‹ Les conversations de m. de Chateaubriand;Chapitre 6 sur 19 · On a déjà vu, et Ton verra encore de belles preuves de · texte numérisé non relu

On a déjà vu, et Ton verra encore de belles preuves de

— Il ne tiendra pas à cette retraite et à ce silence, disaient les envieux.

« — Non, répondait M. Nisard, il n'y a point tenu. Il a pu de riche devenir pauvre, de ministre homme de lettres, de pair faisant des lois, simple citoyen, à la merci des mandats d'amener d'un juge d'instruction, d'amhassadeur recevant des rois à son bal, pauvre auteur laissant prendre hypothèque sur son portefeuille, allant à pied, à moins que le juge d'instruction Tenvoie quérir en fiacre *... Il a pu se priver du Monseigneur que lui donnaient ses laquais et dont Timportunakut ses courtisans, des habits dorés, des sourires du roi, des galas de cour; mais de sa gloire de chaque jour, de cet air qui le nourrit, de cette richesse qui l'empêche de

la vérité de cette admiration. Cependant elle était assez vraie alors, car on croyait avoir intérêt à admirer ; mais depuis. . .

1. En parlant de ce fiacre, envoyé par le juge d'instruction à l'auteur du Génie du Christianisme et de la Monarchie selon la Charte^ M. Nisard touche à l'une des offenses les plus inutiles et les plus grossières du juste-milieu contre M. de Château^ briand. Il est peu de choses qui l'aient plus indigné : on eût dû le prévoir; mais non, la passion est aveugle, et l'on n'écoute que sa passion. Tout le monde était alors de l'avis de M. de Chateaubriand; et ce mauvais coup de vigueur , comme on l'appelait, tourna à la honte de ses auteurs. « Les truands 1 disait-il : i!s ont osé mettre la ^ain sur moi! l'Empire ne m'avait pas touché! > On oublia cette indignité; on pensa peut-être que M. de Chateaubriand l'oublierait de même. Mais ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'on s'étonne qu'il s'en soit un peu souvenu et qu'il ait eu aussi son coup de vigueur. Que d'hommes politiques sont ainsi : ils font outrager et persécuter ceux qu'ils n'aiment pas ; ils essayent de leur ravir l'honneur, ce qui est la pire des persécutions; puis, sans penser à rien réparer, ils croient que tout est dit et que tout le monde doit être content comme si rien n'eût été fait. C'est compter beaucoup sur la magnanimité des autres, en s'abstenant, pour son propre compte, de magnanimité, et surtout d'équité.

se sentir pauvre, de cette royauté littéraire qui a besoin d'admiration libre et spontanée , de ces courtisans désintéressés qui lui rapportent ce qu'on a dit de lui dans la foule, et entretiennent la jeunesse de son esprit par la VTvacité de leurs louanges, non, il n'a pu se priver de tout cela ; il n'y a pas tenu.

« M. de Chateaubriand aurait donc pu lire ses Mémoires dans le double dessein de prendre des avis éclairés et de se donner un avant-goût du succès qui attend son livre. Personne ne lui a manqué ni pour Tune ni pour l'autre chose. C'a été une émulation entre les talents à qui le rassurerait le mieux sur ses nobles scrupules, à qui donnerait à son suffrage le plus d'autorité, à sa voix le plus de portée, afin de tenir lieu du nombre par l'accent et la solennité delà louange ^

• Ce livre-ci est un hommage de tous les partis à Thomme que tous les partis honorent^ ceux même que leurs peurs obligent à le craindre^ ou que leurs iiitérêts forcent à le diminuer*. C'est que ceihommeai toujours aimé Vhonfleur par-dessus toutes choses ; c'est que dans ce siècle, où l'amour de l'argent est l'objet d'un culte légal et a un temple, le seul où vont les hommes, il a toujours, au moindre embarras , au moindre risque pour son honneur^ fait comme Bias pour sa vie, c'est-à-dire Je^e ses richesses à la mer '. C'est que ses sentiments ont toujours fait

1. C'est en effet ce qui se voyait alors; mais qui aurait pu «oupQonoer que celui qui écrivait ainsi trouverait plus tard ei ternit si pauvre d'idées, si chargé de fard, ce même style qu'il admire tant ici ?

2. Ainsi, ce n'est point la vérité, ce sont des intérêts qui forcent à le diminuer! On le savait bien, mais il est bon d'en «voir l'aveu.

3. Et ils ont le front de nous le vouloir représenter aujour-

respecter ses idées; c'est qu'il ne tient aux partis les plus opposés que par des liens nobles : à l'un par le devoir, à l'autre par la liberté ; à celui-ci par le respect envers le malheur, à celui-là par la foi dans Vavenir.

« Chacun Ta loué de son point de vue, mais tous l'ont loué pour les mêmes choses. C'est un livre où il fera beau d'avoir mis son nom. De tous les titres de noblesse de M. de Chateaubriand, celui-là n'est pas le moins précieux, et dans l'estime du grand homme, je suis sûr qu'il vaut mieux que tous les parchemins de Gombourg \

« Je n'élais pas de la fête et je n'ai rien à en raconter, mais je suis du petit nombre des heureux qui ont été admis à l'honneur de lire les Mémoires de M. de Chateaubriand ; et si j'ai demandé tout à l'heure avec tant de vivacité la publicité entière, la publicité immédiate pour ce chef-d'œuvre, c'a été pour mes contemporains plus que pour moi, car j'ai goûté à ce fruit défendu qui donne la science^ mais ne donne pas la mort.

• J'ai eu ces Mémoires dans les mains et je les ai reçus des mains de M. de Chateaubriand : je les ai feuilletés, je les ai lus devant lui, sur le fauteuil où il s'assied, à la table où il les a écrits, lui à ma droite corrigeant des pages déjà recopiées ; son secrétaire, qui est son ami, à ma gauche, transcrivant de nouveau, au fur et à mesure, les pages corrigées et raturées; car M. deCha-

d'hui comme un homme sans doctrine, cherchant à placer et à exf^loiter son talent! C'est qu'hélas! ils le jugent d'après euxmêmes; mais, en vérité, c'est le trop mal juger.

1. Voilà en effet la vérité; mais ils disent maintenant que c'était par intérêt qu'il tenait à tout cela. Ces gens-là ne conçoivent rien en dehors de l'intérêt.

teaubriand n'a pas d'autres secrets que celui de Pa.*cal et de Bossuet, qui est d'écrire avec toutes ses facultés réunies et tendues pour le même but, y compris le goût, lequel ne se contente pas de la première forme qui vient, mais efface toute forme qui n'est pas la meilleure et la plus propre pour la choses • ^

— Ailleurs on nous dira qu'il forçait les mots et en faussait le sens pour obtenir une élégance factice.

• J'avais osé demander à M. de Chateaubriand la grâce

1. Tout ceci est encore parfaitement juste et aussi bien écrit que bien pensé. Tel est, en effet, le devoir de l'écrivain qui a quelque talent.et qui comprend son devoir ; cependant, nous verrons un autre professeur de l'Ecole normale, qui professe aussi dans les journaux, qui professe partout et n'apprend jamais rien, reprocher à M. de Chateaubriand de vouloir toujours faire la meilleure phrase^ dire la meilleure chose et trouver le meilleur mot sur tout homme et sur tout sujet venus; comme si ce ne devait pas être là le premier soin de quiconque se mêle d'écrire.

O malice, combien tu hébétés et aveugles le malin ! Nonseulement celui-ci ne sent pas le style, mais il n'en a pas. Des mots communs, impropres, inélégants, incohérents; des phrases sans netteté, sans énergie, sans rondeur, sans concision, sans liaison, sans -consistance, sans fin ; des tournures baroques, des pensées triviales, des jugements faux ou biais; des rapprochements sans vérité, une je ne sais quelle velléité de pénétration tortueuse et infirme; une ingéniosité souvent niaise; rien de franc, rien de simple, rien de sain ; tel est son genre.

Cependant il se pose et juge en maître; il parle de tout, tranche tout; il écrit article sur article, entasse volume sur volume.

Pour tâcher de trouver le neuf et l'effet, il prend tout simplement le contre-pied de ce qu'on a dit et souvent de ce qu'on a dit de mieux; il y ajoute quelques traits de scandale qu'il croit un sel et qui ne sont qu'une boue.

Il faut que le goût français, si élégant, si délicat, si ami du beau par lui-même, soit bien tombé pour tolérer de telles platitudes.

Mais en vain abuse-t-il du scandale et du paradoxe, ses jugements, souvent iniques ou ineptes, seront rejetés, conspués; de

de me recevoir quelques heures * chez /uî, et là, pendant qu'il écrirait ou dicterait, de m'abandonner son portefeuille : il y consentit.

a Au jour fixé (je pourrais dire le jour), j'allai rue d'Enfer, le cœur me battait...

« Il eut la bonté de me lire les sommaires des chapitres : lequel choisir, lequel préférer? Non que ces sommaires soient à effet, comme ceux du jour, tournés en pointe ou aiguisés en épigrammes pour la plus grande mystification des lecteurs; point, ce sont de simples indications, pour la suite des faits, comme les sommaires de VOdyssée. Je ne l'arrêtais pas dans cette lecture, je ne disais rien ; je trouvais déjà un très- vif intérêt à ces simples énoncés des matières '... Enfin il vint au voyage de Prague : une grosse et sotte interjec-

tout ce qu'il avance, rien ne tiendra, vu que rien n'est fondé.

Ceux qui le lisent ou essayent de le lire ne le prennent même pas au sérieux : au lieu d'éire la critique saine des lettres, c'en est le cancan bavard, c'en est la chronique scandaleuse; apr^s l'instructif et sérieux La Harpe, c'est la facilité graveleuse de cet impur faquin de Tallemant des Réaux.

Il semblerait qu'on se fût dit : J'ai des vices, prétons-en à tous les hommes de talent et surtout de génie, façonnons-les k notre image, et, par ce côté-là du moins, nous aurons l'air d'un homme de génie.

Bientôt nous verrons M. Veuillot renchérir sur M. Sainte- Beuve, tout en le copiant. Ces deux critiques ne se peuvent plus séparer.

1. Plus tard, en altérant ce fait, M. Nisard dira crânement : « Etant allé faire visite à M. de Chateaubriand, e'tc. » Que l'on compare les bons procédés de M. de Chateaubriand envers W. Nisard, et ceux que s'est permis plus tard M. Nisard envers lui, et que l'on juge.

2. C'est à propos de ce passage que plus tard, en décrivant l'ancien enthousiasme de M. Nisard pour M. de Chateaubriand, on verra le spirituel, anodin, mais malin M.deLoménie s'écrier : « Une demi-page rien que sur les sommaires des chapitres 1 1 ! »

tien me trahit... M. de Chateaubriand sourit, et, me tendant le manuscrit : « On ne montre cela qu'aux « hommes comme vous, • me dit-il, voulant me donner une marque particulière de confiance et de bonté. Je mets quelque vanité à rappeler ces détails... c'est peutêtre le meilleur prix que j'aie reçu encore de quelques habitudes de dignité Httéraire.

« Quand j'eus le précieux manuscrit, jem'accoudai sur latable etme mis à la lecture avec une avidité recueillie, détournant de temps en temps la tête vers le secrétaire, et lui montrant par mes yeux quel charme f y trouvais \; quelquefois, regardant par-dessus mes feuilles l'illustre écrivain appliqué à son minutieux travail de révision, effaçant, puis, après quelques incertitudes, écrivant avec lenteur une phrase en surcharge et Teffaçant à moitié écrite. J'entendais le bruit de sa plume exararU le papier*; j'assistais aux hésitations de son goût ; je voyais l'imagination et le sens aux prises. Dieu met dans l'homme de génie la faculté de concevoir le beau ; mais c'està Thomme de génie de le réaliser par le travail; c'est à lui à tailler le diamant. Il me semblait voir rimage apparaissant intérieurement à Técrivaln, et l'écrivain essayant divers moules et les brisant jusqu'à ce qu'il eût trouvé le meilleur *.

« Je suis bien aise de montrer, au petit nombre d'écri-

1. Que le lecteur remarque bien tout ceci, car plus tard on lui dira tout le contraire, et on lui donnera une preuve de plus de dignité littéraire.

2. La plume exarant le papier est d'une prétention ridicule ; mais, à cela près, la peinture est exacte, et c'est à peu près ainsi que M. de Chateaubriand travaillait.

3. Ceci est vrai, et c'est cependant ce soin, je le répète, qui le fait insulter par Sainte-Beuve et Veuillot, dignes amis.

vains qui croient qu'on double le talent par la conscience, l'exemple de cet homme de génie le plus fécond de notre âge *...

« Quelquefois il m'arrivait, à certains passages admirables, de tressaillir sur mon fauteuil et de laisser échapper un oh! étouffé •.

« Alors il levait la tête vers moi avec un sourire de contentement modeste, et comme je lui indiquais Ten-

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