‹ Les conversations de m. de Chateaubriand;Chapitre 5 sur 19 · Le mot est charmant et surtout bien trouvé · texte numérisé non relu

Le mot est charmant et surtout bien trouvé

4. Il y paraît bien, d'après ce que l'on voit, d'après ce que l'on a toujours vu, depuis Racine et Fénelon, jusqu'à Chateaubriand. La France serait sans doute équitable par elle-même; mais, grâce aux médiocrités parlantes et remuantes qui la trompent et la troublent, c'est le pays où non-seulement le génie, mais le vrai talent, est le plus sûr d'être calomnié, persécuté,

cœur fait trouver, nous l'avons mis à la tête de tous les écrivains de notre âge, poètes et prosateurs, et au même rang que les plus grands noms de notre littérature; c'est pour lui et pour lui seul que nous avons changé le sens des mots consacrés, et que nous avons appelé sa prose la plus belle des poésies \ et lui, le poète du XIX» siècle, tant son beau génie nous paraissait suffire,aux deux gloires à la fois ! Nous V avons lu et appris par cœur; nous lui avons fait hommage de toutes nos réputations naissantes; nous avons déposé à ses pieds toutes nos couronnes^, et nos vanités littéraires plus vives en ce siècle qu'en aucun autre, n'ont point souffert' qu'on nous le montrât du doigt, qu'on nous le reprochât presque comme la source où nom avions pris toutes nos inspirations.

« Et dans tous les troubles politiques, ne lavons-nous

évincé par les intrigants. C'est môme un fait constant que, dans ce bon pays de France, le mérite supérieur est presque toujours en disgrâce et pour ainsi dire en exil.

Il faudrait qu'au lieu de dire sa pensée telle que Dieu et sa conscience la lui inspirent, telle que l'intérêt public et la vérité le demandent, il se mêlât toujours kV ho canna des chœurs satisfaits et des esprits bienheureux qui chantent et adorent sans cesse aux pieds des trônes, jusqu'à ce qu'ils les aient fait tomber aux bruits de leurs chants.

1. Vous avez encore changé une seconde fois le sens des mots, et ce que vous appeliez tous alors la plus belle poésie^ vous ne l'appelez plus maintenant qu'une vaine rhétorique (voyez Sainte-Beuve, voyez Veuillot;.

2. Oui, vous avez fait tout cela, mais c'est bien changé; non de la part de Chateaubriand, qui est toujours resté le même, qui revit noblement dans ses œuvres ; et vous n'avez même plus assez de dignité ni de respect de vous-mêmes pour conserver pour lui la moindre équité, le moindre égard. Après tant d'adulations, ce ne sont plus que des outrages. O renégats ! à force d'avoir été sans-culottes, vous êtes restés sans pudeur I

pas pris dans nos bras et porté en triomphe par les

rues* , comme le prêtre et le roi de la liberté de la pensée*?

« Voilà la gloire que nous lui avons faite ', et c'est de

cette gloire qu'il ne veut plus. Il écrit pour un monde

1. C'est cette ovation remarquable, et peut-être unique dans l'histoire, d'un adversaire porté en triomphe par une révolution triomphante, que nous verrons bientôt Sa Hautesse le prince de Broglie trouver si pitoyable : toujours les raisins verts I C'est ce même prince, si dédaigneux du peuple, et même des amis du peuple, qui se plaint maintenant, dans les journaux, que la démocratie soit exclusive, et qu'elle ne veuille pas le porter comme candidat électoral sur ses listes. En effet, si la démocratie a besoin d'un ennemi, elle n'a qu'à prendre, elle ne peut trouver mieux que m-on prince.

2. Que l'on remarque bien tout ceci, c'est la vérité. Voilà comment les ennemis actuels de Chateaubriand le traitaient autrefois. Qu'on remarque surtout ce mot : rot de la liberté de la pensée. Le mot est exact, mais c'est là maintenant son grand crime : c'est pour cela que tous les zélés rétrogrades sont conjurés et croisés contre lui ; pour cela qu'on voudrait le déconsidérer, le flétrir, le perdre dans l'esprit public; pour cela qu'on emploie tous les moyens, toutes les calomnies, toutes les impostures; pour cela que des caméléons le traitent d'homme sans conviction, de charlatan, d'impie.

* Ilfaut avoir assez de confiance au bon Dieu et au bon sens pour espérer qu'en face de l'évidence, le mensonge ne triomphera pas toujours et que la vérité retrouvera sa lumière et son règne.

Pour se trouver en face de cette évidence, il suffit de relire Chateaubriand, et c'est ce que veut empêcher la médiocrité jalouse et servile. Elle sait qu'une page, qu'une ligne de lui suffirait pour renverser tout cet édifice d'iniquité, de ténèbres qu'on voudrait élever sur sa tombe et ses œuvres en guise de monument.

Que le public ne se laisse donc pas duper plus longtemps, qu'il remonte à la source, qu'il lise, qu'il voie de ses yeux, qu'il juge par lui-même : qu'il juge les faux juges.

3. Vous ne fûtes pour rien dans sa gloire ; comme Corneille il put dire :

Et je dois à moi seul toute ma renommée.

Mais ce qui est certain, c'est que vous voudriez bien défaire

qu'il n'aura pas là vivant pour Tapplaudir : et nous, qui l'avons tant aimé^ nous ne pourrons plus qu'aller en pèlerinage un à un, au lieu de sa tombe, porter le stérile regret de n'avoir plus à remercier que sa ceudre ^

« Lui, que nous sommes venus troubler si souvent dans sa solitude^ pour lui ôter d'entre les inains ses pages humides encore, pain quotidien de nos intelligences; lui que nous allions prier à chaque événement gros d'avenir, de nous en donner le sens noble et supérieur, il veut aujourd'hui se passer de nous*...

« Si ces confidences testamentaires ne devaient rouler que sur de petits intérêts personnels, pelotant sous le couvert et à l'ombre de grands intérêts politiques , sur des hommes à double visage, confits de susceptibilités et de scrupules tant qu'ils ne sont rkn^ mais parjures et corrompus dès qu'ils sont quelque chose^; s'il ne devait s'agir que

aujourd'hui cette gloire et cette renommée. Vous l'avez porté en triomphe comme le prêtre et le roi de la liberté de la pensée ; vous avez appelé sa prose la pins belle des poésies. Vous alliez le troubler dans sa solitude, pour lui arracher d'entre les mairie tes feuUles encore humides pour en nourrir votre pensée^ et aujourd'hui vous dites qu'il ne savait pas écrire sur la politique, que ces pages qui vous ont éblouis, sont ternies, que son style est pauvre dépensées, chargé de figures où l'on voit comme du rouge aux yeux du vieillard, oui, maître Nisard, c'est vous qui le dites.

1. Quelle piété filiale! et comme ils l'ont bien pratiquée! Comme ils remercient ses cendres I Oh ! les bons pèlerins !

2. C'est que, malgré vos grands mots, vos adulations et vos grimaces, il vous connaissait bien.

3. Cette phrase est impayable. M. Nisard est terrible pour ses confrères ; j'ignore comment ils sont pour lui, et s'ils lui rendent ses vérités. Parjures et corrompus dès qu*ils sont quelque chose! Ils le sont même auparavant; car s'ils n'avaient pas contredit leurs premières idées, c'est-à-dire leurs idées d'indépendance et de conviction, ils ne seraient peut-être arrivés à rien. Le gouvernement qui exigeait cela était donc au moins pour

de révélations sur une sorte de mondé qui change peu, . nous prendrions patience; mais M. de Chateaubriand est, avant tout, homme de lettres. Il a pu être imposé aux gouvernements par sa gloire^ il a été inévitable par ses talents supérieurs S mais impossible par sa loyauté et parceWe hauteur de cœur ^ que les gens médiocres appellent de l'orgueil, parce qu'elle n'est pas faite pour transiger avec leurs tripotages*.

«... Qui ne se fierait à lui pour ce qui est de respecter les choses respectables, de pardonner les fautes au malheur, de s'arrêter au seuil de la vie privée^ d'éviter le scandale, principalement comme moyefi d'effet des écrivains médiocres, et parce que l'espèce de convenance qui s'abstient des cancans des laquais est d'im effet

moitié dans lafaute. On peut le lui pardonner : il Ta payé cher, et sa chute soudaine est un avertissement. On peut se sauver soi-même à force de se convertir, mais on ne sauve pas toujours qui nous sert, et les deux morales n'en valent pas une bonne.

1. Tout ceci est vrai, et c'était alors l'opinion de tout le monde; mais plus tard M. Nisard ne parlera plus d« ses tàUnts supérieurs, mais de son impuissance : « Il n'était pas fait, dira-t-il,pourla vie politique; il ne savait ni servir, ni obéir. ..» Il parait même, selon M. Nisard, qu'il ne savait pas écrire sur la politique, puisqu'il va jusqu'à prétendre que, dans tout ce qu'il a écrit sur ce sujet, il y a plus de hellet phrtisea que de helles pages, M. Saiqte-Beuve, du moins, a parfois le bon sens d'avouer que la plupart de ses écrits politiques et même ses articles de journaux sont autant de petits chefs-d'œuvre. M. Villemain l'avait dit livant M. Sainte-Beuve, et la France entière pendant quarante ans avant M. Villemain. Le désiré Nisard a cru, à bon droit, que c'était se faire remarquer que de s'inscrire en faux contre son pays tout entier, après avoir parlé comme lui et plus haut que lui : Tu affirmes, lui ditil; j'ai affirmé aussi j mais je nie maintenant : Ast ego contra sic argumentor . , ,

2. Plus tard, ce sera par sa propre impuissance et son inaptitude que M. de Chateaubriand ne sera point resté au pouvoir»

plus sûr et plus moral que le scandale dont une bonne partie retombe sur celui qui le fait ^ . .

« Demandez à la vieille royauté, à la royauté nouvelle, aux courtisans de cour, aux courtisans de rue, demandez-leur s'ils ne savent pas bien d'avance ce qu'ils doivent attendre de lui? Sommes-nous accoutumés à le voir timide et ménager comme un courtisan ? A la première lecture des Mémoires, tous ont signé de leur nom que cet ouvrage était son chef -d'oeuvre. Cette lecture fut un triomphe ; ceux qui avaient été de la fête nous la racontaient, à nous qui n'en étions pas: La presse littéraire alla demander à l'illustre écrivain quelques lignes qu'elle encadra de chaudes apologies : U y eut un moment où toute la littérature ne fut que Vannonce de la bonne nouvelle d'un ouvrage inédit. Et telle a été l'histoire de ce livre que j'ai eu raison de l'appeler touchante; car, en aucune occasion, il n'y eut plus de sincérité, plus d'admiration vraie*. •

1. S'arrêter au sèuil de la vie privée,.. Scandale^ principal moyen des écrivains médiocres... Une bonne partie du scandale retombe sur celui qui le fait. .. Excellentes, mais inutiles leçons données d'avance et en vain à un futur professeur de l'École normale. Cotnme M. Nisard connaît ses amis, et comme ici sa morale est saine et simple ! il n'en connaissait pas encore deux.

Non-seulement on ne s'arrête plus au seuil de la vie privée, mais ce sont ses mystères et ses misères que l'on recherche avant tout, afin de les exagérer, de les envenimer, d'en inventer souvent pour faire du scandale et pour tâcher de déconsidérer d'autant des hommes dignes de toute estime, mais qui ne plaisent pas et qu'on est las d'appeler justes et courageux. Nous sommes dans le temps des diffamations de tout genre . tristes présages pour l'avenir. Jamais le calme ne sortit de l'irritation, et, quelles qu'elles soient, l'intimidation, la terreur même n'ont qu'un temps.

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