QUATRIÈME PARTIE
L'Asie. — L'Indo-Chine. — Ongkor-la-Grande. — Le Laos, — Nombreux éléphants. — Le Mékong. — Les Laotiens. — Les Ventres noirs. — Les fanatiques de Phnom. — Les sauvages Banars, — Singulières épreuves judiciaires, — Les sauvages de l’Annam, — Le Tong-Kin, —
Le fleuve Rouge et les Pavillons noirs.
Nous avons déjà touché à l’Asie en détachant pour ainsi dire de ce continent la presqu'île de Malacca pour la réunir à la Malaisie, avec laquelle elle a tant de traits communs. En cela, du reste, nous nous sommes autorisés de l'exemple donné par M. Russell Wallace.
I] nous faut maintenant dire quelles sont les parties de l’Indo-Chine vers lesquelles se porte l’investigation des explorateurs. Deux versants s'offrent à nous : le versant de l’océan Indien à l’ouest et le versant de la mer de Chine à l’est. Le versant de la mer de Chine nous présente Siam, le Laos, le Cambodge, la Cochinchine francaise, l'Annam, le Tong-Kin et les contrées peu connues du centre de l’Indo-Chine. Le versant de l’océan Indien nous réserve tout le nord de l'empire birman. En suivant la ligne de séparation des deux versants, nous dépasserons l'Himalaya, nous ferons une station sur les hauts plateaux du Thibet, nous aborderons le plateau central de l’Asie occupé par le Turkestan oriental et par le grand désert de Chamo ou de Gobi ; de là nous visiterons les pays situés au midi du fleuve Amour, puis le pays des Turcomans et des Kirghizes ; enfin, franchissant la Perse, nous traverserons l'Arabie, dont les populations sont disséminées dans les oasis de la péninsule qu’entourent le golfe Persique, la mer d’Oman et la mer Rouge.
On nous pardonnera, dans ce rapide passage à travers l’Asie ignorée, de ne pas remonter jusqu’au cercle polaire, de négliger le Kamtchatka et en grande partie le sud de la Sibérie, les affreuses solitudes des monts
Tablonoï : la plupart des populations dont nous aurions à parler se montrent peu stables sur un sol ingrat ; nomades, elles ont disséminé leurs familles dans la région polaire même, et nous les connaissons déjà un peu.
La France s’habitue à considérer comme sienne une grande partie de l’Indo-Chine. Notre colonie de Cochinchine, le protectorat du Cambodge, l’état de demi-dépendance du royaume d’Annam, nos prétentions sur le Tong-Kin qui nous appartient presque à titre définitif, nous font une large place dans cette partie de l'Asie maritime.
MM. Mouhot, Doudart de Lagrée, Francis Garnier, Delaporte, L. de Carné, ont à l’envi décrit les prodigieux monuments qu'a laissés dans le Cambodge et le royaume de Siam une civilisation oubliée; ils ont relevé le cours du Mékong, celui du fleuve, — le fleuve Rouge, — grâce auquel on peut pénétrer par le Yun-Nân jusqu’au cœur de la Chine, et ils ont recueilli sur l’histoire naturelle et sur les populations des bassins de ces cours d’eau de précieuses informations. A ces noms il faut ajouter celui de M. Dutreuil de Rhins, qui a étudié le cours de la rivière de Hué et fait connaître l’Annam intérieur ; celui du docteur Harmand, chirurgien de la marine française, qui, pendant l’année 1877,a entrepris un voyage d’exploration dans la région habitée par les sauvages désignés sous l’appellation générale de Moïs, sur la frontière occidentale de lAnnam. On sait que, depuis, le docteur Harmand à été envoyé au Tong-Kin, en qualité de commissaire général, pour y diriger les opérations militaires.
Quelques-uns de ces explorateurs sont morts à la peine : le commandant de Lagrée, Louis de Carné, Henri Mouhot ; Francis Garnier a été tué dans une sortie devant la forteresse d’Hanoï, sur le fleuve Rouge.
Henri Mouhot, notre infortuné compatriote, avait ruiné sa santé dans les forêts insalubres de Siam et du Laos, où les indigènes ne s’aventurent qu'avec crainte. L’intrépide voyageur est mort dans le Laos après avoir enrichi les annales des voyages de découvertes dans les pays les moins connus de l’Asie orientale. Il faut quelquefois marcher trois ou quatre journées avant de rencontrer une seule habitation; on est alors forcé de coucher dans la jungle. « Dans la bonne saison, a écrit
H. Mouhot dans sa relation, je le trouverais peut-être agréable ; mais dans celle des pluies, rien ne peut donner une idée des souffrances que les voyageurs éprouvent la nuit sous un mauvais abri de feuilles élevé à la hâte au-dessus d’un lit de branchages, assaiïllis qu'ils sont par des myriades de moustiques attirés par la lumière des torches et des feux, des légions de taons qui, à la tombée du jour aussi bien que lorsqu'on
Fig. 187. — Siamois.
met le pied à l’étrier, s’attaquent à l’homme autant qu'à sa monture, des pucerons presque imperceptibles qui vous entourent par essaims et dont la piqûre, excessivement douloureuse, vous cause d’énormes ampoules ; je ne parle pas des sangsues qui, à la moindre pluie, sortent de terre, sentent l’homme à plus de vingt pas, et de tous côtés viennent avec une vitesse incroyable lui sucer le sang. Se couvrir les jambes de l'épaisseur d’une ligre de chaux est le seul moyen de les empêcher d’envahir tout le corps pendant la marche. »
Parti de Londres en 1858, H. Mouhot débarqua à Paknam, petit
CONTRÉES MYSTÉRIEUESS. 67
port du royaume de Siam, d’où il remonta par eau jusqu'à Bangkok. Il visita l’ancienne capitale de Siam, Ajuthia, qui n’est plus guère qu'un monceau de ruines, où l’on découvre néanmoins les traces d’une grandeur passée ; il fit plusieurs excursions dans le Cambodge, le Laos et les autres parties centrales de l’Indo-Chine.
Chargé par les Sociétés scientifiques de Londres de relier l’ensemble des découvertes faites dans cette partie de l’Asie, d’en dessiner les ruines, de traverser la chaîne qui sépare les bassins du Ménam et du Mékong et de remonter ce dernier fleuve jusqu'aux frontières de la Chine, notre compatriote a payé de sa vie ce choix si honorable et si périlleux en même temps. Ses papiers, recueillis par les hommes de son escorte, furent portés à Bangkok. Ils ont servi de base à la relation du Voyage à Siam, au Cambodge et au Laos.
Dans tous ces pays, demeurés si longtemps fermés à toute influence civilisatrice, — ou pour mieux dire qui ont rétrogradé vers la barbarie, après avoir connu la puissance et la force qui sont le partage des nations civilisées, — l'esclavage et la superstition maintiennent l’homme dans un état de misère et d’abrutissement. Mais au sein de ces régions lointaines, les explorations des missionnaires rivalisent avec celles des pionniers de la science, quand elles ne les précèdent pas, et ces pays, sous une impulsion nouvelle, retrouveront peut-être quelque chose de leur grandeur éclipsée.
Plusieurs de ces nations ont eu les bénéfices d’un état de civilisation assez avancée. Nous en avons la preuve dans les mystérieuses ruines d’Ongkor-la-Grande, — métropole, ily a vingt siècles, du puissant empire des Khmers ou Cambodgiens, — ruines aujourd’hui perdues au milieu des forêts. On est tellement surpris à la vue des palais et des temples d’Ongkor, qu'il semble d’abord que nulle part aucune merveille de l’art architectural ne puisse leur être comparée. Ce n’est, il est vrai, qu’une surprise du regard, une illusion qui ne dure pas. Toutefois, ces monuments sont incomparables comme constructions grandioses. Ils ont été élevés au temps de la prédication bouddhique, comme on en peut juger par les emblèmes de cette religion, multipliés au milieu des ruines, et accompagnés d'inscriptions écrites, dit-on, en langue cambodgienne avec l’emploi de caractères archaïques.