‹ Les contrées mystérieuses et les peuples inconnusChapitre 45 sur 56 · QUES · texte numérisé non relu

QUES

Fig. 238. — Hutte des nègres Dinkas.

geurs terrifiés : un mur de vingt pieds de hauteur entoure un vaste espace, où s'élève une quantité de huttes construites comme nous venons de le dire, en bambous, et couvertes en chaume. La plus grande est habitée par le roi, les autres par ses femmes. L'entrée de la demeure royale est parée de crânes humains; aux murs sont appendus symétriquement des mâchoires, et, çà et là, des têtes encore sanglantes ; sur le toit, d’autres têtes sèchent au soleil, comme chez les Indous du Cachemyr les abricots. Ces têtes représentent, pour ce tyran sanguinaire, les attributs de la royauté, les insignes de la suprême puissance ; et il Les renouvelle par d’autres exécu-

tions, sans exciter un murmure, sans susciter la moindre opposition ;

car il est le maître absolu devant lequel tout fléchit et tout tremble.

Fig. 239. — « Roudou », hutte élevée pour se mettre à l'abri des mouches.

Mais gardons-nous de revenir au chapitre de la cruauté naturelle à cette ingrate race noire... et poursuivons.

Chez les Zoulous, les demeures sont en général assez bien tenues ; celles des chefs se font remarquer par une propreté irréprochable, bien différentes sous ce rapport des habitations des Cafres et des Hottentots. Ce sont des huttes en forme de ruches, solidement construites au moyen de longues branches d'arbres qu’on enfonce en terre et que l’on joint par le haut. Les parois sont faites d’un lacis de

roseaux ou de brindilles recouverts de bouse de vache. L'entrée est fort basse et l’on ne peut y pénétrer qu’en rampant. Ces huttes sont dispo-

sées en cercle autour d’un enclos solidement palissadé qui sert de

remise au bétail et le défend contre les entreprises des lions et des hyènes. Le tout forme un village où « kraal ». Chez les Bassoutos de la Cafrerie, le centre de chaque ville est occupé par une enceinte murée renfermant les bœufs de tous les habitants. Dans les villages des Manyémas, les cabanes basses forment de Iongues rues au milieu desquelles sont plantés des palmiers à huile. Il y à

Fig, 240, — & Tembé » dans lOunyamonési.

une autre sorte de groupement de demeures ; c’est le « tembé », qu'on trouve dans plusieurs des États situés à l’est du Tanganyika. Les habitations sont disposées avec plus où moins de solidité sur les quatre côtés d’une aire qu’elles entourent et sur laquelle ouvrent toutes les portes. Chaque appartement, séparé du voisin par une cloison, abrite un ménage. Sur les toits en terrasse sont rangées les provisions de grain, d'herbe, de tabac, les citrouilles et les autres légumes de la dernière récolte.

Le lieutenant Cameron à vu, sur le petit lac Mohrya, des villages où

les huttes sont bâties sur pilotis, comme les cités lacustres de la Suisse aux temps préhistoriques.

Il convient de dire quelques mots des comptoirs fortifiés nommés &zéribas », établis par les trafiquants du haut Nil et de l'Afrique équatoriale. Ce sont également des stations de chasse. Qu'on se représente une enceinte carrée de plus de gent pas de côté, formée d’épines et de troncs d'arbres. Dans cette enceinte s'élèvent une vingtaine de cases, y compris les grands magasins de dépôt. Au dehors, devant l’entrée de la zériba, croissent quelques arbres à l’ombre desquels se font les transactions avec les indigènes. La zériba est souvent entourée par les cases de Noirs amis, bien aises de se couvrir de la protection d’une demeure dont les maîtres possèdent des fusils et de la poudre.

On se doute bien que le « mobilier » de ces rustiques habitations de la race noire est des plus primitifs. Il en est de même des ustensiles. Ce qu'il y a de plus luxueux, ici ou là, c’est la couche d’un chef, formée d’une natte à tissu élastique en paille coloriée ; dans la Guinée, cette couche à un meilleur air, car le « chimbamba » est une sorte de large banc en bambou, sur lequel s'étale une natte en matiba. Partout, le simple mortel s’étend par terre sur une natte.

Mentionnons quelques tabourets en bois ; au Dahomey on en fait de très lourds taillés dans un bloc de bois et ornés de sculptures et de découpures à jour. En poursuivant notre inventaire nous trouvons encore des nattes destinées à servir de nappes, des chasse-mouches et des éventails en palmier, le gratte-dos en bois, espèce de râpe qu’on trouve chez les habitants du haut Nil, des pipes de diverses formes, — celle des Chirs est à double fourneau dont l’un reçoit le tabac et l’autre des plantes aromatiques, celles des Baris, compliquées de calebasses, sont munies d’un pied qui se fiche en terre ; on les bourre de tabac en poudre.

l'y à aussi des calebasses servant à la préparation des aliments, des jarres de terre, des gamelles en bois garnies d’étain ou simplement faites d’une calebasse, des plats à fruits et à pain tressés en jonc de couleur, des cuillers en corne d’antilope, des paniers et sacs à provisions, des filtres pour la fabrication des diverses sortes de bière qui forment la

boisson du pays, des cornes de bœuf servant, à défaut de jarres, de vases pour ces boissons.

TE in D

Fig. 241, — Armes, instruments de musique, ustensiles, etc.

A ces divers ustensiles on peut ajouter, pour les régions qui sont en communication avec les comptoirs fondés par les Européens sur divers points du littoral, quelques poteries pour la cuisson des aliments, des chaudrons, des assiettes, des fourchettes de fer, des couteaux, et un certain nombre de menus outils.

Est-on curieux de savoir ce que mangent ces gens-là? car ils ne sont pas tous anthropophages.…

Le Sénégalien, le Berbère et le Haoussa ont leur couscoussou ; les Zoulous leur bouillie de farine mélangée de lait caillé; d’autres peuples ont leurs gâàteaux de maïs. Le Vouaganda (habitant de l’Ouganda) se nourrit presque uniquement de bananes, qui demandent peu de culture ; le Mossi, le Groussi et l'habitant du Gourma préfèrent à tout leur igname bouillie et

leur farine de manioc ; le manioc est aussi la base de l’alimentation chez les Nègres de la

me ue rattbticatioh Gus, Guinée méridionale; on le mange bouilli, cru, fermenté, en farine et en pâte gluante dont les femmes forment des galettes.

Dans cette partie de l’Afrique occidentale on à aussi le maïs, la banane, la patate douce, l’igname, l’ambrevade, plusieurs espèces de haricots, des tomates de la grosseur de belles cerises, des aubergines et des citrouilles, — l'ananas et la pastèque. En fait de chair, celles des canards, des poules d'Inde, des cabris et des moutons ; — beaucoup de poissons. Cette cuisine a pour condiment essentiel le piment, employé à haute dose.

Les femmes broient le grain entre deux pierres et font cuire le gâteau dans des fours improvisés ; ou encore elles allument un grand feu sur

un terrain battu, et, quand il est suffisamment chauffé, la galette de pâte est posée dessus recouverte d’un vase de métal sur lequel on fait du feu. |

Près de la côte occidentale de l'Afrique, les indigènes cultivent des concombres et les mangent en salades assaisonnés d’une huile tirée de la semence même de cette plante.

Dans la région du haut Nil, les Noirs riverains des affluents du grand fleuve ne mangent ordinairement qu’une fois par jour, vers le coucher du soleil ; leur principale nourriture est le lait, puis le dourrah, qu'ils consomment en bouillie ou en grains cuits à l’eau. La viande est pour eux un régal qu'ils ne rencontrent que dans les fêtes, les sacrifices, et quand ils perdent une tête de bétail.

Ils ont des haricots, des pois, des courges, qu'ils cultivent sur les bords des cours d’eau où dans les îles. Les forêts leur fournissent aussi des racines, des fruits sauvages, des champignons et du miel en quantité.

D'autres nourritures semblent ac-

Fig. 243. — Fourneau africain.

cuser chez certains peuples de lA-

frique une réelle dépravation de goût. C’est ainsi qu’on mange des pâtés de moucherons sur les bords du Nyassa et des fourmis blanches dans le Manyéma. Frites dans la poêle, ces fourmis constituent, selon Livingstone, un mets très agréable.

« Excepté l’homme et le chien, dit Schweinfurth, les Bongos semblent regarder comme alimentaire toute substance animale, quel que soit l’état dans lequel elle se trouve. Les restes du repas d’un lion, débris putréfiés cachés dans la forêt, et dont l’approche des milans et des vautours leur révèle l’existence, sont recueillis par eux avec joie. Le famet leur garantit que la viande est tendre, et ils estiment que dans cette condition elle est plus nourrissante et plus facile à digérer que la chair fraîche. Il ne saurait d’ailleurs être question de goût avec des gens qui ne reculent pas devant la nourriture la plus révoltante. Chaque

fois, ajoute le savant voyageur, que j'ai fait tuer un bœuf, j'ai vu mes porteurs se disputer avidement le contenu de la panse, ainsi que le font les Esquimaux, qui prennent la seule idée qu’ils puissent avoir des légumes dans ce que leur fournit l'estomac des rennes. »

Faut-il poursuivre cette citation? « J’ai vu, dit le voyageur, les Bongos arracher avec calme les vers qui tapissent tout l’appareil digestif du bétail de cette région, — d’affreux amphistomes, — et s’en emplir la bouche. Après cela je ne suis pas surpris qu’ils tiennent pour gibier tout ce qui grouille et qui rampe, depuis les rats jusqu'aux serpents ; ni de les voir manger sans répugnance du vautour dont la chair conserve l’odeur de la nourriture habituelle de ces oiseaux de proie; de l’hyène galeuse, de l’hétéromètre palmé— c’est un gros scorpion terrestre; — des chenilles et

des larves de termite à

l’abdomen huileux. »

Fig. 244. — Industrie de Kano, tunique des Touaregs. Les Bushmen se guident aussi sur les vautours pour se procurer les reliefs du lion. Quand cet animal à supris quelque girafe, un buffle, un élan, dès le lendemain les vautours, plapant au-dessus des débris de ce festin, en indiquent la place. Les gros os que les mâchoires de la bête fauve n’ont pu entamer, les Bushmen

les brisent pour en sucer la moelle. |

Les Zoulous sont très friands de sauterelles. Ils les mangent au miel, bouillies et réduites en poudre. Il paraît que grillées elles sont supérieures aux crevettes , selon l’opinion des Européens qui en ont goûté. Les Zoulous sont gourmets de grosses chenilles, auxquelles ils trouvent une saveur végétale qu'ils prisent fort : une énorme grenouille appelée

« matlametlo », qui une fois cuite ressemble assez à un poulet, constitue une des singularités de leur cuisine.

Dans l'occident de la région équatoriale, il y a un fruit, la noix de kola ou de goûro, dont il est fait une consommation importante, Les Achantis en envoient des quantités considérables au marché de Salaga et les indigènes viennent pour s’approvisionner de plus de 1,400 kilomètres. De même des caravanes de Bihé vont chercher entre le Zaïre et le Zambèse de grandes quantités de miel, qui entre dans l’alimentation sous forme d'hydromel.

Fig. 245. — Dessins d'objets en cuir, fabriqués à Tombouctou.

Ceci nous amène à dire quelques mots des boissons.

Les musulmans, qui dominent à l’ouest de la Nigritie, se désaltèrent avec de l’eau fraîche mélangée avec de la farine de millet. L’infidèle, le fétichiste, boit son pombé ou sa bière de millet et de miel, espèce d’'hydromel très fort et très enivrant, quelquefois aussi du vin de palmier faites pour

ou de dattes. Ces bières africaines, — mérissa, caffir, etc., la plupart avec une espèce de millet nommé dourrah, — sont des boissons acidulées très capiteuses. Sous leur influence, les Noirs se livrent souvent à toutes sortes d’actes de sauvagerie et de brutalité.

Quelques mots sur l’industrie des populations africaines trouveront naturellement leur place ici.

Certains Noirs se montrent singulièrement doués pour les arts industriels. Ainsi les Achantis connaissent le tissage, la broderie, la poterie,

la fabrication des cuirs, l’art de travailler les métaux et même l’orfè-

vrerie.

Fig. 246. — Kano.

Les indigènes de la région forestière située au sud du lac Tanganyika sont très laborieux ; non seulement ils cultivent la terre avec soin, mais ils ont des forgerons qui étirent en fil mince, pour en faire des bracelets, des barres de cuivre apportées du Katannga (à l’ouest du lac Moëro). Ils ont aussi des tisserands qui font avec le beau coton que produit la contrée des châles rayés de noir et de blanc. Les habitants de l’Ounyamouési travaillent assez bien le fer et fabriquent des instru-

Sandale en euir., ments d'agriculture, des couteaux, des ciseaux, des

bracelets, des boucles d'oreilles.

Les Zoulous se montrent habiles dans la fabrication des armes dont

Fig. 247. — Djebira, sac de cuir.

se servent leurs guerriers. Ils emploient aussi avec art différentes manières de préparer les peaux d'animaux pour les vêtements.

Les Djours sont forgerons et fournissent des ustensiles de métal aux Chillouks, aux Dinkas et aux Nouers.

Les Monbouttous, excellents ouvriers dans les travaux de forge, surpassent aussi tous les peuples de l'Afrique centrale dans la construction des habitations.

Enfin il y a dans le haut Niger dix ou douze millions de Noirs, les plus industrieux sans doute de l’Afrique. C’est qu’en effet la vie est active dans ces grandes villes des royaumes du Soudan. Comment vivraient sans industrie les quarante mille habitants de Kouka, capitale du Bornou ? Les cinquante mille habitants de la ville de Kano, dans les États du sultan de Sokoto? A Tombouctou, il y à aussi quelque chose de cette.

activité. — Les marchands du Bornou apportent aux marchés de Kouka

et des autres localités importantes les produits variés du sol et de l’in-

dustrie. Ces derniers consistent surtout en coton filé, corbeilles en pailles tressées, cordes, brides, bâts, sacs de cuir, ustensiles agricoles, plats, vases d'argile, vêtements : — « tourkédi », draperie bleu foncé dont les femmes s’enveloppent, & tobé », blouse flottante que portent les indigènes par-dessus leur large pantalon, tuniques à l’usage des Touaregs, sandales de cuir, ete. — Ils s’approvisionnent en retour de marchandises venues de bien loin par la voie des caravanes. Ajoutons que nous tenons les deux débouchés de cette immense région africaine par l’Algérie et le Sénégal.

Difficulté de pénétrer en Afrique. — Tentatives des nations civilisées. — Obstacles naturels et autres. — Porteurs exigeants. — Monnaies encombrantes. — Les explorateurs célèbres du continent africain. — Burton, Speke, Grant, Livingstone, Cameron, Stanley, Schweinfurth, Serpa Pinto, — Autres voyageurs : G. Lejean, Matteucci, G. Rohlfs, Baines, Nachtigal,

S, de Brazza, etc., etc,

Voilà en somme des peuples bien étranges qui, par leurs mœurs, leurs idées, rendent presque impénétrable le pays qu’ils habitent.

On sait quel a été le sort de la mission Flatters chargée d’étudier l’établissement d’une voie ferrée à travers le désert qui avoisine nos possessions aloériennes. Notre colonie du Sénégal, — qui est cependant bien placée pour nous donner accès chez les populations de la Nigritie septentrionale, — ne nous a pas été jusqu'ici d’une grande utilité pour cet objet. L'ouverture du Congo par M. de Brazza n'aura peut-être pas non plus d'avantages immédiats.

Les Portugais, qui ont pénétré assez avant dans l’intérieur de l’Afrique, il y a plusieurs siècles déjà, ne sont guère plus avancés que les autres nations européennes dans leurs relations avec le continent noir. Ils en sont réduits à fonder des comptoirs sur le littoral.

Les Anglais établis en sentinelle au Cap ne font un pas en avant qu'au prix d'énormes sacrifices, comme on l’a vu lors de la guerre du Zoulouland, et encore ont-ils eu quelquefois comme auxiliaires, dans cette partie australe de l'Afrique, les Boërs d’origines hollandaise et francaise qui ont fondé les républiques situées au sud et à l’orient du désert de Kalahari. Leur expédition en Abyssinie, leur campagne contre les Achantis, demeurent des faits sans conséquences appréciables au point de vue de la civilisation générale.

L'Égypte seule, — malheureusement la moins civilisée des puissances € civilisées », — a réussi à ouvrir les régions du haut Nil, mais avec des avantages contestables. Que pouvait réellement organiser l'Égypte ayant besoin, elle-même, que l’Europe aille faire la police chez elle ?

En 1869, sir Samuel Baker, connu déjà par ses voyages dans la région des lacs équatoriaux, fut chargé par le vice-roi d'Égypte de pénétrer dans l’intérieur de l'Afrique, aussi avant qu'il le jugerait utile ; et le viceroi lui donna le commandement d’une petite armée, d’une flottille, avec un matériel considérable. L'expédition fut faite aux frais d’Ismaïl-Pacha, qui était appelé à en recueillir les premiers bénéfices. Il s'agissait pour lui d’annexer à ses États d'immenses territoires ; de souder une vaste oasis aux plaines sablonneuses de la Nubie et du Soudan ; de faire du- Nil, dans toute son étendue, un fleuve égyptien. Sir Samuel Baker, revêtu du titre de pacha, à lui conféré par la Porte, et tenant du khédive de pleins pouvoirs militaires et politiques, devait avoir le gouvernement des futures provinces dont l'Égypte s’agrandirait.….

Il fallut en rabattre. Toutefois des stations militaires furent établies jusque sous l’équateur ; le khédive détrôna les roitelets qui lui faisaient obstacle et prit sous sa tutelle les rivaux qu'il leur opposa.….

L'Égypte at-elle fait davantage du côté de Éthiopie? dans la Négritie intérieure ? En 1873, Berbera, le grand marché des Somalis, la rivale d’Aden, a été occupée par elle. L’année suivante le Darfour, royaume comptant quatre millions d'habitants, a été conquis; en 1875, Harar, un autre royaume de dix-huit cent mille habitants, a été annexé sans coup férir, et l’Abyssinie, par ces agrandissements successifs de l’Égypte, se trouve enclavée dans les États du khédive. L’insurrection du Soudan, dirigée par le Mahdi, a remis tout en question.

Ce n’est donc pas encore de ce côté-là que l’Afrique est ouverte : d’ailleurs les voyageurs européens y rencontrent trop de mauvais vouloir de la part des fonctionnaires égyptiens.

Nous demeurons en présence d’une Afrique où l’on ne pénètre encore qu'avec d’extrêmes difficultés, où la population est hostile, les chefs d'État ignorants de leurs véritables intérêts, le climat et le sol meurtriers. L’explorateur qui n’est pas arrêté par les obstacles en quelque sorte insurmontables qui se présentent à lui, doit se sentir couvert, selon l’expression d’'Horace, de l’armure de triple chêne et de triple airain.

Au delà d’une étroite zone, nul autre chemin que celui que jalonnent

les ossements épars, les squelettes desséchés, traces lugubres des convois de voyageurs où d'esclaves qui ont passé par là; nulle ressource que celles que l’on traîne après soi au prix des plus grandes fatigues, nul gîte que la terre humide ou les sables ; les bois, les marécages, les campagnes sont peuplés de bêtes fauves, de crocodiles aux formidables mâchoires, de serpents et de scorpions ; les airs sont infestés de nuées de moustiques à longues jambes qui vous poursuivent jusque dans votre sommeil, — si toutefois les hurlements du chacal et les rugissements du lion vous permettent de prendre quelque repos.

Ailleurs, la mouche tsé-tsé tue les chevaux du convoi.

Ailleurs encore, c’est la désolation des vastes déserts. Là, les oasis sont semées comme de rares îles au milieu d’un océan de sable, incessamment soulevé par les vents brülants ; en dehors de ces refuges, pas une ombre rafraîchissante, pas une goutte d’eau pour étancher sa soif, de toutes parts l'horizon dans sa continuité désespérante. Les fourmis blanches dévorent les vêtements et les provisions. Le bois même ne résiste pas à leur voracité. En un instant elles ont démoli un fusil.

Le voyageur ne pourra s’avancer qu’accompagné de nombreux porteurs pour ses bagages, gens indisciplinés et de mauvaise foi, toujours prêts à s’insurger ou à déserter. Il n’est pas rare, en effet, de voir les porteurs, après s'être fait payer d’avance un salaire élevé, décamper la nuit suivante. La précaution de détenir leurs armes et leurs boucliers est loin d’être suffisante, comme certains voyageurs en ont fait la désagréable expérience. Avec ses gens à gages sir Samuel Baker ne fut pas plus heureux que Speke et Grant. À un moment, les hommes de peine de son convoi imaginèrent de refuser la verroterie en payement, et d'exiger quatre vaches par porteur, pour prix d’un trajet relativement assez court. Comme, dans ce moment-là, il ne fallait pas à l’explorateur moins de mille hommes pour ses approvisionnements et ses marchandises, c'était donc quatre mille vaches qu’il s'agissait de se procurer, si l’on ne voulait demeurer sur place. Les Turcs de l’escorte, en diverses razzias, purent à peine en réunir la moitié...

Si l’explorateur compte utiliser les fleuves, il lui faudra remonter leur cours encombré d'îles d’alluvions, franchir des cataractes, se laisser emporter par des rapides. Dans d’autres régions, il ne saurait chemi-

ner qu'en caravane avec des chameaux et une nombreuse escorte.

Avant le départ que de travail! Il s’agit de tout organiser, de tout prévoir. Il faut se munir d'armes pour se défendre contre les bêtes fauves et contre les hommes noirs. Il faut se procurer des tentes, des ustensiles de cuisine, toutes sortes de provisions de bouche comme pour une longue traversée ; des médicaments pour les maladies à peu près inévitables au-devant desquelles on court, et songer surtout aux moyens d’acquitter, en bien des endroits, le droit d’aller au delà, aux moyens de payer le personnel de l’expédition, d'acheter, au besoin, quelques vivres supplémentaires.

Pour cela il n’y a que des monnaies encombrantes ou difficiles à réunir. Sur la côte de l’océan Indien, l'explorateur se munira de verroteries dites rassades (1), de fils d’archal, de la toile américaine, de la cotonnade bleue, des bracelets de cuivre ; on ne connaît pas d’autre monnaie. Avec quarante mètres d’étoffe par jour il paiera la nourriture de cent hommes ; avec un collier de perles en verre il apaisera les convoitises d’un sultan noir. Mais les peuplades dont il doit traverser les domaines n’ont pas toutes le même goût, et les femmes des rois nègres ont différents caprices. Il en est qui préfèrent la cotonnade bleue à la cotonnade rayée de diverses couleurs. Il en est qui repousseront avec un souverain mépris une collection de perles blanches et s’épanouiront à l’aspect d’un collier de perles vertes. Pour épargner ses ressources et prévenir de fâcheuses difficultés, le voyageur doit donc, avant de faire ses emplettes, prendre tous les renseignements possibles sur ces diverses préférences.

Sur d’autres points du littoral africain lexplorateur sera forcé de se procurer des cauris. Le cauri est un petit coquillage blanc de la grosseur d’une noisette, que l’on pêche sur les côtes de Mozambique, de Zanzibar et de l’île de Ceylan, et qui sert de monnaie courante dans une grande partie de l'Afrique. A la côte des Esclaves, il en faut de 50 à 60 pour représenter une valeur de cinq centimes. Cent cauris ou kourdis y sont le prix de deux défenses d’hippopotame.

(1) C'est par centaines que l’on compte les variétés de perles de verre ou de porcelaine. Les plus communes, celles qui font l'office de la monnaie de billon, sont en porcelaine bleue. Les plus recherchées sont rouges (de l’écarlate recouverte d'émail blanc) et sont le plus souvent désignées sous le nom de « sam-sam ».

Dans la Guinée méridionale, le fusil représente l’unité monétaire. L'offre s'exprime donc en @ tant de fusils »; le paiement s’effectue réellement partie en fusils et barils de poudre, partie en tissus, baguettes de laiton, cercles de fer, bouteilles vides. Chose assez singulière, c’est le fusil qui sert pour les achats d'ivoire ; mais pour les arachides l’unité représentative est la pièce de tissu ou le mille de matars, — sorte de verroterie de Bohême : ce sont des morceaux de tubes de verre bleu à facettes, enfilés par séries de cent, et qui servent aussi pour l’achat des vivres ; ainsi à Ambrizette une poule coûte de mille à douze cents matars.

Chez les Bongos du bassin du Bahr-el-Gazal, le fer préparé en fers de bêche grossiers « logso koûllouti » devient une monnaie courante et remplit l'office de nos valeurs métalliques.

Pour traverser les plaines immenses et marécageuses qui forment la ligne de partage entre le Zaïre et le Zambèse, le lieutenant Cameron dut faire une ample provision de poissons secs, seule monnaie ayant cours dans cette partie de l'Afrique.

Si l’on pénètre dans le Kordofan ét certaines régions voisines, il faut alors une tout autre monnaie, le talari (1). Plus avant, dans l’Ouadai, dans le Bornou, c’est encore le talari, et pour les petites dépenses, les parfums...

Voilà bien des difficultés de détail qu'il s’agit avant tout d’aplanir.

Quand le voyageur a trouvé, rassemblé ses trésors, ses provisions de route, 1l lui faut encore diviser tout cela par portions égales dans des nattes cousues en forme de sac, en tenant compte du poids des ballots, chacun d’eux devant former la charge d’un porteur, toujours disposé à se plaindre, — surtout s’il est plus chargé qu’un autre.

C’est en se faisant suivre d’un nombreux cortège d’hommes armés et de porteurs, que les voyageurs se sont aventurés au milieu de populations toujours en guerre et à travers des pays où il est difficile sinon impossible de s’approvisionner. La caravane de Speke et de Grant se composait, en quittant Zanzibar, de 220 hommes. Plus récemment Stanley, suivant la même voie, emmenait avec lui 191 soldats ou porteurs. Sir

(1) Le talari, monnaie qui se frappe en Autriche, n’a cours que dans certaines parties de

l'Afrique, Son nom en arabe est ry4l. Le talari ou thaler de Marie-Thérèse vaut 5 francs 25 cen-

times,

Samuel Baker, en s’avançant à travers l'Égypte et la Nubie, se fit accompagner par une troupe de maraudeurs turcs qu’il retint tant bien que mal sous ses ordres. N'oublions pas que le transport des marchandises au milieu des déserts rencontre des difficultés de toute sorte, qu’en venant d'Égypte , par exemple, les cataractes du Nil entre Assouan et Khartoum rendent la navigation à peu près impraticable, et

Fig. 248, — Dans le désert, près d’Assouan,

qu'il n’est pas facile de se procurer des chameaux lorsque les pâturages ont été détruits par la sécheresse. Par la voie de Zanzibar, on peut se servir de mules et d’ânes.

Enfin le voyageur est en route. D’autres difficultés surgissent pour lui, heureux encore si la maladie ne vient point paralyser tous ses efforts, ruiner son énergie! C’est la guerre qui a éclaté sur un point qui coupe le chemin ; ce sont les hommes de l’escorte qui prennent peur : plus loin ils croiront à des récits réels on imaginaires qu'on leur fera sur les disposi-

tions de populations féroces ; ils craindront d’être mangés et: refuseront d'avancer. Chaque chef des pays à traverser retient tant qu'il le peut auprès de lui les voyageurs qui le visitent , soit pour en obtenir des présents à force d’importunité, soit pour donner le change à ses ennemis en leur faisant craindre un auxiliaire redoutable.

Après tout cela, on peut se faire une idée du mérite qu’il peut y avoir à diriger jusqu’au bout, et avec succès, un voyage d’exploration à travers l'Afrique. Et comment ne pas admirer les dispositions généreuses de Livingstone, le plus hardi de tous les explorateurs, lorsqu'il écrit les lignes suivantes : € Quand on voyage avec la perspective d'améliorer le sort des indigènes, les moindres actes s’ennoblissent. Le plaisir purement physique du voyage en pays inexploré est d’ailleurs très grand par lui-même. Marcher vivement sur des terres de quelque deux mille pieds d'altitude donne de l’élasticité aux muscles ; un sang renouvelé circule das les veines ; l’esprit est lucide, l'intelligence active, la vue nette, le pas ferme, et la fatigue du jour rend très doux le repos du soir. On a le stimulant des chances lointaines de danger soit de la part des hommes, soit de la part des animaux. Tout est fortifié ; le corps reprend ses proportions, les muscles durcissent, le visage se bronze ; il n’y a plus de graisse et pas de dyspepsie. L'Afrique, sous ce rapport, est un pays merveilleux. Il y a certainement des obstacles et des fatigues dont ceux qui voyagent sous les climats tempérés ne peuvent se faire qu’une idée affaiblie ; mais quand on travaille pour Dieu, la sueur qui coule du front n’est pas un châtiment ; elle est vivifiante et se change en bienfait. »

Nous avons nommé plusieurs fois Livingstone, Speke, Baker, Schweinfurth, Cameron et d’autres explorateurs modernes : nous devons plus d'attention à leurs héroïques travaux.

C’est à la mission protestante allemande de Rabat Mpia, sur la côte des Souahélis, qu’il était réservé de donner les prémières notions bien précises sur les grands lacs de l’Afrique équatoriale, qui ont servi d’impulsion à tous les explorateurs de notre temps. Deux officiers de la Compagnie des Indes se rendirent alors à Zanzibar, pour y organiser, sous les auspices de la Société de géographie de Londres, une expédition de découvertes vers la région centrale. L’un de ces deux hommes était le ca-

pitaine Speke, que recommandait sa constitution herculéenne et une énergie que n'avait pas entamée le climat de l’Inde. Le second, Burton, était déjà connu par deux voyages où il avait fait preuve d’une audace inouïe ; il avait visité le petit État abyssin d'Harar, et, sous le costume d’un hadji mulsulman, il avait osé pénétrer en Arabie jusqu’à la ville sainte du Prophète, que les yeux des chrétiens ne doivent même pas contempler du haut des montagnes voisines. Versé dans la connaissance des langues africaines, habitué aux mœurs de l'Orient, calme, résolu, observateur sagace, Burton était le digne compagnon de Speke.

Les deux explorateurs partirent de Kaolay, dans le courant de 1857, avec une escorte de Souahélis fournie par les chefs indigènes relevant de l’iman. Kaolay est un petit port sur l’océan Indien, à l'embouchure de la rivière Kingani, rivière qu'ils remontèrent tout d’abord.

On connaît la relation de ce voyage, écrite par Burton. Sceptique de son naturel, Burton ne montra pas la même confiance que son émule dans le résultat d’une exploration de l'Afrique équatoriale.

Speke recommença un nouveau voyage en 1860. Cette fois il était accompagné par le capitaine Grant. Les deux voyageurs quittèrent Zanzibar le 1% octobre, après avoir pris soin d'envoyer en avant une caravane d’indigènes, qui devaient former, à Kaseh, un dépôt de toutes les choses nécessaires à l’expédition. Ils emmenaient avec eux soixante hommes armés, de plus une troupe de porteurs et un détachement de soldats hottentots que le gouverneur du Cap avait voulu leur adjoindre. La différence de climat entre le sud et le centre de l'Afrique est telle, que ces Hottentots n’y purent résister. La plupart moururent ; il fallut renvoyer les survivants.

Dans son premier voyage, de compagnie avec Burton, Speke avait trouvé libre et ouverte la route de Zanzibar à Kaseh ; il en fut, cette fois, tout autrement. Une sécheresse inusitée et la famine désolaient toute l’Afrique orientale. La guerre s’était élevée entre les tribus indigènes, et Speke s’attendait à voir intercepter toute communication avec Zanzibar. Aussi employa-t-il près d’une année à attemdre Kaseh, c’està-dire à accomplir la portion déjà connue du voyage. Là, il trouva de nouveaux interprètes, et un an après son départ de Zanzibar, il se remettait en route. Jusqu'au 15 février 1863, aucune nouvelle des deux voya-

geurs ne parvint en Europe; la Société de géographie de Londres envoya à leur recherche deux de ses membres qui, remontant le Nil, allèrent à la rencontre de l'expédition : l’un, M. Petherick, n’atteignit Gondokoro qu'après de longs retards ; l’autre, sir Samuel Baker, arriva assez à temps pour servir utilement Speke et ses compagnons.

L’explorateur avait reconnu le N’yanza de Karagoué auquel il donna le nom de Victoria N’yanza, et qui est l’un des grands réservoirs du Nil. Speke et Grant avaient séjourné chez les peuples riverains de cet immense bassin d’eau douce. Sur leurs indications, sir Samuel Baker parvint à un autre grand lac qu'il appela le lac Albert; c’est aussi un réservoir du Nil. Baker visita les pays situés entre les deux lacs, se donnant pour un prince européen ; traitant d’égal à égal les petits despotes de ces contrées ; vivant à leurs cours, et se trouvant, bien malgré lui, plus ou moins engagé dans leurs querelles.

Pendant que s’accomplissaient les explorations dont nous venons de parler, un autre intrépide voyageur poursuivait de son côté les siennes, entreprises avant les découvertes de Speke et de Baker.

Livingstone, parti pour l'Afrique en 1840, y était resté d’abord douze aus. Il y retourna une seconde et une troisième fois après quelques mois de séjour en Angleterre. Quoiqu'il ne fût plus jeune et qu’il eût cruellement souffert, il ne pouvait se résigner au repos. Pendant bien des années, il parcourut l'Afrique australe, le bassin du Zambèse et la région des lacs. Plusieurs fois des rumeurs sinistres se répandirent en Europe sur le sort de l’illustre explorateur. Des expéditions furent organisées pour aller à sa recherche : Cameron et Stanley y ont rencontré une célébrité méritée. Un jour, la nouvelle de cette mort de Livingstone, si souvent annoncée, précéda de peu, cette fois, la dépouille de l’homme persévérant mort au champ de labeur : on le ramenait en Angleterre pour y être inhumé à Westminster, à côté des rois, des héros et des grands génies de ce pays.

C’est surtout en comparant une carte de l'Afrique telle qu’on la conuaissait il y a une quarantaine d'années et les cartes actuelles, qu’on est frappé de toute la prodigieuse étendue des travaux de Livingstone. Avant lui, on se contentait, au-dessous de l'équateur, de dessiner les côtes, le cours du fleuve Orange et, un peu au hasard, quelques montagnes paral-

lèles à la mer. « Du Congo, l'embouchure seule était indiquée, un trait incertain figurait le Zambèse jusqu’à deux ou trois cents kilomètres de la côte, un pointillé aventureux donnait au lac Maravi an contour aussi vague que les renseignements recueillis à son sujet, et le reste de l’intérieur était d’une blancheur immaculée. Livingstone est venu, et avec une persévérance qui à peu à peu attiré l’attention et lui vaut aujourd’hui l’admiration du monde entier, il a poursuivi l'exploration de cette région inconnue. C’est à lui que revient l'honneur d’avoir dressé la

Fig. 249. — Rochers sur le Tanganyika,

carte actuelle dont le cadre seul existait avant ses voyages. La découverte du lac Noami, des rivières Tioungué et Tchobé, le tracé du cours du Zambèse, la découverte de ce curieux lac Dilolo qui envoie des eaux à l’océan Indien par le Zambèse et à l’océan Atlantique par le Congo, le relevé des côtes du Nyassa (le Maravi des Portugais), du lac Pamalombé, la découverte et le tracé du cours du Chiré, leur déversoir dans le Zambèse, la découverte du lac Chiroua, de l'extrémité méridionale du lac Tanganyika, du lac Bangouelo, du lac Moëro, du lac Land) et du Loualaba, cette mystérieuse rivière qui relie ces trois lacs et dans le bassin de laquelle il s’est obstiné jusqu’à la mort, le tracé de la Rofouma,

le relief des contrées que traversent ces cours d’eau, toute cette masse CONTRÉES MYSTÉRIEUSES, 87

de faits géographiques qui ont si complètement modifié les idées sur l'Afrique, c’est à lui que nous en devons la révélation (1) ».

Le lieutenant Cameron avait vingt-neuf ans quand on songea, en 1873, à lui confier la direction d’une expédition dont le but était d’aller au secours de Livingstone et de l’aider à achever son œuvre. Il était préparé à cette mission par un long séjour sur la côte africaine et par la connaissance de la langue kissouahili, parlée dans l’intérieur partout où le commerce arabe a pénétré.

Cameron était lieutenant de vaisseau dans la marine anglaise. I] partit au mois de mars 1873 de Bagamoyo, et arriva en novembre 1875 au port de Katombéla sur l’océan Atlantique, après avoir traversé l’Afrique dans sa largeur, presque en ligne droite, non sans courir, comme on le pense bien, de nombreux dangers, dans un voyage aussi extraordinaire. Il usa toujours vis-à-vis des indigènes d’une extrême douceur, sauf de rares exceptions où il fut obligé de leur faire entendre « le son » de sa grosse carabine. Et plus d’une fois aussi il vit fuir devant lui des populations qui, vivant dans la crainte perpétuelle de tomber en esclavage, redoutaient l’approche de sa caravane.

M. Stanley, Américain, correspondant du Vew- York Herald, fut aussi euvoyé à la recherche de Livingstone par les propriétaires de ce journal. Il rejoignit ce dernier, en octobre 1871, à Oudjiji, sur la rive orientale du lac Tanganyika. I] l’accompagna dans une exploration de la partie nord de ce lac, et rapporta en Europe des lettres et un Journal de celui qu’il avait été assez heureux de retrouver vivant, et plein encore de confiance dans l’achèvement de son œuvre.

L'’explorateur américain réussit, comme avant lui le lieutenant Cameron, à traverser l’Afrique équatoriale de l’est à l’ouest. Parti du Zanguebar, il arriva à Saint-Paul de Loanda sur la côte occidentale d’Afrique avec cent quinze hommes de son expédition. Il avait quitté Nyangoué le 5 novembre 1876 ; c’est le point d’où Cameron se proposait de gaoner le lac Sankora par le Loualaba, et de descendre ce grand cours d’eau supposé en communication avec le Congo, jusqu’à la mer.

L’officier anglais avait dû modifier cet itinéraire et tourner brusque-

(1) Paul Bourde.

ment au sud jusqu'à Kisenga, pour marcher ensuite vers Benguéla par une ligne à peu près plein ouest. Stanley s’est davantage rapproché de l'équateur. Après avoir traversé par terre l’Oureggou, ne pouvant plus avancer au milieu de forêts impraticables , il passa le Loualaba et continua son voyage le long de la rive gauche, à travers l’Oukousou du nordest. Malgré les continuelles attaques des indigènes, l'expédition, pourvue de dix-huit canots et d’un bateau d'exploration, réussit à descendre le fleuve semé de grandes îles, et aussi de cataractes, qui obligèrent nombre de fois les voyageurs à prendre terre et à traîner leurs embarcations le long des rives.

De Boma, l'expédition gagna par vapeur Cabinda et, de là, Saint- Paul de Loanda, fort éprouvée par la dysenterie, le scorbut et ces ulcères particuliers à l'Afrique qui rongent les chairs des pieds jusqu’à l'os, et dont Livingstone eut tant à souffrir.

Dans une autre partie encore inexplorée de l’Afrique centrale, dans la région arrosée par le Bahr-el-Gazal (le rivière des Gazelles) et ses affuents, un savant naturaliste à fait un séjour de plusieurs années (1868-1871). Schweinfurth fut séduit surtout par les richesses nouvelles qui s’offraient à lui, se désintéressant de tout ce qui n’avait pas un rapport direct avec ses études. La relation de son voyage a cependant la plas grande valeur pour la connaissance d’un pays très sauvage, peuplé d’anthropophages et voisin de la seule partie du continent africain demeurée mystérieuse et figurant encore sur les cartes avec cette mention : « Région inconnue ».

Enfin, plus récemment encore, un officier portugais, le major Serpa Pinto, a réussi à traverser l’Afrique de l'Atlantique à l'océan Indien, ou plus exactement de Benguéla à Durban. Grâce à sa relation, nous avons été renseignés sur bien des contrées inconnues jusqu'ici. Sur plusieurs points aussi ses explorations ont complété celles de Livingstone dans l'Afrique australe. Quant au voyageur, il semble avoir couru bien des dangers, s’être soustrait à plus d’une embüûche. Il à triomphé de l’astuce des souverains des pays traversés par lui, du mauvais vouloir de ses propres serviteurs, des maladies inévitables, et même les bêtes f6roces, — car le major n’a jamais hésité à suivre un lion dans les hautes herbes. Une nuit, il en a tué deux, à la faveur de la lumière de magné-

sium : on peut bien le croire, puisqu'il a rapporté les griffes de ces animaux...

Le major Serpa Pinto s’est donné partout comme un envoyé du roi de Portugal (le « Mouéné Pouto », comme disent tous les peuples de l'Afrique méridionale) en vue d'établir ou plutôt de développer des relations commerciales déjà existantes, et ce, pour le plus grand profit des Lusiades, ses compatriotes.

Il y aurait plus que de l’injustice à passer sous silence les travaux, les efforts persévérants, les souffrances et souvent les succès, de plusieurs explorateurs qui ont pénétré en Afrique par divers points. Sans remonter trop loin dans le passé une foule de noms se présentent à notre souvenir, — ceux de Claperton, Oudney, Laïiny, du docteur Cowen, du lieutenant Denovan, du fils de Mungo-Park, du jeune et vaillant Vogel, du docteur Overweg et de Richardson, compagnons du docteur Barth.

Plus près de nous, nous devrions encore payer des dettes de reconnaissance à Guillaume Lejean, qui à visité la haute Nubie, au marquis de Compiègne, pour ses explorations du Gabon, du pays des Pahouins, au docteur Matteucci et à M. Massari, son ami, pour leur voyage de la mer Rouge au golfe de Guinée ; à M. Savorgnan de Brazza, qui a fait triompher la politique française et les intérêts français dans cette région

du Congo qui est l’une des clés de l’Afrique centrale. On sait que M. de

Brazza a été mis par notre gouvernement à la tête d’une expédition destinée à donner toute sa valeur au traité signé avec le roi Makoko.

M. Trémaux nous a montré le Soudan et l’esclavage; M. Gérhard Rohlfs est allé à l’oasis de Koufara et aux Montagnes Noires ; le docteur Nachtigal a décrit la région qui s'étend de la Tripolitaine au pays des

Gaberis et au delà, par l'Ouadaï. M. Ch. de Rouvre a passé huit années.

(1870-78) sur les rives du Zaïre, où il a entretenu des relations suivies avec les indigènes et il nous a fait connaître les ressources commerciales de la Guinée méridionale.

Baldwin, l’infatigable chasseur, Baines le naturaliste, ont augmenté la somme de nos connaissances sur l’Afrique australe; Georges Ebers sur la Nubie, Victor Largeau sur le pays de Rirha, Ouargla et Ghadamès, le lieutenant Mage sur le Soudan occidental, Alfred Marche

A, ALU

sur le Sénégal et l’Ogôoué, M. Lambert et le docteur Bayol sur le Fouta Djalon, le commandant Gallieni sur le haut Niger. Ce jeune of-

ficier de notre infanterie de marine a reçu du gouverneur du Sénégal la mission de pénétrer dans la vallée du haut Niger par le massif montagneux compris entre ce grand cours d’eau et le Sénégal (1880-1881.) Ajoutons que M. G. Révoil à entrepris une exploration du pays des Somalis, voisin de la mer Rouge.

Nous oublions d’autres voyageurs, et d’autres résultats acquis.

Combien ont payé de leur vie leur dévouement à la science et à la civilisation! le baron de Decken et ses compagnons, massacrés chez les Somalis en 1866 ; C. Anderson, mort en 1867 dans le pays d’Ovampo; Ernest Linant de Bellefonds, mort victime d’une trahison sur le haut Nil Blanc en 1875, etc., et plus près de nous : Maes, Crespel, Wautier, Deleu, Popelin, Debaize, Madoni, Fraccaroli, Gessi, Piaggia, le D° Smith, Keith Johnston, Elton, Stahl, Phipson Wybrandt, Pinkerton, Hildebrandt, Le Saint, Bonnat..

Combien aussi de missionnaires, à qui sont dues tant de précieuses communications, n’ont pas été moissonnés par les fièvres entre la côte de Zanzibar et les lacs intérieurs, ou sur le littoral de l'Atlantique! L'Afrique a le don puissant d’exciter notre curiosité, mais c’est une terre meurtrière.

IAE

L'Afrique équatoriale. — Les lacs, — Les grands fleuves. — Le Nil. — Le Sénégal, — Le Niger. — Le Congo. — Le Zambèse. — Montagnes. — Les savanes, — Les déserts, — Les ri-

vages, etc.

Mais quelle est donc cette région des lacs, naguère encore si mystérieuse et qui, tout d’un coup, a surgi comme un nouveau monde, et a pris une si grande place dans les spéculations des savants, des hommes d'État, des philanthropes, des missionnaires et même des commerçants ?

La partie équatoriale de l'Afrique, dans la région de ses grands lacs d’où sort le Nil, a une hauteur moyenne de 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Cette portion du globe, composée principalement de roches granitiques, n’a jamais été submergée, ni bouleversée par des volcans, et semble n’avoir subi aucune modification dans son état primitif.

Les campagnes sont, pendant une longue saison, arrosées par des pluies qui, dans une zone de six degrés dont l’équateur occupe le centre, tombent depuis février jusqu'à la fin de novembre; mais ces pluies sont surtout abondantes du mois d'avril au mois d’août. Elles renouvellent les approvisionnements des lacs et, s’échappant en divers cours d’eau, elles vont au loin fertiliser les terres.

Le climat de la région des lacs est assez tempéré. Les ardeurs du soleil y sont rafraichies par les brises qui soufflent de l’est. Les pluies

qui tombent à torrents, cha” ur, vers le soir, pendant la longue saison dont nous venons de achèvent de rendre la température fort supportable ; mais faute «. suffisante exploitation du sol, l'air

est très insalubre.

Les lacs équatoriaux sont de d..erses grandeurs ; pour la plupart ils s'étendent du nord au sud aux pieds de montagnes qui courent

parallèlement à la côte de l’océan Indien. Les dénombrer, les grouper ne peut donner qu'une très imparfaite idée de leurs positions. Essayons néanmoins. En remontant du sud au nord, il y a d’abord, — sans compter le Chiroua, — le lac Nyassa, découvert par Livingstone en 1859. Il est assez isolé et se trouve le plus rapproché de la mer, à la hauteur des îles Comores. Le Nyassa est très profond. À une courte distance de ses rives une ligne de plus de 90 mètres ne touche pas. Un grand nombre de rivières se jettent dans ce lac; mais à l’extrémité nord il en est une qui en sort. Des montagnes riveraines, hautes de 3,000 à 3,900 mètres, serrent la nappe d’eau de très près.

Au nord-ouest du Nyassa, un groupe très remarquable de lacs communiquent entre eux ; ils vont perdre leurs eaux dans la région encore inconnue de l'Afrique centrale, peut-être en donnant naissance au fleuve Zaïre ou Congo ; ce sont les lacs Bangoueolo, Moëro, Kamolondo, Lincoln (ou Moura?), enfin un lac innommé, semé d'îles, et d’où s'échappe le fleuve dont nous parlons.

Un deuxième groupe est formé du lac Tanganyika, que Burton et Speke virent en 1858, du lac Hikoua ou Léopold, du N’yanza du Karagoué, auquel ce dernier explorateur, — Speke, — imposa le nom de Victoria N’yanza, et du M’woutan que découvrit sir Samuel Baker, en 1864. Il est plus connu sous le nom d'Albert N’yanza. La reconnaissance du lac Victoria ne se fit pas d’ua seul coup, et pendant plusieurs années nous avons vu trois lacs de noms différents figurer sur les cartes dans le tracé de la plus large de ces nappes d’eau placées sous l’équateur. Nous négligeons avec intention quelques lacs secondaires, le lac Baringo, le lac Mauyara, etc.; enfin le lac Noami dans l'Afrique australe. Le lac Kassali, vu de loin par Cameron, est couvert de végétaux sur lesquels les indigènes, à l’aide de troncs d’arbres et de terre, établissent des îles flottantes qui supportent des cultures et peuvent, au gré des habitants, voyager d’un rivage à l’autre.

À l’époque des tempêtes équinoxiales, les gros temps sont terribles sur tous ces lacs. De hautes vagues y donnent le mal de mer, — aux mariniers du Nil. Parfois, sur une longue étendue, leur surface est couverte de roseaux ; ailleurs des masses flottantes de végétaux (ambatch ou herminiera) colorent leurs eaux d’une teinte rougeâtre par la dé-

He hd

composition de leur écorce, et sont assez volumineuses pour entraver la navigation.

Le Tanganyika, le plus remarquable de tous ces lacs, a près de 700 kilomètres de long et une largeur moyenne de 40 kilomètres. Cameron a relevé l'embouchure de quatre-vingt-seize rivières qui s’y jettent. Les bords de ce lac ont un caractère uniforme : ce sont des montagnes coupées de vallées qui descendent vers le rivage. Aux montagnes, couvertes d'immenses forêts d’un vert sombre, correspondent des falaises rouges qui s’avancent en promontoire dans l’eau ; aux vallées, des baies qui s’arrondissent dans l’intérieur des terres.

Fig. 251. — Un radeau,

Il n’y à pas en Afrique de pays plus fertile que les pays riverains de ce lac. |

Sir Samuel Baker a trouvé l’Albert N’yanza encombré de ces bancs flottants de roseaux dont nous venons de parler. Ils empêchaient les canots d'aborder. Ces bancs paraissaient s’être formés du détritus d’une végétation aquatique, dans laquelle le roseau papyrus a pris racine. L’épaisseur de la masse flottante est d'environ trois pieds, et si ferme, que l’on peut marcher dessus sans courir d’autre risque que d’enfoncer jusqu’à la cheville dans la vase. Sous ces radeaux de végétation , l’eau est extrêmement profonde, et le rivage se trouve ainsi protégé sans interruption par cette jetée d’une formation si bizarre. Un jour, l’explorateur vit une terrible rafale et le soulèvement de l’eau en détacher

de grands morceaux, et le vent agissant sur les roseaux comme sur des voiles, poussa de côté et d’autre sur le lac des îles flottantes de quelques acres d’étendue.

Maintenant, pour mémoire seulement, mentionuons le lac Tchad, très au nord, en plein Soudan : nous en parlerons plus loin.

Si les lacs sont, pour ainsi dire, cantonnés dans la région sud orientale, — sauf le lac Tchad qui occupe une position centrale en Afrique, il n’en est pas de même des fleuves.

Ils se déversent dans trois mers. C’est le Nil, fleuve immense dont les embouchures sont sur la Méditerranée; ce sont, sur le versant de l'Atlantique, le Sénégal et la Gambie, qui descendent des monts de Kong ; le Niger, qui se jette dans le golfe de Guinée par de nombreuses bouches qui forment un delta aussi considérable que celui du Nil; c’est encore, sur le même versant, l’Ogôoué, qui atteint l'Atlantique au golfe de Biafra, le Zaïre ou Congo, — sur lequel nous reviendrons, — le Coanza, qui franchit par une série de cascades les derniers gradins des plateaux de l’intérieur, avant d'arriver à la côte ; le fleuve Orange, qui roule sur les plateaux de l’Afrique australe ses eaux presque taries avant de parvenir à l'Océan.

Enfin le versant de l’océan Indien est arrosé par deux cours d’eau importants : le Limpopo et le Zambèse, qui descendent des plateaux intérieurs.

De tous les grands fleuves qui sillonnent le globe, le Nil est celui qui, de tout temps, a le plus vivement occupé, et l’on pourrait même dire passionné les esprits. C’est le seul cours d’eau considérable que l'antiquité ait pu connaître, au moins en partie, d’une façon exacte. Le Gange, l’Indus, le « fabuleux Hydaspe », dont parle Horace, ne s’offraient à l'étude des anciens qu'à travers les ténèbres d’une incertitude que les expéditions de Sésostris et d'Alexandre n’avaient pu entièrement dissiper. L'Égypte, visitée de bonne heure par Hérodote, conquise par Alexandre, devenue grecque avec les Ptolémées et romaine avec Auguste, était ouverte aux peuples de l’Occident. Les grands systèmes d'eaux de l’Inde et ceux de la Chine et de l’Amérique sont tous océaniques ; seul, le Nil, après un cours, qui est peut-être le plus long de tous, — plus long que celui des Amazones et que celui

du Mississipi, — se jette dans une mer intérieure, à côté de ces colonies dont la civilisation grecque avait parsemé le littoral de l’Asie-Mineure et toute la mer Égée.

Ces sept embouchnres, formant un double delta, cette fécondité exceptionnelle dont il dotait la basse Égypte, comme s’il voulait se venger d’avoir si longtemps arrosé des déserts, cette crue périodique, tantôt bienfaisante, tantôt, comme aujourd’hui, dévastatrice, ce mystère même qui dérobait son origine, tout le recommandait à l'attention.

Les explorateurs de notre temps ont fait faire au problème des sources du Nil le plus grand pas vers sa solution. L'hypothèse de l’existence d'une réunion de lacs sur le vaste plateau de l’Afrique équatoriale, émise, dès 1852, par sir Rod. Murchisson, le célèbre géologue anglais, fortifiée par les découvertes successives de Livingstone, de Speke, de Baker et de Stanley, est aujourd’hui devenue une donnée scientifique exacte.

Il ne reste plus à déterminer que le point de départ extrême du cours d’eau, — rivière ou ruisseau, — qui vient du plus loin apporter son tribut, bien modeste peut-être, à l’un des puissants réservoirs qui alimentent largement le Nil. C’est encore une notion incertaine, mais qui n’a véritablement qu'un intérêt secondaire et en quelque sorte purement géographique. |

Il est certain qu’en étudiant le cours du fleuve qui vient répandre la vie dans les sables brülés de la Nubie et de la basse Égypte, sous un ciel où il ne pleut point, et en remarquant combien sont peu nombreux ses affluents, et combien sont puissantes ses inondations périodiques, aux mois de juillet et d’août (époque de l’année où partout les chaleurs font baisser les eaux fluviales), on ne pouvait guère s’arrêter à la supposition de commencements modestes pour le Nil, — comme pour tant de fleuves ; — l’on ne pouvait penser qu’il sort, mince filet d’eau, du creux d’un rocher. Il ne faut, en effet, rien moins que plusieurs grands réservoirs recueillant les eaux tombées sur la surface de vastes bassins, à l’époque des abondantes pluies équatoriales, pour remplir largement, dès sa naissance, le 1it d’un fleuve si imposant.

Ces pluies lui apportent chaque année une immense quantité d’eau qui élève son niveau. Le fleuve commence à monter dans les premiers

jours de juillet, atteint son maximun de hauteur vers la fin de septembre et baisse ensuite graduellement jusqu’au milieu de mai de l’année suivante. Le Nil élève continuellement son lit par ses dépôts successifs de limon ; on a calculé que cet exhaussement est de un mètre en neuf siècles; cette élévation est plus considérable en dehors du lit du fleuve, dans les plaines où l’eau déborde ou est amenée artificiellement.

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Fig. 252. — Chutes de Ripon, près du lac Victoria.

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