‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 4 sur 56 · Z LAC LL · texte numérisé non relu

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détonation de cent pièces d'artillerie ou à un roulement de tonnerre, annonce le travail de désagrégation qui s’accomplit dans le glacier. D'un sommet se détache une masse qui glisse avec des bruits étranges et se précipite avec fracas dans la mer, en faisant jaillir à une grande hauteur des flots d’écume. Le glacier a créé une montagne flottante qui a, peut-être, huit cents pieds hors de l’eau, et dont la base se trouve alors à deux mille pieds de profondeur. Des débris de toute forme, de toute dimension viennent flotter autour du navire qui assiste à cet enfantement laborieux et bruyant de l’iceberg, tandis que des bandes de mouettes et d’autres oiseaux des mers polaires, chassés de leur asile, montent dans une envolée blanche, en mêlant la détresse et la terreur de leurs cris au grondement des échos troublés et aux grincements des glaçons qui se pressent tumultueusement.

L'hiver est précoce dans ces régions mortes. Il a hâte de prendre possession de l’empire où il règne en maître absolu. Au mois d’août, la neige commence à tomber, des vents impétueux la soulèvent et la chassent en masses épaisses qui tournoient comme des trombes, dans un ciel de nuages noirs.

On imagine difficilement l'horreur d’une pareille tourmente. Les hauts sommets balayés par la tempête qui gronde ; dans l’espace les nuées poudreuses se tordant en spirales, et emportées au loin; un dernier rayon de soleil, ou quelque vague clarté lunaire rendant visible cette frénésie des éléments ; de chaque ravine, des nappes, des flots de la neige nouvelle, liquide encore, coulant sur la neige ancienne et durcie, et descendant en larges traînées vers la mer, tandis que d’autres masses s’écroulent en avalanches qui se précipitent l’une après l’autre des pentes abruptes : elles s’écrasent contre les obstacles, — roches ou glaces, — qu’elles rencontrent et s’éparpillent en poussière. Les vents qui portent sur leurs ailes cette épouvantable bourrasque remuent à ce moment l'océan polaire jusque dans ses profondeurs. À travers l'ouragan apparaissent par instants les sombres falaises fendues par les froids, masses déchirées de roches plutoniennes, aux surfaces nues, qui semblent être sorties la veille du chaos.

C’est dès le mois de septembre qu’une mince couche de glace s’étend sur les eaux. Il n’y a d’abord qu'une pellicule que le moindre mouve-

ment de la vague et le soufle le plus léger du vent réduisent en mille fragments. Mais le froid, augmentant d'intensité, recommence son œuvre détruite, qui prend d'heure en heure plus de consistance ; quelques jours suffisent pour donner à la glace une épaisseur de plusieurs pieds. Dès lors, l'hiver a vaincu : eaux et terres, îles et détroits, tout-se confond et ne forme plus qu’une immense solitude glacée.

Fig. 3. — L'iceberg qui s'écroule.

Le docteur Hayes à été plus d’une fois le témoin terrifié des tempêtes qui désagrègent les champs de glace et mettent les blocs en mouvement. « C’est la mer surtout, dit-il, qui est étrangement sauvage et d’une sinistre splendeur! L'eau, fouettée par l'ouragan, rejaillit en gerbes immenses qui retombent avec bruit sur les hauts sommets des icebergs. Des masses d’écume bouillonnant, palpitant sur la mer, se relèvent ou s’abaissent au gré de la tourmente et se dressent contre le ciel noir, où des nuages échevelés et terribles s’élancent à travers l’espace sur les ailes de la tempête hurlante. La terre et la mer mugissent

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sourdement, l'air retentit de cris horribles, de plaintes désolées, comme cette infernale clameur, qui, dans le second cercle des damnés, fit pâlir le poète de Florence, et les nuces de neige et de vapeurs, poussées par les rafales furieuses, montent et descendent et s’entrechoquent avec rage, « balayées par le formidable ouragan » comme les pâles troupeaux d’ombres que la sentence du juge des enfers précipite dans le noir Tartare. »

Beechey, l’un des lieutenants de Franklin, à dépeint une autre tempête non moins terrible; celle-là, au milieu des glaçons flottants et désagrécés : € Il n’est pas de langage humain, dit-il, qui puisse peindre la terrifiante grandeur des effets produits par la collision des glaces de ce tempétueux océan. Quel spectacle que celui de cette mer violemment agitée roulant ses vagues comme des montagnes contre les blocs résistants! Quand elle vient se heurter à ces masses qu’elle à mises en mouvement avec une violence égale à la sienne, l’effet devient prodigieux. Par moments, elle déferle sur les glaçons et les ensevelit de plusieurs pieds sous ses vagues, et le moment d’après, ces mêmes blocs, s’efforcant de remonter à sa surface, font rejaillir les flots autour d’eux pendant que chaque masse distincte, se roulant dans son lit bouleversé, se heurte à la plusrapprochée et engage avec elle une lutte d’extermination : l’une des deux doit être brisée ou se superposer à l’autre. Et ce n’est pas sur un espace restreint qu’éclate ce désordre des éléments, il se développe aussi loin que la vue peut s'étendre. Quand, se détournant de ces scènes convulsives, l’œil se reporte à l’aspect étrange que la réverbération des glaces donne au ciel où, dans le calme d’une atmosphère argentée, semble briller une clarté surnaturelle ; lorsqu'il voit cette voûte lumineuse bordée partout par un vaste horizon d’épaisses ténèbres et de nuées orageuses, comme un rempart qu'il n’est pas donné à l’homme de franchir, on comprend facilement quelles sensations de respect et de crainte imprime à l’âme une telle grandeur. »

Le lieutenant Payer, dans la relation de son voyage au nord de la Nouvelle-Zemble, dit qu'en automne, lorsque les glaces n’ayant qu'une épaisseur médiocre, n’ont pas encore formé leurs entablements aux soudures puissantes, les révolutions du « pack » sont accompagnées de bruits sourds; « mais, ajoute-t-il, avec les progrès du froid, le fracas devient un véritable hurlement de rage. »

. Autour d’un navire pris dans les glaces, l’horrible grondement se rapproche de plus en plus; on croirait entendre rouler sur le sable d’une arène des centaines de chariots armés de faux. L'intensité de la pression ne cesse de s’accroître ; déjà la glace a des mouvements de trépidation qui se communiquent au navire, elle gémit sur tous les tons imaginables, en commençant par un bruit analogue au siflement de flèches innombrables, pour devenir bientôt après un concert furieux où les voix les plus aiguës glapissent mêlées aux plus graves. Le mugissement devient de plus en plus sauvage ; tout autour du navire la glace se rompt en fêlures concentriques, et les morceaux disjoints roulent les

Fig. 4..— Un navire pris dans les glaces.

uns sur les autres. Un rythme court et terrible, fait de hurlements saccadés, indique le point où la pression s'exerce avec le plus de force ; l'oreille épie avec angoisse cette modulation, qu’on apprend bien vite à distinguer. Survient un craquement, quelques raies noires strient la neige au hasard; ce sont de nouvelles crevasses. C’est souvent aussi le dernier effort de la tourmente. Les hautes agglomérations de glacons se dressent menaçantes ; des abîmes s’entr'ouvrent ; on voit les blocs se heurter, se briser, s’entasser les uns sur les autres comme mus par la main puissante des Titans, essayant de nouveau d’escalader le ciel. Puis tout s'écroule avec le fracas d’une ville renversée d’un seul coup.

On entend encore par intervalles quelques murmures ; après quoi tout semble rentré dans le repos. Mais c’est une illusion. Bientôt de nouvelles élévations surgissent autour du navire ; leurs intumescences for-

ment de gigantesques voussures ; tous les champs de glaces sont couverts de soufllures qui accusent d’une manière effrayante leur élasticité. De toutes parts, les masses transparentes se heurtent, en laissant entre elles des gouffres où se précipite l’onde bouillonnante.

& Ah!s’écrie un explorateur, où donc est ici la mort? Tout vit au con-: traire. Il y a là-bas un vieux bloc, vétéran âgé de plusieurs hivers. Ce géant de la bataille broie, dans ses puissantes rotations, ses voisins plus faibles que lui; puis il finit par succomber à son tour, ainsi que tous les autres, sous le choc d’un énorme iceberg, qui, sans souci du chaos furieux, pousse sa trouée à travers la phalange de ces pygmées. qui vainement tenteraient d'éviter son atteinte. »

Lorsque le navire est arrivé à travers mille périls à la banquise glacée, de nouveaux dangers, d’incessantes fatigues, de dures épreuves se préparent pour son équipage. Il faudra péniblement tracer le chemin à suivre au milieu des débris amoncelés par les hivers ; ici, en cherchant le long de la côte un endroit où la glace n’est pas soudée au rivage; plus loin, en sciant les glaçons qu'on ne peut contourner, où même en les faisant sauter avec de la poudre.

Ce labeur est rebutant, et longues sont les distances à parcourir! Rien n’assure qu’on pourra toujours avancer. La plaine glacée se solidifie. Elle enserre le navire d’une étreinte dont il lui sera impossible de se dégager. Ses membrures craquent, bien qu’elles aient été prudemment renforcées pour un voyage dans ces mers inhospitalières ; et si le pack (nom donné à cet amas de glaces entassées et attachées les unes aux autres), si le pack dérive, le navire, dont il a fait sa proie, est: entraîné avec lui pendant des centaines de lieues, jusqu’à l'endroit où 1l lui plaira de s’arrêter.

Les faits de ce genre sont fréquents. En 1849, deux navires, l'EÆntreprise et l’Investigator, commandés par sir James Ross, furent saisis dans un champ de glace de plus de cinquante milles de circonférence et entraînés à travers le détroit de Barrow, le détroit de Lancastre, puis dans toute la longueur de la mer de Baffin.

La banquise se rompit enfin, et les deux navires furent délivrés. L’année suivante, deux bâtiments américains de l’expédition de Grinnell,

envoyés sous les ordres du capitaine de Haven à la recherche de sir John Franklin, dérivèrent de la même manière en suivant le même chemin. Ils ne retrouvèrent leur liberté qu'au bout de dix mois, après avoir rétrogradé de quatre cents lieues. C’est ainsi encore que Mac-Clintoch fut retenu, en 1857, durant neuf mois, au milieu d’une île flottante de glace, avec laquelle son navire Ze Fox descendit de la hauteur de la baie de Melville jusqu’au-dessous du détroit de Davis.

Parfois, lorsque les forces élastiques des couches marines ouvrent subitement des crevasses, que la voûte flottante est brisée et les masses du champ de glace désagrégées, le navire prisonnier est délivré, ou encore l’océan, soulevé dans ses profondeurs, lance à plusieurs pieds en l'air et comme par l’effet d’une mine de longues files de glaçons qui forment de véritables chaussées de chaque côté d'un large sillon entr'ouvert.

Il arrive que par suite d’un subit changement de température ou sous l’effort des marées le champ de glace se disloque. Sa surface se brise en un grand nombre de morceaux : 1l y en à d’énormes, qui aussitôt se heurtent violemment. Si un de leurs bords se soulève c’est pour monter sur le glacon en contact immédiat. Les glaçons s’entassent les uns sur les autres ; puis, au retour du froid et du calme, ces glaçons grands et petits se ressoudent et reforment une banquise nouvelle inégale et rugueuse, hérissée d’aspérités. Ce n’est plus alors la banquise ordinaire ; ce sont des « hummocks » : on dirait une immense plaine bouleversée par le soc d’une charrue gigantesque.

Au milieu de ce dédale d’escarpements, de murailles obliques ou perpendiculaires, de terrasses horizontales ou inclinées, de crêtes tranchantes, de pics aigus séparés par des vallées et des gorges, le navigateur ne peut plus songer à rétrograder. Il doit prendre ses quartiers d’hiver, à l’abri de quelque haute falaise, s’il est possible d'en atteindre une, dans une échancrure de la côte qui permette d’échapper aux effets du travail incessant de la plaine glacée.

L'hiver, ici comme partout, c’est le froid, mais un froid tel, qu’il est difficile de s’en faire une idée si l’on ne peut que lui comparer le froid de nos régions tempérées. Le thermomètre descend à 40 degrés au-dessous de zéro. Des vents impétueux augmentent l'âpreté de l’air. Alors une

poussière de neige impalpable est suspendue dans l’atmosphère. Elle pénètre partout, traverse les vêtements les plus épais ; tout se congèle; l’haleine même, pendant le sommeil, retombe glacée sur le dormeur. Lorsque le vent souffle, l'impression que la peau à découvert en ressent, avant de s'être endurcie à ces rigueurs si excessives, est tellement cuisante, qu'on ne soufirirait pas davantage si elle était cinglée avec des lanières de cuir et que chaque bourrasque enlevät des lambeaux de l’épiderme. À cette souffrance succède un engourdissement des parties lésées. Elles prennent un ton bleuâtre; le sang se retire; elles blanchissent et demeurent gelées si l’on n’y porte remède. Voilà ce qu'est le froid aux pôles. |

Avec l'hiver, la nuit polaire étend son voile lugubre, moins sombre toutefois que dans les climats tempérés ; les étoiles le percent de leurs vifs scintillements ; à travers un air froid, mais d’une transparence infinie, la lune, quand elle se montre, répand ses larges nappes de clartés pâles sur les falaises noires, sur les pics neigeux et la mer vitreuse. « Sous le voile transparent de l'air, il n’y à ni chaleur ni mélange de teintes ; aucune porte d’or, aucune fenêtre éclairée ne s’ouvre à l’orient, aucune rouge draperie ne flotte à l’ouest; tout est plongé dans le bleu, le vert. Et à l’ombre de la nuit éternelle la nature est nue, elle n’a pas besoin d’ornements. La mer cristalline, l’écueil aux formes sveltes, la haute montagne au front grisonnant, le glacier séculaire se détachent cependant distincts dans cette ombre fluide qui les enveloppe du manteau de la solitude (1). »

Ce sommeil de la nature n’est troublé par aucun bruit. Sur la mer plus de tempête entrechoquant les glaçons, plus de travail retentissant dans le glacier. Partout le silence, effrayant par sa durée, a cessé, selon l’expression d’un voyageur, d’être une chose négative ; il est doué d’attributs : on l'écoute, on sent son étreinte, on est obsédé par lui; il remplit l’esprit d’un sentiment indéfinissable de malaise et de crainte; on vit comme sous l'empire d’un cauchemar que rien ne peut dissiper. Ces mornes et sombres déserts apparaissent alors comme ces espaces incréés que Milton a placés entre l’empire de la vie et celui de la mort.

(1) Hellwald, Au pôle nord.

Cette immobilité silencieuse, ces ténèbres persistantes produisent des visions apocalyptiques ; comme le Christ du Songe de Jean-Paul, l’exilé des terres de lumière est poussé à s’écrier : « J’ai levé mes regards vers la voûte des cieux, et je n’y ai trouvé qu’une orbite vieille, noire et sans fond. L’éternité reposait sur le chaos et se dévorait lentement ellemême... »

On demeure accablé par un rêve qui, de même que dans les Ténèbres de Byron, {n’est pas tout entier un rêve » : le brillant soleil s’est éteint ; « la terre glacée et comme aveugle en l’absence de la lune reste suspendue dans une atmosphère ténébreuse. Le matin, dit le poète, venait, fuyait et revenait encore ; mais il ne ramenait pas le jour. »

Et plus loin, dans le même poème, on trouve d’autres vers qui rendent bien l'impression du spectateur terrifié par l’horrible solitude du monde polaire :

« Le sombre manteau des cieux est devenu un vaste drap funéraire étendu sur le spectre du monde. »

« Les vagues étaient mortes, elles gisaient comme dans un tombeau... Les vents s'étaient flétris dans l’air stagnant, les nuages s’étaient évanouis ; les ténèbres n’en avaient plus besoin ; les ténèbres étaient tout l’univers.. »

De quel nom appeler le mal qui envahit au milieu de telles impressions le voyageur, le marin, songeant à leur pays, à la terre du soleil, aux rivages éclairés, aux campagnes vertes et fleuries? Et combien 1l faut que soient puissants le sentiment du devoir à accomplir, l’attrait de la lutte morale, l’amour de la science enfin, pour soutenir sans défaillance à de pareils moments les hommes qui dépassent si largement la mesure du possible !

Faut-il s'étonner si les animaux eux-mêmes subissent l’influence morale des nuits polaires? Des chiens que possédait le docteur Kane, ne purent supporter l’absence du soleil ; ils devinrent fous et moururent.

Voici, à ce propos, une curieuse observation de l'effet produit non par la nuit cette fois, mais par l’interminable jour de l'été, sur un coq. Un voyageur anglais, lord Dufferin, se rendant au Spitzberg, avait emporté un de ces volatiles. À mesure que le noble lord s’avançait vers le nord et que les nuits devenaient plus courtes, le coq se montrait de

Fig, 6. — Tourmente de neige,

. plus en plus déconcerté. Il ne dormait pas cinq minutes sans s’éveiller dans un état d’agitation nerveuse, comme s'il eût craint de laisser passer le point du jour et l'heure de son chant. Quand la nuit eut enfin complètement cessé de se produire, la constitution du pauvre animal fut ébranlée sans retour. Il fit entendre une ou deux fois une voix insolite et tomba dans un étrange malaise. Enfin, en proie au délire, il se mit à coqueter tout bas, comme s’il rêvait de grasses bassescours, puis il s’élança tout à coup par-dessus le bord et trouva la mort dans les flots (1).

Mais au plus profond de la nuit polaire, de dessous un nuage sombre jaillit soudain un éclair prolongé, précurseur de l’aurore boréale qui fait chaque nuit une apparition éblouissante ou à peine marquée. Bientôt après, un arc lumineux se dessine vers le nord. De son foyer argenté ou rouge s’échappent des rayons dont la lumière va croissant. Un arc flamboyant, un éventail splendide, remplit le ciel de feu. Au zénith, qui semble le foyer commun, se développe une éclatante couronne qui à son tour projette des rayons lumineux, tandis que parfois la lune apparaît entourée d’une brillante auréole. Alors la voûte céleste est semblable à une coupole ardente.

De même que dans une vaste conflagration, avivée par des éléments renouvelés, où comme dans une éruption volcanique, c’est une succession continuelle de jaillissements nouveaux ; on croirait en cette phase voir une mer de feu ; et les ondes lumineuses paraissent être le jouet des vents. Puis après toutes sortes de jeux de lumière où figurent, tour à tour ou se combinant ensemble, les nuances du prisme, s’affaiblissent les lueurs de l'incendie ; les fusées du « bouquet » de cet immense feu d'artifice vont s’éteignant dans les transparences douces d’une aube matinale. Les étoiles pâlissent ; ces constellations, qui décrivent sans jamais se reposer un cercle régulier autour de l'étoile polaire, disparaissent un instant.

D’autres fois, l’aurore boréale se présente avec l'apparence d’amples draperies dorées qui ondulent et se replient sur elle-mêmes, comme agitées par le vent.

(1) Lettres des hautes latitudes.

Tel est le phénomène éblouissant et sublime dû aux radiations électriques des pôles de la terre, aimant puissant dont le pôle boréal est au nord de l'Amérique septentrionale et le pôle austral à l'extrémité opposée du globe. Ce dégagement de fluide se fait non par secousses comme dans les orages de nos régions, mais il s’accomplit sans bruit avec une magnificence incomparable. Ce météore, dont la plus grande clarté n’é-

gale jamais l’éclat de la pleine lune, n’a qu'une courte durée, et tout reutre dans les ténèbres.

Décrire avec des mots ce magnifique spectacle semble chose impossible. Weyprecht, le compagnon de Jules Payer, y aurait cependant réussi ; ce dernier l’affirme. Voici comment le célèbre explorateur note les phases principales de ce merveilleux phénomène :

& Au sud, à l’horizon lointain, se dresse un arc de Jumière pâle. On dirait la limite supérieure d’un segment circulaire terne et mat. Tel du moins il paraît à nos yeux derrière le scintillement inaltéré des étoiles ; iilusion née du contraste. Lentement l'arc augmente d'intensité et s'é-

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lève vers le zénith ; il est complètement régulier ; ses deux extrémités touchent presque l’horizon et s’avancent vers l’est et vers l’ouest, d’autant plus qu'il s'élève. On ne distingue pas de rayons ; l’ensemble est formé d’une matière lumineuse assez uniforme, de couleur tendre, magnifique ; c’est un blanc transparent, à tons verdâtres légers qui ne sont pas sans analogie avec le vert blanchâtre de la jeune plante gernant à l’abri des rayons solaires. La lumière de la lune paraît jaune, auprès de cette couleur pâle, douce à l’œil, qui ne saurait être décrite par des mots; la nature semble l’avoir réservée, comme dédommagement, aux régions polaires si éprouvées par la création. L’arc est large trois fois peut-être autant que l’arc-en-ciel; ses bords beaucoup plus nettement limités tranchent vivement sur la teinte foncée de la nuit boréale. La clarté des étoiles traverse le cintre, sans s’affaiblir. Il s’élève de plus en plus ; un calme classique préside au phénomène ; de temps en temps seulement une onde lumineuse passe lentement d’un côté à l’autre, en tournant sur elle-même. On commence à percevoir des lueurs audessus de la glace, à distinguer quelques groupes cristallins. L’arc est encore éloigné du zénith. Voici que dans le sud, un arc se détache du seoment sombre; peu à peu d’autres arcs se détachent également. Tous montent au zénith ; le premier l’a maintenant dépassé ; 1l s’abaisse lentement au nord de l'horizon et diminue d’intensité. Des arcs lumineux sont maintenant répandus sur tout le firmament ; il y en a sept en même temps au ciel, mais leur intensité est faible. Plus ils descendent vers le nord, plus ils pâlissent; ils finissent par disparaître complètement ; mais souvent, ils reviennent tous au zénith et s’éteignent comme ils se sont allumés. Toutefois 1l est rare que les diverses phases de l’aurore boréale se succèdent avec autant de calme et de régularité. Dans la plupart des cas, le segment circulaire schématique obscur, tel qu’il est décrit dans les traités, n’existe pas. D'un côté quelconque de l’horizon est un léser banc de nuages; ses bords supérieurs sont éclairés; là se développe une bande lumineuse qui s'étend, augmente d'intensité et s’élève vers le zénith. La coloration est la même que pour l'arc, mais l’intensité lumineuse est plus forte. Le ruban lumineux change de place et de forme lentement, mais sans interruption. Il est large, et sa lueur verte intense se détache avec une merveilleuse beauté sur le fond

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les glaces pendant une aurore boréale,

sombre du ciel. Voici qu'il s’enroule sur lui-même er nombreuses volutes ; mais ces volutes ne se masquent pas les unes les autres ; on reconnaît toujours celle du milieu à travers la lumière des autres. Des vagues lumineuses animées d’un mouvement oscillatoire glissent le long du ruban; elles en parcourent toute l’étendue, tantôt de droite à gauche, tantôt de gauche à droite; elles semblent se croiser, selon qu'elles apparaissent à la partie antérieure ou à la partie postérieure d’une volute. Le ruban, maintenant, se déroule de nouveau dans toute son étendue ; il s’est disposé en plis gracieux ; il semble presque que le vent entraîne, par un jeu mystérieux, dans les hauteurs de l’atmosphère, les larges banderoles enflammées dont le bout se perd au loin, à l'horizon. La lumière devient plus intense, les spires lumineuses se succèdent plus rapidement ; les couleurs de l’arc-en-ciel apparaissent au bord supérieur et au bord inférieur du ruban; le blanc tendre et brillant du milieu est bordé par deux bandes étroites, l’une rouge, en bas, l’autre verte, en haut. Le ruban se déchire en deux ; la partie supérieure s'approche de plus en plus du zénith ; elle commence à rayonner dans la direction du point idéal voisin, vers lequel se tourne l’aiguille aimantée, abandonnée à elle-même. Ce point est presque atteint par le ruban, et maintenant commence, pour quelque temps, un magnifique rayonnement, dont le centre est le pôle magnétique, ce qui prouve qu'il y à relation intime entre l’ensemble du phénomène et les mystérieuses forces magnétiques de notre planète. Les courts rayons étincellent et flamboient de tous côtés autour du pôle; sur tous les bords, on voit les couleurs du prisme ; des rayons, les uns courts, les autres longs, alternent les uns avec les autres ; des vagues lumineuses se succèdent rapidement autour du centre. Ce que nous voyons est la couronne de l’aurore boréale; elle se rencontre presque toujours quand un ruban franchit le pôle magnétique. Au bout de quelque temps ce phénomène a cessé; le ruban est maintenant du côté du firmament ; il descend peu à peu et pâlit, mais il retourne au sud et le même jeu recommence, se poursuivant ainsi pendant des heures entières ; l’aurore boréale change, sans interruption, de lieu, de forme et d'intensité ; souvent elle est complètement évanouie pendant quelque temps, puis tout à coup elle reparaît; sans que l’obser-

vateur puisse bien s’expliquer comment elle est venue, comment elle est partie, elle est là (1). »

Il paraît toutefois que le calme des nuits arctiques n’agit pas de même sur tous les esprits. Dans des régions un peu moins élevées que ne le sont les estuaires qui conduisent de si près au pôle, cet extrême froid peut trouver de sincères admirateurs même chez des Européens. Un missionnaire enthousiaste, le P. Petitot, qui a évangélisé les Indiens du bassin inférieur du fleuve Mackensie, se montrait ravi de voir les arbres des forêts éclater et se fendre sous l’action du froid. Parlant de ces terribles nuits qui glacent les plus fermes courages : « Vous les figurez-vous, s’écrie-t-il, embellies par la décoration fantastique que forme la lumière en se jouant à travers les frimas dont la végétation endormie est revêtue et que la pierre a aussi acceptée? Pyramides de cristal, lustres éblouissants suspendus sur nos têtes, prismes, gemmes de toute sorte brillant de mille feux, colonnes d'albâtre, stalactites et stalagmites à l’aspect saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et de festons, de dentelles et de découpures d’un duvet immaculé; arcades, clochetons, pendentifs, pinacles, toute une architecture de glace et de neige : je me trompe, d’escarboucles et de pierres précieuses que la lune caresse de ses rayons mystérieux. Le voyageur qui erre dans ces bocages cristallisés se demande s’il est bien une créature en chair et en os,et s’il n’a pas émigré dans le pays des fées et des songes.

« Quelquefois, au milieu de ces belles nuits, un éclair subit et sans détonation vous tire tout à coup de votre rêverie et vous annonce la fin d’une aurore boréale, orage magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue; — ou bien des grondements semblables à ceux du tonnerre vous avertissent du voisinage d’un lac dont les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette conversation, cette note mélancolique et plaintive du sauvage? Percevez-vous ce craquement des raquettes sur la neige gelée, ce tintement de clochettes à chiens, ces claquements de fouet qui se répercutent sous la voûte des bois ou rebon-

(1) Payer, l’Expédition austro-hongroise au pôle nord, pendant les années 1872 à 1874.

dissent sur la surface des lacs comme des coups de feu? Vous pensez que ces bruits retentissent tout près de vous ; mais attendez! Les instants et les heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les mystérieux voyageurs dont une lieue où deux vous séparaient. Et cependant un coup de fusil tiré à vos côtés n’a pas plus ébranlé l’atmosphère que si vous eussiez brisé une noix avec un casse-noisette. »

Voulez-vous en croire ce missionnaire que rien n’a rebuté dans sa noble tâche ? Le froid a sa nécessité, son utilité, ses curiosités bizarres.

& Il vivifie, active et purifie le sang, il ravive les forces, il décuple l'énergie vitale, il aiguise l’appétit, favorise les fonctions de l'estomac et le rend le meilleur des calorifères ; il endort la douleur, arrête l’hémorragie, prolonge la vie et si tant est qu'il nous frappe, c’est en nous envoyant le sommeil ; il nous donne la mort au milieu de rêves dorés. Ce froid intense, si sec, si pur, suspend la putréfaction, détruit les miasmes, assainit l’air et en augmente la densité; il purifie l’eau douce, distille les eaux amères de l'Océan et les rend potables ; il transforme en cristaux le lait, le vin et les liqueurs, et vous permet de les transporter en voyage ; il remplace le sei dans les viandes, la cuisson dans les fruits, dont il fait des conserves économiques et durables, et il rend comestibles la viande et le suif crus ; il dessèche et étanche les lagunes, il arrête le cours des maladies, il favorise l’évaporation et la disparition des neiges et des glaces elles-mêmes, et révèle au chasseur la présence du renne en entourant celui-ci de brouillards.

« Trouvez à la chaleur et à l'humidité autant de propriétés !

« Mais le froid à ses bizarreries, ses curiosités dont la science fait son profit. Sous ses étreintes, la concentration de l'électricité statique dans les corps mauvais conducteurs qu'il isole, se développe au moindre frottement, par une simple pression, par un attouchement. La soie, les plumes, le duvet s’attachent à vos doigts comme s’ils étaient enduits de glu; les copeaux de la planche que vous rabotez adhèrent à votre instrument, la feuille de papier que vous avez nettoyée avec votre gomme-crattoir se précipite sur la main que vous lui présentez comme la paille sur l’ambre échaufté. Si vous faites votre toilette devant une fenêtre, une glace, votre chevelure, au lieu de se courber sous le peigne, s’ébouriffe, se hérisse et s’agite avec des crépitations, comme si votre

tête eût été transformée, durant votre sommeil, en celle de Méduse. Machine électrique vivante, vous ne pouvez vous revêtir de vos pelleteries, vous étendre dans vos robes de fourrures où même dans une simple couverture de laine, sans faire jaillir de ces peaux, de cette laine, sous vos mains, sous votre corps, un véritable feu d'artifice accompagné de pétillements. Et ces jeux de la nature se reproduisent chaque jour et à chaque instant.

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Fig. 9, — Architecture polaire,

« Nouvelles merveilles : ce froid qui congèle les insectes, les mouches, les taons, les cousins au point de les rendre fragiles comme du verre ; qui transforme en dures pierres les grenouilles dans leurs marais et les poissons hors de l’eau, ce froid ne saurait leur donner la mort. Avec le dégel, mouches et maringouins de ressusciter, grenouilles de sauter, poissons de frétiller ; mais soumettez ces êtres à la gelée une seconde fois, c’en est fait, la vie les abandonne à jamais. »

Le missionnaire, soutenu par un zèle admirable, bien loin de murmurer, à vu partout la main de la Providence, et il à applaudi : le froid

la neige, la glace, tout à ses yeux a son utilité et revêt une beauté particulière qui échappe sans doute aux regards profanes.

Cette grâce d’état du missionnaire n’est point le partage des explorateurs ; ils hivernent, il ne faut pas l’oublier, beaucoup plus au nord que la région traversée par le fleuve Mackensie. Pour eux la nuit polaire est accablante, elle engendre une nostalgie de la lumière à laquelle succombent parfois les hommes les plus courageux.

Aussi quelle ne doit pas être l’émotion des voyageurs lorsqu'ils revoient le soleil après cette longue disparition du jour, lorsque ses premiers rayons viennent blanchir les sommets les plus élevés, percer leur voile de brume, éclairer les hauts promontoires, les falaises abruptes, les glaciers aux mille facettes, arracher à la nuit ses derniers voiles et jeter enfin sur la terre un riche manteau scintillant et diapré!

Écoutons avec quelle joie les officiers du Tegethoff accueillirent le retour du soleil : « Quel événement solennel pour le voyageur aux mers polaires que ce retour de l’astre du jour! Comme on comprend bien, quand on a essuyé les longues ténèbres de ces affreuses solitudes, le culte superstitieux de l’antique Bélus! Avec le même recueillement que jadis les Assyriens aux bords fleuris de l’Euphrate, nous guettions du haut des mâts et des icebergs l’apparition du dieu rayonnant. Une onde lumineuse qui fit tressaillir l'horizon nous annonça l'instant solennel, et tout de suite après le soleil émergea, entouré d’une bande purpurine. Tout le monde gardait le silence. Quelle parole, quel cri eût pu rendre le ravissement de nos cœurs épanouis! Comme en hésitant, l’astre s’éleva à peine à la moitié de son disque ; on eût dit que ce monde désolé n’était pas digne de contempler sa face tout entière. Les colosses de glace se coloraient, comme autant de sphinx, sous cette soudaine illumination ; les rigides écueils et les hautes murailles dentelées allongèrent leurs ombres sur l’étincelant miroir de neige, et ces reflets d’un rose tendre se répandirent de toutes parts sur le froid paysage polaire... À peine le soleil renaissant eut-il, pendant quelques minutes, montré son front au-dessus de l’horizon, que son rayonnement s’éteignit de nouveau : une morne teinte violette envahit tout, et les étoiles se remirent à briller en tremblotant au firmament assombri. »

Sous nos latitudes, les heures délicieuses du crépuscule sont rares et de courte durée. Les nuits du solstice d’été sont, à Paris, les seules qui offrent un crépuscule continu. Le crépuscule polaire ne présente pas, il est vrai, le charme poétique du nôtre, mais ses beautés sout d’un autre ordre, — plus étranges et plus puissantes.

Une lumière opaline, réverbérée par la neige et les glaces, et dont les

Fig. 10, — Les morses sur les banquises,

tons varient leur gamme depuis les feux de l'aurore jusqu'aux lueurs indécises, avant-courrières de la nuit, descend du firmament et enveloppe, pendant des mois entiers, les paysages polaires d’une teinte vague et veloutée qui en accroît la beauté sauvage et leur prête un cachet fantastique. Le ciel, que l’absence d’évaporation laisse pur de tout nuage, est d’un azur inaltérable et resplendit comme une coupole de lapis que les étoiles, semblables à des clous d’or, parsèment de leurs feux. La lune vient chaque mois apporter son flambeau. Dans le cours de sa déclinaison septentrionale, elle reste sur l'horizon pendant dix et

quinze jours de suite, selon la latitude, ajoutant la magie de sa lumière argentée à celle du crépuscule.

L'été peut aussi procurer quelques heures douces, dans un beau s0leil, au milieu d’un air limpide. Les montagnes, d’où la neige fondue s'écoule en torrents bruyants, laissent apercevoir la couleur brune ou rousse de leur structure. La vécétation se montre enfin ; les bourgeons de quelques arbres rabougris éclatent ; de petites fleurs, — des blanches, des jaunes, — ouvrent leurs corolles, rappelant aux regards ravis les pâquerettes et les boutons d’or qui émaillent nos prairies ; les promontoires, les glaciers, et, de même, les icebergs en marche, sont magnifiquement revêtus d’un manteau d'argent. Mais si la flore est humble, la faune étonne en revanche par sa richesse, sa variété. Nous pouvons, sans anticiper sur ce que nous avons à dire à ce sujet, ajouter quelques traits à ce tableau du retour à la vie dans les régions arctiques.

Les morses, les phoques, les narvals en nombreuses troupes s’étendent à la grande lumière sur les banquises ; les ours blancs sortent de jeur sommeil léthargique, les renards se hasardent hors de leurs tanières ; les rennes quittent les bois, chassés par les moustiques et s’avancent vers l'océan Glacial, des vols d'oiseaux de passage s’abattent tumultueusement partout, c’est le moment de la ponte des œufs ; les falaises sont envahies par d'innombrables guillemots, tandis que les hirondelles de mer rasent de leur vol rapide les vagues bleues frangées d’écume, à qui le mouvement et la vie sont un moment rendus.

C’est surtout à l'heure où le soleil s’abaisse sur l’horizon au-dessous duquel il ne descendra pas, et où il colore de cramoisi, de pourpre et d'or les nuées du ciel et les eaux de la mer que, l'été aussi, ces icebergs redoutables frappés presque horizontalement par les rayons solaires, forment un spectacle d’une splendeur extraordinaire. « Ils ont perdu leur aspectsinistre, dit un écrivain qui connaît bien le monde polaire (1). On ne vois plus en eux les tristes produits des frimas polaires. Leurs surfaces polies reflètent comme des glaces les vives couleurs des nuages, leurs angles, leurs arêtes décomposent la lumière et s’irisent de toutes les nuances du prisme. »

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