‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 37 sur 56 · SL · texte numérisé non relu

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rouge, des melons et quelques autres légumes. L'endroit est vite choisi, c’est un coin de la forêt voisine dont ils abattent et brûlent les arbres : cette terre est d’une extrême fécondité.

Leur industrie et leur commerce ne sont pas plus développés que leur agriculture. Ils vendent aux Chinois de l’ivoire, des fourrures de tigre et d’autres animaux sauvages; ils troquent de la poudre d’or, des minerais d'argent et de cuivre, la gomme-gutte, le cardamone, la laque, la cire, les bois de teinture, le coton, la soie et d’autres produits de leur sol contre de la grosse porcelaine, des verroteries et quelques petits objets de fabrication chinoise.

Ils se mettent aussi en relations d'échanges avec des tribus sauvages qui font des lavages d’or et travaillent la mine de fer. Ces lavages d’or s’exécutent au moyen de grandes sébiles de bois, dans la saison où les eaux sont basses. Les travailleurs ramassent le sable au milieu de la rivière, aux endroits où se trouvent des rochers dépassant le niveau de l’eau. Ils recueillent de petites paillettes et parfois d’assez gros grains. Tout l’or des sauvages va chez les Laotiens ; il sert uniquement à acheter des bufiles. Du Laos, l’or passe, sous forme de tribut, au roi de Siam.

L’arbalète et la sarbacane sont les armes de chasse des Laotiens, ainsi qu'une espèce de lance en bambou, et, quelquefois, mais plus rarement, le fusil, dont ils se servent avec beaucoup d’adresse. Selon M. Mouhot, s'ils n’ont pas le courage du guerrier, on ne peut leur refuser celui du chasseur. « Armés du coutelas ou d’un are avec lequel ils lancent adroitement à plus de cent pas des balles d’une argile durcie au soleil, ils parcourent leurs vastes forêts, malgré les léopards et les tigres dont elles sont infestées. La chasse est leur principal amusement, et lorsqu'ils peuvent se procurer un fusil et un peu de poudre chinoise, ils vont traquer le sanglier ou attendre le tigre et le daim à Paffût, perchés sur un arbre ou sur une petite hutte qu’ils élèvent sur des pieux de bambou. »

Nous avons dit que les Laotiens sont superstitieux. Nous pourrions ajouter qu'ils sont fanatiques. Ils ont un temple élevé à Bouddha où, dans un accès de ferveur, ils viennent offrir au dieu une phalange de leurs doigts, — quelquefois deux. M. de Carné a vu les desservants de la pagode de Phnom exécuter fort adroitement, à l'aide d’un cou-

peret etd'une règle, les opérations de ce genre; ils mesurent le zèle des pèlerins sur l’importance du sacrifice. « C’est, dit-il, une étrange chose que de trouver en plein Laos, produite par le bouddhisme, cette aberration de l’esprit qui pousse l’homme à mutiler son corps. »

Entre le fleuve Mékong et le Tong-Kin se trouve un pays immense, indiqué sur des cartes récentes par ces mots : & région inconnue, » ou « région inexplorée; » mais les missionnaires établis au Tong-Kin depuis deux siècles, où ils ont même réussi à fonder des chrétientés florissantes, ont songé, sous l'impulsion de M“ Puginier, vicaire apostolique du Tong-Kin occidental, à faire pénétrer enfin les lumières de la foi dans les contrées voisines de la terre annamite, restées jusqu'ici en dehors des bienfaits de l’évangélisation. Ce n’est pas la science qui s’en plaindra. Quant au champ à exploiter, il est vaste : la mission du Tong-Kin occidental ne compte pas moins de cent lieues de largeur de la mer au Mékong.

Mais pour pénétrer dans l’intérieur, il fallait lutter contre des difhcultés de toutes sortes. Le pays esttrès montagneux, sans aucune voie de communication; il est insalubre; il est habité par des peuplades sauvages désignées sous le nom de Moïs.

Les explorateurs et les missionnaires classent les Moïs en Tchangrais Radehs, — ce sont nos voisins de la Cochinchine française, — en Cédans, Halangs, Banars, Stiengs, Giaraï et quelques autres encore. Ces sauvages ont des traits physiques communs à tous ; ils sont d’une taille moyenne, avec un teint brun plus foncé que le teint des Annamites, moins noir cependant que le teint des Indous. Leur front large et bas est surmonté de cheveux très longs, leur face arrondie n’a pas des pommettes trop saillantes, les yeux sont horizontaux, la bouche grande ; l’expression du visage est douce et triste. Ils n’ont guère pour tout vêtement qu’une pièce d’étoffe roulée autour des reins.

Les Banars où Ba-hnars sont, de tous ces peuples, ceux qui ont été étudiés de plus près par les missionnaires. Ces sauvages habitent un pays de quinze lieues dans tous les sens. Le nombre de leurs villages s'élève à une centaine. Le pays est boisé, et presque tout en montagnes. L’éléphant et le rhinocéros n’y font que des apparitions passagères; au contraire, le tigre, le loup, le sanglier, le chien sauvage, le cerf, le daim,

le chevreuil, des singes, le boa, la vipère et quantité de serpents sont là comme dans leur domaine, D’immenses troupeaux de buffles errent dans les plaines de l’ouest.

Ces sauvages vivent du produit de leurs cultures en riz, maïs, patates douces, citrouilles, bananes, ananas,melons. Quant à leur cuisine, on peut s’en faire une idée, par ce détail : pour relever le goût fade du riz, ils le font cuire avec un chien, ou quelques rats, des souris, un singe, un serpent, et même des scorpions et des crapauds. Quiconque aurait envie de goûter à ce dernier animal devrait, selon les principes culinaires des Banars, enlever le ventre et les œufs, qui empoisonnent, et arracher la peau qui est couverte de papilles vénéneuses. Après cela mangez hardiment : c’est exquis !

Les Banars, ainsi que tous les autres sauvages du pays, se groupent par villages de vingt à cent familles. Au centre de chaque village se dresse une maison commune à tous, facile à distinguer à son toit élevé et parfois tressé avec art. Les habitations sont grandes, bien aérées et ne manquent pas d'élégance. Deux rangs de piliers en bois les supportent, et le plancher inférieur, formé de lattes de bambou fortement unies ensemble, s'élève à cinq ousix pieds au-dessus du sol; le couvert est formé de pailles longues soigneusement choisies ; le rotin remplace les clous. L'intérieur de ces maisons aériennes est divisé en autant de chambres qu’il y a de familles à loger; on en réserve une plus grande pour recevoir les étrangers. Quelques jarres destinées à contenir le vin de riz sont le seul ornement de ces demeures.

Ces sauvages fabriquent leurs armes : des hachettes, dessabres avec lesquels ils abattent les animaux, de petits couteaux à longs manches dont ils font aussi un outil, enfin une arbalète très bien faite. Dans les villages situés sur la rivière Bla, on creuse dans des troncs d'arbres des canots légers et gracieux de forme. Les femmes tissent une toile qui sert à faire des couvertures.

Les Banars ont des fétiches (Do-mong) qui sont des pierres de formes plus ou moins bizarres trouvées jadis par les ancêtres dans la forêt. Ces fétiches sont censés renfermer un « Jang » ou Esprit : il y a le fétiche du riz, celui du commerce, celui de la santé, de la chasse, de la pêche... On leur sacrifie des poules, des porcs, des chèvres et quelquefois un bufle.

Superstitieux et ombrageux, ils voient dans les malheurs qui les atteignent l’effet de sorts qui leur sont jetés. La recherche du coupable ne manque pas d'originalité. Lorsqu'il est désigné, on le soumet à la procédure suivante. Deux perches sont plantées dans la rivière la plus proche ; l’accusateur entre dans l’eau, en saisit une pour n’être pas emporté par le courant, l'accusé s’attache de même à l’autre perche, et, à un signal, tous les deux à la fois, ils plongent la tête sous l’eau. Là réside l'épreuve : la vérité est du côté de celui qui a les poumons les plus solides et qui peut rester le plus longtemps sans respirer: le premier qui sort sa tête de l’eau a tort dans son dire. Presque toujours, une femme devient la malheureuse victime des suites de cette épreuve. On lui met une corde au cou, on l’arrache à sa famille, et à la première occasion, on lalivre aux Laotiens comme esclave, en échange de cinq ou six bœufs.

Au nord-ouest du pays des Banars se trouvent les Cédans on Se- Dangs. Ils sont tous forgerons. Leur pays, qui n’est qu’un assemblage de montagnes formées de terrains primitifs, abonde en minerai de fer. Ils savent l’extraire, le couler et le forger.

À l’ouest, parmi des étangs hantés par des crocodiles , sont établis les Reungaos ou Ro-Noaos et les Halangs. Ces derniers s’occupent du lavage des sables aurifères.

Au sud des Banars se trouvent les plaines des Giaraïs, l’une des plus importantes de ces populations indigènes. Comme les Cédans, ils sont forgerons ; ils apportent aussi beaucoup de goût dans la fabrication de leurs tissus.

Les Cédans, les Reungaos et les Giaraïs ont fait longtemps le commerce des esclaves. La colonisation de la Cochinchine par la France a mis obstacle à ce trafic.

Toutes ces populations sauvages de l’Indo-Chine ont entre elles un air de famille ; leurs traits diffèrent de ceux du Laotien, et également de ceux de l’Annamite et du Chinois, et l’on peut dire avec une presque certitude que tous les indigènes de la vaste région située entre la Cochinchine, le Cambodge et le Laos appartiennent à une même branche de la famille humaine. Les coutumes, les croyances sont à peu près

identiques chez les uns et chez les autres. Les langues, quoique différentes, ont un cercle de mots qui leur sont communs. Voilà les « sauvages » de l’Annam, ou plutôt de l’Indo-Chine. Quant aux Annamites eux-mêmes, une grande place ne peut leur être réservée ici. Ce n’est pas un peuple inconnu : les Annamites ont reçu du Céleste Empire presque tous les éléments de la civilisation ; ils sont devenus, en quelque sorte, Chinois par les mœurs, les coutumes, la

Fig, 189. — L'empereur d'Annam.

langue que parlent leurs lettrés et aussi par leur passion pour l’opium. Dans les provinces détachées de l’ancien empire d’Annam au profit de la France, le gouvernement colonial s'applique à développer les facultés d’une race qui ne manque point d'intelligence, qui aime le travail, et dont la prospérité tend à s’accroître d’une façon remarquable. Les Annamites devenus Français peuvent, à leur gré, être jugés suivant leurs lois nationales ou suivant les nôtres. On s’est borné à faire disparaître du code annamite, — qui est par parenthèse un bien curieux monument de législation, — certaines dispositions peu en harmonie avec l’esprit de no-

tre civilisation ; par exemple l’usage des châtiments corporels, — parmi lesquels le bâton joue un grand rôle, — et la responsabilité des crimes et délits étendue aux parents du coupable, fussent-ils cent.

Une situation toute nouvelle est faite aux habitants des provinces détachées de l’Annam pour former la Cochinchine française.

Ainsi il n’y a pas bien longtemps, un jeune Annamite, originaire de nos possessions de la basse Cochinchine, Trân-Nouyèn-Hanh, prêtait le serment d'avocat devant la première chambre de la cour d’appel de Paris. Il avait demandé s’il ne lui serait pas permis de garder son turban, mais, sur la réponse qu'il était préférable pour lui de se conformer à l’usage et d'observer la même tenue que ses confrères, il s’était empressé de prendre la toque. Il s’est donc présenté à la barre portant, par-dessus ses vêtements orientaux, le costume ordinaire de l’avocat. Il avait roulé sa natte de cheveux au sommet de la tête.

€ M° Trân-Noguyèn-Hanh, lisait-on dans les journaux, est né à Chau- Doc, dans le ressort de la cour de Saïgon. Il est de petite taille. Sa physionomie est intelligente et fine. Il s'exprime très correctement en français et à fait d'excellentes études. » Absolument comme s’il se fût agi d’un Périgourdin.

Le Tong-Kin, qui longtemps n’a réveillé dans l'esprit que le souvenir des persécutions exercées contre les missionnaires chrétiens et leurs néophytes, a, dans ces dernières années, acquis une importance exceptionnelle dans la politique coloniale de la France. Il suffira donc de rappeler ici très brièvement ce qui est dû à l’initiative de M. Dupuis, cet intrépide négociant qui a, le premier, trouvé le moyen d'établir entre la mer et les provinces chinoises limitrophes du Thibet une voie commerciale courte et facile devant remplacer la voie, si longue à suivre, du Yang-Tsé-Kiaug ou fleuve Bleu. On sait que les Anglais avaient cherché avec beaucoup d’ardeur cette voie navigable, mais sans succès. IL s'agissait, en effet, de gagner une clientèle de cinquante millions de consommateurs, uppelés à recevoir des marchés européens des produits manufacturés en échange de matières premières livrées par eux. Les Anglais avaient étudié plusieurs tracés pour utiliser les fleuves dont les embouchures sont en leur possession, — notamment l’Irraouaddi, — lorsque M. Dupuis dé-

montra que le fleuve Rouge du Tong-Kin est la voie naturelle du Yun- Nân à la mer de Chine.

On n’a pas oublié que l'amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, d'accord avec les ambassadeurs annamites venus à Saïson pour demander l'expulsion de M. Dupuis, résolut d'envoyer M. Francis Garnier, — ancien commandant en second de la commission d'exploration du Mékong, — pour faire une enquête sur les plaintes réciproques de M. Dupuis et des Tong-Kinois. Francis Garnier, partant avec de pleins pouvoirs, mena les choses rondement. Il proclama l'ouverture du fleuve Rouge, — de la mer jusqu’en Yun-Nân, — au commerce européen. Après plusieurs succès militaires éclatants, les Pavillons-Noirs, rebelles chinois réfugiés au nord du Tong-Kin, et y exerçant la piraterie, intervinrent et créèrent de nouvelles difficultés. Garnier les battit; mais il fut tué, — nous l’avons dit, — devant la citadelle d’Hanoï (1873).

Après plusieurs années d’hésitation, le gouvernement français décida qu'il y avait lieu de détruire l’obstacle créé par les pirates chinois à la libre navigation du fleuve Rouge. Des troupes ont été envoyées dans le delta du fleuve Rouge et plusieurs succès ont marqué les débuts de la campagne ; malheureusement ils ont été contre-balancés par un échec subi par nos armes dans une sortie où le brave commandant Rivière, chef de l’expédition, a trouvé la mort.

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La Birmanie. — Populations du Schanwa. — Les Karens et les Chans. — L’Irraouaddi. — Le singe volant. — Le Sikkim. — Le Sanitarium des Anglais. — Le chemin de fer de l’Himalaya. — Le Boutan. — Les Chilâs du Cachemyr. — La chaîne du Karakoram. — Les populations du Yaghistan. — Les châles de l'Inde. — Le Ladak. — Machines à prier. — Plateau de Pamir. — Les Himalayas. — Le Brahmapoutre. — Un pont de rotin. — Les Michemis et les Soulikattas,

La Birmanie orientale touche au Tong-Kin ; nous franchirons la frontière en laissant derrière nous, au sud, le royaume de Siam. Nous ne connaissons pas aujourd’hui, certainement, les Siamois autant qu’au dix-septième siècle, où ils envoyaient des ambassades à Louis XIV, etil y aurait beaucoup de choses très curieuses à examiner chez eux : leurs pagodes, d’une magnificence dont on ne se fait pas une idée en Europe, — quelques-unes sont de grands monastères où logent quatre on cinq cents talapoins, avec un millier d'enfants pour les servir, — magnificence qui contraste avec l’étroitesse et la malpropreté des rues ; l’invasion des singes dans les villes et les villages à la faveur des idées religieuses ; l’armée siamoise, le roi, le gouvernement, etc. Mais si nous ouvrions ces pages aux Siamois, il n'y aurait aucune raison de les fermer aux Japonais, et aux Chinois eux-mêmes. Nous passerons donc outre, fussions-nous accusés de manquer de respect à l'éléphant blanc, incarnation siamoise de Bouddha.

Dans l’empire Birman nous avons encore quelques peuples sauvases à désigner à l'attention. La chaîne de montagnes qui coupe la Birmanie du nord au sud sépare les peuples de l’ouest de ceux de l’est, qui sont à peine connus. Nous n’avons que de rares notions sur le Schanwa et ses habitants. Mais on sait, toutefois, que ceux-ci appartiennent à une race vigoureuse. Leur type les range à une égale distance des Indous et des Chinois. Les tribus sauvages qui n’ont que peu ou point d'affinités avec les Birmans sont les Karens où Karrians et les Chans.

L’Irraouaddi recoit dans son bassin les eaux de la Birmanie occidentale. Au-dessus de Bhamo, il coule au milieu de régions inexplorées. Au sud-est de Mandalé, l'herbe est si haute dans les plaines, même après la saison des pluies quand elle penche et commence à se flétrir, que les éléphants y disparaissent.

Fig. 190,— Végétation dans la vallée de Tapeng (Birmanie).

La faune de la Birmanie est un composé de celle de l’Indoustan et de celles de Sumatra et de Malacca. C’est ainsi qu’on y trouve le tapir malais, un singe volant, — le cobego; or, les mammifères volants appartiennent en général aux terres australes, à la Malaisie et à quelques îles de la Mélanésie.

On a de M. Thomas Anquetil, qui à passé plusieurs années dans des parties de la Birmanie où l’on rencontre, dans les forêts, le rhinocéros et le tigre royal de l’Indoustan, des Arentures de chasses. T'éléphant se

développe en ce pays dans tonte sa force. Il y est domestiqué comme le bufile et Le cheval.

L’Asie est le berceau mystérieux de l’espèce humaine; elle est en même temps celui de la civilisation ; pourtant la vieille Asie est moins connue que l'Amérique, dont la découverte ne date que de quelques siècles, peut-être même que l’Afrique, dont cependant des régions entières n'ont pas encore vu le visage d’un Européen. « Non encore explorée dans son ensemble, dit M. Élisée Reclus, et parcourue seulement par des voyageurs furtifs dans la plus grande partie des régions déjà représentées sur nos cartes, l'Asie n’est encore que très imparfaitement connue dans ses assises profondes. » Dans cette région pittoresque et morne à la fois, où le désert et les provinces fertiles se succèdent sans cesse, la civilisation existe à tous les degrés, et à côté de races à peu près sauvages, on trouve des populations très cultivées.

Nous voilà dans le nord de l’Indoustan avec l'Himalaya pour horizon, Plusieurs peuples s’y débattent encore vainement contre la domination anglaise.

La formidable barrière de montagnes qui se dresse entre l’Inde et l'Asie centrale renferme dans ses vallées trois États à demi indiens, à demi thibétains : le Boutan à l’est, le Népaul à l’ouest et le petit pays de Sikkim, resserré entre les deux autres. L'élément qui y prédomine est l'élément thibétain. Une communauté d’origine, de religion, de langue, de mœurs, d'intérêts, unit tous ces peuples, qui sont autant de rameaux de la race thibétaine.

Le Sikkim est formé par une grande et belle vallée qui constitue en quelque sorte le premier étage de l'Himalaya et où se trouve une des plus hautes montagnes du globe, le Gaurisankar (8,839 m.). Conquis par les Gorkhas, mais affranchi par les Anglais en 1815, il est devenu en grande partie une colonie britannique : les indigènes ne conservent que la région la plus montagneuse, où le Kantchendjonga élève sa cime à une hauteur de plus de 8,000 mètres, et où le rajah réside dans sa capitale de Tamloung ; le sud a été peu à peu cédé aux Anglais, qui, après avoir acheté en 1835 un terrain pour fonder une maison de santé, ont

les plus hautes montagnes Au monde,

Fig, 191, — Kantchendjonga et Gaurisankar,

fini par se faire livrer la contrée qu’ils possèdent actuellement, en réparation de quelques insultes dont ils avaient à se plaindre. Le Saxitarium établi sur la colline de Darjiling fut accru en 1849 d’une église et d’un marché ; on y installa une municipalité, une milice locale ; on créa un budget; on fit des routes; on jeta des ponts ; un chemin de fery a même été ouvert. Cette voie ferrée est une des curiosités de notre époque. Elle gravit en effet une hauteur de 2,255 mètres avec un développement de 80 kilomètres, soit environ 28,20 par kilomètre.

Par sa configuration, la ligne a l’aspect d’un serpent qui se perd dans les nuages. Elle permet de faire en vingt-quatre heures: le voyage de Calcutta an point éerminus, c’est-à-dire de parcourir dans ce temps une longueur d'environ 580 kilomètres, et d'atteindre Darjiling, qui est situé à 2,345 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Il est inutile d’ajouter, après cela, que le pays à été transformé. Les Anglais y ont établi en grand la culture du thé, et ont fondé pour cette entreprise des sociétés dont le succès paraît douteux, l’élévation du sol étant défavorable à ce genre de culture. Par contre, elle est très favorable à la santé ; les employés civils et militaires du gouvernement vont s’y remettre de leurs fatigues.

Le marché de Darjiling est très animé; les Thibétains y apportent leur laine à dos de mouton, pour l’échanger contre du tabac et du coton ; ils y amènent aussi quelquefois des chevaux ; les autres marchandises qu'ils viennent offrir sout l'or, l’argent, des pierres précieuses, de grosses étoffes de laine et divers articles manufacturés en Chine. Les marchands arrivent au commencement de novembre, avant la chute des neiges, et partent au printemps, quand la fonte a commencé.

La partie reculée du Sikkim, en plein Himalaya, est une région que peu de voyageurs ont visitée jusqu'ici. Les montagnes du Sikkim ont été explorées, en 1848, par le docteur Hooker. Nous possédons aussi quelques notions sur les monastères bouddhistes de cette contrée, grâce à la relation du comte Goblet d’Alviella, touriste belge.

Le Boutan, situé à l’est du Sikkim, apparaît comme une formidable barrière de rochers. Soit qu’on suive les vallées, soit qu’on les coupe transversalement, les accidents de terrain les plus variés se présentent sans

Fig, 192, — Bhamo sur l'Irraouadui,

cesse au voyageur : tantôt il chemine dans des ravins et des enfoncements couverts de fourrés épais ou jungles ; tantôt il se trouve sur des hauteurs qui lui découvrent un vaste horizon fermé de plusieurs côtés à la fois par des sommités neigeuses. Les cascades qui tombent du haut des montagnes, les torrents qui mugissent au fond des précipices, les rochers dont la paroi presque verticale ne laisse qu’un étroit passage le iong de leurs flancs, les abîmes tantôt entièrement découverts, tantôt à demi cachés par les arbres, se succèdent indéfiniment sur ses pas. Malgré le caractère à la fois grandiose et sauvage qu’il présente, le pays est loin d’être impropre à la culture ; il est même assez bien cultivé.

Le gouvernement du Boutan est théocratique et calqué sur celui du Thibet, dont nous parlerons bientôt. II se compose de deux chefs suprêmes. Le premier, le Dharmarajah, réunit en théorie l’autorité spirituelle et l’autorité temporelle, mais en fait il a perdu entièrement la seconde, dévolue au deuxième chef. Le Dhamarajah est un de ces pontifes qui, après leur mort, ne manquent jamais de renaître dans le corps d’un enfant, qui prouve son identité avec le dernier pontife en reconnaissant les objets qui ont appartenu à celui-ci.

Des montagnes hautes de 3,000 à 4,000 mètres, le Nangà-Parbat (montagne Pelée) et les pics voisins, s'élèvent au nord-ouest des États du maharajah de Cachemyr, vassal de l'Angleterre, lesquels États forment le dernier contrefort de l’Inde du côté de l’Asie centrale. Leur faîte est la frontière de ces États.

Le Nangâ-Parbat est un pic gigantesque ayant la forme d’un pain de sucre qu’on aperçoit de très loin dans la vallée de Cachemyr. Il se dresse à une hauteur de plus de 26,000 pieds-au dessus de la vallée de l’Indus. Il a donc 11,000 ou 12,000 pieds de plus que le mont Blanc et n’a jamais été escaladé. Il est par son élévation le quatrième ou le cinquième du globe. Son glacier laisse échapper de temps en temps des torrents dévastateurs qui emportent les terres cultivées situées à la base du pic. Au delà de la montagne Pelée, se trouve une région montueuse, encore inexplorée, traversée par l’Indus supériear ; elle est habitée par des populations farouches. La plus considérable y est celle des Chilas, organisés en république, guerroyant de peuplade à peuplade, et vendant leurs en-

nemis réduits en esclavage. C’est la branche de commerce d'exportation la plus florissante dans cette contrée. Les Chilas faisaient autrefois de fréquentes razzias d'hommes, de femmes et de troupeaux sur le territoire du maharajah ; aujourd’hui ils lui paient un tribut de cent chèvres et deux onces d’or.

Une chaîne de montagnes, d’une hauteur d’abord médiocre, mais qui s'élève à mesure que l’on avance vers le nord, se soude aux massifs formidables du Karakoram, qui séparent au nord et à l’est le royaume de Cachemyr du Turkestan oriental et du Thibet. La chaîne du Karakoram s’en va traverser diagonalement le plateau du Thibet. Des glaciers de cette chaîne alimentent des cours d’eau torrentiels qui vont grossir l’Indus, qui serpente entre deux rangées de hautes montagnes.

À la chaîne du Karakoram confinent, au sud, des glaciers et des pics de 25,000, 26,000 et 28,000 pieds de haut. L’un est le Gusherbrum, deux autres de ces colosses sont encore innommés ; l’un de ces derniers n’est dépassé que par le célèbre Gaurisankar, où mont de l'Himalaya. « Ce géant anonyme du Karokoram, dit M. Drew, — dont le baron Ernouf

nous à fait connaître l'important ouvrage, — est placé au fond de l’une des ramifications les plus inaccessibles du Baltoro, — le Baltoro est un glacier, — celle qui s'enfonce le plus avant dans le nord. Aussi il est impossible d’en approcher et même difficile de le bien voir de loin, parce que la vue en est interceptée presque de tous les côtés par des cimes intermédiaires. »

Les populations insoumises du Yaghistan (Pays des rebelles on des indomptables) font des razzias dans les districts du Cachemyr qu’elles avoisiment. Certains habitants de tel village ruiné par les « indomptables », n’ont reparu qu'après quinze ou vingt ans d'absence. Ces populations hostiles sont de même race que les montagnards énergiques du Dardistan, mahométans pour la plupart, et qui vivent en hostilité avec les populations du Cachemyr et surtout avec les Dogrâs.

Une de ces tribus obstinément ennemies, habite la vallée du Hunza, dans un des massifs les plus impénétrables du Karakoram. L'influence anglaise s'arrête à la limite des États du maharajah. Pour résister aux & indomptables » on a élevé la citadelle de Gilgit avec ses onze tours, et des forts échelonnés sur la frontière du Dardistan sont occupés d’une

facon permanente par une brigade de l’armée du maharajah de Cachemyr. Sur cette frontière chaque village est un fort où les habitants se retirent la nuit avec leur bétail et sont toujours prêts à servir d’auxiliaires aux troupes du maharajah.

On trouve dans ces régions montagneuses et sauvages des castes de rebut, véritables parias, tels que les Bâtals du Cachemyr, les Bems du Ladak, les Dûms du Dardistan, voués aux travaux les plus pénibles. Ce sont sans doute les derniers représentants d’une race vaincue et exterminée par les Aryas.

Des maisons aux fenêtres sans vitres, — ni rien qui remplace les vitres, — aux toits en terrasse, sur lesquels les habitants font sécher les abricots qu’ils cultivent en espalier et dont ils font leur principale nourriture, sont la demeure de populations industrieuses dont l’occupation la plus ordinaire est le tissage d’étoffes en poil de chèvre dont la matière première vient du Ladak et du Thibet (1).

Ces maisons sont groupées en villages, jetés en quelque sorte au fond de ravins étroits et profonds qui sont encombrés de broussailles et d'arbres fruitiers et dont le sol est jonché de pommes tombées et de prunes. Tout à coup, on voit surgir un intrus, un ours brun... Plus rarement, on remarque des traces de léopards dans ces pays, — où les « indomptables » suffisent amplement à remplir l'emploi de bêtes farouches.

Par delà le Cachemyr se trouve le Ladak, on petit Thibet, dont les pittoresques vallées, encaissées dans les pics géants de l'Himalaya occidental, sont situées à 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. À une pareille élévation, l'atmosphère est presque toujours d’une inaltérable pureté, et les panoramas qui s’offrent aux regards du voya-

(1) Le « pachmina » est une espèce de duvet qui pousse entre les poils de la plupart des chèvres sauvages et des daims du Cachemyr. Ce qu'il en entre dans la fabrication des châles est pris sur les chèvres apprivoisées du Thibet et du Ladak, lesquelles sont dépouillées de ce duvet à certaines époques de l’année. Cette matière, qui ressemble à l’édredon, fait les tissus les plus doux et les plus beaux du monde, Comme ces tissus sont très chers et que tout le travail de l’ouvrier se fait à la main, les châles ont un prix très élevé ; et bien qu'ils coûtent dans le pays de 2,000 francs à 5,000 francs les ouvriers ne reçoivent pas un gros salaire. Un châle qui se vend 3,500 francs en France ou en Angleterre, revient à environ 2,000 francs au Cachemyr,

après les prélèvements des droits imposés par le maharajah.

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geur sont d’une beauté merveilleuse. Ce sol, riche en productions minérales, est arrosé par de nombreux cours d’eau. L’Indus le traverse ; mais en raison de ses fréquents débordements, ce fleuve est, pour le Ladak, un véritable fléau. Parmi les animaux rares et précieux qui peuplent les montagnes du Ladak, il faut citer surtout la chèvre à long spoils, dont la soyeuse toison sert à fabriquer les fameux châles de l'Inde, et le

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Fig. 193. — Machines à prier,

grand mouton du Thibet, que les indigènes emploient comme bête de somme.

Les habitants du Ladak ont le type mongol fortement accentué. Leurs mœurs sont douces et hospitalières ; ils vivent du produit de leurs troupeaux, de la culture du sol, et font quelque commerce, leur pays étant par sa situation entre la Chine et les possessions britanniques l’entrepôt des deux empires. L’imprimerie est en usage chez eux depuis une époque fort reculée.

La religion du pays est le lamaïsme. Le chef de cette religion, incarnation visible de Bouddha, se nomme Grand Lama ; les simples prêtres

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sont des lamas, ils font vœu de célibat et forment une corporation extrêmement considérable.

Le major Cunningham, qui a visité le Ladak en 1850, a décrit en ces termes une bien curieuse machine à prier très répandue aussi dans l’Asie centrale : & Le cylindre à prière, où «mani chhoss-khor, » est un instrument fort ingénieux qui fait le plus grand honneur à l'esprit inventif des Thibétains. Le corps de l’instrument est un cylindre de métal, haut de trois pouces environ sur deux pouces de diamètre. L’axe intérieur est prolongé par en bas de manière à former un manche. Dans le cylindre sont les prières imprimées et des charmes qui tournent à mesure qu’on fait tourner l'instrument. Chaque lama porte un chhoss-khor, qu’il a soin d'entretenir constamment en mouvement au moyen d’une manivelle. Comme chaque tour que fait une prière équivaut à une récitation, le chhoss-khor est d’une ressource précieuse pour multiplier les prières d’an individu. Ces intelligents appareils se rencontrent partout ; il en est de toutes les dimensions. Il y en a des rangées dans chaque temple ; ceuxlà sont hauts d’un pied et les fidèles ne manquent jamais de les faire tourner en entrant. On en voit auprès des villages de beaucoup plus grands qui sont mus par l’eau, et qui, de cette façon, tournent nuit et jour... »

Le plateau de Pamir, plus au nord-ouest que le Ladak, est un vaste territoire inhabité et inhabitable. Quelques géographes modernes veulent absolument que ce soit là l’emplacement du Paradis terrestre. Ce plateau est d’un difficile accès. Il y a quelques années, un Anglais intelligent et hardi, le lieutenant Hayward, après avoir vainement essayé de l’aborder du côté de Yarkand et de Kashgar, résolut de tenter l’ascension par le € pays des rebelles ou des indomptables », le Yaghistan. Il fut assassiné par des agents d’un petit rajah de cette contrée encore en grande partie inconnue.

On possède toutefois quelques détails intéressants sur le fameux pays de Bolor, comme on l’appelait autrefois. Le nom de Pamir, que lui donnent assez généralement les indigènes, signifie un désert, un lieu abandonné, susceptible cependant de culture.

Située entre les montagnes de l’Hindou-Kouch au sud et celles du

Khokand au nord, le Pamir est un grand plateau descendant en pente douce à l’ouest et au nord, sillonné de chaînes montagneuses courant de l’est à l’ouest. Il mésure en moyenne une hauteur de 12,000 à 14,000 pieds; dans ses nombreuses vallées se trouvent les champs d'herbes appelés &« pamirs ». Le plateau est borné de chaque côté par des ondulations de montagnes basses, derrière lesquelles s'élèvent des chaînes à pics dénudés et dont quelques sommets atteignent la région des neiges. L'État d'Ouakan comprend le Grand-Pamir et le Petit-Pamir. Le seul grand arbre qu'on y rencontre est le peuplier blanc. Dans les vallées arrosées croissent le saule, le bouleau et le genévrier géant. Mais sur les « pamirs » même, il ne pousse de bois d’aucune espèce, et le voyageur ne trouve pour combustible que le précieux burtsi, plante épineuse pourvue de larges racines étalées.

Le pays est presque dépeuplé. Il est abandonné par les Kirghises nomades. Les ruines de nombreux villages témoignent de bien des siècles d’oppression !

Préparons-nous à aborder le Thibet, en franchissant la majestueuse barrière qui nous sépare de ce pays.

« Les Himalayas, a écrit le missionnaire Krick, peuvent être comparés aux vagues de l’Océan ; ils ne sont pas une chaine, ils sont un monde de montagnes; pour en bien juger il faudrait planer au-dessus en ballon. »

On y rencontre des forêts de bambous épineux ; leurs tiges penchées se croisent dans tous les sens et rendent la marche laborieuse. Dans certaines zones le rotin est magnifique. Gros comme un bras et long de cent cinquante pieds, il couronne de sa belle tête la cime des arbres les plus hauts. Les indigènes, on pourrait bien dire les sauvages, mangent son fruit qui est très acide. IL y a aussi dans les Himalayas plusieurs espèces de pins dont le plus précieux est le déodar; il croît au sommet des crêtes et à la tête des gorges, présentant une circonférence de vingt à trente pieds.

Le spectacle que l’on a du haut de ces montagnes est un des plus grandioses que la nature puisse offrir. Le P. Krick a décrit ses impressions lorsqu'il arriva au point culminant de Ia chaîne des Himalayas qui bordent le royaume d’Assam.

Les arbres de la montagne paraissaient énormes, pleins de frai-

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cheur et de jeunesse dans leur âge séculaire. Chaque tronc était chargé de plantes parasites et grimpantes retombant de tous côtés en guirlandes pour aller s’accrocher aux colosses voisins... La montagne n’a pas de roche ; c’est une bonne terre noire formée du détritus de ces géants affaissés par la vieillesse ou déracinés par l’orage, et qui pourrissent sans que la hache de l’homme y touche jamais. Le mica, se mêlant au sol noir, fait croire que c’est une montagne d’or et d'argent.

Le missionnaire voyait à sa gauche se creuser la vallée du Brahmapoutre ; à l’est se dressait le grand pic Sambre, du sommet duquel bondissait en cascades le Déo-pani (1) grossi par les pluies : on eût dit une immense toile blanche, déroulée et agitée par le vent. Au couchant, la plaine d’Assam fuyait à l'horizon et se perdait dans le lointain, comme se perdent les flots, lorsque du haut d’un mât on cherche les limites de l'Océan. Il dominait les forêts et les jungles, il planait au-dessus de tous les obstacles, et pouvait admirer toute la majesté du grand fleuve qui, après avoir été si longtemps captif dans d’étroites rives de granit qu'il lave et blanchit de son écume, s’élance de la montagne, broyant tout ce qui s’oppose à son passage, et emportant comme des marques de sa force, les terres et les forêts qu’il ne cesse d’engloutir.

La largeur du Brahmapoutre, depuis le Brahma-Koundo (2) jusqu’au Thibet, est de cent cinquante à deux cents mètres. Le lit du fleuve, trop étroit pour son volume, la pente du sol tout encombrée de rochers, donnent à son cours une rapidité si impétueuse qu’en aucun endroit le plus vigoureux éléphant ne pourrait tenir pied ferme une seule seconde. I ne coule pas, il bondit avec fureur ; il ne murmure pas, il mugit à se faire entendre à distance comme un tonnerre lointain. Sa surface, depuis Sommeu jusqu'aux plaines d’Assam, n’est qu’une nappe d’écume blanche ; au delà, l'immense plaine étale ses forêts, .et le grand fleuve qui l’arrose serpente en mille bras à travers ce paysage. Le missionnaire dominait de plusieurs centaines de pieds la couche des brouillards qui suivaient la profondeur des gorges.

(1) Déo-pani veut dire : Eau de Dieu, Eau du Génie. (2) Brahmapoutre veut dire : Fils de Brahma. Les Indiens 'supposent que ce dieu fit jaïllir le fleuve, et qu'un coup de sa hache lui ouvrit un passage à travers les rochers. Brahmakoundo

signifie : Réservoir de Brahma.

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Fig, 194, — Le temple de la Montagne.

Aucun bateau ne pourrait passer d’un bord à l’autre : les ponts sus-

pendus sont l’unique voie de communication entre les deux rives de cet énorme torrent désordonné.

« La manière de traverser les rivières et les abîmes suffit à elle seule, dit le P. Krick, pour juger le peuple qui en est l’inventeur. Rien de plus périlleux ni de plus sauvage. Supposez trois ou quatre rotins de l'épaisseur de neuf à dix centimètres, et assez longs pour atteindre les deux bords. On attache leurs extrémités à une roche ou à un arbre ; on enfile à cette chaîne un anneau mobile également en rotin; celui qui veut passer introduit son corps dans l’anneau, et, s’il le juge nécessaire, fixe sa tête avec un petit lien retenu au cercle, puis se lance sans façon au-dessus du gouffre, la face tournée vers le ciel. Quoique le pont soit tendu le plus possible, le poids du corps lui fait néanmoins décrire une courbe, en sorte qu'on glisse rapidement jusqu’au milieu, tandis que l’autre moitié du trajet s’accomplit en se hissant des pieds et des mains. Le point qu’on choisit pour ces courses aériennes est toujours celui où le fleuve est étroitement encaissé : c’est le plus favorable, mais c’est aussi le plus dangereux. Au-dessous du voyageur qui se balance dans l’espace, suspendu sur l’abîme, à une hauteur de deux cents pieds, le gouffre est plus profond, l’eau mugit, écume et tournoie : le seul aspect de ces lieux terrifie. » & La première fois, ajoute le missionnaire, que je m'aventurai à ce genre de transit, j'avoue qu’en me plaçant dans l’anneau de rotin j'étais comme un homme à qui on passe la corde au cou. »

Les peuplades sauvages quihabitent ces montagnes sont régies despotiquement par des « rois » d’une bien misérable majesté. Le missionnaire Krick venant de l’Assam a traversé le pays des Michemis sous la menace perpétuelle d’être tué. Ses guides l’avertissaient chaque soir qu'il ne reverrait pas le jour. Des femmes lui montraient la place ou d’autres « sabe » (maître ou monsieur) avaient été massacrés. & Ah! viens voir : c’est ici que les deux Baba sabe ont été mis à mort, et puis on les a jetés dans le gouffre du haut de la roche. »

Et une jeune fille de douze à treize ans reprenait : « Non, non, c’est de ce côté-ci, j'ai vu le sang. Toi aussi on te tuera. » En attendant, ils le dépouillaient peu à peu de tous ses bagages, en le forçant à leur faire des présents.

Les Michemis possèdent une fort jolie espèce bovine, le cha, solide,

gros et membru comme le taureau, court, ramassé et de couleur noire comme le buflle ; il a des cornes peu longues, mais massives à la base. Les Michemis n’utilisent ni la force de ces animaux pour la culture, ni leur lait ; ils les laissent errer dans la forêt. Cependant les riches seuls peuvent en posséder ; « c’est le titre de noblesse », dit l'abbé Krick. Lorsqu'un chef recherche une femme il est toujours sûr de l’obtenir pour un cha qu’il donne au père.

Les Soulikattas (Cheveux coupés) sont souvent en guerre avec les Michemis ; ils attaquent leurs villages, mettent le feu aux maisons après les avoir pillées, font esclaves les hommes et les femmes et tuent ceux qui se défendent.

Plus près du Thibet se trouvent les Mizons, qui ne vivent pas en meilleure intelligence avec les Michemis.

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Fig, 195. — L'Irraouaddi (Birmanie).

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