‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 36 sur 56 · ENTRE · texte numérisé non relu

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Le Laos, région mal famée, défendue par les roches dont son fleuve est hérissé et surtout par les miasmes que le sol exhale, n’a pas toujours été peuplé aussi peu qu'il l’est aujourd’hui. Par le fleuve Mékong on arrivait à Lanchang, capitale aujourd’hui ruinée d’un royaume assez important pour que Van Diémen, gouverneur général des Indes néerlandaises dans la première moitié du dix-septième siècle, jugeât utile d’y envoyer une ambassade.

Dans le Laos, la végétation est belle, sans être très fournie ; les arbres n’y acquièrent pas de fortes proportions ; beaucoup d’entre eux sont d'essence résineuse. Sur le penchant des montagnes s'élèvent des futaies de ces derniers arbres dont l’exploitation par les indigènes rappelle les procédés de nos résiniers des Landes. Dans les parties basses du pays, où règne le climat torride, l'arbre le plus commun est le palmier.

À l’ombre des forêts se dérobent les daims et les sangliers ; dans les montagnes, les tigres et les léopards ; dans les prairies et les marécages, les éléphants et les rhinocéros.

Le Laos est certainement un des pays du monde où l’on rencontre le plus d’éléphants. Dans cette région de montagnes, les éléphants seuls servent aux transports ; il n’est pas de village qui n’en possède un certain nombre. Henri Mouhot appelle cet intelligent animal « la frégate des jungles et des montagnes tropicales ». Sans lui, aucune communication ne serait possible pendant sept mois de l’année ; tandis qu’il n’est pas d’endroit si impraticable que l’on ne puisse traverser avec son secours. Il faut le voir dans ces chemins qui ne sont que des ornières de deux ou trois pieds de profondeur, des ravins détrempés. « Tantôt se laissant glisser, les pieds rapprochés sur l'argile pétrie et molle des pentes escarpées et élevées, tantôt à demi plongé dans la fange et l’instant d’après debout sur des rochers aigus d’où l’on penserait qu'un Blondin seul pourrait se dégager, il franchit des troncs énormes, brise les jeunes arbres et les bambous qui s’opposent à sa marche, et se couche à plat ventre pour aider les cornacs à replacer le bât qui glisse de son dos ; puis mille fois dans un jour passant sans les heurter entre des troncs qui ne lui livrent que juste l’espace nécessaire, sondant avec sa trompe la profondeur de l’eau et celle des bourbiers pour assurer sa marche, s’accroupissant et se relevant tour à tour, jamais il ne bronche

nine fait un faux pas. » Il faut, assure le voyageur, l’avoir vu à l’œuvre et dressé dans les lieux qu'il hante de prédilection à l’état de liberté, pour se faire une idée de son intelligence, de son adresse, de sa force et de sa docilité.

Les sommets arrondis et lourds des hauts palmiers du Laos et le parfum pénétrant des fleurs éburnéennes de l’aréquier sont des indices certains de l’existence d’un village.

Les chemins où peuvent passer les chars sont rares et ne s'étendent qu'à une faible distance des centres principaux.

Mais une grande voie est ouverte, au moins sur une vaste étendue ; c’est celle du puissant fleuve de l’Indo-Chine. Le Mékong a, vers son embouchure, une largeur de plusieurs lieues. A certains endroits la forêt s’avance des deux côtés du fleuve. Sa végétation est abondante; de grands arbres de cent pieds de haut sont réunis l’un à l’autre par les lianes flexibles qui s’enroulent autour d’eux et se suspendent aux arceaux de feuillage. Le fleuve semble frappé d’immobilité et reluit sous les rayons d’un soleil ardent comme un miroir d’acier. Contre les berges, gisent les géants abattus de la forêt : leur base a été minée par l’eau et ils présentent au fleuve leurs racines terreuses. Ils attendent la prochaine crue qui les emportera.

Malheureusement le Mékong oppose aux voyageurs de sérieuses difficultés à partir de la frontière cambodgienne. À Kong s’élève une barrière de rochers absolument infranchissables ; plus loin, en allant vers Khémarat, le fleuve devient un torrent impétueux dont les eaux se précipitent par un canal, profond de plus de cent mètres et à peine large de soixante. « Rien, dit M. de Carné, ne peut exprimer l’horreur de ce passage où les eaux jaunissantes se tordent dans un étroit défilé, se brisent contre les rochers avec un épouvantable fracas en formant des tourbillons qu'aucune barque n’ose affronter. Les hommes ont fui les rives ; les grands arbres de la forêt se penchent des deux côtés sur l’abime, où souvent leur poids les entraîne ; on n’aperçoit ni un village ni même une case isolée. Quelques pêcheurs audacieux se sont fait un gîte dans les anfractuosités des rochers ; ces malheureux ont à peine le temps de fuir, aux premières pluies, tant est grande la rapidité avec la-

Fig. 188. — L'éléphant du Laos.

quelle montent les eaux du fleuve, dont les crues normales dépassent là quinze mètres. »

Les montagnards laotiens sont chétifs, ils ont les pommettes saillantes, ils sont généralement très bruns et portent les cheveux longs. Leur vêtement est composé de langoutis bigarrés et d’écharpes multicolores.

Les femmes portent aussi les cheveux longs et se couvrent d’une jupe. Quand elles sont jeunes et peignées avec soin, cela peut suffire; mais à un âge tant soit peu avancé, leur chignon négligemment jeté sur une tempe ou l’autre, et les goîtres d’une grosseur énorme dont elles sont affectées les rendent peu avenantes. Or, au Laos, les femmes vieillissent vite ; le climat est promptement mortel à leur beauté. Une fâcheuse habitude contribue encore à les vieillir, ou, plutôt, à les enlaïdir au delà de toute expression : elles mâchent constamment des feuilles de bétel mêlées à la noix d’arec et à de la chaux ; et cette mastication ensanglante la bouche, grossit les lèvres, déchausse et noircit les dents.

Parmi les tribus les plus sauvages, on remarque les Laotiens à ventre noir, ainsi appelés à cause du tatouage qu’ils pratiquent à la partie supérieure des cuisses.

Les Laotiens sont d’une extrême douceur, d’un naturel timide et doux, confiants, fidèles ; mais ils sont paresseux et superstitieux. Ils ont le vol en horreur; Henri Mouhot raconte, sans trop y croire, qu’un de leurs rois faisait frire les voleurs dans une chaudière d’huile bouillante. Il ajoute que, depuis les ravages des dernières guerres, on commence à trouver des malheureux indigènes que la misère ou la vengeance poussent au vol.

Dans leurs cases les Laotiens n’ont ni chaises, ni tables, ni lits, pas la moindre vaisselle de terre; ils mangent leur riz gluant, façonné en boulettes dans la main, ou dans un petit panier en rotin tressé. Leur pauvreté approche de la misère ; mais presque toujours elle provient de leur excessive paresse. Ils ne cultivent en effet que le riz qui leur est absolument nécessaire. Ils passent le reste de leur temps à dormir, à vaguer dans les bois, à faire de longues courses aux villes et villages voisins. Parfois, — mais sans augmenter la somme de labeur, — avec le riz, ils cultivent aussi le maïs, sèment des patates, des courges, du piment

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