‹ Les conversations de m. de Chateaubriand;Chapitre 10 sur 19 · A HORTENSE · texte numérisé non relu

A HORTENSE

AVKC UN MARC-AUBÈLE QU*ELLK ▲ DBMANDK

Voici donc le stoïque et sa mâle sagesse»

En retour d'un présent plus doux; Il faut être Aspasie ou vous Pour songer à tel don le soir d'une caressey

Ou le matin d'un rendez-voiis .

Jamais. . . je ne me suis tant vu causer Qu'auprès de vous, ce jour, le lendemain du baiser. Il est doux, quoi qu'on dise, avec celle qui charme, D'échanger plus d'un mot, de crowcr plus d'une arme, De parler gloire et Grèce, et Home, et csstera.

Est-ce clair? comme dirait M. deBroglie, et serait-ce pour illustrer un peu l'objet de ses amours qu'on le prête à autrui? Je ne saurais dire si c'est à la même que s'adressent ces autres vers; mais ils ne sont pas moins pittoresques :

Lorsque, sans plus tarder, glissant par sa croisée, Je la laissais au lit^ haletante et brisée. . .

... Comme on voit au printemps Le poulain généreux enfermé trop longtemps.. .

Assez de ces choses dont les poésies moribondes de Joseph Delorme sont remplies. Finisstns par ces vers qui ne peignent plus les dames haletantes et brisées^ mais le poulain devenu un peu plus mûr. Nous trouverons là un aveu, une révélation du caractère de l'homme et une transition naturelle à ce qui va suivi^e :

Tel dont la finesse naïve A trop senti la bise active Tourne en malice à son midi...

S'énerve et n'est plus qu'affadi.

Tourne en malice et n'^est plus qu'affadi ! nous y voilà. C^est en partant de cette indication que nous allons étudier d'une manière plus particulière et sur nature le caractère de Vhomme^ après avoir esquissé celui de la femme.

Le critique ingénieux peint par lui-même dans Joseph Delorme.'* — Ses ruses. — Ses poses, — Ses misères. — Ses vers. — Ses maximes. — Sa morale. — Articles de MM. Taxile Delord et Clément Caraguel. — Réaction du bon sens.

Ce que nous venons de voir a vraiment en morale quelque chose d'énorme et d*inouï. Étudions donc un peu cet aride phénomène dans sa source. Autrement, nous ne le comprendrions pas.

Oui, passons de ces énormités à un portrait de rhomme, fait avec soin et réflexion par lui-même. Il n'a l'intention de se peindre qu'en beau pour se rendre intéressant et admirable, s'il le peut; mais comme il prend pour le beau ce qui ne Test pas toujours, ce portrait quoique flatté, chargé, calqué, surchargé à loisir, ne laisse pas de nous le faire connaître mieux qu'il ne pense.

A force de se déguiser, il se trahit, et la vérité perce sous le masque.

Sentant bien sa faible valeur et voulant parvenir à se

— l26 — distinguer néanmoins, Joseph Delorme a toujours été rusé, mais souvent maladroit.

Afin de pouvoir se faire valoir à son gré, de pouvoir se louer et se flatter à outrance, il s'est donné im faux nom, il s*est fait une fausse histoire ; il a fait le malade et le mort, espérant se faire remarquer et escamoter, sous le masque de ce faux nom et d'un personnage double, quelque peu de renommée.

G*est parce qu'il s'est grimé d'abord à ce jeu de passe-passe qull croit que tous les autres sont faux, qu'ils portent un masque et ne jouent que la comédie.

Tout le monde ne lui ressemble pas cependant, tout le monde ne voudrait pas descendre à demander un peu de vie littéraire à une fausse mort et un peu de renom à un mensonge; c'est un triste pis-aller.

L'ingénieux critique s'est tellement posé, exposé, étalé, tourné, retourné, pour se donner une attitude ; il s'est tellement et si pauvrement vanté, adulé, flagorné, surfait, sous le faux nom de Delorme, qu'au lieu de s'agrandir il en est devenu ridicule, et n'a jamais pu être pris au sérieux.

Ses idées, en Delorme, sont des plus vulgaires, son style souvent baroque. Aussi n'a-t-on jamais pu dire de lui que c'était un bon écrivain, un bon critique; on a dit que c'était un critique ingénieux^ et quoique le compliment soit bien maigre, c'est encore beaucoup dire.

En effet, nul n'a pu sans pitié le voir pirouettant ainsi sur lui-même n'ayant d'autre souci que de se faire valoir, se montrer d'un côté, s'exhiber d'un autre et disant : M'aimez-vous comme ci, m'aimez-vous mieux

comme ça? Dites*le; car je ne tiens pas, quant à moi, à un principe, à une pose ou à une autre; c'est à vous que je veux plaire; c'est un peu d'admiration que je vous demande : appelez-moi Werther, appelez-moi René, et je serai Werther ou René, je serai l'un et l'autre à votre gré. Mais :

Gentille dame, Paye à ton tour, D'un peu d'amour, Le troubadour.

Aimez- vous mieux me voir guerrier? Eh bien, feu Delorme qui n'est pas mort et qui en moi vit encore, « était amoureux de la splendeur militaire. » Il ne combattait guère « mais il se créait à plaisir mille aventures périlleuses, séditions, batailles, sièges, dont il était le héros.,. Il lui semblait au milieu de ses triomphes (sans combat) que sur un balcon pavoisé, derrière une jalousie entr'ouverte, quelque forme ravissante de jeune fille à demi voilée. . . se penchait d'en haut pour saluer le vainqueur... » Est-ce assez beau cela?

Le voulez-vous homme de génie? Eh bien, Delorme « avait toutes sortes de talents... Il eût réussi à souhait dès le sortir du collège... »

Pourquoi donc n'a-t-il pas réussi plus tard ?

Chose étrange! notre critique a mis la mort à l'entrée de sa carrière ; il en a fait sa patronne et son étendard : il est en quelque sorte né de la mort; aussi est-il né mort, eu quelque sorte; ses œuvres sont mortes, ses romans sont morts, sa critique est morte et mortifère; tout en lui est mort, froid, glacé, figé; rien ne va plus, sinon le fiel, le calcul et le venin.

Mais ce mort parle toujours; il ajoute : M'aimezvous mieux en petit saint? £h bien, Joseph Delorme - est d'abord dévot. »

Mais si vous me préférez comme philosophe, comme esprit fort, je suis votre homme.

• ...Aussitôt Delorme abjura les simp/cs 'croyances de son éducation chrétienne : il s'était épris de Vimpiété (remarquez qu'il ne dit pas de Tincrédulité, mais de Timpiété) audacieuse du dernier siècle, ou plutôt de cette adoration sombre et mystique de la nature qui, chez Diderot et d'Holbach, ressemble presque à ime religidn.

« La morale bienveillante de d'Alembert réglait sa vie. Il se serait fait scrupule de mettre le pied dans une église, et, en rentrant le dimanche soir, il aurait marché une lieue pour aller jeter dans le chapeau du pauvre le produit des épargnes de la semaine. » — Or, il n'y avait pas d'épargnes, puisqu'il vient de dire qu'il n'avait pas le sou et que la faim était proche. Ainsi donc il eût marché une lieue pour aller jeter rien dans le chapeau du pauvre. Quelle charge ! quelle afféterie ! quelle hâblerie ! Rien qu à la manière dont c*^st dit, on voit que c'est faux. Lorsqu'on veut ou qu'on peut donner, il n'y a pas besoin de marcher une lieue pour trouver une main ou un chapeau tendus ; on en trouve à chaque pas. Cette lieue n'est donc là que pour faire de l'effet, l'effet de ce qui n'est pas : c'est du charlatanisme; c'est une comédie à propos de charité; c'est une profanation.

Delorme avait aussi, « un amour infini pour la poT tion souffrante de l'humanité et une haine implacab contre les puissants de ce monde. »

Dans ce cas, pourquoi avoir presque toujours combattu les idées favorables et propices à la portion souffrante de Thumanité? Pourquoi avoir été presque toujours le très-complaisant serviteur des puissants de ce moTbde tant qu'ils ont été puissants, tant qu'ils ont tenu, comme il Ta dit lui-même, « le balcon ou le balustre des récompenses et des distributions? » Pourquoi avoir contribué à les aveugler? Pourquoi les avoir encensés quand ils régnaient et les délaisser, les outrager, quand ils tombent?

Delorme voulait « réparer celte inégalité (du pauvre et du riche) que la société consacré et que désavoue la nature. »

On soutient tout le contraire aujourd'hui.

Ainsi, Ton se parait pour faire le beau, pour être populaire dans un certain monde, de sentiments que Ton n'avait pas ou que Ton a reniés depuis;

Pinirez-vous enfin par nous dire où et quand il faut vous prendre pour vous trouver vous-même? quand vous étiez d&oot ou impie ? quand vous étiez saint-simo* nien ou janséniste? quand vous étiez démagogue ou rétrograde, incendiaire ou éteignoir?

Ou bien n'êtes- vous rien de tout cela? Êtes-vous tout simplement l'homme du picotin ou l'homme « capable de déployer de fortes vertus ?» Oh ! qu'on aimerait de voir quelques-unes de ces vertus? Ce serait là du nouveau.

Mais après toute cette pantomime, nous allons entendre enfin quelques vérités de J. Delorme sur luimême ; elles peignent l'homme à fond et tel qu'on le trouve, dans sa critique de tout homme de mérité, et surtout dans sa critique venimeuse de Chateaubriand.

cr II (Delorme) en voulait misérablemçnt aux Byron , aux Lamartine...» (Nous y voilà.)

Pourquoi ne pas ajouter : à Chateaubriand? « Mille fois, nous avons gémi de ses actes d'aigreur!... Quel tressaillement douloureux il ressentait à chaque triomphe nouveau de ses jeunes contemporains ! »

Voilà l'homme. Voilà Timpuissance et Tenvie dans toute leur triste nature et telles qu'elles vont se révéler.

Mais aussitôt, selon sa tactique, il reprend la palinodie : « Il est surtout inoffensif^ il est doux, il n'a point d'ambition, point de vices. »

• Il est sans ambition, il est sans préjugés. » (Pour ce dernier point, c'est bien vrai.)

« Ceux qui le connaissent veulent bien l'aimer, ou du moins s'intéresser à lui. » (C'est l'essentiel.)

• Il entre facilement dans les idées de tout le monde. » (Et même un peu trop. Mieux vaudrait qu'il en eût à lui.)

■ ... Sa pureté est môme austère par moment. » (Ce par moment est fort bien trouvé.)

• Ce jeune homme a gardé son innocence ; « c'est le cœur d'un poëte... il a de modestes besoins : le froid, la fatigue, la faim, l'ont éprouvé. » (Et il marchait une lieue pour aller jeter ses épargnes dans le chapeau d*unpauvre I)

« Il respecte les femmes, et jusqu'au livre de ses études. Il s'en passe, faute de quoi. » (Et il jetait ses épargnes dans le chapeau d'un pauvre,..!) « Dénué de ressources et de soutien, il travaillait, mais travaillait à peu de lucre, à peu de profit intellectuel, à nul agrément... Ses forces portent à vide. «—«La vue de brillants talents lui inspirait une tristesse resserrante. » (Toujours le mal de l'envie !)

• Qu'on Ae lui parle plus de protecteurs, ils ne donnent que pour qu'on leur rende. Sa fierté à lui, honorable et vertueuse , s'accemmoderait mal de ces transactions coupables. ■ (C'est peut-être un peu changé.)

Tout ce que nous avons vu jusqu'ici n'est qu'une sorte d'énumération arithmétique des souffrances et passions d'un poitrinaire, d'un moribond. Tout cela est sans vie et sans souille ; on essaye de faire des pensées avec des mots, et on ne fait rien : ce ne sont même pas des pensées, ce sont des sensations, rien n'y atteint la sphère idéale ou intellectuelle.

.Cependant, quelques-unes des lignes qui vont suivre sont touchantes, si elles sont pénibles ; nous devons les citer, car il faut être juste : • ... Qui ne le plaindrait en le voyant sous la tuile mendier dans l'étude une vaine et chétive distraction, non pas dans une étude suivie, attachante, mais dans une étude rompue, par haillons et par miettes, comme la lui fait le denier de la pauvreté... Miserere, soupirs onduleux ! »

Cela est touchant, quoique maniéré ; mais ce qui suit n'est que triste : « Nul principe de morale ne restait debout dans cette âme.,. »

Hélas I hélas I qui l'eût osé dire si nettement I cela explique bien des choses.

« La raison morte, rôdant autour de lui comme im fantôme, l'accompagnait dans l'abîme : c'est ce qu'il appelait, avec ime effrayante énergie, se noyer la lanterne au cou. »

Voici un mot terrible, et nous voudrions pouvoir le nier : « La misère m'a dépravé à fond. » Voilà encore ce qui explique bien des choses. — C'est malheureux, mais pourquoi la prospérité ne Fa-t-elle pas régénéré ?

« Il pourrait survenir, Dieu m'en garde, d'horribles moments où je serais tenté.... J'ai un signe sur le front... »

Voici maintenant du Lamartirïe en prose, et passablement massacré : « Allez dire à la feuille arrachée, qui roule aux venls et aux flots , de prendre racine en terre dans la forêt et de devenir un chêne. »

Pour mon compte , je ne me charge pas de la commission, car il me semble difficile qu'une feuille prenne racine en terre dans une forêt^ quand elle est dans les flots. Pourquoi n'avoir pas le sens cdmmun ? Le gland, mais non la feuille, peut devenir un chêne. ^

• Moi, je suis cette feuille morte ; je roule iquelque temps encore et l'automne va me pourrir,.. (Ah !) Mais elle pleurera, elle, à ton silence; tu auras corrompu sa destinée... » (Ne fallait pas.)

Nos yeux mourants, pleins d'un vague présage. Se confondent longtemps en un regard de miel. , .

Voici encore d'autres vers qui sont curieux :

Noïi, mais quand seule au bois votre douleur cfaemiDe. Avez- vous vu là-bas, dans un fond, la chaumine, Sous l'arbre mort? Auprès est un ravin creusé. . .

En effet, un ravin est bien quelque chose de creusé, sans cela il ne serait pas ravin.

Voici encore un beau vers qui n'est pas sans originalité : il s'agit d'un poëte défendant la patrie. Avant que ladite patrie «tombe- dans la poussière, elle Va pour soutien. » Comment trouvez-vous ce, elle Va? N'est-ce pas quelque chose de neuf et d'harmonieux? Qu'on dise encore que les romantiques ne renouvelaient pas la poésie! Jamais Racine ou Molière n'eussent fait un

pareil vers, je les en défie. Il faut remonter à Dubartas pour trouver quelque chose de semblable.

Il fait ensuite, aussi lui, ses adieux à la poésie, comme s'ils avaient jamais eu rien de commun. Il lui met en ces termes le marché à la main : « Faut-il rester? faut-il partir? » — Partez, monsieur, et bon voyage!

Nous pourrions citer bien d'autres choses de cette force, mais nous n'en finiiions pas. Mieux vaut admirer en bloc et avouer que messieurs les romantiques nous donnaient, en effet, une poésie nouvelle que nous n'avions pas vue jusque-là, et que nous n'aurions jamais prévue. Ils ont ajouté une nouvelle corde à la lyre. Et quelle corde !

Au-dessous de ces vers, M. Sainte-Beuve met cette note qui peint encore assez bien son caractère : « On trouverait, dans le Globe du 4 novembre 1830, un assez piquant article sur Joseph Delorme, où les sentiments qu'exprime cette pièce (le dévouement) sont surtout commentés. ïi pourrait bien être de r éditeur lui-même ^ qui aurait pris un demi-masque saint-simonien. •

Voyez, le masque ! il ne sort pas des masques, et comme il en a toujours de rechange, il croit que tout le monde en use. Il voudrait les prêter aux autres, et il a le front de les vouloir appliquer aux plus nobles figures.

Ainsi, sous le masque de Delorme, Sainte-Beuve loue Sainte-Beuve, admire Sainte-Beuve, adore Sainte-Beuve, et, sous le demi-masque du saint-simonien, il loue dans le Globe saint-simonien, les vers et les louanges du masque Delorme, de Sainte-Beuve par conséquent. Par ce moyen-là, il ne peut manquer de se louer de tous ses talents, de toutes ses vertus et de quelques autres.

Nous Tavons vu jaloux et malade de tous les succès : il n'en est pas guéri. Cependant, voici comment, au milieu de ses misanthropies, de ses dégoûts des protecteurs, il parlait alors de M. de Chateaubriand : c'est aussi fort et peut-être plus vrai que Tarticle de la Reviie des Deux-Mondes. Il faut que M. de Chateaubriand ait eu quelques vertus particulières ce matin-là envers le pauvre Joseph Delorme : « Dans toutes les querelles du temps, dit-il. Chateaubriand est hors de cause ; et ce n'est pas là seulement un pur hommage rendu à l'écrivain, c'est une justice. En répandant ses fécondes et salutaires influences sur tout le siècle, M. de Chateaubriand a mérité pour mille raisons de n*étre pas plus spécialement adopté par une certaine classe d'esprits que par certaine autre. Chacun Tadmire à sa façon, et trouve pour ainsi dire son compte avec lui. Tout ce qu'il y a de jeune et de distingué se ressent de sa présence et s'anime à quelques-uns de ses rayons. Avec Bonaparte, M. de Chateaubriand ouvre le siècle ety préside; mais on ne peut dire de lui, non plus que de Bonaparte, qu'il ait fait école ^ » — C'était, en effet, l'idée de René. Après la vie, voyons quelques pensées de Joseph Delorme : elles ne sont pas moins curieuses et ne servent pas moins à expliquer et même à réfuter l'homme ;

1. € On voit avec quelle déférence et quelle révérence la jeune école, ajoute-t-il, traitait M. de Chateaubriand, et comme elle s'efforçait de le mettre à l'aise à son égard. Il n'en a pourtant jamais su prendre son parti, et n'a pu s'accommoder de cette génération de poëtes qui n'attendaient qu'un signe de lui, le grand aïeul, pour le saluer de plus près;» c'est-à-dire pour marcher dans ses bottes. Mais si Chateaubriand n'a pas fait écoîe^ pourquoi tenez-vous tant à nous dire que vous en êtes ; que roui ôtes ses enfants, ses petits René? Il n'y tenait pas.

~. 135 nous n'en citerons qu'une: «La critique littéraire, nous dit-il, comme la politique, a inventé de nos jours je ne sais quel système de bascule, qui consiste à rétrograder après s'être avancé^ à défaire après avoir fait... La manie des réactions^ qui est une véritable maladie de l'esprit^ ne s'arrête pas en si bon train. . . »

En effet, Tingénieux critique ne cesse de défaire au Constitutionnel y sous le nom de Sainte-Beuve, ce qu'il avait fait au Globe ou ailleurs, sous le nom de Delorme et sous le demi-masque du saint-simonien. Aussi n^estce pas sans raison que M. Nisard dit, d'autre part, qu'avec la manie de certains critiques d'ajuster la vie d'un écrivain avec le caractère de ses ouvrages, on a fait à Rabelais une vie anecdotique, burlesque. {Mélanges littéraires^ t. II, p. 346.)

Rabelais n'est pas le seul qu'on ait tâché de rendre burlesque. Chateaubriand en a sa part, et Dieu sait de quelle manière pitoyable Sainte-Beuve a défait ^ selon sa propre expression, ce qu'il avait fait sur lui ! C'est dans ce travail de contrefaçon qu'on s'aperçoit, en effet, que la manie des réactions est une véritable maladie de l'esprit Que d'esprits malades!

M. Nisard, quoique toujours incomplet, est encore ici plus juste que M. Sainte-Beuve : « La dispute, dit-il, a commencé sur le rang que Chateaubriand doit occuper parmi les grands maîtres ; et dût-elle ne pas finir, c'est déjà de la gloire. On en a déjà fait des livres, et comme s'il s'agissait d'un ancien, juger Chateaubriand est une partie notable de la littérature de notre temps et un litre de plus pour des écrivains illustres. »

Voici une autre pièce de vers que M. Sainte-Beuve donne comme échantillon de ce q\i aurait pu faire

Joseph Delorme dans la satire. Tout en voulant faire le portrait de quelque autre, cette pièce pourrait bien esquisser aussi quelques traits de celui de Tauteur : le public en jugera. Il y a, dit le poëte, un serpent sous rherbe :

Le venin du crapaud souille parfois la fleur...

C'est ainsi que s'exhale, à lui, sa poésie!

FauXf clandestin j amer, gonflé de jalousie^

Amoureux de la palme, et n'osant la saisir,

Et ne pouvant, il ronge et creuse son loisir.

Jaloux de ce qui luit, môme du diadème,

Il jure outrage et haine à ces vieux fronts courbés ..

Il s'acharne au génie et maudit le talent,

Ces autres rois du monde au front étincelant.

Il les quitte, il voudrait les souiller; mais il n'ose,

11 tourne autour, et comme un serpent dans la rose,

Il j glisse en sifflant, il glisse avec douleur,

Et le fiel infiltré colore sa pâleur.

Muse...— ne va te jouer à sa tête écrasée.

Car il pique en mourant. . .

Son mauvais œil, de loin, fascinerait tes chants...

« Joseph Delorme, ajoute M. Sainte-Beuve, ayant peu à dire pour son propre compte, exprimait volontiers les sentiments d'autrui. » En d'autres termes , il daignait être plagiaire. C'est trop de bonté. L'habitude n'est pas perdue.

Après ce que nous venons de lire , nous concevons ses procédés envers Chateaubriand et tant d'autres ; nous concevons qu'il essaye de flétrir, de dénigrer, de nier le génie et d'exalter les médiocrités.

Mais ce que nous ne concevons pas, c'est qu'il se soit fâché des articles que M. Taxile Delord lui a consacrés dans le Siècle et les ait traités de gaminerie; Tinjure est

grossière. Il n'y a même pas apparence de gaminerie dans ces articles; ils sont très-sérieux. S'il y avait gaminerie, ce siéraient djes gamineries empruntées à roriginal, car M. Delord, ainsi que nous, ne parle guère de M. Sainte-Beuve que d'après Joseph Delorme, qui est le type de Sainte-Beuve. M. Delord ne pouvait s'adresser à meilleure source pour peindre son homme. Il l'a même peint assez en beau pour que l'original n'en fût pas mécontent.

J'ajouterai que cet article est très-indulgent et trop élogieux. Dire que M. Sainte-Beuve a un style vif et rapide , c'est se moquer. Dire que son gros pamphlet contre Chateaubriand est un excellent ouvrage^ c'est pire encore, c'est mal informer le public. En vérité, M. Delord n'y pense pas, ou bien il n'a pas lu l'odieux factum. La jeunesse étrangère elle-même, à qui on l'a débité d'abord en leçons, l'a repoussé.

M. 'Delord n'a donc pas remarqué non plus ce style oblique, incorrect, entortillé, mesquin, fluet, qui se traîne et ne marche pas? M. Delord en eût pu donner bien des preuves,- et il le devait pour l'honneur de son goût et de sa critique.

Il eût pu citer aussi un bien plus grand nombre de traits bizarres, cocasses, baroques ou malheureux du portrait autographe que M. Sainte-Beuve fait de luimême sous le faux nom du faux Delorme.

Dans le peu de mots que son ami, M. Clément Caraguel, a écrits dans le Ch^rivari^ à propos des articles de M. Delord, il est plus incisif, plus mordant que M. Delord lui-même.

M. Delord marche gravement comme le veut un grand journal; M. Caraguel va vivement comme Pexige ce

qu'on appelle, à tort peut-être , la petite presse, et il a bien raison de s'étonner de ce qu'un critique, qui n'épargne rien, ait fa prétention de se croire inviolable. Nous ne nous étions donc pas trompé en disant, dès le début de cet ouvrage, que les iniquités de certains critiques finiraient par retomber sur eux-mêmes : c'^est ce qui se voit déjà; la justice commence, et la réaction du bien contre le mal s'établit.

M. Sainte-Beuve peint par lui-même (suite et fin). — Sa lettre au Constitutionnel. — Ses commentateurs.

Les petits journaux reprennent la question, et, entre autres, les Écoles de France, journal hebdomadaire, fait par des jeunes gens qui savent déjà écrire. Ils appellent costume d'apothéose cette lettre où M. Sainte-Beuve se loue d'une façon si singulière, en guise de réponse aux remarquables articles de M. Taxile Delord.

Ces jeunes gens citent ensuite cette lettre, qui débute par le ton du conseil et de renseignement à la jeunesse dont M. Sainte-Beuve, disent-ils, a su apprécier les sympathies pour sa personne.

Je ne sais pas, en effet, pourquoi il s'adresse à la jeunesse ; car, s'il croit avoir bien mérité d'elle, il doit la trouver bien ingrate.

Ce n'est pas seulement d'adresse que cette lettre se trompe ; elle a des passages tellement uniques en leur genre, qu'il m'est impossible de ne pas les citer: «Jeune

homme, dit-il, qui vous destinez aux lettres et qui en attendez douceurs et honneurs...»— Ceci sent parfaitement sonDelorme : c'est du positif utilitaire et ça manque cependant de vérité.

Non, et j'ose en attester les jeunes gens , ce ne sont pas les douceurs qu'ils en attendent qui les entraînent vers la carrière des lettres, quand ils ont un véritable talent. Ils ont tort peut-être, mais ce n'est pas un métier qu'ils cherchent, c'est quelque chose de plus moral, de plus haut ; c'est le beau, c'est la science, c'est la muse. Le reste vient par surplus, s'il se peut.

Selon notre critique matériel et matérialiste, comme toujours, il n'y aurait dans le jeune candidat des lettres qu'un appétit; selon l'antiquité païenne elle-même, il y avait un Dieu: Est deus in nobis, agitante calescimus illo.

lien est, je le sais, que rien n'échauffe et n'inspire; mais ceux-là ne feront ni de vrais poètes ni de vrais écrivains; ils seront critiques, s'ils le veulent.

Et qu'on remarque ici la différence du sentiment littéraire d'une saine antiquité et de celui que voudrait faire prévaloir de nos jours une critique de décadence, de dégradation et de corruption : celle-ci n'y voit que de petites récompenses et douceurs , celle-là cherchait le feu sacré, l'inspiration, le souffle d'en haut: elle se dévouait.

C'est ainsi que le critique ne nous montre jamais qu'une moitié d'homme, la moitié d'en bas. La moitié d'en haut ne parait jamais; le côté moral n'est point venu; et quand nous avons dit que cette moitié d'homme avait de l'intelligence, nous avons peut-être un peu trop dit ; ce n'est guère , en effet, que de l'instinct, un instinct très-délié, tenant du mouvement de

la couleuvre et de la fouine, de la belette. On est parfois ingénieux^ par conséquent ; mais toujours incomplet et bizarre; parfois gracieux, mais artificiel et maniéré, alambiqué, tiré de biais, projeté de même.

Vous n'y trouverez jamais une pensée mâle et ronde, un coup de pinceau profond, net et vif, ni surtout un trait d'esprit. Vous y trouverez de la ruse oblique et de la malice à foison.

Vous pourrez par intervalle découvrir aussi du bon sens; mais au milieu de quelles forêts étiolées de fantaisies, de lubies, niaiseries, inepties!

, Ces affectations et manières d'êtrç se ressentent de sa nature ; ses passions , qui sont toujours à là suite de celles de Werther et de René , comme des singes après des raisins, loin de s'élever commme elles d'un bel essor sur l'aile enflammée de l'imagination, de rendre poétique leur objet , de vivre de leurs propres feux, tombent tout de suite, comme nous l'avons vu, dans l'histoire naturelle, et ne nous offrent que des scènes de ménagerie ou de haras. C'est ainsi qu'on respecte les femmes :

Comme un jeune poulain enfermé trop longtemps...

Glissant par sa croisée,

Je la laissais au lit, haletante et brisée.

Voilà donc la poésie, intime^ la veine inexplorée dont I'aw5(èr6 jeune homme a doté son pays, et pour lesquelles il demande une couronne ! Voilà le censeur qui se permet de reprocher des faiblesses à tout le monde, afin d'en faire ses semblables I

Quand il souffre, il ne sort pas plus de sa nature et de son genre que lorsqu'il est heureux; sa plainte n'a jamais le ton élevé, l'accent grave d'un homme, pas même

les gémissements attendris d'une fille ; il geint , il crie comme un petit toutou^ comme un petit carlin^, qui se serait mis une épine au pied en battant les buissons.

Il était donc bien loin de s'en tenir aux « soupirs étouffés à demi, » comme il voudrait le faire entendre aujourd'hui, car il faut toujours qu'il tâche de se rendre intéressant, alors même que personne ne s'y intéresse.

« Rechercliez, dit-il au jeune homme, les plus nobles amitiés. «(Oui, pour s'en servir comme d'une échelle et tâcher de les briser ensuite.) «Portez-y la bienveillance et la sincérité d'une âme ouverte et désireuse d'admirer. » Oui, adtliirer pour ce qui revient d'une admiration bien placée,

« Dotez la poésie de votre pays de quelque veine intime encore inexplorée. » Dotez votre pays I comme ça parle I Nous venons de voir quelle est cette veine et cette poésie. Dubartas est harmonieux, Voltaire est chaste, et Timpur Parny est pur à côté d'elle.

Aussi le pays s'est-il bien gardé d'en rien accepter : il a repoussé une dot malsaine et donnant moins que rien.

Les camarades ont pu en parler un instant, mais pour rire plutôt que pour autre chose. L'auteur seul a osé se prendre au sérieux. Selon son habitude et à défaut de mieux, il s'est consacré à lui-même, comme il nous le dit, de longs articles partout où il pouvait en fourrer.

Telle est, en effet, sa manière de travailler et de se faire mousser.

1. On dit aujourd'hui King's-charUs, parce que, sans doute, c'est moins élégant et plus difficile à prononcer; mais c'est la môme chose à peu près, et carlin veut dire chien du roi Charles tout aussi bien que Kings^charles,

Il commence par se louer à fond et à outrance, sous le faux nom de Joseph Delorme ; puis il s'en va partout louant le faux Joseph Delorme , ici, sous le masque républicain, et là, comme il dit lui-même, sous le demimasqiLe saint-simonien.

Son fait n'est que déguisement et surprise; sa quasi célébrité n'est qu'un escamotage.

Comment ne pas réussir un peu par de tels moyens ? Et cependant Dieu sait s'il a réussi! Comment pourrait-il croire à la sincérité en autrui, lui (Jui n'a fait que jouer la comédie sous le masque? Au moins ne devraitil pas prêter son talent et ses adresses aux grands esprits qui n'en ont pas besoin pour réussir et se faire admirer; il trouvera bien assez de comédiens autour de lui pour ne pas affecter d'insulter de ce nom des hommes de génie qui furent toujours sérieux et droits.

Prétendre que la veine de la poésie intime (ainsi que • cela se jargonne, disait Chateaubriand) fût inexplorée avant Sainte-Beuve- Delorme, c'est se plaire à tromper, ou faire voir qu'on n'a pas la moindre idée de la poésie qui nous a précédés.

La poésie de Rousseau, de Millevoye et de Gilbert, n'était-ce pas généralement de la poésie intime? La poésie d'André Chénier n'était-elle pas delà poésie intime? Celle de M. de Lamartine ne Test-elle pas de même le plus souvent? Et quelle poésie à côté des rimes de notre critique !

C'est pour avoir compilé et gâté tout cela, qu'il dit avoir trouvé ; ainsi,- désormais, le plagiaire maladroit sera le créateur inspiré.

Le seul service qu'il ait pu rendre a été, au contraire, de dégoûter le public de ce genre de poésie, par l'u-

sage qu'il en a fait. Il a fini, en effet, par la mettre absolument à terre, en la portant au dernier degré de ridicule, de platitude et de graveleux.

Qu'on nous en cite quelque chose d'aussi pur et d'aussi touchant que le Jeune malade de Millevoye. Son amie avait promis de venir à sa tombe, quand il ne serait plus; mais, dit le poëte :

Mais son amante ne vint pas^ Et le pâtre de la vallée Troubla seul, du bruit de ses pas, Le siîencedu mausolée.

C'était le poëte lui-même qui était le malade et qui, véritable cygne, chantait d'avance son destin. Il n'y a point ici de manège ni de mensonge intéressant pour attraper le public et pour se faire un nom.

La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré.

Et ceux-ci, de Gilbert, ne sont ni moins intimes, ni moins pénétrants :

Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive, Nul ne viendra verser des pleurs.

Pardon , ô poëte, j'en verse moi-même en te citant. J'en verse, mais d'admiration, en lisant ce qui suit, et j'aurai sans doute ton destin, comme je le dirai plus tard * :

Ciel, pavillon de l'homme, admirable pâture.

Adieu pour la dernière fois !

Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée,

Tant d'amis sourds à mes adieux !

Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu'un ami leur ferme les yeux!

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