‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 3 sur 56 · Terre du roi Guillaume · texte numérisé non relu

Terre du roi Guillaume

Fig.

ones, que les courants charrient. Ces blocs, tribut des continents, envahissent la mer, tandis que celle-ci se solidifie sous l’action du froid et, se refusant à la navigation, permet les traversées à pied et en traîneau.

On voit là des aurores boréales accompagnées d’étranges phénomènes météorologiques : l’aurore boréale s’évanouit-elle , la lune radieuse demeure, une lune infatigable qui ignore son coucher; une lune victorieuse qui transforme en jours les longues nuits du solstice d’hiver. Tantôt, reine du jour et de la nuit, elle s’entoure de halos et de grandes couronnes d'or; tantôt, comme si elle se mirait coquettement dans plusieurs glaces, elle se multiplie par le mirage de la parasélène.

Après les nuits du solstice d'hiver, lorsque la pâle étoile du jour a reparu dans le ciel, c’est le phénomène de la parhélie, qui se produit le plus souvent avec deux ou trois faux soleils, quelquefois avec quatre, avec huit et même seize spectres lumineux qui deviennent les centres d'autant de circonférences ; parfois même, horizontale au lieu d’être verticale, elle entoure le spectateur d’une multitude d'images solaires et le transporte comme sous un dôme dont le pourtour serait illuminé par des lanternes vénitiennes. Tout enfin, dans ces régions, présente un saisissant contraste avec le monde dans lequel nous vivons.

Nous venons de dire que sous le 80° degré un jour de six mois succède à une nuit d’une égale durée. Il convient de préciser. Nous ne voulons ni égarer nos lecteurs, ni être taxés d’ignorance. Sous le 80° parallèle, le soleil se maintient sur l'horizon pendant cent trente-quatre jours et reste couché pendant cent vingt-sept. Le pôle voit régner tour à tour une nuit et un jour absolus, l’une depui$ le milieu du mois de novembre jusqu’au commencement du mois de février, et l’autre depuis le 21 mars jusqu’au 23 septembre.

Le crépuscule polaire n’est pas le phénomène le moins remarquable et le moins curieux qu'offrent ces contrées lointaines. On sait que le crépuscule est dû à la réfraction, par l’atmosphère, des rayons du soleil abaissé au-dessous de l’horizon. Cette clarté indirecte s’affaiblit-peu à peu, puis elle s’évanouit complètement et fait place à la nuit. Or, si l’on songe que le soleil tourne à quelques degrés au-dessous de l’horizon, pendant des mois entiers, au commencement et à la fin de l'hiver polaire, on s’expliquera la longue durée du crépuscule sous ces latitudes.

Il semble, en ces contrées, que la nature ait voulu dire à l'homme : & Tu n'iras pas plus loin. » Cependant rien ne l’arrête. A peine le marin a-t-1l quitté Uppernawick, dernier établissement danois sur le Bttoral du Groënland, qu’il se trouve aux prises avec les dangers d’une navigation pour laquelle un apprentissage ne peut avoir été fait ailleurs. Aux tempêtes qui se déchaînent sur toutes les mers, s'ajoutent ici des périls inaccoutumés.

Ce sont d’abord des montagnes de glaces flottantes, des «icebergs », qui s’avancent de plus en plus rapprochés entre eux, parfois enveloppés d’un brouillard intense qu’ils semblent retenir autour de leurs sommets, comme pour traîtreusement se cacher. De ces masses glacées, il y en a qui ont jusqu’à cent mètres et même deux cents mètres d’élévation audessus de l’eau, ce qui suppose une hauteur totale de six cents à mille mètres. Ross à mesuré un de ces icebergs qui, dressant au-dessus de l’eau sa tête menaçante, à une hauteur de cent mètres, présentait un développement de quatre cents mètres de longueur. Malheur aux navires qui n’évitent pas la rencontre de ces colosses, de ces Léviathans de la mer polaire! Plus d’un baleinier à la robuste membrure à été écrasé comme une coquille de noix entre deux icebergs qui se rencontraient.

Et ce n’est pas le seul péril à craindre! Parmi ces icebergs il y en a qui, datant de plusieurs saisons, sont crevassés par les dégels de l'été, minés par les attaques de la mer, évidés et percés à jour comme des clochers de cathédrales gothiques : le moindre choc, la détonation d’une arme à feu, — même un cri d’effroi, — peuvent produire une commotion et un effondrement fatal.

Ces énormes glaçons s’avancent au hasard des vents et des courants, se pressant au débouché des détroits qu’ils obstruent, terribles avec leurs profils aux arêtes aiguës ou leurs sommets sourcilleux: qui surplobent l’abîme...

L'un, — au clair de lune surtout, — prend la forme d’un être fantastique, goule ou vampire, traînant après soi le linceul blanc d’un cercueil violé ; un autre rappelle une de ces pyramides où les Pharaons dorment depuis des siècles leur dernier sommeil ; un autre un temple féerique, avec des tours d’une architecture étrange, des flèches den-

telées, des dômes audacieux, édifiés pour un culte démoniaque ; ou un vieux château aux murailles démantelées dans les efforts d’un siège. Tel bloc offre l’image d’une ville maudite qui s’écroule, sous la foudre invisible d’un châtiment divin. Dans une autre direction se présente un assemblage de cavernes mystérieuses, d’antres profonds dont quelque esprit jaloux semble avoir interdit l’entrée par un entassement capricieux de stalactites gigantesques; il y a de vastes portiques béants qui paraissent s’ouvrir sur des gouffres noirs d'ombre, des arcs dont la hardiesse pourrait défier celle de l’arc-en-ciel; tel cône se tient renversé sur son sommet par une puissance occulte qui se rit de toute loi d'équilibre ; une large table pareille à un autel de sacrifices druidiques est couchée horizontalement sur deux blocs qui lui servent de base. Il y a des menhirs comme il y a des dolmens; et cette archéologie polaire qui n’aura peut-être qu'une heure de durée écrase par la comparaison toutes les pierres levées du Morbihan, toutes les hautesbornes, toutes les chaires-du-diable.

De distance en distance s’élèvent, le long des côtes, les glaciers immenses, véritables remparts de cristal, dominant de plus de cent mètres le niveau des eaux et miroitant aux dernières lueurs du jour d’été :

De neiges, de glaçons entassements énormes ;

Du temple des frimas colonnades informes ; Prismes éblouissants dont les pans azurés, Défiant le soleil dont ils sont colorés,

Teignent de pourpre et d’or leur éclatante masse ; Tandis que triomphant sur leur trône de glace, L'hiver s’enorgueillit de voir l’astre du jour Embellir son palais et décorer sa cour (1)!

A eux, Lamartine pourrait aussi adresser cette apostrophe :

Le nuage en grondant parcourt en vain vos cimes. Le fleuve en vain grossi sillonne vos abîmes, La foudre frappe en vain votre front endurcei...

Tout à coup, au sein du calme, un bruit formidable, semblable à la

(1) Delille.

publiée par la Société de Géograpp

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