‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 41 sur 56 · À QE ! £ NN · texte numérisé non relu

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l’envahissement de ces ténèbres, un agent de fertilisation pour leurs

champs.

C’est ici qu’il faudrait avoir les bottes de sept lieues de l’Ogre du conte, afin de sortir plus vite de ces affreux déserts. Après celui du Turkestan oriental, celui de Gobi, quis’étend jusqu’à la Chine habitée, jusqu’à la Mongolie et jusqu'aux monts Altaï.

Là, le sol sablonneux se montre parsemé de rares touffes de chiendent ; la plaine aride et uniforme n’est accidentée que par les boursoufflures que produisent de petits tertres coniques formés par l’agelomération de vieilles racines de saxifrages. Le regard n’est distrait par rien. Pour tout chemin tracé, les marques du passage de quelques caravanes : squelettes de chevaux, de chameaux ou même de bœufs. Pour habitants, des rats à poil gris qui établissent leur gîte sans crainte d’être dérangés et de nombreuses araignées, hideuses, d’une taille énorme, noires, venimeuses, qui couvrent le sol de leurs toiles.

Admettons la fiction de bottes de sept lieues. Nous voilà en Mongolie. Qu'on se figure une succession de plateaux dénudés, sans aucun arbre, sans aucun buisson. L’horizon est toujours fermé par ces petites montagnes arrondies qui se présentent sans cesse et que l’on franchit pour passer d’un plateau à un autre.

Lorsque le soleil éclaire ces plateaux, cette terre d’un aspect âpre prend une coloration d’un léger jaune doré: c’est la steppe dans toute sa grandeur. Le climat de ces plateaux, situés à plusieurs milliers de pieds au-dessus de la mer, est très rigoureux, car les vents froids qui descendent du pôle en sautant par-dessus les sommets neigeux des monts Altaï s’y promènent sans obstacle.

Dans les déserts de la Tartarie, et surtout dans le pays des Khalkhas, la froidure est si affreuse que, pendant la plus grande partie de l’hiver, le mercure gèle. Souvent toute la terre est couverte de neige ; et sile vent du nord-ouest vient à souffler, la plaine ressemble aussitôt à une mer bouleversée jusque dans ses fondements ; le vent soulève la neige par masses et la balaye devant lui.

On ne saurait se faire une idée de la violence de ces chasse-neige. La neige, — celle qui tombe et celle qui recouvrait la terre, — est lancée avec une telle force qu’il est impossible de regarder du côté du vent; elle s’amoncelle si rapidement contre ce qui lui fait obstacle qu’elle recouvre en peu de temps tout ce qui dépasse le niveau de la plaine;

l'air est obseurei de telle sorte qu’on ne voit pas à quelques pas de soi, et qu’il est impossible de suivre son chemin.

Quand le chasse-neige commence, si le Tartare n’a pas le temps de chercher l’abri d’une colline, il ne lui reste qu’à lancer son cheval devant le vent, et à courir ainsi jusqu'à ce qu'il rencontre un hivernage, un refuge quelconque, ce qui peut le mener bien loin, car le vent dure quelquefois plusieurs jours. Lorsque le vent a cessé il faut rallier les troupeaux dispersés de tous côtés ; c’est une pénible besogne. Les pasteurs nomades sont parfois obligés de parcourir des centaines de kilomètres ne s’arrêtant que pour laisser soufler leur cheval. Il y a des années où les chasse-neige sont presque continuels et tuent la moitié des chevaux.

Après les plaines arides, les prairies sans fin, l'étendue vaste, incommensurable, couverte d'herbes verdoyantes. C’est comme une mer où les graminées ondulant sous la moindre brise décrivent de grands arcs semblables à des vagues. Chaque nuage qui passe devant le disque du soleil moire de son ombre rapide toute cette verdure. La Mongolie est appelée par ses habitants la Terre du gazon.

« Le ciel, au-dessus des prairies, dit un voyageur, est de cette douce couleur de vert d’aigue-marine claire et un peu rosée, dont se revêt ordinairement le côté de l'horizon opposé au soleil couchant. C’est une transparence et une pureté d’atmosphère dont rien ne saurait donner une idée. »

Et lorsque le soleil disparaît à l'horizon, il ne se cache pas derrière un pli de terrain, derrière une colline ou une montagne : il semble sombrer dans la terre entr’ouverte pour le recevoir. Alors l’uniformité du sombre s’étend subitement partout. Aucune élévation nulle part, pas même un arbre pour réfléchir et distribuer encore les derniers rayons du soleil disparu.

Qu'à l’autre extrémité de la plaine, quelques heures plus tard, le soleil montre un segment de son disque agrandi, et aussitôt court sur les herbes, avec un frisson, un pâle éclair qui argente le sommet de chaque tige, tandis que l’épais tapis demeure, dans ses profondeurs, enveloppé dans des ombres veloutées.

Cà et là, dans chaque dépression du terrain, s’ouvre un étang encadré de roseaux d’où s'élèvent en caquetant et en volant lourdement des ban-

des de sarcelles, de canards de différentes espèces, des cygnes majestueux, des poules d’eau, des foulques et quelques échassiers, ibis ou hérons, tandis qu’un troupeau d’antilopes arrive au galop pour s’y abreuver.

Le soleil s’est levé.

Cependant à l'horizon se dessinent vaguement, et presque au niveau de la terre, les silhouettes de plusieurs grands quadrupèdes ; à mesure qu’ils s’accusent davantage on aperçoit quelques cavaliers précédant la caravane où caracolant sur ses flancs, et tout autour une nuée de chevaux qui s’avancent en liberté avec des allures diverses, les uns gambadant follement, d’autres marchant d’un sabot alourdi. Un peu après, apparaissent les piétons au milieu des moutons et des chèvres. Tout cela grandit à vue d’œil.

C’est une tribu de nomades s’en allant à la recherche de nouveaux pâturages et emportant tout ce qu’elle possède. Les tentes, les meubles, les vêtements, les provisions ont été entassés sur le dos des chameaux. Un cavalier court en avant, désignant de sa lance la voie à suivre. Les hommes, excitant leurs montures favorites, poussent devant eux incessamment ou rallient les richesses chevalines de la tribu, de petits chevaux à la jambe nerveuse et à tous crins, presque tous de couleur isabelle avec des taches fauves et une raie noire sur le dos.

Les pasteurs du désert sont couverts d’une longue robe, boutonnée, serrée à la taille par une ceinture, et endossent une courte jaquette en étoffe doublée de peaux ; à leurs jambes des calecons de toile s’arrêtent aux genoux ; ils sont chaussés de bottes peu montantes relevées en pointes et très évasées à leur ouverture : c’est là que se trouvent placés bien des petits objets nécessaires qui n’ont pu figurer à la ceinture, à côté de la pipe, de la blague à tabac et de l’éventail.

Les femmes âgées, jachées sur les « vaisseaux du désert », — les plus jeunes vont à pied, — utilisent les longues heures du voyage en filant avec de grossiers crins de chameau des tissus communs destinés à faire des sacs. A côté d’elles, sur l’énorme bête, la fille à marier se prélasse, trop fière pour marcher, trop jeune pour travailler, trop belle pour n’avoir pas le droit d’être un peu coquette; bien en vue, elle prend soin d'attirer l'attention des jeunes cavaliers et ne perd pas un de leurs mou-

vements, tout en paraissant occupée à faire reluire les pièces de monnaie disposées en colliers ou en bracelets qui lui servent de parures.

Les petits enfants, suspendus aux flancs des chameaux dans des paniers ou des filets aux larges mailles, sont disposés de manière à trouver un contrepoids dans une autre corbeille d'enfants, — dans une autre grappe vivante, — ou dans un paquet de couvertures de feutre, les piquets des tentes, des sacs de farine, des armes, des grils de fer, des chaudrons de cuivre et autres ustensiles de ménage. Les jeunes nomades jouent et rient sans aucun souci : ce déplacement est pour eux une partie de plaisir, et le bruit de toute la ferraille qui remue au-dessus de leurs têtes n’est pas fait pour interrompre rires et chants, ni pour faire cesser les agaceries qu’ils s’adressent d’un chameau à l’autre.

Les chameaux des Mongols appartiennent à l'espèce à deux bosses, qu’on rencontre aussi dans la Russie méridionale et en Perse; ils sont de très grande taille; grâce à un pelage très long et très soyeux, ils supportent aisément la ri-

gueur des hivers de la steppe. Au printemps leur poil tombe et ils restent nus pendant plusieurs semaines. C’est avec

Fig. 205, — Type de Mongol.

les poils de leurs chameaux que les indigènes fabriquent ces épaisses étoffes de feutre qui leur servent à faire des tapis, des matelas et la couverture de leurs tentes.

Les Mongols, comme tous les peuples pasteurs, montrent plus de sollicitude pour leurs animaux que pour leurs enfants. Cette remarque n’a rien de désobligeant pour ces braves gens. Simples et pauvres, leur état social, la considération dont ils peuvent jouir ne saurait leur venir que de la prospérité de leurs bœufs, de leurs chevaux, de leurs moutons, de leurs chèvres. Ils donnent à leurs enfants l'exemple de leur rude vie; ils peuvent les entraîner à les imiter ; mais il leur serait difficile de changer la nature des bêtes qui sont tout leur avoir et constituent leurs seuls moyens d'existence.

Qu'on n’aille pas croire cependant que légalité ait rangé sous son ni-

veau ces hommes à l’existence précaire, comme elle y a rangé les plaines unies au milieu desquelles ils vivent. Il y a des princes parmi ces Tartares, il y a une aristocratie, il y a des esclaves.

Les Tartares qui ne sont pas de famille princière sont esclaves; ils vivent sous la dépendance absolue de leurs maîtres. Outre les redevances qu'ils doivent payer, ils sont tenus de garder les troupeaux de ceux à qui

Fig. 206. — Frontières de la Mongolie et de la Chine.

ils appartiennent. Toutefois il ne leur est pas interdit d’en élever pour leur propre compte. Il convient d’ajouter que cet esclavage, — ou plutôt ce servage, — n’est pas trop dur à supporter. Le maître a des égards pour son inférieur. S'il reçoit sa visite, dans sa tente, 1l ne manque pas de lui offrir le thé; maître et serf fament ensemble et échangent leurs pipes mutuellement.

Cependant la noblesse tartare a droit de vieet de mort sur ses esclaves. Mais ce droit trouve sa limite dans l'intervention d’un tribunal supérieur

qui juge l’action du maître qui a puni son esclave de mort. « S'il est convaincu d’avoir abusé de son droit, dit le P. Huc, le sang

innocent est vengé. »

Tout lama qui appartient à une famille tombée en servitude devient libre en entrant dans la tribu sacerdotale. Plus de corvée pour lui ni de redevances à payer; il peut aussi courir librement le monde sans avoir à rendre compte de ses actes à personne.

Ce qui est plus intéressant que l’âpre steppe et la vie âpre aussi des nomades qui l’habitent, \ c’est le lieu où l'existence du nomade se développe parallèlement avec celle de l’homme à qui il faut, pour sa tranquillité, pour sa sûreté, l'établissement des villes, une administration, un gouvernement.

C’est ainsi qu'on voit les Tartares s’avancer en Russie jusqu'à Kazan. Un rapprochement semblable s’opère en pleine Mandchourie. Il y a même des chrétientés, sur les bords du Songariet du Lanling, qui est un des affluents du Songari et que l’on

Fig. 207. — Tartare de Kazan.

peut comparer aux plus beaux fleuves de France. Cette contrée est habitée par les Tartares Tahouris auxquels appartiennent les steppes couvertes de leurs troupeaux

de chevaux et de bœufs. Au milieu et aux extrémités de ces vastes plaines d'herbes, on rencontre des champs cultivés, où grandissent de belles moissons de sorgho, de millet, de sarrazin, de maïs, de pois, de sésame et même l’opium en pavot, ce poison qui vient jusqu’en Tartarie montrer ses fanestes effets. Chose curieuse : ce sont des colons chinois qui défrichent ces terrains. Car il est à remarquer que cette région de l’Amour s’est depuis quelques années enrichie de villages chinois et même de plusieurs villes qui s'élèvent en des lieux où s’étendaient naguère encore des forêts peuplées de tigres, d'ours, de cerfs, de chevreuils, de sangliers qui fournissaient l’occasion de belles chasses aux Tartares Salons. « Là, dit M. Noirjean, — c’est un missionnaire du vicariat de Mandchourie, — où ne régnait que la solitude des bois fourmille aujourd’hui tout un peuple d’émigrés ; il y a des marchands, des laboureurs, un mandarin civil pour juger leurs interminables procès, et un camp de soldats commandés par un lieutenant du gouverneur général de Tcitcikar, pour leur couper la tête quand la cupidité les mène au pillage et à la révolte. »

Deux fois en trois ans telle de ces villes a été saccagée par les Barbes Rouges, pillards que vomissent les immenses forêts de l'Amour et de l'Oussouri. Là se trouvent des gisements considérables d’or et d’argent dont l’empereur, dans une idée de superstition, a interdit l’exploitation. C’est en vain. Des vagabonds s’y rassemblent en grand nombre. Mais bientôt leurs vivres sont épuisés; il leur est impossible de les renouveler, car des soldats tartares ont mission d’empêcher par la force tout ravitaillement. « Alors, poussés à bout, dit le missionnaire que nous venons de citer, les chercheurs d’or arborent le drapeau rouge avec cette devise : Le ciel nous protège. Allons! vengeons-nous. Avec un sabre et un cheval nous vaincrons! » À leur approche les soldats s’enfuient comme des lièvres. Les populations demeurent à la merci des pillards.

Entre le Nonni, le Songari et l'Amour, nous apprend M. Noirjean, s’étend une immense steppe, où l’on rencontre çà et là des villages semés comme autant d’oasis au milieu du désert. Là se trouve aussi Tcitcikar, chef-lieu de la province, où réside un gouverneur général militaire, réunissant sous son commandement toutes les hordes tartares du Heï-Lung- Kiang. Sur les rives du Nonni et de l'Amour, à l’est et à l’ouest, s'élève

la ville de Tung-sy-Potar-han, assujettie au commandement d’un ta-jen, chargé de gouverner les diverses tribus des Tartares, qui mènent presque toutes la vie nomade et barbare. Ce sont les hordes des Poils Rouges, les Tartares Harkshi, les Élenthes, et la grande tribu des Salons, dans laquelle, du reste, ces hordes se confondent toutes.

Le missionnaire qui nous introduit dans ces contrées si peu connues, nous dit que la chasse est toute l’occupation des Salons; ils en tirent

Fig. 208. — L'Amour.

leur subsistance et leur vêtement; en hiver comme en été, ils sont couverts de peaux, des pieds à la tête. Hommes et femmes revêtent un pantalon taillé sur le dos d’un cerf ou d’un chevreuil; une sorte de toge étroite, dépouille du même animal ; un bonnet de fourrure et des bottes de cuir. Ils emploient comme armes de chasse l'arc (Salon signifie « archer » en chinois) et quelquefois le fusil. Ils ont aussi une sorte de pique courte qu'ils nomment « tita » ; « voilà le pauvre Tartare de l'Amour, le pauvre Salon, tel que Dieu l’a fait, dans sa vie errante, au milieu des neiges, sur son coursier rapide, aussi rude et aussi sauvage que lui. »

C’est sur les bords des rivières que, de préférence, il fait halte ; ailleurs, il ne trouverait point d’eau pour apaiser sa soif. Sa serpe a vite coupé quelques branches dans la forêt, qu’il entasse à deux pieds de haut, pour

Fig, 209. — Montagnes en formation sur l'Amour.

se faire un entourage. Toute la famille, le père, la mère et les enfants, prend place derrière ce frêle abri. Un feu allumé jour et nuit sert à faire rôtir la venaison ou à faire bouillir la marmite de fer.

Tandis que l’homme, tout en fumant sa pipe, jette un coup d’œil sur la cuisine, la femme prépare les dépouilles des bêtes tuées à la chasse ; elle les tanne avec de la cervelle de chevreuil ou de cerf. C’est la femme

aussi qui coufectionne les habillements de la famille. Elle vaque à ses occupations en allaitant son enfant, suspendu à son cou dans an sac de cuir.

L'heure du repas arrive, et chacun, armé de son couteau, tranche à plaisir dans la chair abondante. Heureux le Salon, s’il a pu échanger quelques fourrures contre une jarre d’eau-de-vie de provenance chinoise, étendue d’eau, selon l’usage des industriels qui exploitent la bonne foi

Fig. 210. — Tombeaux, près de l'Amour.

tartare. Une fois l’arkhi versé, ces sauvages ne se tiennent plus de joie ; buveurs intrépides, ils exécutent des danses et des pantomimes, et chantent à perte d’haleine autour du foyer.

Avant de s'endormir la dernière parole du Salon, en s’enfonçant dans son sac de pelleterie, est pour le ciel qui lui sert de tente, et pour la terre qui lui sert de lit.

« Le lendemain, le camp est bientôt levé : chacun prend son are ou son fusil. L’homme, la femme, le garçon, la jeune fille, tous montent à cheval. Auparavant, l’énfant du tartare a été suspendu aux branches d’un

arbre, toujours dans sa peau de cerf, d’où l’on ne laisse sortir que sa petite tête. Un feu, où sont entassées d'énormes souches, est allumé auprès. Chacun s’en va et l'enfant reste seul. Habitué à la solitude et au froid, il ne pleure point, la bise et le vent du nord agitent son berceau ; souvent la neige tombe ; il sourit attendant sans se plaindre que la nuit ramène près de lui sa mère, son père et toute la famille. Alors seulement son jeûne est interrompu. »

À côté des tribus de Tartares Salons, et même au milieu d’elles, vit l'immense horde des Tahours ou Tartares Tahouris. Ils viennent une partie de l’année se grouper dans les villages et les petites villes des bords de l'Amour. L'hiver est consacré à la chasse et par suite à la vie nomade. On les rencontre dans les forêts poursuivant l'ours, le tigre et le cerf. Les Tahouris sont braves, de haute taille, mais cruels. Malheur aux colons chinois rencontrés par eux! Ils les tuent uniquement pour s’emparer de leurs dépouilles.

Ces Tartares de diverses dénominations sont les esclaves nés, ou pour mieux dire les serfs de la race mandchoue; cette servitude pèse assez durement sur les malheureuses tribus des Salons. La horde Tahour paraît jouir de certaines immunités parce que c’est parmi elle que se recrutent les cavaliers de l’armée chinoise. En général tous ces Tartares sont assujettis à un tribut.

Chaque année le Salon doit acquitter sa taxe de serf en payant douze onces d'argent et douze fourrures de martre zibeline. En octobre et en novembre la chasse de ces animaux est en pleine activité dans les immenses forêts vierges qui s’étendent le long du Songari jusqu’à l'Amour. Souvent les chasseurs s’en vont par bandes rangées sous l’autorité immédiate du maître; si la chasse est mauvaise, le maître mécontent fait sentir sa mauvaise humeur à son entourage.

Par les habitants de ses rives, l'Amour est un fleuve tongouse. Parmi les tribus de cette race condamnées à disparaître devant les Russes, on distingue encore, mais s’affaiblissant chaque jour, les Lamoutes, les Goldes, les Giliaks, les Orotches et les Manègres. Les Orotches et les Manègres, baptisés pour la plupart, n’en ont pas moins conservé leurs chamans et leurs idoles. Les Chinois ont actuellement encore beaucoup d'influence sur ces populations de la Mandchourie russe.

Du haut des plateaux de la Tartarie, on découvre au loin, dans les plaines, les tentes des Mongols, rangées en amphithéâtre sur le penchant des collines, et ressemblant dans le lointain à de nombreuses ruches d’abeilles.

Ces tentes ont à leur base une forme cylindrique. Sur ce cylindre de huit à dix pieds de diamètre est ajusté un cône tronqué, représentant assez exactement un abat-jour de lampe. La charpente de la demeure

Fig. 211. — Manègre de l'Amour,

nomade est formée d’un léger treillis de barreaux. Des perches vont se réunir au sommet. Sur cette charpente, on étend d’épais tapis de laine grossièrement foulée. La porte est basse, étroite ; une traverse de bois en forme le seuil, de sorte que pour entrer dans la tente, il faut en même temps lever le pied et baisser la tête. La fumée du foyer s’échappe par une ouverture ménagée au sommet du toit. « L'intérieur de la tente, dit le P. Huc, est comme divisé en deux parties ; le côté gauche en entrant est réservé aux hommes; c’estlà que doivent se rendre les étrangers. Un homme qui passerait par le côté droit commettrait plus qu’une

grossière inconvenance. La droite est occupée par les femmes, et c’est là que se trouvent réunis tous les ustensiles de ménage : une grande urne en terre cuite pour conserver la provision d’eau, des troncs d’arbres de diverses grosseurs creusés en forme de seau, et destinés à renfermer le laitage, suivant les diverses transformations qu’on lui fait subir. Au centre de la tente est un large trépied planté dans la terre, et toujours prêt à recevoir une grande marmite mobile, que l’on peut placeret retirer à volonté. Cette marmite est en fer et de la forme d’une cloche. Derrière le foyer et faisant face à la porte, est une espèce de canapé, meuble le plus bizarre que nous ayons rencontré chez les Tartares. Aux deux extrémités sont deux oreillers terminés à leur bout par des plaques de cuivre doré et habilement ciselé. Il n’existe peut-être pas une seule tente où l’on ne trouve ce petit lit, qui paraît être un meuble de nécessité absolue, mais, chose étrange et inexplicable ! durant notre long voyage nous n’en avons jamais vu un seul qui parût fabriqué de fraiche date. Ces objets sont toujours déguenillés même dans les familles qui paraissent aisées.

« A côté du canapé, vers le quartier des hommes, on place ordinairement une petite armoire carrée, où sont renfermées les mille et une bagatelles qui servent à enjoliver le costume de ce peuple simple et enfant. Cette armoire tient aussi lieu d’autel à une petite idole de Bouddha ; cette divinité en bois ou en cuivre est ordinairement accroupie, les jambes croisées, et emmaillottée jusqu’au cou d’une écharpe de vieux taffetas jaune. Neuf vases en cuivre, de la grosseur et de la forme de nos petits verres à liqueur, sont symétriquement alignés devant Bouddha : c’est dans ces petits calices que les Tartares font journellement à leur idole des offrandes d’eau, de lait, de beurre et de farine ; enfin quelques livres thibétains enveloppés de soie jaune complètent l’ornement de la petite pagode. Ceux dont la tête est rasée et qui gardent le célibat ont seuls le privilège de toucher ces prières ; un homme noir commettrait un sacrilège s’il s’avisait d’y porter ses mains impures et profanes.

« De nombreuses cornes de bouc, fixées à la charpente de la tente, complètent l’ameublement deshabitations mongoles; c’est là que sont suspendus des quartiers de viande de bœuf ou de mouton, des vessies remplies de beurre, des flèches, des ares et un fusil à mèche ; car il n’est presque pas de famille tartare qui ne possède au moins une arme à feu.

« L’odeur qu’on respire dans l’intérieur des tentes mongoles est rebutante et presque insupportable quand on n’y est pas accoutumé. Cette odeur forte et capable quelquefois de faire bondir le cœur, provient de la graisse et du beurre dont sont imprégnés les habits et les objets qui sont à l’usage des Tartares.

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Fig. 212. — Femme manègre.

« Parmi les Tartares, les soins de la famille et du ménage reposent entièrement sur la femme ; c’est elle qui doit traire les vaches et préparer le laitage, aller puiser l’eau, quelquefois à une distance éloignée. La confection des habits, le tannage des pelleteries, le foulage des laines, tout lui est abandonné... Les occupations des hommes consistent uniquement à diriger les troupeaux dans les bons pâturages, et ce soin est plutôt un plaisir qu’une peine pour des hommes accoutumés dès leur enfance à monter à cheval. »

Il n’est peut-être pas de spectacle plus attrayant que celui qu’offrent des cavaliers mongols courant après un cheval indompté, armés d’une longue perche, au bout de laquelle est une corde à nœud coulant. Il faut les voir aussise réunir en troupes pour cerner un loup qui, s’il est pris vivant, est écorché et remis en liberté.

Fig. 213. — Camp de Mongols.

Nous avons parlé des funérailles des nomades de l’Asie. Dans tout le désert on abandonne les morts à la voracité des animaux sauvages et des oiseaux de proie. Il n’est rien d’horrible à voir comme ces restes humains que se disputent avec acharnement les aigles et les loups. Sur les limites du désert de Gobi, aux environs des villes, les lieux de ces sépultures en plein air sont hantés par d'énormes chiens : au-dessus planent des corbeaux et des vautours aux pattes et au bec rouge-sang.

Sinous ne connaissons pas beaucoup les Tartares Mongols, ils ne con-

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naissent pas mieux les Européens. Il y a quelques années, le colonel Prjévalski, chargé d’une mission par le gouvernement russe dans les parages sibériens, avait l’insigne honneur d’être présenté à l’amban, c’està-dire au prince régnant de l’Ala-tchan. Le prince mongol posa curieusement des questions à son visiteur : Quelle est la religion des Russes ? Comment marchent les trains de chemins de fer? Comment se font les bougies? Et encore : Il est bien vrai, n’est-ce pas, qu'on emploie dans la photographie une liqueur tirée de l’œil humain? Le colonel protesta. Mais le prince d’Ala-tchan tint à lui montrer qu'il savait très bien que sans cette liqueur des yeux l'appareil ne pourrait pas voir. & Il n’ignorait pas, ajouta-t-1l, que les missionnaires de Tien-tsin prenaient des enfants sous prétexte de les instruire et qu’ils leur crevaient les yeux pour faire de la photographie ; mais le peuple s'était soulevé et les avait exterminés. » À rapprocher cette révélation du massacre de 1870 dans lequel vingt Français et trois Russes furent égorgés par la populace, peut-être sur le crédit de ce conte odieux et absurde.

Quant à l'issue de la guerre franco-anglaise de Chine, en 1860, leurs convictions reposent sur le renversement absolu de la vérité. L'opinion de ces barbares est que nous avons été vaincus. Si nous avions pris Pékin, nous aurions détruit cette ville de fond en comble, suivant les usages de la guerre ; c’est grâce à l’inépuisable bonté de l’empereur que les barbares (nous, naturellement) ont pu fuir de Pékin. Il les aurait anéantis jus-

qu’au dernier s’il avait voulu ; il s’est contenté de leur imposer un lourd tribut.

Le sud de la Sibérie, — Ses montagnes et ses mines. — Les Katchinzes. — Le pays des Turcomans, — Un faux derviche. — M"° de Ujfalvy. — Encore le désert. — Les caravanes. — Les herbes incendiées. — La prière. — Le puits. — L'hospitalité.

Les monts Altaï, les monts Tablonoï et Stanovoï, dont les sommets s'élèvent Jusque dans la région des neiges, et qui courent, de chaîne en chaîne, jusqu’au détroit de Behrine, n’offrent que des solitudes affreuses faites de pics dénudés et glacés, de précipices insondables, de sombres et inextricables labyrinthes circulant à travers les contreforts, où lécroulement d’une avalanche, les roulements du tonnerre, l’été, répondent seuls, dans le silence éternel, aux grondements des ours et aux hurlements des loups.

Là, tout est abrupt et sauvage. On ne trouve d’arbres que dans les ravins et les vallées profondes. Même sur leurs versants méridionaux ces montagnes ne se parent pas d’un arbuste. Leur seul ornement, c’est lorsqu’au printemps l’eau amassée à leur sommet rompt l’enveloppe de glace qui la retient et qu'elle s’épanche en se congelant le long des pentes, formant, sous les premiers rayons du soleil une surface polie qui se revêt des couleurs du prisme et resplendit comme une « rivière » de diamants et de pierres précieuses.

Dans les ramifications de ces montagnes qui envahissent le sud de la Sibérie, les flancs des hautes roches recèlent de l’or, il est vrai, de l'argent, et d’autres métaux précieux ; mais toutes ces richesses n’ont servi qu'à faire de leurs gisements des lieux d’exil et de douleur. La Sibérie et sa population de déportés aux mines, venue du fond de la Russie, du cœur de la Pologne, c’est l’Europe civilisée et malheureuse transportée en pleine Asie.

Quant aux populations indigènes qui habitent aussi cette terre in-

grate, sous cet âpre climat, nous les avons visitées pour la plupart dans la région polaire; les grands fleuves qui arrosent la Russie d'Asie, — la Léna, l’Iéniséi, l’'Obi, — nous les avons vus à leur embouchure, lorsqu'ils se déversent dans l’océan Glacial. C’est ainsi que nous avons rencontré déjà les Tongouses vers l’embouchure de la Kolima; mais la grande majorité de leur population appartient, nous l’avons dit, aux pays de l'Amour.

Il y a encore et plus loin dans ces contrées des terrains marécageux et glacés, des steppes couvertes de buissons épineux, de mélèzes nains et d’autres arbres rabougris dont les racines courent à la surface du sol, faute de pouvoir y pénétrer ; 1l y a de lugubres forêts ; — mais nous ne voulons pas y conduire nos lecteurs. Nous ne dirons qu’un mot des Katchinzes qui habitent le sud de la Sibérie, sur la rive gauche du haut Iéniséi.

Les Katchinzes ont été signalés dès le siècle passé pour leur extrême malpropreté. Leur pays est en partie plat, coupé de lacs et de marais salants, en partie montagneux, avec de beaux pâturages. Les Katchinzes sont grands chasseurs et se montrent assez bons éleveurs de chevaux, de bœufs et de moutons. Ils s’habillent d’une toile grossière faite de chanvre d’orties ou de peaux de mouton et de chevreuil garnies de leur pelage. Leurs femmes, moins laides que celles des Kalmouks, se coiffent avec une certaine coquetterie. Elles fament du tabac dans de petites pipes.

Ces nomades vivent sous la tente ; ils commencent cependant à avoir quelques maisons de bois. Depuis leur annexion à la Russie, ils ont été baptisés sans abandonner pour cela des croyances et des pratiques religieuses qui n’ont rien de commun avec leur nouvelle religion.

Une région où l’on ne pénètre pas sans périls, c’est celle qui est située à l’ouest du plateau de Pamir et qui s'étend jusqu’à la mer d’Aral et à la mer Caspienne. C’est le Khanat, c’est le pays des Turcomans et des Kirghises. Là encore nous retrouvons le désert, — le désert avec des villes bâties au milieu des sables.

Parmi les derniers voyageurs qui nous ont fait connaître cette partie

de l'Asie, il faut nommer avec distinction M. Arminius Vambéry et Me de Ujfalvy-Bourdon.

L’Anglais Burnes, il y à une cinquantaine d’années, s'était rendu dans l’Asie centrale par l’Inde, et en avait, pour ainsi dire, renouvelé la géographie. M. Vambéry, Hongrois de naissance, poussé par le désir de vérifier certaines questions de linguistique qui intéressent particulièrement l’idiome magyare, résolut d'entreprendre, à son tour, ce même voyage, à travers un pays dont le fanatisme musulman interdit le passage à tout infidèle, et, pour ainsi dire, à tout étranger. Cachant sa nationalité, se faisant passer pour un Turc dévot, — pour un «hadji », il se joignit, sous les haïillons du derviche, à une bande de pèlerins tartares qui revenaient de la Mecque et regagnaient leur pays. Ce voyage à été long, pénible et rempli de péripéties dramatiques.

Le philologue hongrois est allé de la Perse aux bords de la mer Caspienne, puis, par le nord, à Khiva, la ville des rossignols, à Bokhara la ville des cigognes, à Samarkand enfin, le point le plus oriental qu’il ait atteint : son retour s’est effectué à travers les solitudes du sud, par Karshi et par Hérat.

Nous avons eu ainsi la révélation de tout un monde nouveau, entrevu, il faut dire, sous un jour peu favorable ; une société odieuse où règne la violence, l’abrutissement et la superstition. Le derviche est la personnification la plus complète de la vie orientale. La paresse, le fanatisme et l’indolence sont des choses que l’on regarde chez lui comme des vertus, et qu'il s’efforce de faire considérer partout comme telles. On excuse la paresse en songeant à l'impuissance des mortels, on voit dans le fanatisme un enthousiasme religieux, et l’indolence est justifiée par la pensée qu'il serait inutile qu'un être chétif comme l’homme entrât en lutte avec le destin.

M"° de Ujfalvy-Bourdon a accompagné, de Paris à Samarkand, M. de Ujfalvy, son mari, chargé d’une mission ethnographique. C’était en 1876. Les voyageurs traversèrent la Russie jusqu’à Orenbourg, qui, avec sa population mélangée de Kirghises, de Bachkirs et de Tartares, ses caravansérails et ses mosquées, est déjà l’Asie. M"° de Ujfalvy nous a initiés aux mœurs des Kirghises de la steppe et nous a parlé du Turkestan, de Tachkend, de Samarkand et du Ferghanah.

Fig. 214, — Campement de Tongouses.

Nous n’entrerons pas dans les villes ; mais le désert nous appartient, — la vie au désert.

La verdure si douce au regard à fait place aux terres imprégnées de sel, dont l’odeur et l’aspect sinistre semblent avertir le voyageur des souffrances qui l’attendent dans ces immenses solitudes. On marche des journées entières sur un sol sablonneux offrant parfois de légères ondulations, mais où il est impossible de découvrir la moindre trace d’un sentier ; le soleil indique seul la direction à suivre. Parfois le sable fait place à un sol argileux et dur sur lequel, au milieu de la nuit silencieuse, résonne le pas cadencé des chameaux. Pendant la nuit le « kervanbashi », — celui qui dirige la caravane, — se guide sur l'étoile polaire appelée par les Turcomans la Cheville d’or, à cause de son immobilité.

Et l’on peut marcher pendant plusieurs semaines sans trouver ni une goutte d’eau pour étancher sa soif, ni un arbre pour se mettre à l’abri des rayons du soleil. En hiver, le froid est extrême ; en été, la chaleur accablante, mais les deux saisons présentent un égal danger, et les tempêtes fréquentes de ces régions engloutissent les caravanes aussi bien sous des flots de neige que sous des tourbillons de sable. — Un nuage d’un bleu sombre apparaît à l'horizon : c’est une montagne.

Pendant les premières journées de marche, le silence du désert s’empare de l’âme comme d’une sorte d’enchantement. M. Vambéry raconte, dans ses Scènes ct Tableaux du monde asiatique, qu’il restait souvent des heures entières, les yeux fixes, perdus dans une sorte de rêverie qu’on troublait rarement, parce qu’on le croyait plongé dans de pieuses méditations : le voyageur hongrois avait revêtu, nous l’avons dit, les haïllons du derviche.. Cependant sous l’ardeur du soleil la fatigue se fait sentir dans le convoi tout entier ; elle est bientôt excessive aussi bien pour ceux qui sont juchés sur des chameaux que pour ceux qui suivent à pied ia caravane. Alors tous les yeux se tournent vers le kervanbashi, qui cherche du regard un endroit favorable pour la halte : il est indispensable de procurer un pâturage aux chameaux. Quand il l’a découvert, il y conduit la caravane, tandis que les plus actifs ramassent à la ronde des racines sèches et tout ce qui peut servir de combustible.

Enfin on travaille à l'installation ; on délivre les chameaux de leur

charge, on empile les ballots pour s’en faire un abri contre le soleil, et les chameaux s’en vont se repaître gloutonnement d'herbe où broyer le chardon. Alors il y a un moment de douce quiétude pour chacun; c’est avec délices qu’on jouit d’un moment de repos et, s’il se peut, de quelque fraicheur.

Puis le thé circule, un thé qui est souvent fait avec de l’eau trouble et qu’on boit sans sucre ; mais la saveur du breuvage semble incomparable à ces pauvres voyageurs exténués. Ils absorbent ce thé à petites gorgées et se sentent ranimés, égayés où disposés au sommeil.

Mais tout le monde ne dort pas. Ici des mains noires pétrissent la pâte et préparent le pain ; à côté on rôtit, avec de la graisse de mouton, des côtelettes de cheval ou de chameau ; ce n’est pas très appétissant : la faim fait trouver tout bon.

C’est à regret qu’on obéit au signal du kervanbasbi quand il faut se remettre en marche. Les chameaux abandonnent leur pâturage et viennent souvent d'eux-mêmes rejoindre la caravane, se plaçant docilement auprès des balles de marchandises qui formaient leur charge ou des personnes qui les montaient.

La nuit surtout le désert a ses dangers ; l'obscurité borne l'horizon et le rend impénétrable. Soit que la caravane fasse halte, soit qu’elle poursuive sa marche, chacun se rapproche de ses compagnons. La file est rompue, la troupe se divise en sept ou huit groupes qui forment un carré compact, limité par les plus forts et les plus hardis. Au clair de lune, l’ombre des chameaux qui avancent lentement produit un effet saisissant ; mais dans les nuits obscures personne n’oserait s’écarter d’un seul pas de la caravane.

Si l’on fait halte, on prend des dispositions de sûreté. Les ballots de marchandises sont empilés au milieu, les hommes se couchent alentour, tandis que les chameaux, formant une ligne de défense, s’étendent sur le sol rangés en cercle. Ils demeurent couchés la tête au dehors du cercle, prêts à donner l'alarme par leurs cris rauques si un ennemi paraît au loin, et ils restent là toute la nuit sans bouger.

La caravane marche depuis plusieurs jours et la provision d’eau commence à s’épuiser, le voyageur est menacé de connaître les tortures de la soif, Alors, pour la première fois peut-être, il lui semble que l’eau

est le plus précieux de tous les éléments. Que ne donnerait-il pas pour en avoir quelques gouttes! Le patient a perdu tout appétit, il éprouve un abattement excessif, un feu dévorant court dans ses veines, il se laisse tomber sur le sol dans un état complet d’épuisement. Heureux s’il entend tout d’un coup retentir à ses oreilles ces paroles magiques : « De l’eau! de l’eau! » et que le prévoyant kervanbashi, qui a caché une certaine quantité d’eau pour la distribuer quand les souffrances seront devenues intolérables, en verse un verre à chacun des membres de la caravane. Ranimé par ce secours inespéré, il apprécie la justesse du proverbe tartare : & La goutte d’eau donnée dans le désert au voyageur mourant de soif, efface cent années de péché. »

Il arrive pendant la saison chaude, nous dit M. Vambéry, que lorsque le soleil brûlant a desséché les herbes et les arbrisseaux au point qu'ils sont devenus aussi inflammables que l’amadou, une étincelle tombée par négligence et activée par le vent met le feu à une steppe tout entière. La flamme, trouvant toujours un aliment nouveau, s’étend avec une telle rapidité, qu’un homme à cheval peut à grand peine lui échapper. Elle roule sur les herbes sèches comme un fleuve débordé, se dresse en sifflant lorsqu'elle rencontre des buissons et des arbrisseaux, dévore ainsi un grand espace en un temps très restreint, et sa course furieuse ne peut être arrêtée que par une rivière ou un lac. Ces incendies présentent pendant la nuit un aspect grandiose, mais terrifiant ; l'horizon ressemble à une vaste mer de flamme; les plus braves même sentent leur courage les abandonner devant ce spectacle. Avec quelque présence d'esprit on peut toutefois se sauver. Il faut pour cela, lorsque les flammes sont encore éloignées, mettre le feu aux herbes les plus proches. La flamme qui avance ne trouve plus d’aliment lorsqu'elle arrive à l’espace incendié, et c’est dans cet espace même qu’on cherche un refuge. C’est ainsi que dans le désert l’homme ne peut combattre le feu qu’en lui opposant le feu.

Les tribus ennemies emploient souvent l’une contre l’autre cette arme terrible et produisent ainsi d’affreux ravages. Quelquefois aussi, un couple fugitif y a recours pour échapper aux poursuites.

De tous les peuples de l’Asie, le Tartare est celui qui par son caractère et ses habitudes s’accommode le mieux de la vie du désert. Son fa-

hi

AL

Fig. 215, — Campement de Turcomans,

talisme lui permet de vivre au milieu de dangers toujours menaçants. Il sait s'imposer toutes sortes de privations, garde ses vêtements pendant des mois entiers, souffre de la faim et de la soif. Sa tranquillité d’âme n’en est point altérée. Cela frappait M. Vambéry, surtout le soir au moment de la prière, à laquelle chacun prenait part. « La caravane, ditil, se formait sur une seule ligne à la tête de laquelle se plaçait l’iman, qui, le visage tourné vers le soleil couchant, récitait les prières. La solennité de cet acte était encore augmentée par le silence qui régnait au loin, et lorsque les rayons de l’astre pâlissant venaient éclairer le visage de mes compagnons, ces visages avaient, malgré leur aspect farouche, une telle expression de béatitude qu’il semblait qu’ils possédassent tous les biens de la terre et qu’il ne leur restât rien à désirer. »

Dans leurs mouvements semi-annuels les populations nomades de l'Asie centrale suivent toujours les mêmes routes séculaires à la recherche des meilleurs pâturages et des campements les plus commodes, suivant les saisons. Pendant ces migrations, le Kirghise, le Turcoman, l’'Usbek, trouve au terme de son parcours quotidien le puits tant désiré. L'eau rappelle les forces épuisées et ramène la vie au milieu de cette troupe altérée d’hommes, de femmes, d'enfants, de chevaux, de chameaux, d’ânes, de moutons et de chèvres.

« Ceux d’entre nos peintres de genre qui préfèrent les scènes intimes de famille à l’air libre, dit un écrivain qui a vécu dans ces régions, peuvent me suivre vers ce puits où une nombreuse et opulente famille kirghise vient de réunir toutes ses richesses pastorales autour des « kibitkas », de ces maisons de feutre que les femmes s’empressent de dresser pour le repos de la nuit. Le chef de la famille, entouré de ses fils et de ses nombreux serviteurs, est complètement absorbé par les soins minutieux, soucieux et vraiment paternels qu’il prodigue à de jeunes chameaux harassés par les fatigues de la longue étape du jour. La première coupe d’eau fraîche est pour eux; mais le liquide réparateur est coupé par de la fine farine de millet, et sa fraîcheur est neutralisée par une dose de koumis ou de jait de jument et de brebis acidulé. Le père prescrit à ses fils de découvrir au plus vite, dans les environs, un pâturage au gazon exceptionnellement fin et savoureux pour les jeunes élèves à la dentition mal affermie encore et qui ont dépouillé, depuis quelques jours

à peine, la robe enfantine d’épaisses feuilles d’ouate dont on les revêt dès leur naissance. Si la peinture pouvait rendre toutes les préoccupations, tous les calculs d’avenir qui s'accumulent sur le front bas et déprimé de ce chef defamille kirghise, pendant qu’il s’oublie lui-même, elle aiderait à traduire le sentiment intime de ces rudes enfants des steppes et des déserts du Turkestan, sur la valeur intrinsèque des immenses surfaces qu’ils hantent et qu'ils exploitent depuis des siècles. Elles sont pour lui une mine fort riche de profits annuels, non seulement à titre de pâturages gratuits et inépuisables, mais comme le champ ouvert à toutes ses productives spéculations de transport. Qu'il possède des chameaux jeunes et forts, et sa fortune est assurée. Les transports rémunérateurs ne lui ont jamais échappé à aucune époque (1). »

Dans l’Asie centrale on pratique l’hospitalité en quelque sorte par instinct ; parmi les nomades qui la sillonnent en tous sens on peut trouver des hommes cruels, féroces, perfides, jamais un homme inhospitalier.

& Pendant mon séjour parmi les Turcomans, raconte M. Vambéry dans ses Scènes et Tableaux, un de mes compagnons de mendicité partit un jour pour une tournée, ayant eu soin de se revêtir préalablement de ses vêtements les plus misérables. Après avoir erré pendant une journée, il se rapprocha le soir d’une tente isolée avec l'intention d’y passer la nuit. Il y fut accueilli cordialement, comme toujours ; cependant il s’aperçut bientôt que le propriétaire de ce misérable établissement paraissait être dans un grand embarras et s’agitait en tous sens, comme s’il cherchait quelque chose. Le derviche éprouva un moment de malaise, lorsque le nomade, s’approchant de lui, lui demanda en rougissant beaucoup s’il ne pourrait pas lui prêter quelques € kraus », car il n'avait que du poisson sec et désirait présenter quelque chose de mieux à son hôte. Un refus n'était pas possible ; mon camarade ouvrit la bourse qu'il tenait cachée sous ses haïllons, en tira cinq kraus, et l'affaire parut arrangée à leur satisfaction mutuelle. Le souper se passa gaiement ; lorsqu'il fut terminé, on offrit à l’étranger le meilleur tapis de feutre pour s’y étendre, et le lendemain matin il fut congédié avec les honneurs ordinaires.

(1) J. Barrande.

& Il y avait à peine une demi-heure que j'avais quitté la tente, me raconta depuis mon ami, lorsqu'un Turcoman accourut vers moi et me demanda ma bourse, en accompagnant sa demande de violentes menaces. Jugez de mon étonnement en reconnaissant dans la personne du voleur mon hôte de la veille! Je m'imaginai qu'il plaisantait, et je lui répondis en riant ; mais il me fallut bientôt reconnaître qu'il était sérieux, et, pour éviter de graves désagréments, je fus contraint de lui livrer ma bourse, quelques feuilles de thé, mon peigne et mon couteau, en un mot, tout ce que je possédais. Je me disposais ensuite à m’éloigner ; il me retint, et, ouvrant »#a où plutôt s4 bourse, il en sortit cinq kraus qu’il me remit : « Voilà ma dette d'hier au soir ; maintenant nous sommes quittes, et vous pouvez continuer votre route. »

ME

L’Arabie. — R. Burton. — Palgrave. — Lady Anna Blunt. — La région fertile du Nedjed. — La géographie de Ptolémée. — Bédouins et Fellahs. — Les Wahabites et le tabac. — Les chevaux arabes.

À l'extrémité sud-ouest de l’Asie, — que nous allons bientôt quitter, — et unie par le détroit de Suez au vaste continent où nous sommes impatients d'arriver, se trouve la grande presqu'île à laquelle la mer d'Oman et le golfe Persique forment une ceinture : l’Arabie.

Nous connaissons les Arabes ; nous avons même appris à les connaître de très près, hors de leur pays d’origine : leur vie nomade dans l’Afrique française, leurs mœurs, leurs lois, leur langue, tout cela nous est devenu familier. Mais l'Arabie est demeurée fermée aux investigations : les infidèles, — simples touristes où voyageurs pour Le plus grand profit de la science, — ont été tenus à distance respectueuse de la Mecque, la cité sainte où plus de cent mille croyants viennent chaque année affirmer la perpétuité de l’islamisme.

Le capitaine Burton, — qui a rencontré ailleurs et plus tard la célébrité, — lorsqu'il n’était encore que lieutenant dans l’armée des Indes, accomplit le voyage de Médine à la Mecque aux frais de Ja Société géographique de Londres.

Parti de Southampton en avril 1853, Richard Burton, une fois au Caire, se travestit en Arabe, et prit ses mesures pour visiter cette terre sainte des musulmans si rigoureusement interdite aux chrétiens. A Suez il fit la connaissance d'un jeune homme de la Mecque, en se faisant passer pour un pèlerin afghan; il se lia avec d’autres Arabes qui lui offrirent de l’emmener avec eux au tombeau du Prophète. Arrivé à Médine sans avoir soulevé sur son compte le moindre soupçon, il visita la mosquée, et prit l’esquisse de la ville et de ses environs les plus remar-

quables. A la Mecque, il put voir les cérémonies des hadyji. T1 leva le plan de la Kâaba, et après avoir étudié les objets les plus intéressants de la ville sainte il revint en Égypte ayant gagné le titre de hadji.

Depuis lors, un autre Anglais, Palgerave, entreprit une exploration du même genre, voyageant sous les dehors d’un médecin arabe de Damas

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Fig. 216. — Pélerins autour de la Kaaba, dans la mosquée de la Mecque.

(1862). Ce déguisement indispensable devait avoir l'inconvénient de lui interdire la possession de toute espèce d’instruments physiques ou astronomiques qui lui auraient permis de faire d’utiles observations. La géographie a donc été un peu sacrifiée ; mais Palgrave à très largement racheté ce défaut de son voyage en rapportant une masse de notions précieuses sur la condition sociale, politique, religieuse et commerciale de l’Arabie centrale, sur le caractère général et la conformation des diverses parties de la péninsule, dont on ne connaissait guère que les

provinces maritimes ; il a recueilli une foule d'informations nouvelles sur ce plateau entouré d’un cercle de déserts.

L’exploration de Palgrave a consisté dans la traversée oblique de la péninsule arabe depuis la pointe de la mer Morte jusqu’à la côte d'Oman. Le savant voyageur était parti de Gaza, sur la côte syrienne, avec une caravane qui se rendait à la Mecque ; bientôt il l’abandonna pour se diriger plus à l’est et pénétrer dans le Kacim, puis dans le Nedjed : de là il gagna le port d’El-Khatif sur le golfe Persique, visita Mascate, revint à Bagdad par l’Euphrate, et de Bagdad à Damas et à Beyrouth, où il s'embarqua pour l’Europe en 1865.

Voilà les voyageurs récents; — ajoutons-y lady Anne Blunt, à qui certains côtés de la vie privée des Arabes ont été accessibles ; — voilà, disons-nous, les voyageurs qui, après Nieburh et Burckhardt, ont pu nous donner une idée assez précise de la configuration de l’immense péninsule.

L’Arabie centrale est un plateau montagneux, entouré de tous côtés par des déserts. Pierreux au nord et sablonneux dans tout le reste du pourtour, ces déserts sont découpés comme le serait une mer baignant un continent; ils offrent tantôt de vastes bassins, tantôt des détroits et des baies profondes. Au milieu d’eux les oasis sont des îles, tandis que le plateau du centre représente la terre continentale. Excepté au nord-est, où les hautes plaines du désert de Syrie et d'Arabie rattachent la péninsule au continent asiatique, les déserts sont eux-mêmes enveloppés par les chaines de montagnes qui bordent les quatre mers au milieu desquelles se trouve située la péninsule. Si, au plateau central, connu sous le nom général de Nedjed, on ajoute la surface habitée et cultivée des chaînes du littoral, on constate que le tiers de l'Arabie, composé de plaines de pierres ou de sable, où, faute d’eau, toute culture est impossible, se trouve réduit à l’état de désert. Les tribus nomades qui les parcourent sont numériquement très faibles, relativement au reste de la population.

Tel de ces déserts est un immense océan de sable rouge et mouvant, dont les vagues, disposées parallèlement par les vents, offrent à l’œil une suite interminable d'ondulations uniformes. Pour passer d’une crête à

une autre, il faut descendre parfois jusqu’à une profondeur de 200 à 300 pieds, où l'on est privé d’air et suffoqué par la chaleur, condensée comme dans un four ; puis, pour en sortir, il faut s’élever laborieusement jusqu'au sommet suivant. Des points les plus hauts une telle plaine semble être une mer de feu. Pas une plante, pas une créature vivante, pas un abri! & Si cela devait durer toujours ce serait l’enfer! » s’écriait Palgrave en traversant un de ces déserts à la tête d’une caravane obligée de couper obliquement l’une après l’autre toutes ces dunes de sable.

Après les buissons et les acacias dela plaine, après les vallons sablonneux, après les solitudes bornées à l'horizon par quelques pics bleuâtres, se dressent des rideaux de collines peu élevées, des bois de palmiers ; la terre vercit et se pare, les oiseaux gazouillent dans les bouquets d’arbustes; sur le sable chaud courent de grands lézards; quelquefois une bande de perdrix s'envole des herbes, où encore une longue file de gazelles traverse le sentier suivi par la caravane : c’est la région fertile du Nedjed.

En deux ou trois endroits, dans le Nedjed, des cercles d'énormes pierres brutes, plantées en terre et surmontées, à leur sommet, par d’autres pierres posées transversalement, rappellent les «pierres levées » des monuments celtiques.

Le plateau le plus élevé de toute l'Arabie, qui atteint, croit-on, une hauteur de 3,000 mètres, est situé à peu près au centre de la presqu’ile, dans cette province de Nedjed. De hautes montagnes séparent le Hedjaz des plaines du Nedjed dont la surface ondulée est, dans certaines parties, brusquement coupée par plusieurs chaînes. La région montagneuse de l’Yémen s’abaisse avec la vallée du Mecdân, fleuve qui a son embouchure près d’Aden, vers le territoire désert des côtes de Téhama.

Les anciennes divisions de l’Arabie adoptées par le géographe Ptolemée ne répondent nullement au caractère des limites assignées aux diverses parties de ce territoire, et ont été, en outre, fort mal comprises. Le nom d'Arabie Heureuse, est le résultat d’une traduction erronée du mot Yémen, etle mot ?ctrée ne signifie pas davantage une nature rocailleuse du sol.

Mais ces réserves faites, que de souvenirs n’évoquent pas ces noms!

L'Arabie Pétrée remplit les traditions bibliques. C’est elle que l’on nommait l’Idumée, et qui tomba en partage à Édom ou Ésaï; c'était la , la terre des Amalécites, des Madianites, des Nabathéens, de toutes ces tribus qui disputèrent si longtemps au peuple élu l'entrée de la Terre promise. C’est au milieu de ces solitudes stériles que s’accomplirent,

Fig. 217, — Arabie Pétrée. Oasis de Dahab, sur le golfe Élanitique.

après la sortie d'Égypte, les destinées du peuple d'Israël. Le désert de l'Égarement, le rocher qui se fendit sous la verge de Moïse, les puits amers de Marah sont encore là comme au jour où les Juifs désespéraïent d'échapper à la mort qui les pressait de toutes parts. Le Sinaï, sur le sommet duquel Dieu donna sa loi aux hommes ; Horeb, son buisson ardent, ses cavernes où le prophète Élie se dérobait aux fureurs de Jézabel, conservent à ces régions désolées le respect des nations. Non loin de cette terre des miracles, Pétra, l’ancienne capitale des Nabathéens, cache dans

les profondeurs de ses rochers les temples, les arcs de triomphe, les théâtres, les tombeaux, témoins irrécusables de sa grandeur passée. C’est là que, dès les temps les plus reculés, les tribus nomades de l’Yémen apportaient l’encens, la myrrhe et les aromates, précieux produits de leur contrée; c’est làqu’ils recevaient en échange les meilleures étoffes des Phéniciens; car Pétra était, plusieurs siècles avant notre ère, le riche entrepôt du commerce de l'Arabie méridionale.

Les Arabes nomades sont désignés sous le nom de Bédouins et les Arabes sédentaires sous celui de Fellahs. Les uns et les autres descendent de ces Arabes belliqueux qui ont par leurs armes imposé le Coran à tout le nord de l’Afrique, à une grande partie de l’Asie et même pendant huit siècles à l'Espagne.

Ces Sémites sont de taille moyenne, vigoureusement constitués. Ils ont le teint basané ; leurs traits expriment une fierté et une gravité nobles. Ils sont doués de beaucoup d’adresse et se montrent ingénieux. Il y à encore beaucoup en eux de ces qualités et de ces défauts exaltés dans ces poèmes, — les «moallakats »,— suspendus à la voûte du temple dela Mecque, et qui chantaient , — avec une singulière exagération des figures et une abondance de traits subtils et raffinés, — les querelles sanglantes des tribus, les vengeances héréditaires, la valeur des guerriers et leur ardeur au pillage, la vitesse des coursiers, la pratique de l’hospitalité et d’une libéralité aveugle, l’amour et la gloire. On a dit de l’Arabe : Lorsqu'il aime, il brûle ; lorsqu'il haït, il tue ; lorsqu'il lutte, il est violent; lorsqu'il se venge, il est cruel.

Les Arabes se vantent d’avoir quatre-vingts mots pour eee le miel, deux cents pour le serpent, cinq cents pour le lion, mulle pour le chameau. Comme ces chiffres les peignent bien!

Une secte puissante, celle des Wahabites, mal connue en Europe, constitue aujourd’hui le dernier rempart du mahométisme en Arabie. Elle date seulement du milieu dusiècle dernier. Sa doctrine est la religion du Prophète dans sa forme la plus stricte, la plus primitive, la plus exclusive. Les Wahabites sont les puritains de l'Orient.

Le tabac, — « la honte », — est ce que réprouve avec le plus d'énergie le dogme wahabite ; mais cette réprobation n’a pas dépassé les limites

de la puissance territoriale des Wahabitesen Arabie. Ainsi aucun peuple, pas même les Turcs de Constantinople, ne fait une consommation aussi abondante de tabac que les Arabes commerçants de Oman; les marchés de Mascate et des autres villes regorgent de ce précieux article, et la pipe se trouve dans toutes les bouches. Mais pour un Wahabite, le meurtre, le faux témoignage et d’autres crimes ne sont que des baga-

Fig. 218. — Une oasis.

telles, tandis que famer , ou plutôt boire la honte, c’est un péché énorme. Palgrave cite, à ce propos, une anecdote qui montre jusqu'à quel degré de sottise peut aller le fanatisme.

& Un homme, dont le fervent islamisme semblait à l’abri de tout soupçon, mourut à Sedous. On récita sur sa dépouille les prières d’usage et on l’ensevelit, comme un bon musulman, le visage tourné vers la Kâaba. Mais il arriva que, pendant les funérailles, un des assistants laissa tomber, sans s’en apercevoir, sa bourse dans la fosse, où

elle fut recouverte par la terre jetée sur le corps. En retournant à sa demeure il s’aperçut de la perte qu'il avait faite, et, après avoir cherché inutilement partout, devina ce qui était arrivé. Notre homme ne savait à quoise résoudre. Troubler le repos des morts est une profanation non moins abhorrée chez les mahométans que chez les chrétiens. Le paysan consulta le cadi du village, qui lui répondit sagement que, dans un cas semblable, fouiller une tombe n’est pas un crime; il lui conseilla néanmoins, pour éviter le scandale et les bavardages, d’attendre la tombée de la nuit. Ainsi encouragé, le Nedjéen se mit à l’œuvre le soir même, et retira bientôt sa bourse des mains glacées du cadavre. Mais quelles ne furent pas son épouvante et son horreur en reconnaissant que le défant avait changé de position et détourné sa tête de la Kâaba! Recouvrant le corps à la hâte, il retourna chez le cadi pour l’informer de ce sinistre présage. Tous deux furent d’avis que le mort devait avoir commis quelque faute irrémissible, et résolurent de faire une enquête pour découvrir les preuves du péché qui avait mérité un tel châtiment. Ils bouleversèrent du haut en bas la pauvre demeure du défunt et découvrirent enfin, soigneusement cachée dans une fente de la muraille, une petite pipe dont le tube noirci et l’odeur diabolique révélaient trop clairement l’infâme hypocrisie de son propriétaire. Le crime était notoire, le miracle s’expliquait, et, sans doute, l’amateur de « la « honte » brûlait déjà dans le feu qui ne s’éteint pas. »

L’interdiction du tabac n’est pas l’œuvre de Mahomet : le prophète ne connaissait pas cette plante. Mais il est probable que, s’il l’eût connue, il en eût défendu l’usage, comme il à défendu celui du vin. Le tabac, celui de l'Oman surtout, et le vin, enivrent, disent les Wahabites ; et ils s’en abstiennent.

Dans les régions de l’Arabie où le sol s’élève successivement par terrasses, la végétation offre de belles espèces d’arbres à fruits, de hauts palmiers, le dhourra, espèce de millet qui tient lieu des grains d'Europe; ajoutons-y le tabac, le coton, l’indigo, un café de qualité excellente, des aromates de tous genres, comme le benjoin, le baume, l’alos, la myrrhe, l’encens, etc.

Les gazelles et les autruches se transportent d’oasis en oasis à tra-

Fig. 219, — Ruines de Nakab-el-Hadjar, dans l’Hadramant (Arabie).

recherche d’une proie. Les troupeaux sont riches en moutons,

chèvres et en bœufs. Enfin, avec le chameau, fidèle compagnon de ses pérégrinations, l’Arabe possède l’une des plus nobles races chevalines. Ces chevaux arabes, le général Daumas les a dépeints admirablement. Les chevaux du Hedjaz ont de beaux yeux noirs, des oreilles longues, la poitrine profonde, la bouche et les lèvres minces, les chevilles fines et les sabots durs.

Ceux du Nedjed ont l’encolure plus longue qu'aucun autre cheval arabe ; chez eux, la tête est courte, dépourvue de chair aux joues, la croupe large, le ventre vaste, les jambes sèches, les articulations bien soudées et les cuisses fortes.

Les chevaux de Yémen ont le corps arrondi, la peau dure, la croupe un peu étroite, les cuisses cependant fournies de muscles, les tendons bien séparés, bien détachés des os, et l’encolure courte comparativement aux autres chevaux arabes, mais longue encore, si l’on regarde ceux des autres pays.

Les chevaux syriens sont tous beaux de couleur ; ils ont les yeux orands, les coins de la bouche très ouverts, le poil fin, le crâne chauve. Leur corps plaît à l’œil, mais ils n’ont pas le fond et la résignation des chevaux de l’Arabie proprement dite. Leurs sabots sont tendres.

Ce qui donnera toujours une grande supériorité aux chevaux de ces pays-là, c’est l’air, la lumière et le soleil, ces grands vivificateurs.

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