'explorer toute la région qui s’étend de Cayenne aux Andes. Il a vu des peuples tout à fait sauvages, allant nus, perchant sur les arbres et même vivant dans l’eau, — nous l’avons dit, — enfin se livrant à des pratiques de cannibales.

Chez les Ouitotos, en entrant dans une habitation le docteur fut tout d’abord frappé par la vue d’un maxillaire inférieur suspendu audessus de la porte, et de flûtes faites d’ossements humains ; à un endroit de la hutte il vit aussi un tambour sur lequel figurait une main humaine desséchée et recouverte d’une couche de cire d’abeille. Cela lui donna lieu de soupçonner les habitants d’anthropophagie. Bientôt ses soupçons se changèrent en certitude : en faisant une ronde, il découvrit dans un pot de terre de la viande fumante. C'était une tête humaine qu'une femme faisait cuire!…

Ces Indiens ressemblent à de véritables démons; ils ont les bras et les jambes peints avec du genipa, ce qui leur donne une teinte d’un noir bleuâtre; avec la tige du balisier ils se noircissent les lèvres et les dents; enfin leurs paupières, frottées de rocou, sont d’un rouge vif qui achève de donner à la physionomie quelque chose d’atroce.

Les femmes ne sont ni moins peinturlurées ni moins affreuses que CONTRÉES MYSTÉRIEUSES. 47

les hommes : à l’exception du cou, leur corps est enduit d’une substance noire fournie par une espèce de caoutchouc qui noircit au contact de l'air. Elles agrémentent ce fond lugubre avec des dessins blancs tracés au moyen d’une argile qui ressemble au kaolin, et des dessins jaunes avec un amadou pulvérisé, produit d’une certaine fourmi.

Le docteur Crevaux nota une singulière manière de priser. Pour porter aux narines une poudre aromatique, ces Indiens se servent d’un insufllateur fait avec deux os d'oiseau creusés et soudés ensemble. Voici comment on procède pour prendre une prise : on introduit une branche dans la bouche et l’autre dans une narine, il suffit alors de soufller pour envoyer la poudre dans les parties de la muqueuse pituitaire.

Ils possèdent aussi des appareils formés de deux os en X ; les amis, pour s'offrir une prise, s’approchent et soufflent à l’unisson s’envoyant réciproquement la poudre contenue dans les os.

Comme le docteur Crevaux regagnait sa pirogue pour prendre le large, il trouva un Indien accroupi au milieu de ses bagages. On pense bien qu'il le pria de déguerpir ; le malheureux obéit tout en jetant sur le docteur un regard suppliant, que celui-ci ne comprit pas d’abord. Quelques jours après 1l apprit que ce pauvre Indien, de la tribu des Carijonès, était un prisonnier que les Ouitotos avaient l'intention de vendre : il voyageait avec deux autres hommes de sa tribu lorsqu'ils furent pris, attaqués et capturés par les Ouïtotos. L'un des trois Carijonès, attaché à un arbre, avait été, malgré ses cris et ses supplications, percé d’une flèche empoisonnée, puis son corps transporté sur la plage à l’aide d’une perche passée entre les mains et les pieds attachés : on l'avait dépecé et partagé, en envoyant quelques morceaux choisis à des tribus voisines, — avec lesquelles on ne voulait pas demeurer en reste de bons procédés. Le second Carijonès, qui avait assisté au supplice de son compagnon, — c’est lui qui raconta au docteur les faits qui précèdent et qui lui expliqua la singulière «attitude de l’Indien qui s'était caché dans sa pirogue, — était parvenu à s'échapper pendant la nuit et à se sauver sur un tronc d'arbre, évidé à l’aide d’une hache de pierre. Le troisième Carijonès, dans la pensée de ceux qui l'avaient capturé, devait être vendu.

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Le docteur Crevaux cite un autre fait d’anthropophagie parvenu à sa Connaissance.

A la fin de 1871, trois Français, qui avaient pris part à l’insurrection de la Commune, vinrent chercher fortune au milieu des Andes. A la suite d’une querelle, les trois amis se séparèrent : l’un s’en alla

Fig. 137. — Sépulture d'un Coroados, du Brésil.

vers le Napo, l’autre vers l’Iça et le troisième du côté du Yapura. Le nommé Jacques, connu dans le pays sous le nom de Santiago, mourut dans le Yapura à la suite d’une piqûre de serpent. Christophe, qui s'était aventuré dans le Putumayo, fut dévoré par les Indiens Orejones, à vingt jours de canotage en descendant. On n’a jamais eu de

nouvelles de l’autre voyageur, et peut-être a-t-1l eu le même sort

que Christophe.

Devant les habitations des Orejones, qui vivent par groupes de vingt-cinq ou trente individus dans de grandes huttes couvertes de feuilles de palmier, on voit des crânes humains suspendus à des arbres ou fichés sur des pieux. Les Orejones se servent encore de haches de pierre.

CEE

La Patagonie et la Terre de Feu. — Trois ans de captivité chez les Patagons. — Un enfant de Paris dans les pampas argentines, — Déception. — Voyages et épreuves dans le désert, — Rencontre d’'Indiens, — Combat. — Le nouveau Mazeppa. — Esclavage de M. Guinnard. — Les Indiens de la Patagonie. — Mœurs et coutumes, — Mariage. — La vie du nouveau-né discutée par le père et la mère. — Percement de l'oreille. — Funérailles, — Sanglante leçon de circonspection. — Fuite et délivrance de M. Guinnard.— Une Anglaise chez les Patagons. — Le détroit de Magellan. — Légendes fabuleuses, — Entrée du détroit. — Établissement chilien de Punta-Arena. — La chair de guanaco, — La presqu'île Brunswick.— « L'écorce de winter », — Paysage fuégien. — L’archipel de la Terre de Feu. — Le chien de Patagonie. — Indiens Pêcherais. — Les îles Ermites. — Le cap Horn.

Au sud des États politiques de l'Amérique méridionale se trouvent la Patagonie et la Terre de Feu. En 1878, la république Argentine a fait avec succès une expédition pour refouler les Indiens au delà du Rio Colorado (qui appartient à cette république) et ensuite au delà du Rio Negro qui lui servait jusque-là de frontière. Ce n'était guère qu'une marche militaire ; le gouvernement argentin s’est autorisé du succès avec lequel elle à été accomplie pour prendre possession, — nominalement, — de la Patagonie et de la Terre de Feu. C’est là une mesure politique qui ne manque sans doute point d’habileté; mais nous n'avons pas à nous associer à cette suppression géographique d’une portion du continent américain. Pour nous, la Patagonie et la Terre de Feu demeurent des régions sauvages dont les habitants insoumis réclament ici une place à part. On nous objectera que dans le corps diplomatique les ministres plénipotentiaires de la république Argentine représentent les Patagons et les Fuégiens. C’est très gracieux de leur part; mais il nous est difficile de nous habituer à cette idée. Ce n’est peut-être, après tout, qu'une question de temps : les cannibales de lOrénoque et de l’Amazone, les sauvages sanguinaires du Grand Chaco sont bien représentés par les ministres du Vénézuéla, du Brésil et de la Bolivie!

Il y a quelques années, un Parisien, M. Guinnard, venu pour tenter de faire rapidement fortune à Montévidéo, reconnut bien vite l’impossibilité d'y parvenir. Il entreprit alors de visiter plusieurs districts de la frontière argentine, ne réussit pas davantage, et se décida à rebrous ser chemin. Un Italien, nommé Pedrito, aussi peu favorisé que lui dans ses tentatives, s’offrit de l'accompagner. M. Guinnard et son nouvel ami se mirent en route pour Rosario.

C'était au milieu de mai. En ce moment l’hiver commencait et les deux voyageurs eurent tout d’abord à lutter contre un froïd rigoureux et des pluies torrentielles. Obligés de se creuser des refuges, pour passer la nuit, dans la terre des falaises formant les lits des rivières, l’eau venait parfois les y assaillir en tourbillonnant, leur laissant à peine le temps de s'échapper au milieu des ténèbres ;ils mouraient de faim, ils grelottaient en faisant leurs rudes étapes sur un sol blanc de givre, les pieds ensanglantés par les pierres et les épines, à ce point qu’ils ne pouvaient les poser à terre sans éprouver la sensation de fouler du verre cassé. Les yeux fixés anxieusement sur le désert qui s’étendait devant eux, ils ne reprenaient un moment courage que lorsqu'ils parvenaient à tuer quelque gibier et à satisfaire ainsi une faim qui devenait une torture.

Les malheureux voyageurs s’aperçurent un jour qu’au lieu de côtoyer le territoire des nomades Patagons ils s’y étaient complètement engagés. Ils se décidèrent à se jeter dans les montagnes. Mais en les atteignant, 1ls reconnurent qu'ils n'étaient pas hors de danger : les plantes épineuses qui hérissaient le sol portaient les traces d’un récent incendie ; or, les Patagons ont l'habitude de mettre le feu au campement qu’ils abandonnent. Ceux qui avaient séjourné en ce lieu ne devaient pas se trouver bien loin de là.

Toutefois comme ils ne pouvaient plus reculer, ils durent songer avant de s'engager dans les montagnes à renouveler leurs provisions de gibier. Ils poursuivirent des gamas, — c’est une sorte de biche. — Ils venaient de tuer un de ces animaux ; au moment où M. Guinnard le chargeait sur ses épaules, une nuée de cavaliers indiens entièrement nus, àla peau bistrée, aux traits féroces, surgirent de tous les plis du terrain en brandissant leurs lances, leurs lazzos et les doubles courroies terminées par des boules de pierre qu’ils savent si bien lancer à la tête ou dans les

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jambes de ceux qu’ils poursuivent. Ces hideux sauvages se faisaient remarquer par une haute taille, de grosses têtes mal faites, leurs chevelures longues et épaisses, leurs faces barbouillées de couleur. [ls maniaient avec une sauvage prestesse d’ardentes montures. Ils entourèrent les deux voyageurs en faisant retentir l’air de cris et d’imprécations.

La lutte ne fut pas longue, nulle résistance ne pouvait sauver M. Guinnard et son compagnon. Néanmoins, ils firent feu sur les plus avancés des

Fig. 138. — Habitant de la Terre de Feu.

assaillants, et blessèrent l’un d’eux ; mais la masse s’écroula comme une avalanche sur les deux aventuriers, et l’Italien tomba percé de coups pour ne plus se relever, tandis que M. Guinnard, blessé déjà au bras gauche par le fer d’une lance, était encore jeté à terre, évanoui, par l’atteinte d’une boule de pierre. Lorsqu'il revint à lui, il se vit dans un état de complète nudité, les mains liées derrière le dos, et assujetti fortement par les jambes sur un cheval. € Alors, dit M. Guinnard, commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai, à un siècle et demi d’intervalle et à l’autre bout du monde, la course épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à une succession d’agonies et de

faiblesses pendant lesquelles je me trouvais ballotté de côté et d’autres comme un fardeau inerte au galop effréné du cheval qu’aiguillonnaient mes barbares maîtres. Combien dura ce supplice? Je n’en sais rien. Tout ce que je merappelle, c’est qu’à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans me délier les mains. »

Le voyage parut long et rude au pauvre captifet ce ne fut qu'arrivé au camp de la tribu qu’on le délivra de ses liens ; mais ses pieds et ses mains torturés lui refusaient tout service. Étendu par terre, incapable de faire un mouvement, hommes, femmes et enfants venaient l’examiner avec une curiosité farouche sans paraître ressentir la moindre pitié pour lui. Les sauvages n’exigèrent pendant quelque temps aucun travail de leur prisonnier. Ils le nourrissaient avec de la chair de cheval crue.

La tribu au pouvoir de laquelle se trouvait M. Guinnard était celle des Poyuches, l’une des neuf tribus d'Indiens Patagons dont la terre de parcours est située au sud du Rio Negro.

Les Indiens de la Patagonie vivent de pillage, de razzias de bétail. La plupart ont voué une haine implacable aux blancs. Quand ils font des prisonniers dans leurs fréquentes incursions sur les frontières, — malgré la surveillance des rares soldats préparés à la garde des « estancias » (fermes), — ils font mourir les hommes et réservent aux jeunes femmes et aux enfants, perdus à jamais pour leurs familles, la plus odieuse des captivités.

Les Patagons, au dire de M. Guinnard, sont robustes; ils ont des épaules larges eteffacées , des formes massives et tout à fait herculéennes ; leur grosse tête est couverte d’une chevelure noire, inculte, entourée comme d’un bandeau frontal par un lambeau d’étoffe qui lalaisse retomber à flots sur les épaules, voilant presque les yeux et les traits hideux d’un visage auquel l’addition des couleurs voyantes, — rouge, noir, bleu, blanc, — dont ces Indiens se peignent à l’aide de terres volcaniques, donne une infernale expression de férocité.

Leur costume, — quand ils ne vont pas entièrement nus, — se compose d’une pièce d’étoffe dans le milieu de laquelle est une ouverture pour passer la tête. Les femmes patagones, qui n’ont pas reçu de leur époux, au retour d’une razzia, quelque lambeau de ces étoffes dont elles se parent avec délices, sont simplement vêtues d’un tissu fait de leurs mains avec la

LES DEUX AMERIQUES. 917

laine de leurs moutons. Ce vêtement, qui les couvre des épaules aux genoux, ressemble à un sac d’où sortent la tête, les bras et les Jambes ; il est croisé sur la poitrine par une broche en argent et serré aux hanches par une ceinture de cuir.

Ainsi que les hommes, les femmes s’épilent les sourcils et se peignent le visage, ce qui leur donne un aspect dur; une résille couronnée de perles de verroterie maintient leurs cheveux épais, noirs et plats, qui descendent en deux nattes jusqu’à la ceinture ; des boucles d’oreilles, des bracelets de perles enfilées dans des fibres tirées de la chair des animaux achèvent leur parure. Les mains et les pieds des Patagones sont petits et délicats. Ces femmes montent à cheval comme les hommes et comme eux aussi elles manient avec dextérité le lazzo, la lance, les boules. ;

Les tentes des Patagons sont faites de cuir, et dans leurs migrations les femmes, qui ne diffèrent pas sur ce point des autres Indiennes, les démontent et les transportent, ainsi que les armes de leurs maris. « Que ces tribus, dit M. Guinnard, vivent dans le voisinage des Hispano- Américains ou dans les solitudes de la Patagonie, sous les premiers contre forts boisés des Cordillères ou sur Le sol nu etalcalin de la Pampa, tous ces nomades mènent un genre de vie presque uniforme ; leurs occupations sont la chasse, le pillage, ia surveillance de leurs animaux domestiques, l’équitation, le maniement de la lance, des boules, de la fronde et du 1azz0. »

Enclins à l’ivrognerie, ils ont encore pour passion favorite le jeu et le tabac. Ils se procurent par le tabac une ivresse convulsive, presque épileptique, en avalant la fumée.

M. Guinnard, pendant une captivité qui n’a pas duré moins de trois ans, à observé chez ces sauvages quelques pratiques religieuses. Ainsi, ils consacrent certains jours à fêter le « Dieu du bien » ou à conjurer le « commandeur des esprits malfaisants ».

Les cérémonies qui précèdent le mariage sont particulièrement curieuses. Le Patagon qui veut se marier et qui a fixé son choix va d’abord visiter ses parents, ses amis ; il leur fait part de ses intentions et demande conseil : c’est une façon de solliciter un petit cadeau qui augmentera les chances de réussite le moment venu de faire la demande

en mariage. Ces cadeaux se composent généralement de bœufs, de chevaux, d’étriers, d’éperons en argent.

A jour pris, toute la famille du prétendant va se poster le soir près de la demeure de l’objet convoité, afin de pouvoir surprendre dès l’aube le père et la mère de la jeune fille. Si les présents offerts sont nombreux et riches, la demande est aussitôt accueillie favorablement. Alors les deux familles se réunissent ; une jument grasse est tuée, dépecée et préparée aussitôt par les femmes pour être mangée. Après ce repas hippophagique les os de la jument sont enterrés cérémonieusement en souvenir de l’union, qui se trouve par ce fait consacrée. Les parents de la jeune épouse suivent leur fille à l'endroit habité par leur gendre, en ayant bien soin d’emporter le cuir de la jument, dont ils font présent aux nouveaux mariés comme pour leur dire : Dressez de nouvelles tentes ; croissez et multipliez!

Chez les Patagons c’est le père et la mère qui décident si le nouveanné doit vivre ou mourir. Dans ce dernier cas on l’étouffe et on abandonne le petit cadavre en pâture aux chiens errants et aux oiseaux de proie. Si, au contraire, l'enfant est jugé bien conformé et digne de vivre, aucun soin ne Jui manque. À l’âge de quatre ans on lui perce les oreil- Jes : c’est un événement solennel. Voici de quelle manière on procède : l'enfant, fille ou garcon, entouré de la famille et des amis, est couché sur une jument renversée à terre sur le flanc ; le chef de la tribu ou un membre important de la famille procède au percement des oreilles avec un os d’autruche, et passe dans chaque trou un morceau de métal. La jument qui a servi de table — ou d’autel — est ensuite tuéeet mangée, et chaque convive vient apporter aux pieds de l’enfant l’os qu'il à rongé, s’engageant par là à lui faire un don. Pour terminer la cérémonie, celui qui préside fait à chacun des convives une incision à la main droite. Le sang qui coule de cette blessure est offert à Dieu comme sacrifice. À partir de ce jour l'éducation de l’enfant, — si c’est un garçon, — appartient au père, et à quinze ans cette éducation est complète : 1l est aussi habile que pas un dans les incursions, les pillages et les razzias.

Encore quelques mots — sur les funérailles : on n’est pas tous les Jours renseigné sur la Patagonie. Lorsqu'un Patagon meurt de sa belle

mort, — sous sa tente, — on le revêt de ses ornements; on l’étend sur

un cuir de cheval, ses armes à ses côtés ; on l’y roule ; on le place pour l'emporter sur son cheval favori, auquel on a cassé une jambe ; toutes les femmes de la tribu suivent le convoi en poussant des hurlements. La sépulture creusée, on y dépose le corps, et on abat le cheval du mort sur l'emplacement. La veuve ne peut se remarier avant un an sous peine d’exciter contre elle les gens de la tribu, qui lui feraient un mauvais parti.

Rien ne saurait rendre la cruauté avec laquelle les Patagons traitent

Fig. 139. — Patagons.

leurs prisonniers. « J'avais toujours présente à la pensée, dit M. Guinnard, la mort de mon compagnon, et je formais mille conjectures sur la destinée que me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait être qu'ils me garderaient pour quelque solennel supplice. Cependant, il n’en fut rien; sans avoir la moindre pitié pour ma triste position, dont ils se riaient, ils me laissèrent pendant quelques jours sans rien exiger de moi. Il arriva un moment où je dus prendre part à leurs travaux qui consistent à monter à cheval pour surveiller le bétail, charge qui me fut donnée jusqu’à nouvel ordre. Ilme fallait rester sans cesse près des animaux et les amener soir et matin en leur présence

pour qu'ils en vérifiassent le nombre; si le malheur voulait qu'il en manquât, les mauvais traitements ne se faisaient pas attendre. »

Après quelques mois de ce rude apprentissage M. Guinnard fut vendu à un second maître, puis cédé à un troisième; il fut de vente en vente, de tribu en tribu ramené vers le nord jusqu’en decà du Colorado. « Mais, . dit M. Guinnard, changer de place n’était changer ni de condition ni d’occupations : mes jours s’écoulaient longs et tristes : bien des mois se passèrent avant que je fusse en état de parler même très imparfaitement la langue de mes maîtres ; je n'avais qu’une idée fixe, celle de fuir. Plus d’une année déjà s'était écoulée lorsqu'un incident tragique, affreux, vint me donner des leçons de prudence et me commander la plus grande dissimulation. De jeunes Argentins avaient été faits prisouniers comme moi; leur sort devait être le mien; la plupart d’entre eux, confiants dans leur habitude de s’orienter dans les pampas voisines de leurs provinces natales, et dans leur adresse à dompter les chevaux, tentèrent de recouvrer leur liberté; mais ces malheureux ayant été repris par les Indiens après une longue poursuite furent ramenés chez leurs maîtres. Condamnés par ceux-ci à mourir, ils furent placés au milieu d’un cercle d’Indiens à cheval quiles assassinèrent à coups de lances. Je vis les meurtriers pousser des hurlements de joie en retournant la pointe de leurs armes dans chacune des blessures dont ils criblaient les corps de leurs victimes. Ils vinrent ensuite défiler devant moi, en me montrant avec affectation leurs armes, le sang de ces infortunés fumant le long du bois de leurs lances, et me menaçant de la même destinée, si je tentais de fuir... Je vécus trois ans de cette vie cruelle, sans cesse accablé de pensées douloureuses et la plupart des nuits agité par des rêves terribles. »

Enfin ce long supplice devait se terminer. M. Guinnard, profitant d’un jour ou plutôt d’une nuit d’orgie de la horde sauvage qui le retenait captif, tenta d'effectuer sa fuite. « Toute la tribu, dit-il, était plongée dans le lourd sommeil de l'ivresse ; je me glissai en rampant vers l'endroit où étaient les meilleurs chevaux du cacique (chef), après m’être muni d’une paire de boules destinées soit à ma défense, soit à me procurer du gibier pour ma route. Je pris aussi un lazzo pour m’emparer de trois montures et les réunir.

& Ces préliminaires accomplis sans bruit, je conduisis tout doucement mes chevaux jusqu'à ce que je fusse hors de la vue du camp. Alors sautant sur un cheval, puis chassant les autres devant moi,je commençai, palpitant d'émotion, ma dernière course, celle dont dépendait ma vie. Pendant toute la nuit Je galopai sans relâche, croyant voir sans cesse des ombres à ma poursuite. Le jour dissipa les ténèbres, mais sans calmer mon agitation; elle était telle que le moindre souflle d'air me semblait chargé de clameurs menaçantes et que le moindre petit tourbillon de poussière me donnait des angoisses.

« Souvent je mettais pied à terre, et, l’oreille appuyée sur le sol, j'écoutais, espérant puiser un peu de tranquillité dans le silence de la Pampa; mais, loin de là, les oreilles me tintaieut tellement que je croyais entendre sur ce sol dur retentir de sinistres galops, et je précipitais de nouveau ma fuite sans réfléchir aux impérieux besoins qu’éprouvait ma monture, à laquelle il était impossible de prendre, à l'exemple de ses compagnes, quelques bouchées d'herbe en courant. Je suivais, autant qu'il m'était possible, les parties gazonnées du désert, afin de dépister les Indiens, qui immanquablement devaient me poursuivre, mais qui chercheraient en vain ma piste dans l'herbe relevée par la rosée du matin. »

Cette course désordonnée durait déjà depuis quatre jours quand le cheval que montait le fugitif s’abattit en râlant; c'était son dernier soufile. M. Guinnard craignant avec raison de perdre les deux chevaux qui lui restaient et de qui dépendait son salut, comprit dès lors la nécessité de les laisser se reposer une partie de la nuit; mais l’idée fixe qu'il avait d'être poursuivi l’animait malgré lui à les stimuler outre mesure durant tout le jour, et après un autre espace de temps, la fatigue et le manque d’eau le privèrent d’un second cheval. Il aurait voulu ne pas l’abandonner et attendre auprès de lui qu’un peu de repos le rétablit ; mais le sol n’offrait aucune ressource, et, en demeurant, il s’exposait même à perdre son troisième cheval, qui avait résisté à toutes les épreuves.

« Je partis le cœur navré, dit M. Guinnard, décidé à ménager par tous les moyens mon dernier compagnon de misère. Je m’astreignis à n’exiger de lui aucun effort, et nous avancions fort lentement, quand

à la tombée de la nuit je remarquai qu’il doublait le pas de lui-même ; à la fraîcheur du terrain qu'il foulait, et, avec l'instinct propre à tous les hôtes de ces vastes déserts, le pauvre animal sentait le voisinage de l’eau. Peu d’instants après nous étanchions notre soif commune dans ces lagunes que déposent dans le nord de la Pampa les filets d’eau issus des contreforts des Andes, dans les provinces de Mendoza et de San-Luiz. Autour de ces bassins une herbe abondante et touffue permit à mon pauvre coursier de réparer ses forces, et grâce à cette provende inespérée 1l put me porter jusqu'à Rio-Quinto, petite bourgade sur la rivière de ce nom. Là, il s’affaissa tout à fait épuisé ; et moi, à bout de forces, mourant de faim, de fatigues physiques et morales, je tombai à ses côtés sans mouvement et sans voix. C’était le treizième jour de ma fuite! »

M. Guinnard fut recueilli par une famille espagnole habitant Rio- Quinto, chez laquelle il fut l’objet des soins les plus touchants durant les cinq ou six semaines qu’il passa en proie à la fièvre et au délire. Rentré en France, M. Guinnard trouva auprès de la Société de géographie de Paris un bienveillant accueil. Il a publié dans le Tour du monde, les souvenirs émouvants que nous venons d'analyser.

Tous les Patagons ne sont cependant pas aussi sauvages et cruels que ceux rencontrés par M. Guinnard. Une Anglaise, lady Dixie, est allée l’an dernier chasser en Patagonie. Voici en quels termes elle décrit son arrivée dans un camp de Tehuelches :

& Poursuivant notre route, nous aperçûmes quelques indigènes à cheval, immobiles comme autant de sentinelles, sur le sommet d’une colline dominant le terrain où nous étions ; ils étaient là, évidemment, pour observer nos mouvements. Lorsque nous fûmes près d'eux, ils disparurent derrière la crête des collines où se trouvait situé leur campement. Poussant plus en avant, nous arrivâmes bientôt en vue du camp tout entier. Il s'élevait sur une vaste plaine, protégé de tous les côtés par des rochers escarpés et traversé par un petit ruisseau. Nous vimes une douzaine de grandes tentes de cuir devant lesquelles se tenaient groupés hommes et femmes, observant avec une nonchalante curiosité la cavalcade qui s’approchait. Une troupe d’enfants faisait un très grand vacarme dans le ruisseau que nous devions traverser à gué pour arriver jusqu'aux tentes.

€ Deux Patagons, plus curieux que leurs frères, montés sur le même cheval, vinrent à notre rencontre et nous saluèrent par de nombreuses grimaces et un bégayement confus. Arrivés au camp, nous fûmes entourés par une foule curieuse ; les uns nous regardaient avec une gravité stupide, d’autres riaient et gesticulaient, disputant sur notre aspect, dans leur langage dur et guttural, avec une vivacité de geste et de paroles

Fig. 140. — Mont Sarmiento,

qui heurtaient étrangement les idées généralement reçues sur le maintien solennel des Indiens et la gravité de leurs pensées. Nos habits et les objets que nous avions sur nous paraissaient exciter en eux un intérêt excessif; mes bottes de cheval furent surtout l’objet d’un examen approfondiet me parurent devoir servir de thème à de sérieuses méditations. D'abord ils se contentèrent de les regarder de loin, puis les adultes déléguèrent un petit garcon pour les examiner de plus près. Il s’approcha de moi avec une grande méfiance; puis, quand il fut à portée, illes

toucha doucement du bout du doigt. Cette prouesse fut saluée par de grands éclats de rire et de fortes exclamations ; puis, enhardis par le succès, d’autres individus suivirent l’exemple de l'enfant. Certains, plus aventureux, allèrent jusqu’à toucher l’étoffe de mes guêtres, et un dernier enfin, ayant pris ma main dans les siennes, se mit à examiner avec grande attention un petit bracelet d’or qui l’émerveilla profondément.

« Autant par coquetterie que pour se garantir de l’air, beaucoup de ces indigènes se peignent la face. Leur couleur de prédilection est le rouge ; quelques-uns cependant ont le visage couvert d’un mélangerougeet noir; cette combinaison leur donne un aspect vraiment diabolique.

« La race des Tehuelches tend à disparaître dans un avenir très rapproché ; c’est à peine si on en compte aujourd’hui huit cents. Ils mènent une vie nomade et vagabonde, transportant leurs tentes d’une région à une autre, à mesure que le gibier devient rare ou méfiant. Il est très heureux pour ces gens que la grande quantité de lamas et d’autruches rende aisée la recherche de leur nourriture, parce qu'ils sont extrêmement paresseux. [ls le sont à tel point qu'ils restent deux ou trois jours sans manger, au milieu des pays giboyeux, préférant les souffrances de la faim à la fatigue d’une journée de chasse.

« Les hommes seulement sontaffligés de cette propension à l’indolence. Les femmes, au contraire, sont actives et infatigables. Tous les travaux sont faits, chez les Tehuelches, par les femmes. Quand elles ont vaqué aux soins journaliers du ménage, elles s’occupent à fabriquer des manteaux de peau de lama, à tresser des ornements de couleur vive pour les cheveux, à fabriquer de petits objets d'argent et autres menus détails. Une de leurs plus grandes fatigues consiste dans la recherche du bois à brûler, très difficile à trouver, à de grandes distances du campement, lorsqu'il y a longtemps qu’ils résident au même endroit.

« Le trait dominant du caractère des Tehuelches est la bonne humeur et la gaieté. »

La partie de la Patagonie qui borde le détroit de Magellan, et la Terre de Feu, située de l’autre côté de ce détroit tortueux, véritable labyrinthe encombré d'îles, ont donné lieu à bien des fables. Les compagnons de Magellan, à leur retour, racontèrent que des géants lançaient

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sur leurs navires des quartiers de rochers. Des navigateurs plus modernes, tels que le commodore Byron et le capitaine Carteret se sont fait un malin plaisir d’exagérer la taille des Patagons. Ils ont trouvé des imitateurs, et les officiers de la flûte royale Giraudois, qui visita le fameux détroit au commencement du siècle passé, ont admiré, eux aussi, des géants de plus de sept pieds! Enfin un de nos contemporains, le capitaine Morell, de la marine américaine, s’il n’a pas vu de géants, a reconnu des ruines et des édifices superbes. Fort heureusement, une relation de M. V. de Rochas, chirurgien de notre marine, met à néant toutes ces exagérations artificieuses ou ridicules. C’est son véridique récit que nous suivrons principalement.

Au navigateur qui entre dans le détroit de Magellan par l'océan Atlantique, les rivages de la Patagonie apparaissent médiocrement élevés ; derrière les falaises, il est plus facile de deviner que d’entrevoir les vastes pampas habitées dans leur voisinage immédiat par les Indiens Tehuelches, et qui séparent le détroit de la chaîne de montagnes dont on aperçoit les têtes couronnées de neiges éternelles.

Les Chiliens ont, à Punta-Arena, un établissement que les Patagons approvisionnent de viandes de guanaco, d’autruche, de vigogne, recevant en échange quelques poignées de farine, des feuilles de tabac et des biscuits. Ces Indiens du détroit savent aussi préparer très habilement les peaux de jaguar, de couguar, — qui est une sorte de lion de petite taille, — de guanaco et d’autruche. Tous ces animaux sont pris par eux au lazzo. Sous la main des Indiens la peau du guanaco acquiert uue souplesse qui permet de s’en draper comme dans un manteau. Ces peaux servent en effet au vêtement des indigènes.

En longeant la presqu’ile Branswick, on rencontre une assez belle rivière qui charrie vers son embouchure une quantité de troncs d'arbres, indices certains de richesses forestières. On y voit le hêtre antarctique, bel arbre d’un feuillage vert tendre en toute saison, et l’arbre appelé « l'écorce de winter », dont l’écorce aromatique a quelque analogie avec la cannelle. Dans d’autres parties du détroit, on trouve encore de beaux cyprès, des houx et des arbustes épineux, des fougères arborescentes de près de deux mètres de hauteur, enfin une sorte d’arbuste dont les feuil-. les donnent une boisson aromatique théiforme.

CONTRÉES MYSTÉRIEUSLS. 49

À mesure qu'on avance dans le détroit, les côtes s’élèvent de plus en plus. « Qu'on se figure, dit M. de Rochas, les effets pittoresques d’une chaîne de pies déchiquetés, de dômes, de mamelons, de pitons élancés et arrondis comme des tours, retenant, suivant leurs formes et le nombre de leurs anfractuosités, des masses plus où moins considérables de neige que percent çà et là des arbres toujours verts. Le flanc des montagnes plus ou moins abrupt est paré d’une belle végétation. » Ces pics se dressent bien au-dessus de la région des neiges, et les glaciers qui se forment dans leurs gorges descendent jusqu'aux approches de la mer. Sur la côte occidentale de l’île principale s’élèvent les plus hautes montagnes de l'archipel, le Darwin et le Sarmiento qui ont plus de 2,000 mètres. Cette dernière recèle un volcan dans ses flancs.

L’archipel de la Terre de Feu, composé de onze grandes îles et d’une vingtaine de moindre grandeur, est séparé du continent par le détroit de Magellan. La Terre de Feu proprement dite est couverte de forêts. Elle est habitée à l’intérieur par les Indiens Yacanas, et sur ses rivages par les Pêcherais, — Fuégiens, les uns et les autres, ces Fuégiens que nous avons vus, en 1881, à Paris, an Jardin d’acclimatation.

La plupart des îles de cet archipel sont échancrées par un grand nombre de baies et de bras de mer étroits ; elles sont hérissées de montagnes. Il y a telle de ces montagnes au sommet chargé de neiges, dont la hauteur dépasse 2,000 mètres.

La flore de ces îles diffère sensiblement de celle de la Patagonie et des Andes. Une particularité caractéristique est la prédominance des plantes toujours vertes. Les oiseaux saufquelques vautours y sont rares, les insectes également. Le seul quadrupède est le chien.

Ce chien, le capitaine Fitzroy l’a décrit. Il égale en grosseur un grand chien à renard, et il a une ressemblance générale avec le chien de berger ; mais en même temps un air de loup qui ne lui est point avantageux. [1 chasse à l’œil et sans aboyer ; mais lorsqu'il garde l’habitation d’un indigène, il signale l’approche de tout étranger par des aboiements furieux. On l’emploie pour chasser la loutre et pour attraper les oiseaux blessés ou endormis. Comme on ne lui donne presque jamais à manger, il se nourrit de moules et de mollusques qu’il détache adroitement des rochers à la marée basse.

En temps de disette, au dire du capitaine Fitzroy, les indigènes aiment mieux assouvir leur appétit cannibale sur les vieilles femmes de leurs tribus que de tuer un seul chien. « Les chiens, disent-ils peu galamment, prennent des loutres, mais les vieilles femmes ne sont bonnes à rien. »

Fig. 141. — Cap Pillar.

Quant à la mer, elle est peuplée de baleines, de lions de mer, de crustacés et d'oiseaux aquatiques.

Lors de son voyage aux régions antarctiques, sir James Ross trouva les habitants de la Terre de Feu aussi à plaindre à tous égards que les voyageurs les ont toujours représentés. Pendant son séjour à la baie de Saint-Martin, il reçut plusieurs visites des indigènes, et il déclare que c’est la race humaine la plus misérable qui existe. « Ils sont, dit-il, moins civilisés et moins intelligents que les Esquimaux des régions septentrionales, et les barbares habitants de l’intérieur de l'Australie mè-

nent comparativement une existence confortable. Ils n’ont pas même l'instinct de se couvrir le corps de peaux de bêtes pendant les froids les plus rigoureux. Mais ils possèdent un talent particulier pour l’imitation.… Nous n’en vimes jamais plus de quinze ensemble. En général, ils venaient nous visiter par troupes de huit à neuf, y compris les enfants. Les hommes montaient à bord sans hésiter ; mais les femmes n’obtenaient jamais la permission de quitter le canot qui les avait amenées, et elles ramassaient des lépas, leur principale nourriture. Les seules armes que nous vimes en leur possession étaient des lances de trois espèces, assez semblables à celles des Esquimaux, mais très grossièrement fabriquées. Ils sont plus petits que leurs prototypes du nord. La taille de la majorité ne dépasse pas cinq pieds. Leur misère tient en grande partie à leur indolence. »

Les riverains du détroit de Magellan ont été baptisés du nom de Pêcherais par Bougainville, probablement à cause de leur occupation habituelle et de leur genre de vie. D’autres disent que ce nom signifie amis. Ces indigènes passent leurs journées dans leurs pirogues, à pécher des coquillages. Ils ont la peau brune, les cheveux noirs, plats, peu ou point de barbe, des sourcils rares, un nez épaté et profondément enfoncé entre les yeux, des pommettes saillantes, un front petit, en somme un air peu intelligent. Les femmes, — enfin nous ne quitterons pas l'Amérique sans avoir pu adresser un compliment au beau sexe! — les femmes sont beaucoup mieux que les hommes, presque jolies, grandes, fortes, ayant une poitrine bien développée; et puis quelque chose de langoureux dans la physionomie qui les rend intéressantes.

Ces sauvages s’éparpillent à la lisière des forêts, sur le bord de la mer, dans des « ajoupas », berceaux de branchages garnis de feuilles, avec une ouverture devant laquelle un grand feu est allumé. Ils ne vivent pas en tribus, mais par familles dispersées sur toute l’étendue des côtes du détroit et dans les îles qui font partie de la Terre de Feu.

Les navigateurs estiment qne les Pêcherais, qui se confondent avec les Fuégiens, constituent une race inférieure aux Patagons. Il est à remarquer qu'on ne les rencontre qu'aux lieux qui ne sont pas fréquentés par ces derniers.

Le climat de la région du détroit de Magellan n’est pas très froid ;

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mais il y pleut beaucoup; les chaleurs de l’été sont tempérées, et la sérénité du ciel dans les beaux jours est parfaite. Tout cela résulte des observations des navigateurs, qui ne manquent pas d'ajouter, pour bien convaincre les géographes, que les hivers ne peuvent jamais être très rigoureux, puisque les indigènes sont à peine vêtus, et que l’on entend

Fig. 142. — Terre de Feu, — Le havre d'Orange.

dans les bois le caquetage des perruches et le bourdonnement des colibris...

C’est aux îles Ermites, formant l'extrémité sud de l'archipel fuégien, que les Andes font leur première apparition. D'île en île, la chaîne monte au nord, et crée la Cordillère de Patagonie. Les Nevados de la Cordillère, en partie volcaniques, s'élèvent à 2,000 mètres et quelquefois plus. Vis-à-vis de leurs versants, encore inexplorés et d’un difficile abord, se pressent des îles, tenues à distance du continent par

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LES DEUX AMERIQUES.

d'étroits chenaux. IL pleut souvent sur ces hauteurs et ces rivages; & mais quand le vent déchire un moment les nuages, le soleil éclaire un des spectacles les plus grandioses de la zone tempérée. Le regard ne sait qu'admirer le plus : le fouillis d'îles, les fiords ou la montagne dont les glaciers descendent jusqu'aux plages de la mer (1) ».

Sur l’île la plus méridionale, une roche altière surgit à plus de cinq cents mètres au-dessus de l'Océan, qui s’agite autour d’elle redoutable et menaçant. Ce promontoire est un des effrois du marin, ainsi que sur un autre rivage le cap des Tempêtes. Tous les vents y font rage ; comme sur les côtes de l'Atlantique l'hiver est la saison des pluies, et que sur le versant oriental de la Cordillère les pluies ne tombent qu’en été, les deux régions se confondent ici, et toute l’année les nuages s’y heurtent, déversant des torrents de pluie ou des avalanches de neige; les vagues énormes qui arrivent du large sans rencontrer d'obstacles semblent attaquer sans répit cette pointe avancée des deux Amériques et rendent la mer difficile à tenir ; enfin des terreurs superstitieuses s’ajoutent aux dangers réels de la navigation. Ce rocher, ce promontoire, c’est le cap Horn!

Nous quittons le Nouveau Monde.

(1) Onésime Reclus.

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