‹ Les conversations de m. de Chateaubriand;Chapitre 9 sur 19 · L HOMME ET LA FEMME · texte numérisé non relu

L HOMME ET LA FEMME

Au lieu de continuer à constater les contradictions de M. Sainte-Beuve, dont nous avons peut-être donné déjà des indications sufOlsantes, et avant d'examiner, en détail, la lettre de Joubert, jetons un coup d'oeil sur l'une des pages les plus déplorables de son gros pamphlet : «Chateaubriand et son groupe. »

Ce passage ne devait venir qu'à l'endroit où je parle des habitudes de M. de Chateaubriand et de l'emploi de sa journée ; mais comme je crains que ce volume n'aille pas jusque-là, je crois devoir transporter ici ce morceau. Il se terminera par un très-curieux portrait du critique fait par lui-même, dans Joseph Delorme.

...Vers cinq heures du soir, M. de Chateaubriand était toujours rentré pour dîner avec madame de Chateaubriand, et parfois avec quelques invités ; on voit donc que, dans sa journée, il n'y avait nulle place pour ces dîners de barrièie , où prétendent le faire assister

une femme libre et un ex-professeur de TÉcole normale , dans les récits les plus inouïs et les plu» malveillants que la rancune et le dénigrement aient pu inspirer.

Sont-ce là les spicilégeset les anthologies actuels du haut enseignement? Qu'en dit l'Université? Qu'en diraient les Gerson, les Rollin?

Corpo di Bacco ! quelle hotte déchargée dans le Trivium et te Quadrivium!

L'art de diffamer serait-il passé au nombre des arts libéraux, et ne serait-ce que pour tâcher de flétrir la gloire des lettres dans ses plus illustres représentants, que certains professeurs écriraient et professeraient ? Telle n'est pas la méthode ordinaire de la docte et gi^ave Université française, si dévouée aux hautes lettres et si respectueuse envers les grands écrivains. L'Académie française a senti le coup, et sans descendre à répondre, elle a dit un mot : Au concours l'ÊLOGE de M. de Chateaubriand.

Honneur à l'Académie française I Et l'opinion publique, qu'a- t-elle dit ? Elle s'est tue de dégoût.

Le ConstitutionneL seul, et VOpinion qui se dit nationale^ et que cependant, il ne faut pas confondre, surtout en ceci, avec Topinion de la nation, ont osé parler.

■ Quel bonheur pour la jeunesse, a dit le journal de M. Guéroult en parlant de l'auteur, d'avoir à sa tête un tel maître! •

Je ne sais pas, ou plutôt je sais très-bien ce que pense la jeunesse française « de ce bonheur ; » mais je sais aussi que la jeunesse étrangère sur laquelle, ut in anima viliy on a fait la première expérience de ce cours

de toxicologie littéraire (car cela forme un cours en XXI leçons, sans parler des appendices) , ne l'a pas absolument goûté, et que Ton a été obligé, dit-on, d'aller porter ailleurs ces leçons édifiantes.

Aussi VOpinion nationale est à peu près la seule qui ait trouvé cela bien. Je Taime encore mieux faisant le procès aux allumettes chimiques, lorsqu'on menaçait de les frapper d'impôt, qu'applaudissant à ces tentatives de profanation sur une pure et grande renommée. Cela du moins était comique et ceci est triste.

M. Guéroult ! vous qui vous dites libéral et qui Têtes parfois; vous qui parfois soupirez après la liberté de la presse et de la tribune, est-ce parce que M. de Chateaubriand a fait la Monarchie selon la Charte ; parce qu'il a défendu et sauvé dans son temps la hberté de la presse ; parce qu'il a bravé pour la défendre un gouvernement qu'il aimait, est-ce pour tout cela que vous exaltez ses ennemis et ses insulteurs? Il semble cependant qu'on ne clevrait pas perdre sitôt le souvenir de services si grands ; la nation ne le perd pas.

M. le directeur de VOpinion nationale me semble fait pour comprendre ces choses, et cependant il laisse dire, sans faire ses réserves. S'abuserait- il donc jusqu'à croire aussi lui, qu'il faut des immolations littéraires, pour obtenir des bénédictions politiques ?

Nous savons qu'il a répondu à quelqu'un qui fait grand cas de son talent et qui lui témoignait son étonnement de tout ceci : « Bah ! le rédacteur de l'article est un ancien secrétaire de l'auteur I » Cela explique très-bien la chose, mais ne la justifie pas.

Le patron et le secrétaire peuvent préparer leur sauce et fouetter leur crème à domicile, conmie ils l'enten-

dent : mais le directeur d'un journal est maître chez lui : il est responsable devant le public, et il ne l'aura pas de son côté , en laissant outrager le plus grand organe et l'admiration la plus chère de la France libre ou du moins libérale.

Au fond de ces indulgences pour le mal, il peut y avoir des souvenirs de Ménilmontant et du Globe; mais celui qui fait une si belle morale à un mort, une si noble guerre à une tombe, n'a- 1 -il pas été dans son bon temps le chantre de Volupté, et l'un des plus chauds restaurateurs de la chair ? Fallait-il se déclarer pour cela un si venimeux ennemi de l'esprit?

« Par exemple, dit le littérateur moraliste qui a rendu compte dans l'Opimon nationale des élucubrations de son patron, par exemple la femme a eu tort I • Oui, sans doute, la femme a eu tort ; mais l'homme qui Ta tentée. Ta inspirée, conseillée, éditée, a eu tort cent fois plus.

La femme, lors même qu'elle n'est pas impudente et niaise, ce qui se voit de temps en temps, est quelque chose de vaniteux et de léger. L'homme, quand il est dignede ce nom, doit être plus grave, plus réfléchi etlui faire entendre raison; il lui doit représenter, dans son propre intérêt, la nécessité de la décence et de la pudeur, au lieu de la pousser aux indignités et de l'exciter à se faire une couronne de sa propre honte, sans respecter même la vraisemblance.

Il est vrai que pour la confusion du beau sexe, il est des femmes qui, une fois qu'elles ont, selon l'expression populaire, jeté leur bonnet par-dessus les maisons, ne regardent plus à rien, ne craignent plus rien, s'imaginant n'avoir plus rien à ménager avec l'opinion pu-

blique. Alors elles sont dangereuses : elles osent tout; elles vont jusqu'à se faire publiquement honneur de ce que la délicatesse et la pudeur des autres cachent avec le plus grand soin. Elles iront même exagérant leur honte, et bravant le vrai pour se vanter et se venger.

Un homme qui aurait du tact et le sentiment, je ne dis pas du devoir, mais des convenances, devrait-il se prêter à ces aberrations d'une créature dévoyée? Devrait-il surtout l'y exciter; l'encourager et la seconder dans une publication dont tout autre eût rougi, en supposant même que ce qu'elle dit fût vrai, ce qui n'est pas* De ce côté, sa vertu fut moins endommagée qu'elle s'en flatte.

D'ailleurs, une femme émancipée à ce point est indépendante de tout, hors du besoin; elle n'a pas de fonction universitaire ni de responsabilité sociale.

Quel que puisse être le penchant d'un ancien saintsimonien pour la femme librey devrait-il l'assister dans toutes ses libertés et se constituer le parrain bénévole et l'éditeur empressé de ses productions? Sans lui, elles n'auraient sans doute jamais vu le jour, tant le scandale même y a peu d'attrait.

Oui, un homme doit-il descendre à un tel rôle, surtout quand il en a un autre qui est des plus délicats, qui exige la plus entière moralité ?

C'est sans doute une grande consolation pour un professeur de haute faculté, exilé de sa chaire parla jeunesse, de se voir nommer à la plus haute école de France, à l'Ecole normale, où les auditeurs n'ont le droit que d'écouter; mais encore faudrait-il s'en rendre digne par d'autres œuvres que celle-ci.

Ceux qui l'ont nommé ont pu lui dire : La jeunesse

des hautes écoles ne veut pas de vous comme professeur ; eh bien, pour lui donner une leçon et lui faire voir qu'elle n'est pas maîtresse, nous vous chargeons de former des professeurs pour cette même jeunesse : c'est vous en venger courageusement ; allez donc, et prouvez que nous n'avons pas eu tort en déployant vos mérites et en faisant briller vos vertus.

Est-ce pour répondre à ces espérances qu'on nous a donné ce gros factum, et qu'on nous a révélé les misères et les prétentions d'une pauvre femme ?

C'est bien l'homme, en effet, qui l'excite et l'irrite, conune on le voit clairement par ces dernières lignes de son travail incroyable :

« En rendant, dit-il, le manuscrit à l'auteur, je lui écrivais... : Ce silence qu'on fait partout, cette omission de vousmHndigne. » (C'est pourtant lui rendre service). « Lui-même (le défunt) a eu ce tort : il n'offrait au-devan de la scène que ce qui était du goût des auditeurs immédiats. » (Je ne sais pas du goût de quels auditeurs sera ce que vous ajoutez.)

« C'est à mes yeux, ajoute- t-il, un de ses crimes de ne vous avoir nulle part nommée... Rendez à sa mémoire le service de publier un jour et sans Yaltérer (elle altère donc quelquefois, lorsque, sans doute, elle n'a pas les bons conseils d'un Mentor comme ici) le chapitre que vous me faites lire. Au milieu de vos admirations , vous lui infligerez une mauvaise note. •

Une mauvaise noïe, voilà surtout ce qu'on veut ! Mais quel euphémisme pour y arriver ! Quelle leçon pour un professeur ! Rendez a sa mémoire le service de lui infliger une mauvaise note !

Moyennant cela , je ne serai plus seul à la tâche ;

~ 118 — car tel est le sens de la phrase réduite à sa plus simple expression et débarrassée de ses ambages.

Mais pourquoi une mauvaise note? Parce que Villustre n'a pas voulu dévoiler des misères auxquelles il n'avait point de part; parce qu'il n'avait rien à dire de Gugliemo, Hieronimo, etc., etc., etc., qui sont d'ailleurs assez célébrés par la partie intéressée, comme nous le verrons.

Oui, quelle leçon de morale pour un professeur! mais aussi quelle injure pour la femme à laquelle il s'adresse et à laquelle il s'unit pour éclabousser le voisin ! « Parlez de lui, • et votre parole seule lui infligera « une mauvaise note.»

Quelle idée a-t-il donc de cette pauvre femme, pour faire entendre ainsi qu'il suffit qu'elle parle de quelqu'un pour le flétrir? Après l'avoir adulée, après lui avoir tendu la main pour lui demander la charité d'une mauvaise note, la prend-il pour une courtisane du plus bas étage, pour une Vénus vulgivague ?

Si donc le secrétaire de Vhomme a parlé bien légèrement de la femme, Vhomme en parle ici bien plus lestement encore.

En disant que la femme a eu tort, le secrétaire a fait preuve d'un peu de sens moral; mais en ne donnant pas à Yhomms le tort le plus grand, il a fait voir qu'il n'avait pas le sens moral tout entier, ou qu'il se moquait, ou qu'il n'osait pas dire sa pensée.

Quanta Vhomme, il ne paraît pas sentir ce qu'il fait; peut-être même croit-il faire de belles choses.

Ce qui étonne, c'est que Vhomme et la femme, ne se croyant pas suffisamment intéressants par eux-mêmes, se rabattent précisément sur celui qui

a joué le moindre rôle dans leurs affaires, si tant est qu'il en ait joué ; car écrire presque tous les joxirs à quelqu'un des lettres qui n'étaient pas toujours lues, et, en désespoir de cause , lui envoyer des copies de quelques passages de ses œuvres pour le flatter ; essayer sans autorisation de s'introduire chez lui , s'en voir désagréablement éconduite par les domestiques, n'est pas, ce nous semble, une très- grande preuve de succès. Bien d'autres femmes lui écrivaient, plusieurs même quand il voyageait, venaient le voir sur les routes et dans les hôtels, pour lui témoigner leur admiration, sans qu'il y eût rien de mal à tout cela, sans qu'elles pensassent à se poser en conquérantes et en princesses régnantes, sans qu'elles se permissent la moindre médisance ni la moindre calomnie , car elles se respectaient et pouvaient être reçues partout.

Une femme est libre, sans doute, de se poser si cela lui convient, en rivale d'une autre, et même de la veuve de la grande armée; mais pourquoi se vouloir jeter sur un seul, quand â Rome , à Paris, au delà de la Manche et même sur les bords du Tage, on a un si gros bataillon à ses ordres? Elle veut bien en faire Tappel devant nous et le passer en revue avec son compère et ami.

Cependant, je conçois que, malgré cela, elle fût^ comme elle nous l'apprend elle-même, curieuse devoir M. de Chateaubriand {alors notre ambassadeur à Rome), et qu'enfin s'appuyant du nom de madame Hamelin, elle lui ait écrit un petit mot.

Voici maintenant, toujours d'après la princesse ellemême, un échantillon des cavaliers servants qui alors composaient sa cour, mais qui lui semblaient un peu usés: C'était, en effet, dit-elle en parlant de l'un d'eux,

un homme déjà au bout de ces rêves ^ que Jérôme et Gvgliemo m'avaient tant de fois exprimés (en voilà trois !)

Se jeter sur un seul, quand on a un si brillant étatmajor à son service à Rome, à Paris, à Londres, à Lisbonne, est-ce bien juste, encore une fois?

Si les dames étaient toujours les juges de ces sortes de cas, si les cours d'amour siégeaient et fonctionnaient encore au sein de notre vertueuse et fertile Provence qui en avait bien besoin, je déférerais la cause devant elles. Je ne craindrais même pas les arrêts des gentils rhapsodes du gai saber. Mais revenons à nos moutons et brebis égarées.

Cependant Camillo partait (et de quatre); il parlait amoureux et regretté, mais il partait. Au moment de monter en voiture, il m'envoya une petite boîte ; c'était un petit camée qui représentait un chien courant. Il se com~ parait à ce chien, disant qu'il fuyait. Dans ma douleur, je lui renvoyai sa bague y avec un petit mot fort sensible,.,. Ces Italiens ne savent pas aimer, (Les Portugais le savent mieux !)

Qu'était-ce que ce Camillo?

C'était, dit une note au bas de la page (t. II, p. 442), un noble Florentin^ qui s'est illustré par ses vertus et par son patriotisme.

Ce n'est pas tout. «Un jour, dit-elle naïvement, /e7ms sortie: je rentrai avec don Michèle^ qui m'avait ce matinlà donné le bras. » (Michèle, ceci sent le Portugal; mais nous n'y sommes peut-être pas encore, une autre sortie pourra l'amener.)

Gugliemo^ lui^ n'était pas un chien courant qui fuyait comme le vertu,eux Camillo. « Gugliemo m'attendait à Florence; il n^ l'écrivait avec amitié. ■

Tout ceci est très-beau, certaîoementr; cependant le professeur-cdi^wr, Vingénieux critique, le Mentor puritain, s'aperçoit que cette énumération homérique des amants d'une femme qui n'était pas absolument une Pénélope, pouvait nuire quelque peu à TefPet qu'il voulait produire, et rendait toute chose banale et même pis. Aussi lui conseille-t-il de supprimer tous ces noms et de ne leur en substituer qu'un seul, afin d'y appeler toute l'attention. «Tant de noms, dit-il, ça désintéresse.» La vérité souffrira de cette substitution , mais l'intérêt, mais l'effet y gagneront, c'est tout ce qu'il faut. Tout doit être disposé dans ce but. Aussi l'un et l'autre s'y emploient-ils avec ardeur ; mais c'est toujours l'homme qui inspire, guide et va en avant. Dilc gregis ipse caper : sequitur Idsciva capella.

Jamais on ne vit la vanité, la haine et la malice s'ingénier à ce point.

Dans le défunt que poursuit ce zèle conjoint et combiné, rien n'est bien. Tout ce qu'il a dit et tout ce qu'il a fait est tourné à mal: il ne peut que le mal, et l'on sait toujours le trouver en défaut. S'il dit oui, c'est un mal ; s'il dit non, c'est un crime: on appelle céisile faire connaître^ ou , comme on l'a avoué plus tard, le percer à jour.

Tout ce qui peut lui faire honneur est soigneusement, scrupuleusement écarté; tout ce qu'on peut mettre à sa charge, et l'on sait tout y mettre, est largement, minutieusement développé, microscopiquement commenté.

Pas un mot, pas un geste ne sera innocent : on possède assez de fiel pour tout envenimer. Il ne se peut qu'il ait relevé en France la religion et les lettres; que sa voix, pendant quarante ans, ait mené son pays, car

à le bien prendre, il n'avait ni talent, ni vertu ; et on le prend si bien que le premier nain qui passe, on essaye de s'en servir pour l'éclipser. C'est ainsi qu'à côté de lui les écrivains les plus communs, pour ne pas dire les plus nuls, les ambitieux les plus vicieux, les plus vulgaires, seront des géants, des colosses, des prodiges de talent et de vertu.

En un mot, tout est grand, tout est bon , excepté lui. Lui seul a tous les défauts, les autres n'ont que les mérites.

Un déni de justice si entier, ime malveillance, un dénigrement si continus, si constants, étonnent d'abord ; mais on s'y fait bientôt, on les pénètre, on voit que ce ne peut être qu'une manie, qu'une gageure sinon un marché ; et ce qui avait paru odieux devient burlesque et finit comme toutes les trivialités méchantes par fatiguer même le dégoût.

En s'acharnant à dénigrer ainsi, per fas et nefaSy l'écrivain et l'homme d'État qui, dans ce siècle, a rendu le plus de services et fait le plus d'honneur à la France, qui a montré le plus de désintéressement et développé dans toutes les circonstances le caractère le plus beau, à qui espère-t-on plaire? Ce n'eût certes pas été à Fontanes; mais tout le monde ne lui ressemble pas, et il paraît évident qu'on veut plaire à quelqu'un.

M. de Loménie a dit un mot innocent et malin comme la plupart de ses mots : « M. Sainte-Beuve, dit-il, prête à M. de Chateaubriand toutes les dames de sa connaissance. »

En effet, celle-ci est depuis longtemps de sa connaissance, comme le prouve très-clairement cette pièce des poésies de Joseph Délorme, où il Ta chantée et

qu'il lui envoie avec un livre sérieux sous ce litre :

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