Avis aui deux critiques mentionnés ci-dessus
2. Plus tard, cet oh! étouffé sera bien retourné. L'auteur, qui trouve ici tant de charme à lire les Mémoire» du grand homme, à le voir travailler, qui admire tout jusqu'à en pousser des cris, qui prend à témoin toute la littérature que les Mér moires sont le chef-d'œuvre de M. de Chateaubriand, dira plus tard, et sans hésiter, que ce spectacle et cette lecture lui causèrent le plus profond chagrin ; et il terminera son dire par l'insulte la plus indigne. Il ne dit plus qu'il a demandé la grâce d'être reçu un instant ; mais il dit : « Étant allé faire visite..., etc.» «Beaucoup de ces pages, qui ont ébloui nospères^ sont aujourd'hui ternies, comme ces tableaux où, pour avoir trop cherché l'effet, l'artiste a manqué les ton» solide» de la peinture à l'huile.^
OvL donc a-t-il manqué ces tons solides? Il fallait le dire. Mais voici le plus beau : à l'époque où M. N isard vient faire visite à M. de Chateaubriand, c'est le temps où son style^ déplus en plus pauvre de pensées^ se charge de figures^ et où Von voit comme du rouge auœ yeux de ce vieillard, qui ne craint rien tant que d'avoir les qualités de son âge. {Hist. de lalittérat. franc, , p. 556.) — Certes, l'inconvenance est violente, mais est-elle fondée? Pas le moins du monde. Jamais le style de M. de Chateaubriand n'a été pauvre dépensées^ on le sait bien. Il est également faux qu'il se chargeât de figures en vieillissant : il tenait, au contraire, aies écarter, et c'est pour cela, c'est par goût pour la simplicité, qu'il lui arrivait parfois de .forcer les mots, afin de leur faire tenir lieu de figures. C'est pour cela aussi que dans ses bonsmoment8,M.Nisard dit, enparlantdece styleréduit aux termes les plus simples: « Ce n'est plus que la poésie de la raison. » Et voilà comme on tient à ses dires, voilà comme on écrit l'histoire de la littérature française à la Sorbonne et à l'École normale supérieure, et au centre de la capitale du monde civilisé!
droit avec effasian de louanges longtemps retenues : « Vous êtes bien bon, • me disait-il, ou : « Je suis bien aise que cela vous plaise, • et autres paroles obligeantes de cette sorte, après quoi il se remettait au travail et moi à ma lecture.
«Je passai deuxheures ainsi,deux heures que mes amis m*ont déjà fait raconter bien des fois, et que j*ai marquées dans l'histoire de mon humble vie avec deux petits caillouxblancs, comme Horace faisait de ses jours lieureux^
• Je vois des gens qui s apitoient généreusement sur rembarras qu'on doit éprouver en louant à bout portant un grand écrivain. Cela est vrai de certains éloges, banalité de convention qu'on débite d'une lèvre froide et avec la face parfaitement indifférente, qui ne sortent point du cœur de celui qui loue et ne vont point au cœur de celui qui est loué, ampoules de flatterie dont la formule a été rédigée par de faux admirateurs pour de faux grands hommes.
« La première chose que sente un homme sincère^ en présence de celui dont les écrits Tont réjoui, amélioré et agrandi^ c'est une sorle de reconnaissance, comme pour un bienfait reçu '.
« Cette louange brusque, mal tournée, point ingénieuse, mais point fade, souvent avec un serrement de main familier dont l'intention excuse la liberté , et avec ce frémissement de tout le corps^ après une lecture remuante et une jouissance vive qui fait qu'on salue mal,
1. Plus tard, on le verra transformer ce jour heureux en jour néfaste, et ces heures de grâce et de bonheur en heures de souffrance et de désenchantement.
2. Oui, vous êtes bien grand, et elle est bell^, votre reconnaissance!
qu'on a des manières abruptes, qu'on n'observe pas bien la courbure dorsale si parfaitement gardée par les faux admirateurs; une telle louange, sachez-le bien, est un bonheur pour celui qui la donne et pour celui qui la reçoit.
• Quand après mes deux heures de délices, amusé, instruit , intéressé, transporté, ayant passé du rire aux larmes, et des larmes au rire. .. je me suis brutalement jeté sur la main de M. de Chateaubriand, et lui ai bredouillé quelques paroles de gratitude tendre et profonde*. Ni lui ni moi n'étions gênés, je vous jure.
" Que dire maintenant de ces jféîrïoires que tant n'aient pas dit mieux que je ne saurais faire?... Mais qui estce qui, ayant suivi M. de Chateaubriand dans tous les actes de sa glorieuse vie, ne devine pas d'avance... qui n.e sait à merveille qu'on y trouvera la vérité pour tout le monde, douce pour ceux qui ont beaucoup perdu et beaucoup souffert, dure pour les médiocrités importantes qui se disputent les ministères et les ambassades auprès
1. Ainsi, comme il vous le dit, les écrits de M. de Cbateaubriand l'ont réjoui, amélioré, agrandi, et il est resté néanmoins assez petit pour se démentir. Après deux heures de délices, ajoute-t-il, amusé, instruit, intéressé, transporté, ayant passé du rire aux' larmes et des larmes nu. rire, il se jeta brutalement sur la main de M. de Chateaubriand^ et lui bredouilla quelques paroles de gratitude tendre et profonde en frémissant de tout le corps!. . .
Il a bredouillé bien autre chose depuis, et s'il se jette encore brutalement sur la main de M. de Chateaubriand, c'est pour la mordre et pour dire que tout ce qu'il admire ici lui fit le plus grand chagrin, et que ces délices, ces joies et ces larmes, ces oh! étouSéa, ces frémissements où les récits du grand maître le jetaient tour à tour, n'étaient que les joies mauvaises de l'àme, que Virgile placé à la porte des enfers comme étant réprouvées.
En vérité on ne concevrait ni tant de duplicité, ni tant d'audace, si l'on n'en avait sous les jeux les preuves imprimées, publiées, mutilées depuis, mais conservées ici dans toute leur primeur.
d'une royauté qui ne peut plus même donner de croix (T honneur * ?
• En lisant le voyage de Prague, j'ai pleuré sur la légitimité tombée, quoique n'ayant jamais compris cet ordre d'idées, y étant resté toute ma jeunesse, nonseulement étranger, mais hostile, soit à cause de ma première éducation, soit à cause de cet air de moins en moins monarchique que nous respirons à notre insu depuis vingt ans *. »
1. Cependant cette royauté a fini par pouvoir donner non-seulement la croix d'honneurk M . Nisard, mais des emplois que de nos jours on aime autant que la croix d'honneur ; etdepuis M. Nisard n'a plus vanté M. de Chateaubriand ; c'est même alors et dès lors qu'il a commencé à le critiquer, à le dénigrer de son mieux.
Il a fait même quelque chose de plus fin, il a substitué la monarchie exilée à la monarchie de Juillet, dont il veut parler ici bien visiblement. Malgré toutes ces prudences et ces subtilités, nous n'appliquerons pas à M. Nisard la terrible marque qu'il inflige aux ambitieux dès le commencement de sa préface : Ces hommei à double visage^ confits de susceptibilités et de scrupules^ tandis qu*ils ne sont rten, parjures et corrompus dès quils sont quelque chose ! Comme M. Nisard avait raison! et qu'il eût bien fait d'ajouter avec la chanson : « Voilà la vie du bohémien parisien ! » Mais tout ceci n'est pas gai. Il est triste d'avoir à fouler ses idées aux pieds pour faire son chemin, et parvenir à plaire. Serais-ce pour cela que Jean de la Fontaine a dit :
Que la fortune rend ce qu'on croit qu'elle donne.
Et la fortune elle-même croirait-elle par là faire de si bons marchés? Il serait étrange qu'il fallût des bassesses pour arriver aux honneurs.
2. Si c'est à son insu que depuis tant d'années M. Nisard respire un air de moins en moins monarchique, c'est aussi à l'insu du public; depuis assez longtemps il sert les monarchies pour faire croire qu'il ne respira jamais un air bien exclusivement républicain ; mais peut-être est-il aussi deux respirations pour quelques hommes... comme il est deux morales.
D'ailleurs M. Nisard est heureux : si les bouleversements politiques l'ébranlent, ils ne le renversent pas pour longtemps.
~ 61 — «—J'ai respiré sur les pas de M. de Chateaubriand, ajoute-t-il, la senteur des bruyères de la Bretagne. •
Il s'est bient<)i relevé, et ses amis chantent sur le ton de l'épo^ pée ses nouveaux succès. « Il eut bientôt, dit M. Vapereau, reconquis sa position et ses emplois. » Reconquis! mais qui donc a-t'il combattu pour conquérir une première fois et pour reconquérir? Il nous semble, au contraire, qu'il n'a fait que déposer ses armes une première fois et une seconde fois. Si c'est là conquérir, il faut avouer que c'est du moins en faisant, non pas la guerre, mais la paix, mais des capitulations, et en demandant merci. Je sais qu'il est d*autant plus de conquérants de ce genre que ces espèces de conquêtes sont plus faciles ; mais des amis prudents les devraient-ils faire sonner si haut ? 11 est vrai que les amis n'en font pas d'autres; et, quand il s'y mettent, leur zèle est terrible. Ne sont-ils pas allésjusqu'à dire qu'à l'arrivée du nouveau directeur tout serait changé, amélioré à l'Ecole normale, tandis que rien n'a été fait, et que c'est tout au plus si les études y sont aussi fortes qu'auparavant?
M. le doyen de la Faculté des lettres de Paris est aussi sans doute un ami de M. Nisard, mais un ami plus sage. Un jour, dans une séance d'examen où le chef actuel de l'instruction publique, le savant M. Duruy, soutenait sa thèse de docteur M. Nisard se piqua au jeu, et, après avoir dit de fort belles choses sur les pasteurs des peuples, il fit entendre qu'il y avait deux morales, l'une pour les pasteurs et l'autre pour les troupeaux.Tou t le corps des professeurs assistant à l'examen, croyantsans doute que c'était manquer de respect aux pasteurs en leur accordant une autre morale que celle des troupeaux, s'agitait, et le respectable doyen, tournant l'épaule à l'orateur, s'écria, comme c'était son devoir : Il n'y a pas deux morales, il n'y en a qu'une, et il suffit qu'elle soit bonne. La scène s'ébruita.
Pour se tirer de son mauvais cas, M. Nisard tourna la chose par la morale chrétienne et la morale païenne; le tour était ingénieux, mais il ne prit pas. Quelques journaux en donnèrent la preuve à l'auteur, en examinant le volume où il avait publié cette thèse nouvelle.
Quant au cri de M. le doyen, je le conçois de sa part; et si j'en juge non-seulement par le savant discours sur la littérature du moyen Age dont il a enrichi l'un des derniers volumes de VHisioire littéraire de la France, continuée et publiée par l'Institut, mais même par la manière distinguée dont il parle de Cicé-
— Dans ce cas, M. Nisard n'aurait pas respiré grand chose : on sait assez que les bruyères ont deTéclat, mais point defen(etir.CoDime vérité, ceci est donc bien faible, mais comme emphase, comme hâblerie, c'est excellent, c'est le suprême beau de la littérature facile.
Cependant, j'aime encore mieus Nisard quand il dit :
• Chateaubriand a, tout à la fois, le don de l'imagination et de l'exactitude. Il regarde d'abord avec les yeux du corps et il les a d'aigle, si Ton songe à toutes les choses qu'il a vues et de quel éloignement il le? a dessinées ; puis vient Timàgination qui étale ses couleurs sur le dessin sévère, qui met le ton local, qui harmonise le détail avec l'ensemble , qui répand l'espace autour du lieu, l'infini autour du fini...; ce mélange si rare de rimagination la plus éblouissante et de l'exactitude la plus scrupuleuse distingue d'ailleurs tous les ouvrages de M. de Chateaubriand. Pour l'histoire, il a quelquefois surpassé les plus patients d'entre nous par son goût pour le détail et ses fouilles ardues dans la poussière des chroniques... Il y a en lui du bénédictin d'autrefois et de l'homme de génie.
« Avant la lecture de cette partie des Mémoires^ y éiaâs^ dois-je le dire, de ceux qui doutaient que M. de Chateaubriand s'y fût tenu à la hauteur de René et des Quatre Stuarts, Pour beaucoup qui avaient de tels doutes, la principale raison était d'entendre dire sans
ron, dans l'excellente édition qu'il nous en a donnée, sa morale à lui n'est pas double, mais saine, intelligente, élevée.
Fortuné doyen d'avoir pu arriver aux honneurs du quadrivium, sans y aller par quatre chemins^ et sans laisser ses laines les plus belles sur les ronces de la route, comme tant d'autres agneaux, jadis innocents et d'une toison d'une entière blancheur !
cesse : le vertueiuv Aristide, C'était ce misérable goùl de nouveauté qui fait que nous aimons mieux changer de médiocrités tous les jours que d'avoir trop longtemps surnos têtes un homme supérieur *.
« Je sentais mes pressentiments se fortifier de la mauvaise opinion que j'ai habituellement de celte époque, parce que .ni sur rien, ni sur personne, il n'y a consentement universel; époque où l'écrivain qui ne se met pas au service d'une coterie pour exploiter^ sous un certain appareil de principes et de théories, des intérêts de boire, et de manger et un sale amour de l'argent^ est isolé , ou n'obtient que des assentiments circonspects et mêlés de restriction *.
1. Voilà encore une de ces yérités cruelles dont M. Nisard frappe, à son insu peut-être, mais en plein, quelques-uns de ses amis. Comme il les connaît bien ! Comme il devine leur avenir! Evohé, Nisard ! Il' est augure, il est prophète I
C'est ce goût du public pour changer de médiocritéSf au lieu de souffrir longtemps sur sa tôle un homme supérieur, c'est ce goût si complètement satisfait qu'ont exploité certaines médiocrités jalouses. C'est là du petit commerce, n'' ayant de commun avec la littérature que le mal qu'il lui fait et la déconsidération où il la jette. L'anathème de M. Nisard n'en est que plus juste : jamais le misérable goût dont il parle ne fut plus en vogue qu'aujourd'hui. Il .se joint au faux zèle pour exercer plus de ravages- Il devient une sorte de monomanie furieuse, dont M. Nisard lui-même n'est plus exempt. A quoi sert d'être prophète pour tomber ainsi?
2. Nouvelle vérité, non moins sévère et non moins vraie ; c'est' du petit commerce, comme nous l'avons dit. Si la sentence de M. Nisard est juste, et elle l'est entièrement, que dirons-nous de ces fiers critiques qui se donnent tant de mouvement et font tant d'embarras au milieu de nous? Ne pourraient-ils pas faire plus modestement leur triste métier, ou le faire avec un peu plus d'équité? Quand on pense que ce sont ces gens-là qui se permettent d'attaquer M. de Chateaubriand et de lui faire la leçon !
• •.. Mes lectures m'ont rassuré. M. de Chateaubriand n'a pas vieilli : il a pris des cheveux blancs, mais son esprit a gardé toute sa virilité. Les pages écrites d'hier n'ont pas à craindre la comparaison avec leurs aînées, M. de Chateaubriand n'en est encore qu'à son midi.
« Même, s'il m'était permis de montrer une prédilection, mes pages de prédilection seraient peut-être dans la dernière partie des Mémoires. Là, les qualités fortes de M. de Chateaubriand semblent s'être affermies *. »
• En preuve de ce que j'avance, dit M. Nisard en note, il me suffit de rappeler que le morceau sur Cav&nir du monde y reproduit par divers journaux, est de la dernière partie des Mémoires.
« Dans cette dernière partie, l'imagination n'est plus que la poésie de la raison.,. Les hardiesses inutiles , les images excessives , toutes les mauvaises herbes d une terre trop féconde ont disparu. Lisez Cynthie après la Sy/p/iide, c'est la même jeunesse, la même poésie abondante et ferme, poésie sans cheville et où il ne faut pas payer une beauté par un centon, ni une pensée par un lieu commun. Lisez la description de Venise et les rêv^cries au Lido; Attala et René n'ont pas plus de magnificence ni plus de mélancolie.
« Ces Mémoires sont l'épopée de tout un siècle, ou René est toujours au premier rang, et ce siècle n'a pas cessé de Vécouter, même quand il a cessé de Ventendre,
« C'est quand on est pénétré d une conviction av^ssi profonde qu'est la mienne, q\ï on voudrait posséder une voia: qui en valût cent, et ime autorité littéraire qui fût écoutée, non point certes pour rassurer les contemporains
1. On a déjà vu et Ton va voir encore ce qu'il dira de tout ceci.
sur le dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, mais pour dédommager cet homme illustre des longues veilles qu il y a données. »
— Voilà, je l'espère, un éloge passablement dithyrambique ; jamais Pindare n'en fit d'aussi forts pour les plus grands hommes de l'antiquité.
Cependant il n'est pas exagéré, et il est probable que Fauteur ne s'en est pas tenu là.
En effet, le National^ dont M. Nisard était alors l'un des collaborateurs les plus ardents, dit, en reproduisant, dans son numéro du 5 mai 1834, le fragment des Mémoires sur ravenir du monde^ ces remarquables paroles, que ceux qui accusent aujourd'hui M. de Chateaubriand de versatilité feraient bien de remarquer un peu plus :
« Il serait puéril à nous de nous emparer de ce fragment comme d'un manifeste républicain. Les engagements de M. de Chateaubriand sont de ceux qui n'admettent pas de conversion. L'homme qui écrivait, il y a quarante ans, proscrit, pour la cause des Bourbons, 1 étonnant Essai sur les Révolutions, était républicain de pressentiment, comme il Test encore aujourd'hui.... Nous ne dirons pas que M. de Chateaubriand vient à nous ; il reste lui-même. Il faut venger son temps et troubler quelquefois les rois à ces tables royales, où Ton fait festin des libertés publiques et des larmes de Thumanité. » Puis vient cette citation des Mémoires :
« Une société où des individus ont deux millions de l'evenus, tandis que d'autres sont réduits à vivre des ordures du fumier. . . , une telle société peut-elle demeu* rer stationnaire sur de tels fondements, au milieu du progrès des idées?...
« Que d^espérances n'ont point été déçues en talents et en caractères! Si vous en exceptez une trentaine d'hommes d'un mérite réel, quel troupeau de générations libertines, avortées, sans conviction, sans foi politique et religieuse, se précipitant sur l'argent et les places comme les pauvres sur une diltribution gratuite, etc. •
Si, contre notre espoir, le public venait à se plaindre de la longueur de ces citations, il nous serait facile de nous justifier, d'abord par la raison de ce que M. Nisard a fait depuis, et parce qu*en second lieu on ne retrouvera ce curieux morceau qu'ici et dans le volume presque inconnu intitulé : Lectifres des Mémoires.
Quoi qu'il en soit, dira-t-on , voilà un éloge solide et complet de M. de Chateaubriand. Ah ! cher lecteur, je le croyais aussi , et je m'en frottais les mains de satisfaction, comme on peut le voir dans les notes; mais, hélas! je comptais sans mon hôte. Ces messieurs ont tant d'habileté, tant d'esprit, qu'avec eux on n'est jamais tranquille et qu'on ne peut compter sur rien. Il y a toujours un revers à leur médaille ; toujours un oui et un non à leur thèse, et, selon les temps, ils vous offrent l'un ou l'autre côté. Vous voulez un éloge : voyez recto; vous voulez un blâme, un blâme accentué, voyez verso.
Autrefois on disait des satyres et autres animaux farceurs /le la fable, qu'ils sautaient sur un pied : Pede saltans in uno. Plus adroits qu'eux et plus fins équilibristes, nous sautons des deux pieds, nous sautons pour tout le monde, et au besoin nous sautons sur tout le monde : nous renversons, foulons , piétinons allègre-
ment aujourd'hui notre idole d'hier; et celle qu'hier uous avons raillée, bernée, bafouée , conspuée dans sa faiblesse, nous Tencensons et adorons aujourd'hui dans sa puissance. Mais nous ne sommes pas de ces niais, de ces esprits chimériques qui chantent pro Deo; nous sommes positifs , nous n'adorons que des dieux utiles; et dès qu'ils ont cessé de l'être, nous, nous nous retournons contre eux, nous ne les regardons et traitons que comme des dieux manques^ des incapables, des trompeurs, des jongleurs, des propres à rien, des comédiens, et nous leur cassons bravement la tête aux pieds de ceux qui les remplacent.
Si les diplomates ont des diplômes et des formules pour tous les traités secrets ou publics, nous avons aussi de la prose, des vers, de Tencens , de la myhrre, pour tous les astres qui surgissent, pour tous les princes et Mécènes qui n'oublient pas les troubadours.
Il semblerait que ce fût d'après ce système que M. Nisard aurait réimprimé sa préface avec d'autres articles, en la changeant et la mutilant à fond, pour la mettre au niveau de sa position actuelle et au ton de l'ordre du jour. Il n'en reste plus rien pour ainsi dire : le géant est changé en nain, le vin en vinaigre, l'adoration en dérision, V admiration vraie et^sincèrôj en attaques et en blâmes plus sincères encore.
Le volume où M. Nisard, devenu le serviteur empressé de ce même gouvernement qu'il méprisait si fort et qu'il avait si vivement combattu au nom de la république une et indivisible^ opéra cette volte-face habile est à peu près inconnu aussi; car, malgré le soin que met M. Nisard à varier à souhait ses idées et ses jugements , et quoiqu'il soit toujours ennemi de
la littérature facile^ il nous en fait de si difficile à lire, qu'il n'est pas très-couru.
Tandis qu'il trône en nialtre à TÉcole normale, ses livres dorment en paix au fond des rayons de quelques bibliothèques ; à la bibliothèque de la Sorbonne et de rUniversité, il faut monter dans les greniers, dans les combles pour les trouver.
J'ignorais même Texistence de celui dont je parle, ' tant je lis peu les merveilles déjà fanées, mortes et enterrées de notre littérature actuelle.
Un écrivain, qui esten même temps professeur, et qui, lecteur plus courageux , a plus d'érudition que .moi en ce genre, M. de Loménie, Ta heureusement déterré et en a fait, dans le Correspondant^ des citations curieuses : je ne puis rien de mieux que de les rapporter pour clore et couronner cet article, consacré à M. Nisard.
M. de Loménie vient de parler des tours de force et de passe-passe de Sainte-Beuve.
« Mais comment ne pas s'étonner davantage, ajoutel-il, quand on voit d'anciens thuriféraires de Chateaubriand qui se montraient plus enthousiastes encore que M. Sainte-Beuve, et qui ne peuvent pas alléguer comme lui l'excuse à^xme influence aimable ^^ châtier aujourd'hui avec un dédain superbe, quoique miséricordieux, les prétentions de cet homme illustre, sans daigner seulement se souvenir que, de son vivant, ils ont travaillé de toute leur force à l'empêcher d'être modeste? Mais comment voir sans surprise un auteur
1. Celle de madame Récamier que prétexte Sainte-Beuve et qui sera définie ci-dessous.
aussi grave que M. Nisard, par exemple, refuser à son ancienne passion les égards d'une défaite honnête ?
« Dans un volume récemmentpublié, ce docte écrivain nous déclare que la politique ne fit pas de Chateaubriand un homme d'État, et qu'elle gâta l'écrivain litté- • raire; qu'il n'avait que Tambiiion d'un dégoûté, et que, ne sachant être ni de ceux qui commandent ni de ceux qui servent, il se dissimulait cette impuissance de sa volonté par l'ardeur de ses attaques contre les uns et l'injustice de ses mépris contre les autres. »
A cette appréciation, dit encore M. de Loménie, le savant critique ajoute le récit suivant relatif à la vieillesse de l'auteur des Mémoires d'oulre-tomhe :
• C'est vers .ce temps-là, dit-il, qu'étant allé faire visite à M. de "Chateaubriand, il me montra, tout humide encore des dernières corrections, une page qu'il venait d'achever, voulant, disait-il , me rendre témoin de ce qu'il se donnait de peine pour plaire aux plus difficiles. Je pris le feuillet avec émolion , pensant y trouver le secret de ce travail supérieur qui, sous la plume des maîtres amène les choses à la clarté, à la justesse éloquente, à l'accent. Quel ne fut pas mon chagrin en voyant à chaque rature les pensées s'éloigner du vrai et les mots de leur sens propre , et tout le morceau jeter de vains rayons qui m'éblouissaient en me laissant l'âme vide I II y avait pourtant des beautés dans ce travail ; je n'en regrettais que plus de voir se dissiper ainsi les restes d'un talent encore puissant, et une œuvre d'un vieillard à laquelle manquait la gravité. L'ouvrage auquel appartenait celte page, les Mémoires (T outre-tombe^ écrits à différentes époques de la vie, mais repris, j'ose le dire, surchargés dans une der-
nière édition, ont eu la triste fortune de faire trouver Torgueil de J.-J. Rousseau modéré. Ce livre, où il n'y a d*épargné que les oubliés, fait penser avec effroi que Ton courait le même péril à être des amis dé lauteur que de ses ennemis ^ Je ne vois guère dans les Mémoires (Toutre-tombe d'autres joies que celles de la raillerie ou de la vengeance. Tristes joies I Virgile les a placées à la porte des enfers : elles s'appellent les mauvaises joies de Tame, mala gaudia mentis. L'histoire des ouvrages durables n'aura qu'une mention sévère pour les Mémoires (Toutre-tombe •. »
1. En effet, l'infortuné Chateaubriand a eu le malheur de laisser M. Nisard au nombre des oubliés; et M. Nisard a pensé avec effroif etc. — Histoire de la littérature française, t. IV.
2. Que le lecteur ait bien soin de comparei»ce passage avec le passage ci-dessus où -M. Nisard faisait de si singulières contorsions d'admiration, avec des frémissements de tout le corps et des oh! échappés de sa bouche à chaque instant, et mille protestations de la plus entière sincérité. Dans l'un et l'autre passage, c'est de la môme séance chez M. de Chateaubriand qu'il est question, avec la différence que ce dernier récit estl'exacte contre-partie du premier. D'après celui-là, n ayant pas été de la fête de la lecture des Mémoires chez madame Récamier, on avait humblement demandé au noble vicomte la ^r^ce d' être reçu chez lui. Ici on va lui faire visite tout simplement comme d'égal à égal, ou de supérieur à protégé. On s'extasiait sur les soins que le grand homme donnait à son travail ; chaque correction était une merveille ; ici ce n'est plus qu'une surcharge qui gale tout. Les heures de délices sont devenues des heures de souffrance ; l'intérêt, le charme de cette épopée de tout un siècle dont on devait aller le remercier sur sa tombe, ne sont plus que les mauvaises joies de l'âme, pour lesquelles l'histoire des ouvrages durables n'aura quune mention sévère.
Voilà ce que M. Nisard a eu le talent et le courage de dire sur le même homme et sur le même sujet. Non-seulement les éloges ébouriffés et flamboyants du premier récit sont entièrement supprimés dans le second, mais soigneusement remplacés par autant de blâmes non moins vifs.
•^Qui se douterait à la lecture de cette page, ajoute M. de Loménie, que M. Nisard, loin d'avoir éprouvé, comme IMe croit aujourd'hui, un profond chagrin, en recevant de M. de Chateaubriand une communication anticipée de son ouvrage posthume, a ressenti, au contraire, une joie vive; que cette joie s'est traduite par reloge le plus flamboyant peut-être qui ait jamais été écrit, non-seulement du génie littéraire, mais du caractère politique de l'auteur des Mémoires d^outre^tombe? (Toujours voir ci-dessus.)
« Il est évident que M. Nisard ne se souvient plus du tout que les impressions dont il nous parle en 1861 , il les a racontées déjà une fois au public en 1834, dans un moment où elles étaient toutes fraîches^ et où il les raconte avec de telles protestations de sincérité, que nous lui ferions, ce nous semble, une grave injure si nous mettions cette sincérité en doute. Il faut donc opposer à sa rigueur actuelle quelques témoignages de son ancien enthousiasme, non pas seulement pour lui reprocher de Tavoir trop oublié, mais parce que l'équité exige qu'avant d'apprécier les défauts de Chateaubriand, on tienne compte des influences adulatrices qui ont concouru à les développer de plus en plus pendant sa vieillesse et à les rendre si saillants dans les Mémoires.
« Comment Tillustre vieillard aurait-il résisté à la tentation de se surfaire, quand il voyait, en 1834, un écrivain très-indépendant et même un peu farouche à regard des puissants de la terre, c'est sous cet aspect qu'a débuté M. Nisard , ambitionner Thonneur d'écrire la préface d'un livre consacré à la glorification de Chateaubriand?»
Selon les premiers dires de M. Nisard, ces mépris de René étaient justes, et ce quMl appelle aujourd'hui son impuissance politique , il rappelait alors talents supérieurs qui Vimposaient au pouvoir malgré les médiocrités remuantes et jalouses; c'était lepr^^re et le roi de la liberté de la pensée. C'est à lui qu'on venait pour recevoir Tidée, pour savoir le sens noble des événements. On lui arrachait ses feuilles encore humides pour en Tiourrir son intelligence; on admirait jusqu'à ses corrections, ses ratures : c'étaient autant de perfectionnements, autant de traits de lumière, et elles ne font plus ici que gâter tout!
C'est ainsi qu'après l'avoir loué et surloué de sa fidélité et d'être resté le courtisan du malheur, on a dit : « La monarchie tombée, sa fidélité a l'air d'une pose théâtrale. » Voilà bien ces messieurs : ils ne conçoivent pas la fidélité survivant aux gouvernements. Ils ne pardonnent même pas cette fidélité; ils en rient : c'est une pose théâtrale.
La pose aplat ventre est bien plus belle et rapporte un peu plus. Comme il lui est donné de savoir renchérir sur les plus méchantes absurdités de son temps, le bon M. Veuillot va jusqu'à dire, et cela dans un benoît ouvrage, qu'une conviction est une folie. Échec à Nisard, et vous Sainte-Beuve, inclinez-vous, saluez ce maître. Il vous surpasse, il vous distance de cent lieues, et celui-là, certes, <ne deviendra jamais fou sous ce rapport, ce qui ne l'empêchera pas parfois de se croire un peu le soleil.
En effet, je suis bien persuadé qu'il n'y en a pas deux comme M. Veuillot, quand il s'y met. — Mais, quoi ! l'un des héros de M. de Maistre, son modèle, son créateur, son soufileur, ne s'écrie-t-il pas sur son théâtre,
dans un accès de noble orgueil et de satisfaction enthousiaste : « Nul ne roue comme moi! Puis il se met à table, et il mange; il se met au lit, et il dort. »
SIC ET NON : Saimtb-Bbuts.
Voici maintenant les principaux passages de l'article de M. Sainte-Beuve. Moins fermes et d'une apparence moins sérieuse, ils ne sont ni moins élogieux ni moins courtisanesques que ceux de M. Nisard. Dans de précédents articles, M. Sainte-Beuve a même eu des débuts encore plus lyriques à propos de la première lecture des Mémoires à TAbbaye-aux-Bois.
« Embrassons-nous, s'écriait-il en cet ineffable galimatias qui n'est qu'à lui, embrassons-nous, ^frei^nons ces rarfs moments^ pour qu'après qu*ils auront fui, ils augmentent encore de perspective , pour qu'ils dilatent djine lumière magnifique le souvenir. Cour de Ferrare, jardin des Médicis, forêts de pins de Ravenne où fut Byron, tous lieux où se sont groupés des génies, des affections, des gloires, tous Edens mortels, etc., etc., faut-il vous envier et n'enviera-t-on pas im jour ceci * ? »
— Assez comme cela. Passons à l'article principal.
Lecture des Mémoires de M. de Chateaubriand chez
1. Sur ce passage, si beau d'amphigouri, M. de Loménie fait les réflexions pleines de sens que voici :« M. Sainte-Beuve entend que ses jugements d'alors ne comptent pas, parce qu'il était tout à fait paralysé par une influence aimable (celle de madame Récamier), qui n'avait plus laissé, sous sa plume, place au jugement proprement dit. «J'avouerai avec franchise, nous «dit-il, que, depuiscetteheure, je n'ai jamais étélibre eu venant «parler au public de M. de Chateaubriand.)* — «Ainsi, ajoute à son tour M. de Loménie, le passage plein de verve et d'élan que nous venons de citer, et tant d'autres passages qui cependant nous semblent tous parfaitement sincères, ne représenteraient rien autre chose que le travail [artificiel d'une plume asservie et paralysée. Pourquoi tient-il tant à persuader qu'il
Madame Récamîer(i?ct)Ke des Deux-Mondes y 1 5 avril 1 834). « Le grand poëte ne lisait pas lui-même ; il eût craint peut-être en certains moments les éclats de son cœur et rémotion de sa voix. Mais si Ton perdait quelque accent de mystère à ne pas l'entendre, on le voyait davantage; on suivait sur &es vastes traits les reflets de la lecture, comme Pombre voyageuse des nuages aux cimes des forêts... les plis de ce front de vieux nocher, la gravité de la tête du lion , V amplitude des tempes triom-
a écrit ce qu'il ne pensait pas? Et faut-il que ce soit à moi à argumenter contre lui en faveur de sa véracité? »
Et voilà l'homme qui reproche aux autres de manquer de sincérité, de jouer la comédie !
D'ailleurs, qu'est-ce qu'un homme qui va jusqu'à écrire pendant dix ans contre sa pensée pour complaire à une femme ?
Mais ce qu'il dit à cet égard n'est môme pas vrai, et il faut en faire justice une fois pour toutes; il y a assez longtemps que cette mauvaise charge se trouve sur mon chemin, et que sa sotte fausseté m'agace : la gobe encore qui voudra, moi je n'en veux plus; je la répudie avec tout le dédain qu'elle mérite et je la renvoie à sa source. Parla, je prétends défendre l'auteur lui-même contre la triste faiblesse qu'il veut faussement s'attribuer.
Non, ce n'était pas tant pour complaire à la femme aimahU qu'à M. de Chateaubriand lui-même, que le critique l'a tant loué. Il avait ses vues : elles n'étaient un mystère pour personne : il voulait arriver à l'Académie, et si madame Récamier était pour beaucoup, pour beaucoup trop dans la confection des académiciens de son temps, M. de Chateaubriand y était bien aussi pour quelque chose; il fallait du moins un semblant d'approbation de sa part, et je sais que, pour certains individus surtout, nul autre monde que madame Récamier n'aurait pu l'obtenir. C'est en cela que madame Récamier a le plus usé, pour ne pas dire abusé de son influence.
Voilà ce qui est vrai : le reste, c'est fariboles qui ne manquent pas de hardiesse, mais qui manquent d'esprit, et dont le public détrompé fera justice tôt ou tard. En attendant, on se sera joué de lui, ainsi que de M. de Chateaubriand et de madame Récamier.
phaleson rêveuses ressortaientmieux dans Timmobilité*.
« Tantôt sa main passait et se posait sur les paupières, comme pour plus de ressemblance avec ces grands aveugles qu'il a peints, et dont la face exprime le repos dans le génie ; il dérobait quelques pleurs involontaires. Tantôt son œil se rouvrait avec la flamme du jeune aigle, et ce regard humide et enivré jouait dans le soleil, dont quelques rayons filtrant à travers le bleu des franges le poursuivaient obstinément.
« Ce fut en 1800 que M. de Chateaubriand entra du premier pas dans la gloire. Rien de lui n'était connu jusque-là; V Essai sur les Révolutions, publié en Angleterre, n'avait nullement pénétré en France. Quelques articles du Mercure et les promesses de M. de Fontanes présageaient depuis plusieurs mois aux personnes attentives un talent nouveau, quand Iç Génie du Christianisme remplit Thorizon de ses subites clartés. Cet incomparable succès % au début, conféra à M. de Chateaubriand un caractère public comme écrivain. Sa triple influence religieuse, poétique et monarchique, commença dès lors. »
.1. On verra plus tard ce qu'il dira de ces vastes traits et de l'amplitude de ces tempes triomphales. Tout cela ne sera plus que quelque chose de pointu et de presqup. difforme, sur un col engoncé entre les deux épaules. Notre homme est peut-être plus habile encore que ^J . Nisard, son collègue, au maniement du pour et du contre. Il le balance et le lance de la dextre la plus exercée : c'est oui le matin, et non le soir» Aussi, y en a-t-il' pour tous les goûts, et le public sera bien difficile s'il n'est pas content.
2. Plus tard, ces subites clartés qui remplissent l'horizon, et cet incomparable succès ne seront plus qu'une affaire de sacristie, qu'un coup de théâtre politico -religieux . Ce caractère public ne sera plus qu'un rôle joué sans conviction.
Ailleurs, M. Sainte-Beuve dit encore : « Si Chateaubriand avait péri dans le fossé de Namur, en 1792, à vingt-six ans, que de trésors littéraires nous manqueraient! quelle direction, quelle impulsion puissante aurait fait faute I et comme un anneau brisé aurait changé la suite et l'enchaînement de la tradition littéraire telle qu'elle s'offre à nous aujourd'hui !»
Tout ceci est plein de vérité et d'aperçus très-justes. Que M. Veuillot, d'un esprit si mahn quand il le veut, mais si lamentablement bouché, prévenu, à l'égard dé Chateaubriand, veuille bien lire ce passage; il pourra s'y instruire et apprendre à juger un peu mieux les grands hommes. Mais revenons au Sainte-Beuve de la Revue des Deux-Mondes.
« Depuis quelques années, runité de cette belle vie * de Chateaubriand slétait suffisamment dessinée; sauf quelques brusques détails, la ligne entière du monument était appréciée et applaudie.
« Littérairement, ïinyaLYdiitqu une voix pour saluer le
ondaleur^ parmi nom', de la poésie dHmagination,le seul
dont la parole ne pâlissait pas devant Véclair d'Austerlitz.
« Après le xviii» siècle, qui est en général sec, analytique, incolore ; après Jean -Jacques, qui fait une glorieuse exception, mais qui manque souvent d'un certain velouté et d'épanouissement; après Bernardin de Saint-Pierre, qui a bien de la mollesse, mais de la monotonie dans la couleur, M. de Chateaubriand est venu,
1. Pourquoi, après l'avoir ainsi reconnu et signalé, vouloir méchamment démentir et flétrir Vunité de cette belle vie?
2. Sans doute, il n'y avait qu'une voix pour le proclamer le premier écrivain du siècle ; il n'y en a qu'une encore pour le dénigrer, une seule : c'est la vdtre, et, k sa suite, le troupeau bêlant des sots imitateurs.
remontant à la phrase sévère, à la forme cadencée du pur Louis XIV^ et y versant les richesses d'un monde nouveau, avec les études du monde antique Ml y a du Sophocle et du Bossuet dans son innovation, en même temps que le génie vierge du Meschascébé : Chactas a lu Job et visité le grand roi.
« On a comparé heureusement ce style aux blanches coloÉnes de Palmyre ; ce sont, en effet, des fruits de style grec, mais avec les lianes des grands déserts pour chapiteaux *.
« Et puis, comme dans les écrivains du temps de Louis XIV, un fond de droit sens s'y mêle même au faste, de la mesure et de la proportion dans la grandeur'. En, osant la métaphore comme jamais on ne l'avait fait en français avant lui, M. de Chateaubriand ne s'y livre pas avec profusion, avec étourdissement; il est sobre dans son audace ; sa parole, une fois l'image lancée , vient se retremper droit à la pensée principale, " et il ne s'amuse pas aux ciselures ni aux moindres ornements *. Le fond de son dessin est d'ordinaire va^te et distinct, les bois, la mer retentissante, la simplicité
Cette parole, qui ne pâlissait pas devant V éclair d'Aiisterlitgf pâlirait, à les entendre aujourd'hui , devant le baragouin de l'écrivassier le plus médiocre, le plus infime.
1. Voilà ce qui est vrai, voilà ce qui est bien, et ce que n'a pas su voir ce borgne de Veuillot.