‹ Les conversations de m. de Chateaubriand;Chapitre 8 sur 19 · Ceci parait hasardé, et pourtant c'est vrai · texte numérisé non relu

Ceci parait hasardé, et pourtant c'est vrai

3. Tout ceci est toujours très-bien : c'est un chrétien, c'est un Veuillot qui devrait parler ainsi. Mais non, mon nigaud de Louis a mieux aimé aller ramasser çà et là les sottises méchantes du Sainte-Beuve rance et retourné, que de nous donner du Sainte-Beuve tout frais et 'pris dans sa fleur.

4. Excellemment jugé 1 Voilà de la vraie critique . O Veuillot, où étes-vous?et que n'avez-vous emprunté ceci comme vous empruntez tant d'autres choses qui valent moins?

lumineuse des horizons, et c'est par là surtout qu'on le trouve homérique et sophocléen.

« M. de Chateaubriand apparaît donc littérairement comme un de ces écrivains qui maintiennent une langue en osant la remuer et la rajeunir. Toute Técole moderne émane plus ou moins directement de lui.

« Dans son application à la politique et dans Vltinéraire de son voyage en Orient , il a si bien su proportionner son style à la hauteur des sujets, que c'est aujourd'hui Topinion universelle qu'il y a chez lui une seconde manière, une seconde portion de son œuvre qui est irréprochable *.

« Mais comme le mérite d'être irréprochable tient surtout en ce cas-là à un moindre déploiement poétique, je persiste à le préférer dans sa complète, et si Ton veut, inégale manière.

« Politiquement, M. de Chateaubriand n*est pas moins à peu prés unanimement apprécié aujourd'hui. Sauf quelques mots, quelques égards dus à la tourmente des temps et aux engagements de parti, on le voit constamment viser à une conciliation entre la liberté moderne et la légitimité royale, La liberté de la parole et de la presse est en quelque sorte Vaxe fixe autour duquel sa noble course a erré*. Puis, d'époque en époque, on rencontre dans la vie publique de M. de Chateaubriand de ces actes d'hon-

1 . Plus tard, il nous dira, sur tous les tons et pendant tout le cours de deux gros volumes d'injures, que M. de Chateaubriand n'est qu'un écrivain de décadence.

2. Ici on le représente comme l'ami de la liberté ; plus tard, on essayera de le représenter comme en étant l'ennemi. Ses actes ^honneur seront interprétés comme des actes de fausseté et de comédie. Voilà comme les égoismes prudents savent changer de ton et de langage selon les temps.

neur désintéressé et de généreuse indignation gui font du bien au coBur parmi tant d*égoïsme sprudents et d'habiles indifférences.

« Cette faculté électrique gui, lors de Tassassinat du duc d^Enghein , le porta instautanément à briser avec le gouvernement coupable ne Ta pas abandonné encore; elle lui est restée irrésistible et entière comme son génie. Elle ne Pa pas trompé surtout dans sa relation de guerre et de mépris contre un gouvernement venu le dernier et déjà le plus avilissant. Nous n^entendons pas ici précisément parler des deux brochures politiques de M. de Chateaubriand; nous en serions fort i^auvais juge, incapable que nous nous trouvons par suite d'habitudes anciennes et de convictions démocratiques, d'entrer dans la fiction des races consacrées et des dynasties de droit ^.,.

« Mais ce que nous aimons sans réserve dans Tattitude actuelle de M. de Chateaubriand, ce qui nous le montre bien d'accord avec lui-même , avec son temperament de loyauté et de liberté^ c'est son irrémédiable dégoût de tout régime peureux, ignoble, qui suit sa cupidité sous Vastuce^ et qui parfois devient même cynique dans ses actes et dans ses aveux ^.

1. style Nisard, style trèsrbon : ce gouvernement, alors si méprisé psiT notre critique, osa depuis, mais trop tard sans doute, l'avilir d'une grasse sinécure à la bibliothèque Mazarine, avec je ne sais quels accompagnements, tels que tuy uœ de cheminée, comme nousleverronsTavouerlui-méme. Remarquons qu'il parle ici tant qu'on veut du tempérament de loyauté et de 4iberté de M. de Chateaubriand ; ailleurs, il lui prêtera un tout autre tempérament.

2. .. .Régime peureux, ignoble, qui suit sa cupidité sous V astuce, et qui parfois devient même cynique dans ses actes et dans ses aveux .

• Cette faculté d'indignation honnête, ce sens d'énergie palpitante et involontaire que rien n'attiédit, et qui se fait jour, après des intervalles, à travers le factice des diverses positions, est une marque distinctive de certaines âmes valeureuses, et constitue une forte portion de leur moralité.

t On aime à retrouver ce ressort chez des hommes également haut placés : chez M. de Lamsnnais comme chez M. de Chateaubriand. Dans le jeune parti républicain, M. Carrel est Torgane d'un sentiment non moins vivace et incorruptible... (page 113-114). »

« Et pour ce qui est des contradictions, des luttes, des alternatives entre cet esprit chrétien une fois ressaisi et le monde avec ses passions, ses doutes et ses combats, qui de nous ne les a éprouvées en son cœur? Qui de nous, au lieu de prétendre accuser et prendre en défaut la sincérité de celui qui fit René, n'admirera^ ne respectera en lui ce mélange de velléités^ d^ efforts vers ce qu'on a besoin de croire *, et de ren traîne ment vers ce qui est difficile à

voilà comment ces gens parlent tous, et ils ne veulent pas permettre à M. de Chateaubriand de parler comme eux! Pauvre gouvernement de Louis-Philippe! c'est ainsi que te jugeaient et te traitaient ceux qui ont été depuis tes favoris et tes serviteurs ! Comment pouvaient-ils ne pas te perdre? Mais après avoir fait la guerre, dira-t-on, ils ont fait leur cour : c'est bien pour cela.

1. Prendre en défaut la sincérité de René n'était pas facile ; Vaccuser l'était un peu plus; cependant on a osé tenter l'un et l'autre, et nous verrons plus tard qui l'a osé, qui a même osé dire qu'au moment où il faisait ces protestations de respect, il avait déjà commencé à attaquer. Ainsi, l'on pratiquait en même temps le pour et le contre; on jouait de l'arme à deux tranchants, à deux fins, et l'on s'en vante aujourd'hui. Nous voyons comment on a admiré et comment on respecte.

quitter? M. de Chateaubriand, qui a eu IHnitiative en tant de choses^ Ta eue aussi par ses orages intérieurs et par les vicissitudes de doute et de croyance qni sont aujourd'hui le secret de tant de jeunes destinées. (M. Sainte-Beuve est, du moins, resté fidèle à ce témoignage, et nous l'en félicitons.)

• Quand M. de Chateaubriand ne confesserait pas cette lutte dans ses Mémoires^ on en retrouverait Tempreinte continuelle dans sa vie. Elle y répand une teinte de mélancolie et de mystère qui en achève la poétique beauté (page 116-117). •

Ici M. de Chateaubriand a eu l'initiative en toute chose; plus loin, il ne sera qu'un imitateur et un copiste. Ici les Mémoires ont une grandev/r vraiment épiqite; plus tard, ce n'est plus qu'un ramassis informe et incohérent, contre lequel Bavius ira chercher la baye de toutes les plumes hostiles.

Ici encore l'histoire de Charlotte est déclarée divine; plus tard, elle ne sera qu'une trahison.

Si nous Youlions signaler toutes les contradictions, nous n'en finirions pas, car il ne se trouve pas une affirmation qui ne soit ailleurs amplement balancée par son contraire.

Nous avons dû commencer par les bons témoignages; plus tard, nous citerons les plus frappantes de ces contradictions, avec quelques observations de notre part. Il eût été trop long de les mettre ici. A la queue donc le venin : in caudavenenum^ comme disent les professeurs et les latinistes.

Il est bon de remarquer aussi que les passages de l'article que nous venons de lire servent de préliminaires, ou, comme disent les journalistes, d'en-téte^ à ce célèbre fragment des Mémoires, intitulé : l'Avenir dumonde. La Revue des Deux-Mondes, qui n'avait pas encore fait sa paix avec le gouvernement de Juillet, avait demandé ce morceau, qui contient une prédiction si terrible et si complétemenf vérifiée, même du vivant du prophète, sur Louis-Philippe et sa dynastie. Quoique magnifique sous le rapport littéraire, je ne voudrais pas reproduire ici ce passage : il est trop dur et non sans quelque exagération : ce ne sera pas moi qui aggraverai jamais le malheur et les tris^ tesses de l'exil; d'ailleurs Philippe laissa la liberté. ^

M. LB FRINCB DB BROGLiB. — Son attaque furieuse contre M. de Chateaubriand: — Elle donne l'idée et trace le plan du livre de Sainte-Beuve. — Cette fougueuse attaque contre M. de Chateaubriand est en môme temps une attaque contre tous les lettrés et les lettres. —Ce qu'il faut leur opposer. — Pression qu'il faut exercer sur eux. — Autrefois» on laissait les lettres aux vilains. — Aujourd'hui qu'elles peuvent être utiles, on veut les leur enlever. — Et voilà l'homme qui brigue en ce moment le sufifrage de la démocratie. — La famille de Broglie.

Oui, je crois respecter un peu plus l'infortune et l'exil que M. le prince de Broglie, par exemple, qui a prétendu les venger en s'abattant sur la tombe à peine fermée de M. de Chateaubriand, comme un furieux et avec la plus grossière inconvenance .

Autrefois, la mort avait des pleureuses; n'aurait-elle plus que des insulteurs? Comment donc ce prince a-til été élevé et quel sentiment des convenances a-t-il? Cependant c'est un prince chrétien et même,* à l'entendre, un prince très-calholique. Le scandale n'en est que plus révoltant.

Ouoique cette agression ne mérite guère une attention sérieuse, tant elle est folle de violence et de rage, nous l'examinerons cependant; nous suivrons plus tard cette diatribe comme formant le noyau , comme ayant indiqué le plan et tracé la marche de celle de Sainte-Beuve. Nous nous contenterons ici d'y jeter un coup d'œil.

On ne peut, en effet, séparer le factum Broglio-Beuve : Tun engendra l'autre; ils se tiennent par le nombril, comme les deux frères siamois.

L'œuvre de l'un ne fait qu'amplifier, ampouler, délayer les indignités de l'autre dans quelques impuretés de plus. Celle du vilain semblerait être plus platement perfide; mais, quoique passablement perfide aussi, celle du prince est plus brutale.

Pour la vérité des choses et le mérite du style, elles se valent; Tune et l'autre sont vilaines, très-vilaines.

Quand on écrit de cette façon, il est tout naturel que même les doctrines à part, doctrines gothiques et féodales chez le prince, basses et triviales chez le vilain, autant que généreuses et libérales chez Chateaubriand, on en veuille à mort à un écrivain aussi supérieur et aussi désespérant pour la prétentieuse et jalouse médiocrité que Tétait l'illustre mort.

Ce temple l'importune, etc.

Il est heureux du moins qu'aucun écrivain sérieux et digne de ce nom n'ait été tenté de tremper dans cette conspiration contre une plume unique, une tombe glorieuse, contre le prince des lettres, un véritable prince celui-là, un roi qui, en le charmant, l'élevant,

l'ennoblissant, a régné quarante ans sur son pays, et qui ne perdra pas sa couronne dans la juste postérité.

Ce livre du prince n'est pas seulement une fougueuse attaque contre M. de Chateaubriand, c'est en même temps une charge à fond de train contre les lettrés et contre les lettres en général.

Il ne faut plus désormais que ces gens-là se distinguent. Une faut pas que le génie élève sa tête au-dessus de tout le monde; c'est-à-dire des principicules et des marquis de Carabas. Il faut leur opposer, non pas des esprits supérieurs, mais des corps constitués^ des dignités héréditaires qui les arrêtent , qui les contiennent^ qui les étonnent de, leur grandeur^ et qui, du haut de cette grandeur, exercent sur tout esprit qui veut s'élever une salutaire pression atmosphériqy>e qui lui donne de la souplesse. Est-<îe clair? comme disait autrefois le père du prince qui n'est que duc : il a fait plus gros que lui.

Et cependant voilà l'homme qui^ ne trouvant pas son Correspondant assez populaire, s'en va dans la Revue des Dcuorifoncfes se présenter aux suffrages delà démocratie, en se plaignant que la démocratie soit trop exclusive.

En effet, si la démocratie trouve qu'elle n'a pas assez d'ennemis qui cherchent à l'opprimer, à la détruire, qu'elle prenne mon prince : il vient de faire sa profession de foi.

Vous tous qui voulez le triste retour des privilèges , des abus iniques à jamais maudits, votez pour ce monsieur!

Que le génie populaire, que le talent lui-même se le tiennent pour dit : il ne faut plus qu'ils s'élèvent, et c'est à eux qu'on en veut, en immolant leur chef.

Que MM.Berryer, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers,

Favre, etc. , soient remis au plus vite sous la pression atmosphérique pour augmenter leur souplesse et \euT élasticité, et pour leurapprendre qu'au lieu d'avoir voulu lever la tête au-dessus de tout le monde^ ils auraient dû s'abstenir d'être ministres, d'être orateurs politiques, et laisser ionicéiSL aux corps constitués^ BMxdignités héréditaires^ etc.

Que Ton aille plus loin, que Ton crève ces outres de vanité par les rigueurs salutaires d'iinc pmsion atmosphériqvs qui les contiennent et les arrêtent.

Mais qui le terrible prince appelle-t-il à son secours pour crever ces outres de vanités littéraires? Les lettrés eux-mêmes, les critiques surtout : et Bavius s'est empressé d'accourir à l'appel et aux ordres de Mae vins; mais il a été le seul à peu près :

. Qui Bavium non odit ame tua carmina^ Mmvi.

Autrefois , le noble et le prince croyaient se devoir, dans leur grandeur, de déclarer ne savoir signer. Il semblerait, d'après le prince critique, qu'il fallût aujourd'hui que les princes et les nobles seuls sussent signer, afin d'exercer d'une manière plus efficace les rigueurs salutaires d'une haute pression atmosphérique sur le talent et le génie, et de mieux crever les outres littéraires, ou plutôt de les empêcher de s'emplir.

Ainsi, toujours des monopoles! Autrefois, grâce à la barbarie féodale et au préjugé, son fils aîné, les lettres, regardées comme quelque chose de peu, de servile, étaient abandonnées aux vilains, comme tous les autres labeurs, comme toutes les autres corvées ; aujourd'hui que, grâce à leurs efforts, à leurs longues persécutions, à leurs fréquents martyrs et aux progrès que leurs sueurs et leur sang ont fait faire à l'esprit humain.

les lettres ont acquis une haute influence et une haute valeur ; vite il faut s'en emparer, y mettre le veto et en priver les vilains : à eux le travail et à nous les fruits. Quoi qu'en dise le Christ, que nous voulons bien honorer à condition qu'il consacre nos privilèges et nos monopoles, dont il ne s'est pas assez occupé, il est des classes faites pour travailler et d'autres pour jouir.

Arrière donc les vilains I ils ont fait leur œuvre, faisons la nôtre ; prenons leurs dépouilles et comprimonsles salutairement. La nature veut, le christianisme aussi, que chacun monte à sa place et soit récompensé selon ses œuvres. Nous ne le voulons pas, nous, et nous saurons bien réformer la nature et le christianisme avec elle. Nous crèverons ces outres.

Mais si les vilains, continuant de vousêtre supérieurs, finissent par être moins vilains que vous et par former la véritable aristocratie^ c'est-à-dire \sl force du meilleur ^ s'ils vous laissent avec vos déclamations dans la plèbe ?

Eh bien, nous leur opposerons nos corps constitués^ nos dignités et grandeurs héréditaires; nous les refoulerons dans Tombre, nous leur ferons sentir le poids de la pression atmosphérique , nous crèverons ces outres sous cent atmosphères, comme nous avons branché et tranché les Jacques.

Et tout cela est donné par la même Revu^^qni publia en rhonneur de M. de Chateaubriand les dithyrambes hyperdémocratiques et républicains de Sainte-Beuve, cités et annotés ci-dessus, comme le seront aussi, tôt ou tard, les principaux passages du manifeste réaclio-politico-féodal du prince de Broglie.

Si la place manque pour cela en ce volume, il y en aura dans un autre, et, pour attendre, rien ne sera perdu.

Nous venons de voir de quelle Revue , voyons maintenant de quelle famille nous vient ce factum. C'est une famille venue dltalie, je crois, à la suite du maréchal d'Ancre de triste mémoire , et qui, depuis longtemps, a cru devoir suppléer à ses autres titres et dignités par ceux d'écrivains.

Elle a du sang de madame de Staël dans les veines, sang bien changé.

Cependant, M. le duc de Broglie est un homme sérieux; il a fait des travaux estimables, quoique peu connus; il a fondé des journaux et entre autres ]2l Revue française^ qui ne semblait pas annoncer les idées que vient de nous étaler monsieur son fils.

Si c'est là ce qui lui a valu, à ce bon fils, son entrée à l'Académie, il est bienheureux, car son pamphlet est satirique, mais il est peu littéraire et d*un ton peu distingué : c'est de l'injure vulgaire. Mais c'est son nom, ce sont les amis de sa famille, plutôt que ses œuvres, qui lui ont valu l'entrée du temple ; c'est un vote de politesse, comme tant d'autres votes de l'Académie.

Cependant le secrétaire perpétuel de cette Académie paraît assez loin de partager ces tudesques pensées sur le rôle et les services des lettres en ce monde. Au lieu de se laisseï troubler par une furie gothique, celuilà du moins sait voir: il avoue que le soleil est bienfaisant et que la lumière éclaire. Comment donc se fait-il que ceux qui briguent tant son suffrage admettent si peu ses idées?

« En face et à l'issue, dit-il, de ce grand déploiement de force du premier Empire, s'est rencontré un essor d'intelligence, un travail delà pensée libre, non moins rare en soi et bien autrement utile au monde... C'est là

ce que j'ai voulu reproduire dans la vie de certains hommes publics, auxquels l'Europe a dû son indépendance et la France sa liberté. Les noms de ces hommes se désignent d'eux-mêmes; ils éclatent à tous les yeux, ils sont présents à tous les souvenirs; ce sont les noms de ceux qui ont le plus contribué à répandre les idées de justice et de liberté, à élever l'esprit des peuples et à leur faire maintenir ou souhaiter des institutions régulières et généreuses. » (Tribune moderne^ préface , PAge 2.) Il y a loin de ces justes et nobles pensées aux invectives outrageuses du jeune prince.

Un jour aussi, excité, poussé par l'injuste obséquiosité de Fontanes, M. de Chateaubriand se laissa aller à écrire des choses désobligeantes sur madame de Staël. Madame de Staël, blessée, s'en plaignit. M. de Chateaubriand ne chicana point sur la plainte. « Dès lors que j'ai ofiensé, dit-il, j'ai été trop loin; qu'il soit donc tenu pour effacé ce passage. »

L'offense du petit-fils de madame de Staël a été bien autrement injuste, bien autrement grave. En a-t-il dit, en dirait-il autant? a-t-il rien effacé? a-t-il rien fait pour réparer cette iniquité de jeunesse?

Depuis sa loyale rétractation, M. de Chateaubriand et madame de Staël furent toujours en bonne intelligence et en bons termes. Quand elle lui écrivait, elle lui disait: • Mon cher François, my dear Francis. » Croit-on qu'elle fût bien aise de voir traiter ainsi son ami?

Ce n'était pas de M. de Chateaubriand qu'elle recevait les grands coups qu'on lui portait alors, parce qu'elle aimait la liberté, comme on en- porte aujourd'hui à M. de Chateaubriand pour la même cause.

Ce n'est pas à M. de Chateaubriand non plus qu'elle eut

besoin d'écrire cette lettre toute frémissante de douleur :

ft Mais expliquez-moi donc, je vous en conjure, Hœderer, ce qui se passe depuis quelques jours : ce déchaînement, cette violence contre Benjamin, et ce Journal ■ des hommes libres lancé contre moi , seulement parce que je suis l'amie d'un homme qui a prononcé un discours indépendant sur un règlement? Mais sommesnous revenus à toutes les fureurs, à toutes les intolérances des époques terribles de la Révolution? et va-t-elle recommencer en poussant au désespoir les amis même du gouvernement? Une simple opinion estelle un crime, non-seulement pour Benjamin, mais pour moi qui ne suis pour rien assurément dans son discours, et qui l'aime sans le diriger ?... Est-ce là ce que vous m'avez promis?... Quelle femme s'est montrée dans tous les temps plus enthousiaste de Bonaparte? •

La famille de Broglie entend mieux ses intérêts que madame de Staël. Italienne d'origine, elle ne hait pas d'avoir le pied dans plus d'une botte.

M. de Broghe, ministre parfois sous Louis-Philippe, n'avait pas non plus été sans emploi ni sous le premier Empire, ni sous la Restauration, et son enfant devient furieux parce que M. de Chateaubriand s'est plaint de sa conduite envers madame la duchesse de Berry.

Que, sagement distribuées en deux groupes religieux, il y ait des familles qui ne se contentent pas de prier à un seul temple et veulent bien en honorer deux, elles en sont libres, et il n'y a rien à dire.

Qu'il y en ait d'autres où les femmes, ou, comme on le dit, les mères, vont à l'Oratoire, à Pantémont ou à Plaisance, tandis que les hommes ou les pères^ et sans doute aussi les fils , vont à Notre-Dame ou a Saint-

Sulpice, passe encore. Par cette sage conduite, on se tient en bons termes entre les deux autels et dans les deux Églises.

— Monsieur, êtes-vous de la réforme? êtes-vous protestant? — Non, mais voilà ma femme.

— Madame, êtes-vous catholique?— Non, mais voilà mon mari.

Mais tant de sagesse devrait entraîner un peu de tolérance : si c'était du côté protestant qu'on attaquât Fauteur du Génie du Christianisme, cela pourrait encore se comprendre; mais c'est du côté catholique, mais c'est avec une brutalité sans nom, et il est bien étonnant que le père n'ait pas rappelé son enfant terrible au respect, je ne dis pas des idées libérales, mais de la gloire et de la tombe. Attaquez les dires de Chateaubriand, réfutez-les, si vous le pouvez, c'est permis ; mais, par respect pour un mort et pour vous-même, ne le calomniez pas, n'outragez pas sa mémoire.

Si vos réfutations sont bonnes, elles pourront plus que vos colères, et si elles ne le sont pas, ce n'est plus que de la calomnie.

Quant à l'Académie, elle est maîtresse de ses faveurs; aussi admet-elle, quand bon lui semble, des générations tout entières. C'est ainsi qu'en certaines maisons, le père en est, le fils en est, le gendre en sera quand il voudra ; pas besoin de savoir bien écrire pour cela: un peu d'imbroglio, ça sufât. Est-ce que les académies ne sont que pour les bons écrivains? Fussiezvous empereur, vous auriez peut-être moins de chance auprès des immortels, quoique vous sussiez écrire et qu'après avoir loué Chateaubriand vous ne l'eussiez jamais attaqué.

Ce que c'était. — Sa lettre sur Chateaubriand. — Ce qu'est cette lettre; son but. — Rapports de police à M. Decaze. — Les défiances de Chateaubriand. — Les causes de certaines bizarreries apparentes de Chateaubriand.— Joubert doit sa renommée à Chateaubriand.

Nous ne devons pas oublier non plus et nous n'oublierons pas ce Joubert, ce faux ami que la coterie hostile à Chateaubriand à voulu porter aux nues, non pas certes pour son mérite, qui est des plus suspects et des plus minces*, mais pour avoir fourni des armes aux ennemis de Chateaubriand, par cette lettre tournée en guise de couteau-poignard, qu'ils annonçaient depuis

1. M. Villemain, qui connaissait l'homme, et qui s'entend mieux que la clique en choses littéraires, n'est ni si enthousiaste ni si ébloui de ce nouvel astre, qui ne se lève qu'après sa mort, et qui ne se lève que grâce à l'aide d'un ami trahi par lui ci calomnié près du maître.

Cependant, comme nous le ferons voir, M. Villemain va encore trop loin dans l'éloge, lorsqu'il dit dans sa Tribune moderne : « Joubert, le plus ingénieux des amateurs^ plutôt que grand artiste, homme indépendant par sa fortune (la fortune de sa femme)... Une page de Platon, quelques vers de Virgile ou

longtemps et qu'ils ont enfin publiée à grand renfort de timbales et de commentaires. Dépourvus de sens moral, ils font audit Joubert un titre d'honneur de cette lettre qui le compromet et qui prouve qull était perfide et traître en amitié.

Elle est affectueuse, dit-on.— Oui, comme Tétait le fer d'Harmodius et d'Aristogiton couvert de myrte quand il cherchait le tyran aux fêtes des Panathénées; elle est destinée aussi à frapper au cœur, à livrer aux sarcasmes et aux mépris du maître, non pas un tyran,

d'Horace, une lettre de madame de Sévigné, une pensée de Pascal^ l'occupaient etle faisaient rôver des matinées entières... Sa méthode pour faire des extraits consistait à détacher des livres les pages qu'il voulait relire. Il n'avait découpé de la Nouvelle Héloïse et de V É mile c^u* un petit nombre de demi-pages... Mais ce critique dédaigneux, dont le goût pouvait paraître difficile jusqu'au caprice, ce sybarite littéraire avait une facilité charmante dans les entretiens. »

En effet, Joubert parle beaucoup de Platon, il le loue à tort et à travers, mais il l'a peu senti, il en a peu profité; il a la naïveté un peu trop effrontée de se dire. plus platonique que Platon, Platone platonior. On le laisse dire> comme on laisse dire aux enfants : Je suis pape, je suis roi. Il peut lire et admirer Platon, et, sous ce rapport, se dire platonique; mais, à cela près, il n'a rien de Platon. S'il pense, ce n'est que péniblement, par pensées détachées, sans suite, sans liaison, sans force.

Souvent même, ce ne sont que des den)i>pensées, des frag> ments de pensée, des billevesées sans consistance. Rien de solide, aucun ensemble, et celles de ses pensées qui ne sont pas des réminiscences de Diderot, son premier maître, ou de Chateaubriand, sa seconde admiration, ne sont guère que des lubies, des fantaisies plus ou moins ingénieuses, plus ou moins bizarres.

Il est léger, et il se croit de haut vol; mais il se trompe *: il n'est que volatile et vagabond.

Il fait le fameux, ri vise toujours à l'effet^ et il le manque très-souvent. Il est des mois entiers à trouver une idée, autant à en accoucher, et souvent il fait fausse couche. Toujours en

mais un homme libre, mais un ami disgracié. C'était le coup de pied de Tâne. Nul ami, que dis-je? nul homme loyal ne voudrait avoir écrit une telle lettre, je ne dis pas sur un ami, mais sur le premier homme venu, et surtout sur un homme dans la disgrâce et dans le danger, comme Tétait alors M. de Chateaubriand.

On croyait bien en avoir fini avec lui : on se trompait : la véritable amitié, le noble Fontanes était là, et le premier consul savait parfois s'élever au-dessus des insinuations de l'envie, de l'atmosphère des délations, et, quelques mois après, le disgracié de 1801 était deétat de conception» en mal d'enfant, et il n'enfante que des souris, des mulots ou petits lézards; vous n'y trouverez jamais une pensée comme celle-ci, qui est de Pascal : « L'homme est si faible, qu'il ferait volontiers une lAcheté pour paraître bravo

Voilà un penseur original! Joubert n'est qu'un rêveur fantasque, quelquefois même un radoteur ; et lui aussi, je crois, il a fait ou ferait bien des choses pour paraître brave. C'est un glorieux auquel il ne manque que la gloire.

Sa manière de lire et de faire des extraits est absurde ; à force de vouloir être original, pourquoi gAter tout un volume pour en garder une page? Mieux ne valait-il pas la copier? Le temps ne lui manquait point, il n'avait rien à faire, il n'a rien fait, tout en promettant beaucoup ; et les extraits que l'on fait à la plume se conservent et se gravent beaucoup mieux.

Mais il croyait se distinguer par cette excentricité.

Du reste, il ne retendait pas à plusieurs volumes : son caprice lui eût coûté cher, et il savait compter.

Les idées chrétiennes et monarchiques renaissant, il affectait de sacrifier le républicain Rousseau ; il ne l'eût pas fait sous Diderot, ni quand il était juge de paix dans son Périgord. sous la Terreur. •

Toujours imitateur, toujours homme à la suite pour arriver à quelque chose, il voulait paraître donner le ton et marcher en tête : il était excessif en tout. C'était la mouche de tous les coches qu'il croyait pouvoir devenir des chars de triomphe.

C'est ainsi qu'il montait tour à tour dans les carrosses du viceroi Diderot et du grand roi Chateaubriand.

venu , selon Texpression de Joubert lui-même, un presque ambassadeur, c'esl-à-dire un chargé d'affaires au Velay. Aussi faut-il voir comment le même Joubert change de ton alors, et quels éloges il fait de M. de Chateaubriand au même M. Mole. C'est pitié.

Nous verrons tout cela, nous examinerons cette lettre, et nous ferons remarquer sa coïncidence avec les événements.

Ceci pourra nous expliquer un peu la sévérité de celte confidence de Fontanes, au sujet de son ami.Joubert : «... Je me défie même de ses vertus... »

Nous ferons voir ensuite que la publication de cette lettre est un coup monté de longue main par la causerie et même annoncé d'avance par son chef, par Bavius en personne. Il a même dû collaborer à cette nouvelle édition des Pensées : on le devine aux éloges qu'il s'y donne.

Quoique adressée à M. Mole, cette lettre, qui n'est rien moins qu'im rapport travaillé, détaillé et qu'on dirait demandé, visait bien plus haut.

On sait, en effet, que M. Mole était alors candidat à toutes les places possibles, qu'il avait l'honneur d'être admis aux entretiens familiers du premier consul, et que le consul aimait à causer avec lui pour en tirer des nouvelles.

Mole devait donc tenir à rendre sa conversation intéressante et à se renseigner de tous côtés.

Or, on ne sait que trop qu^'un des intérêts les plus piquants d'une conversation, même pour les plus graves personnages, pour les consuls les plus occupés, c'est un peu de médisance et de. chronique scandaleuse, exempte ou non de calomnie.

C'est ainsi , dit-on , que le préfet de police Decaze avait attiré l'attention et captivé les bonnes grâces de Louis XVIII ; il Tamusait tous les matins par im rapport sur les intrigues amoureuses, après ou avant les rapports politiques. Dans ces rapports, ni le noble faubourg ni le noble vicomte, dit-on, n'étaient épargnés.

Le vicomte avait fini par en savoir quelque chose. Il croyait même s'en apercevoir à la figure et aux paroles du roi.

G est là ce qui,s'ajoutant aux passions politiques, aux intérêts d'ambition, expliquerait la vivacité parfois excessive des attaques de M. de Chateaubriand. En effet, il le pique comme une vipère, il le mord comme un enragé, et j'ai compris par là ce qu'il me disait souvent : « Je serais terrible dans le malheur : » et il l'eût été.

Nous en donnerons quelques preuves, et Ton peut être certain que lorsqu'il frappe durement quelqu'un dans ses Mémoires ou ailleurs, c'est qu'il avait ses raisons. Elles restaient souvent secrètes ; il ne les expliquait pas, mais il s'en souvenait bien.

Il m'en laissait parfois deviner quelque chose ; si j'avais voulu l'interroger, j'en aurais su davantage , mais je tenais peu à ces renseignements, et je n'ai jamais aimé les interrogations.

D'ailleurs, il m'en disait assez de lui-même pour me mettre sur la voie.

L'homme le plus discret, le moins communicatif s'ouvre bien souvent sans y penser, dans une intimité de chaque jour. On ne peut pas avoir sans cesse la main sur son secret, et qi\and il avait confiance , M. de Chateaubriand n'était pas aussi couvert qu'on Ta dit.

Il m'a donc laissé entendre bien des choses qu'il n'eût pas voulu dire, que je ne dirai pas non plus, à moins qu'on ne m'y force.

Il n'était même pas difficile dé pressentir M. de Chateaubriand, malgré sa réserve habituelle. A défaut de paroles, ses yeux, ses manières, le son de sa voix , ses réponses à certaines questions, rendaient assez ses impressions et révélaient assez sa pensée.

Ces indices des dispositions secrètes de M. de Chateaubriand étaient surtout sensibles, quand nous nous rendions près du jeune prince qu'il aimait; certains noms le faisaient tressaillir et le jetaient en irritation. On pouvait être sûr que les porteurs de ces noms lui avaient rendu de mauvais services et cherchaient peutêtre à lui en rendre encore.

En effet, quand M. de Chateaubriand était appelé auprès du prince, beaucoup de personnes voulaient profiter de l'occasion pour s'y rendre. Il y en avait de plus d'une espèce ; il y avait des espions du gouvernement; il y en avait surtout du parti ultra-légitimiste. Ceux-là craignaient beaucoup trop Imfluence de M. de Chateaubriand, qui n'en avait guère et ne cherchait pas à en avoir; ils le faisaient suivre et épier, afin de connaître ses démarches, de s'informer de ses paroles, et d'empoisonner le tout pour lui nuire, comme ils n'avaient cessé de le faire pendant la Restauration.

Le fin vicomte le savait bien et il n'était pas dans son assiette, quoique du reste il s'en souciât peu; car, à son âge, il ne tenait fondamentalement à rien, mais il était ému, et le prince, qui n'en savait peut-être pas la cause, aura pu le trouver parfois bizarre, tandis qu'il n'était que naturel. Les princes, et même les princes

exilés ne savent pas toutes les intrigues qui se trà^ ment autour d'eux, et qui, en définitive, leur font tort, en éloignant les serviteurs sincères et dévoués. Les intrigants ne pensent qu'à eux; les bons serviteurs pensent au prince, mais ne se voyant pas les plus forts auprès de lui, ils se retirent et le laissent en proie à toutes les illusions de la flatterie jalouse.

Au milieu du meilleur accueil et des plusgracieuxhonneursque luifaisaitle prince, M.deChateaubrianda donc pu donner parfois des signes de malaise et d'impatience; et son hôte bienveillant a pu parfois le trouversingulier .

Les véritables amis du prince et de ses intérêts, et surtout Tabbé Serre, l'un des plus actifs et des plus écoutés, ne traitaient pas ainsi M. de Chateaubriand. « Gardez-le tant que vous pourrez, écrivait-il, ne fit-il que dormir, gardez-le le plus longtemps possible, et faites que Ton sache qu'il est auprès de vous. »

Cela prouvait Tintelligence de l'abbé. Peut-être M. de'Chateaubriand s'exagérait-il les intrigues secrètes dont il était l'objet; mais il y croyait et ayait quelque raison d'y croire, comme nous le verrons en d'autres conversations.

Revenons maintenant à Joubert et à sa lettre. Il en écrivit peut-être plusieurs de cette espèce, et si on ne les publie pas comme l'autre, c'est peut-être qu'elles portent trop le cachet d'un certain emploi; s'il en existait et si elles ne compromettaient que la mémoire de Chateaubriand, on ne manquerait pas de les publier et de les publier à son de trompe.

Il parait, en effet, que Joubert avait reçu ou s'était donné la mission de fournir des matériaux à M. Mole, pour ses conversations avec le premier consul , déjà

un peu empereur, comme bien des ministres s'en sont fait donner pour leurs conversations avec les rois.

La publication du rapport ou de la lettre Joubert, longtemps différée par une sorte de pudeur, semblerait être un coup monté comme nous Pavons dit, et comme nous le ferons voir.

Chose étrange! aujourd'hui, c'est toujours celui qui est frappé et blessé que Ton blâme, sans regarder à la main qui frappe, aux circonstances, aux fins où elle frappe, ni à Tindignité des coups. Cela n'est pas Français.

Nous examinerons donc de plus près cette lettre de scandale et de fausse amitié.

On sait que c'est M. de Chateaubriand qui a lancé les élucubrations de Joubert dans le monde, et qui lui a fait ce petit succès. On vient de se montrer si reconnaissant I Tirez donc les gens de l'obscurité I

Quand M. de Chateaubriand eut publié sa première édition des Pensées de Joubert, il me remit le volume comme il m'avait remis celui des Lectures des Mémoires^ ' en me disant : « Voilà un livre qui ne sera pas mis en vente ; il se donne aux connaisseurs et aux amis. Lisezle et vous m'en direz votre pensée ; surtout conservezle bien; il pourra vous servir. »

Je lus donc et lui dis ma pensée, comme on le verra plus tard. Il eut vent, sur ses derniers jours, d'une seconde édition que l^on préparait. Il se la procura je ne sais comment, et je crois même avant qu'elle parût. Il me la fit lire comme l'autre, et me demanda ce que j'en pensais comme de l'autre. Nous eûmes, comme on le verra encore , plusieurs conversations à ce sujet.

Je m'en servirai en parlant de la dernière et troisième édition qui n'a paru que depuis.

Je dois faire observer ici que les deux Joubert de Paris, ainsi que leurs fils et filles, sont morts depuis longtemps; que par conséquent ce n'est pas d'eux, mais des Raynal, fils ou frères de leur gendre, que vient la publication de cette lettre.

GBOROB SAMD KT CHATEAUBRIAND.

Que veut dire George Sand avec la moralité qu'elle attendait des Mémoires de Chateaubriand, comme d'une fable ou d'un conte? C'est à elle à nous donner des moralités avec ses romans et nouvelles, puisqu'elle sait si bien faire parler jusqu'aux petits ruisseaux. L'histoire donne des faits, en tire qui veut la moralité.

« Jusque-là, dit-elle , cela ne prouve rien et ne veut rien prouver. »

Que veut-elle que des Mémoires prouvent ? ce sont des souvenirs et non des thèses. Que prouvent les siens? Gomme César et autres conquérants, elle a bien voulu nous les donner pendant sa vie; que prouvent-ils, sinon que lorsqu'elle était encore la jeune Aurore se levant aux Anglaises y elle faisait déjà trembler tout le couvent émigré du succès de ses drames collégiens, ce qui ne l'empêchait pas de cultiver la dévotion , comme Roswdta la dramaturge, la forte voix de Gandersheim, ni d'avoir pour confesseur un bon père jésuite qu'elle aimait beaucoup et que s^ reconnaissance a voulu ressusciter, dit-on , dans Mademoiselle de la Quintinie ; ce que je ne puis affirmer du reste, ne Tayaut pas encore lue? « L'âme manque dans les Mémoires d'outre-tombe, • ajoute George. — Vous oubliez que c'est un mort qui parle et que le mort est froid, que le revenant n'est pas tendre.

« Moi, qui ai tant aimé l'auteur, dit-elle, je ne puis aimer l'homme. » — C'est bien malheureux pour lui ; mais je crois que vous, qui avez tant d'âme et de cœur, vous ne l'avez cependant pas tant aimé et que, depuis un certain temps surtout, vous conserviez une petite dent, au moins une dent de lait contre lui.

Vous avez bien voulu le reconnaître, comme tant d'autres, pour l'auteur, ou du moins l'un des auteurs de votre développement, comme eût dit l'Allemand Goethe, quoique vous procédiez peut-être un peu plus de Voltaire, de Jean-Jacques et de Byron ; mais vous avez fini par avouer que, dans une certaine rencontre, vous avez éprouvé quelque désenchantement.

C'est de votre faute, et il fallait mieux le comprendre; il n'y avait, au fait, rien de malveillant dans le mot, assez étrange du reste, qui lui échappa un jour devant vous.

Un matin, à mon arrivée, il me dit avec une sorte d'émoi souriant : « Hier, j'ai apostasie.

« — Pas possible I

« — Si, ma foi I

« J'ai rencontré madame Sand, et, au lieu de lui faire de la morale, je ne sais comment ma langue a toiu-né , je l'ai encouragée dans sa voie : je lui ai dit que si elle quittait le mal, elle ne ferait plus bien. »

« — Voilà un compliment qu'on n'accusera certes pas d'être un lieu- commun. Est-ce une épigramipe?

« — Non pas, c'est tout simplement ma pensée. Je crois qu'il est plus facile d'être original, de se distinguer, de se faire lire dans le mal que dans le bien.

«—Vous la croyez donc dans le mal ?

, — Et vous, la croyez-vous dans le bien? La croyezvous orthodoxe?

« — Non pas selon Rome.

« — Selon Genève ?

« — Pas d'avantage : Calvin l'eût mise en chapelle évangélique, parée d'un san-benito réformé, et YexM fait rôtir comme une caille, à la barbe d'André Leoni- Leone et successeurs.

« — Et peut-être avec.

« — Quel bûcher, monsieur! quelle hécatombe !

«—Mais serait-ce selon Perney qu'elle serait en règle?

c — C'est bien possible, monsieur le vicomte.

• — ^Plus tolérant que Calvin, le bon Voltaire lui eût dit : • Ma fille, • et lui eût donné sa bénédiction philosophique en souriant.

« — Oui, monsieur; tout eût été bien d'abord, mais s'il avait eu des familiarités avec elle, comme avec madame la marquise du Chatelet, la chose eût peut-être tourné autrement; peut-être auraient-ils fini par se battre comme deux bons diables; mais on dit que c'est reçu entre amants, et que ceux qui se battent le plus s'aiment le mieux.

« — Dans ce cas. Voltaire chérissait fort sa marquise , puisqu'ils se battaiemt , dit-on , comme des bienheureux.

« — Après la danse, il l'invitait à continuer l'étude du système de Newton et des mathématiques transcendantes, mais il ne lui disait pas qu'elle était dans le mal ; il ne Teût pas dit à George Sand non plus.

« — Pardi, je le crois bien; l'auteur de la Pucelle, de Zadig, de Bahouc, du Dictionnaire philosophique et de V Essai sur les mœurs; je n'ai jamais eu l'honneur d'en faire autant. Il y a bien V Essai sur les Révolutions, mais...

• — Bah! monsieur le vicomte, c'est désavoué; c'est par conséquent comme non avenu. René est un bon chrétien et Attala une petite sainte : l'une s'empoisonne un crucifix sur le sein, l'autre aime la virginité encore plus que saint Jérôme ; c'est plein de vertu.

• — Que voulez-vous, monsieur, on ne peut pas être parfait! »

S'il ne m'avait pas dit qu'il avait apostasie, j'aurais cru que M.de Chateaubriand voulait jouer sur les mots, en disant : « Restez dans le mal , » c'est-à-dire dans ce qu'on appelle le mal et qui est un bien pour vous, puisqu'il fait votre succès; mais il parait, par les choses qu'il ajoute même dans ses Mémoires^ qu'il faut prendre ses paroles à peu près à la lettre ; c'est là peutêtre ce que madame Sand a sur le cœur et ce qui l'a fait écrire avec tant d'acrimonie contre un auteur qu'elle a tant aimé.

Gomme elle y va ! que de gros mots ! Je ne sais pas comment le grand George avait mis son bonnet ce jour-là; je ne dis pas qu'elle l'eût jeté par-dessus les maisons, mais il paraît évident qu'il était au moins de travers; ce n'est plus la haute raison de l'homme, c'est le caquet malicieux dQ la femme. ,

« Gomme on ne sait pas si M. de Chateaubriand a jamais aimé quelque chose ou quelqu'un... »

Et madame Sand, elle-même, a-t-elle jamais aimé comme il faut? Il paraît que non, puisque des soupirants sont, dit-on, morts à la peine.

Dans un contre-roman, fort indigne, il est vrai, et tel qu'en pays, je ne dis pas chevaleresque, mais civilisé, on n'en fait pas contre une femme, contre une femme qui n'a point de méchanceté, qui n'outrage personne,

qui est la gloire des lettres profanes, qui écrit comme pas une femme et comme très-peu d^hommes ont écrit, et qui, petite-fille du maréchal de Saxe, est plus grande que le maréchal, même après Fonlenoy ;

Oui, dans ce roman qui, malgré son aigreur, tourne parfois au comique, on a parlé d'arborer le drapeau noir sur la coiffe altière de George, et même de la baliser ni plus ni moins que la Seine et la Loire dans leurs passes dangereuses. Tant pis pour les niais qui s'y seraient laissé prendre.

Chateaubriand, selon madame Sand, a un autre défaut dans ses Mémoires : • Il ne comprend pas 1^ révo lution. »

Pardon, madame, il la comprenait fort bien ; il comprenait même la terreur. Il vous eût comprise rédigeant le Bulletin de la République sous Tinspiration de M. Ledru Rollin; mais il ne comprenait pas certains terroristes dont sa famiUe et lui avaient assez peu à se louer.

Peut-être même n'eût-il pas compris certains numéros du Bulletin^ et c'est précisément parce qu'il a eu trop de détails de la Révolution sous les yeux^ en arrivant à Paris, qu'il est parfois, non pas /wrieua?, mais sévère, sans être cependant si injuste^ si absurde qu'on le dit.

Voilà donc bien de la colère et du tapage pour rien.

Est-ce que la reine du style, la fée au fin langage, envierait quelquefois Tembonchure des braves dames du marché... des Innocents? Aurait-elle donc l'envie malheureuse de faire chorus d'injures contre un illustre mort avec le fin Nisard, le jaune Sainte-Beuve et le pieux Veuillot?

Mais, au lieu d'être lourde , longue, fade et froide comme les autres détracteurs, George a le verbe vif et

net; au lieu d'être molle et bourbeuse, sa critique est forte et ferme, brutale même, et aussitôt après ces fantaisies, ces saillies de femme, ces grosses et inutiles escarmouches, elle dépose ses armes et revient.

Sa conscience littéraire et sa loyauté se réveillant la ramènent à la justice et à la vérité. Elle l'exprime avec non moins de verve et de clarté; à son allure, on reconnaît la déesse : et vera incessu patuit dea.

« Et cependant, dit-elle, malgré l'affectation générale (elle n*est pas générale) du style qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré Tabus du néologisme {Vabm est trop fort) , je retrouve à chaque instant des beautés de forme grandes, simples, fraîches; de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle , et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux. »

« Quand il est modeste, avait dit madame Sand auparavant, c'est à faire croire qu'il est orgueilleux, et ainsi de tout. •

Si nous avions la sévérité de madame Sand , nous pourrions lui rendre ses duretés, à propos de la modestie dont elle vient de faire montre ; nous aimons mieux croire à sa sincérité que de nous exposer comme elle à un jugement téméraire ou injuste.

Elle a raison , celle-ci , de se donner une certaine parenté avec M. de Chateaubriand : c'est en effet à peu près la même race, non pour les idées,mais pour le style.

Lélia est pour le moins aussi extravagante que René et n'est guère moins étincelante.

Ce n'est donc pas à elle à se joindre aux marauds pour insulter les dieux, afin d'être citée dans des pamphlets.

Mais vouloir empêcher une femme, petite ou grande, d^accourir là où il se fait des cancans, c'est chose impossible : autant vaudrait vouloir empêcher le bambin de piailler, le vent de courir et Teau de couler.

Se ranger dans les rangs de la clique , qui se console de son impuissance par le dénigrement, ce serait pour elle trop descendre : et elle s'exposerait à blasphémer ses pairs.

Ce serait même d'autant plus impie de sa part, que rien ne l'y autoriserait ni ne l'excuserait.

Si elle vient de finir sa rendonnée de commère par rendre justice à M. de G^iateaubriand, elle sait aussi que nul ne l'appréciait plus que lui et ne tenait en plus haute estime son style et son talent. Ses paroles, à cet égard, n'étaient ni emphatiques ni nombreuses, mais elles portaient : « Gela, disait-il, ne ressemble en rien à ce qu'on fait. • Il l'a répété dans ses Mémoires,

Quand il parlait ainsi de quelque chose ou de quelqu'un, c'est qu'il en faisait un grand cas. Je ne l'ai entendu en dire autant d'aucun autre que de lui-même. A tort ou à raison, c'était sa prétention de ne ressembler guère à personne. Le fait est qu'il ne ressemblait pas à tout le monde.

Quelquefois les descriptions de madame Sand lui res; taient dans l'esprit, et il aimait à y revenir, n'en laissant toutefois échapper de sa bouche que quelques mots, tels que haie d'aubépines, la traîne^ etc.

UNK HAIE d'ITAUB.

Moi, profane et sans émotion, je disais :

« —Je ne donnerais pas deux sous de cette haie à

côté de celle que nous avons vue dans les plaines de la Lombardie, entre Turin et Milan. C'était une haie, cellelà! monsieur le vicomte, non pas faite à la plume, mais issue de la âne fleur de la terre de Saturne.

• A la place d'Adam , je n'en aurais pas demandé d'autre dans le paradis terrestre. Mettez un nid de bouvreuil là-dedans, et tout le reste ne m'est rien : j'ai le plus beau parterre de l'Italie.

• A elle seule, cette haie magique mériterait d'être arrosée par les quinze ou seize canaux qui passent et se croisent sous le pont voisin.

« — C'est donc celle qui pensa vous rendre fou , vous arracha tant de oh ! oh! et vous fit, je crois, sauter en bas de la voiture pour aller l'admirer de plus prés?

• — Celle-là même. Je ne me suis pas encore assez démené en son honneur; elle méritait mieux; elle résumait toute la flore de la brillante Péninsule. Elle n'avait pas moins de fleurs que la voie lactée n*a d'étoiles, et elles étaient plus variées. Toutes les couleurs s'y trouvaient dans leur fraîcheur primevère, et tous les parfums dans leur saveur matinale.

« Le vent des Alpes en embaumait la plaine.

« La verdure des rizières, des prairies, des jeunes blés, des mûriers et des vignes, était comme éclairée, illuminée d'en bas par ce phénomène végétal.

« C'était quelque chose de la splendeur céleste, et les deux ruisseaux coulant en sens inverse, à voix basse et mélodieuse, dans les douves de la route, achevaient le tableau qu'animait au loin le chant illustre des oiseaux de Virgile,

• J'aurais voulu demeurer là.

• — Dans le fossé?

— Le fossé, de l'Elysée vaut bien le parquet des villes. Vous riez maintenant, monsieur le vicomte, mais vous étiez alors assez sérieux et non sans émotion. Votre œil buvait le charme, et quelque chose sur vos lèvres annonçait le sentiment du plaisir intérieur. Vous aviez l'air de lui dire en souriant : C'est bien, ma belle 1 et sur-le-champ vous me dictâtes pour madame de Chateaubriand la courte lettre que voici : • Nous a sommes en Lombardie, la pluie est douce, la voie • est belle, tout va bien : l'Italie est toujours ce que « tu Tas vue, le plus beau pays du monde. »

« — Ainsi selon vous, monsieur, cette haie lombarde mériterait d'être aussi célèbre que le pont d'Avignon.

« — Oui, certainement : le pont d'Avignon était le rendez-vous des sorciers que les papes faisaient brûler, quand ils pouvaient les attraper, et la haie de Lombardie est le rendez-vous des oiseaux qui chantent pour Dieu et qui enchantent la terre.

« —Il n'y a donc pas de haie dans votre pays, et vous n'en aviez jamais vu?

« — Si fait, monsieur le vicomte, on en a vu quelquesunes. Elles ne valaient pas celle-ci, mais j'offre à parier qu'elles valaient mieux que toutes les haies du Berry. Vous-même, n'avez-vous pas fait une description du printemps en Bretagne? C'est un bijou, c'est une merveille.

• Mais ça ne peint que les Côtes-du-Nord : elles sont bien incomplètes, ça sent la Rance. Qu'eussiezvous dit si vous aviez vu nos côtes du Sud, le joli Morbihan?

« —Oui, où il n'y a que des landes pelées et du granit grisâtre.

«—Où il y a des vallées, des fontaines^ des étangs, des ruisselets et des mers, et par-dessus tout cela, un ciel, une lumière tels que n'en ont jamais vus et n'en verront jamais les Côles-du-Nord.

• Saint-Malo est bien heureux d'avoir donné le jour à un Chateaubriand, à un Lamennais, à un Broussais, etc. ; autrement ce serait un des trous les plus sçmbres du globe.

« Jamais la brume n'en désempare, et le vent emporte les maisons.

« Dire que nos landes sont pelées, c'est même irrévérencieux et injuste. Si Jean- Jacques les avait vues, il eût dit, au contraire, que, sévères par endroits, dans d'autres elles ont quelque chose du vêtement de Salomon. Elles ont la fleur safranée de Tajonc, qui ressemble à des nuées d'abeilles et de papillons d'or. A leurs pieds, les bruyères rases forment un tapis de pourpre fleurie; le soleil, dieu des druides,le peut bien embellir quand il monte ou descend, mais il ne le peut faner ni flétrir, alors même qu'il fait briller de ses feux les plus vifs les sentiers qui se déroulent autour des collines et qui ne reluisent pas moins de micas blancs, que la ceinture de la reine de Saba n'étincelait de diamsmts et de saphirs.

t Oh! que je vous ferais bien voir tout cela, si j'avais ce que je n'ai pas, si j'avais votre plume I

« Je vous accorde cependant que, dans son ensemble, la description de madame Sand est très-belle ; elle sent le chèvrefeuille et le foin qui mûrit. La traîne y est bien jetée ; mais ce n'est, après tout, qu'un mot fait d'hier, un honnête vocable berrichon ou solognot.

• Pour le pittoresque et l'antiquité, il ne vaut pas le

dixième du mot sente^ usité en Bretagne et un peu partout, je crois.

• De là est venu le sentier si cher aux amants et aux saints, le sentier des bois, le sentier solitaire, le sentier de la vertu : ce mot seul m'enchante et me fait rêver, tandis que la traîne me paraîtrait une scie, si elle n'était entre les mains de l'enchanteresse.

« — Mais votre mot 56n«e a-t-il le même sens?

« — Pas tout à fait; mais n'importe : la sente serait plutôt une petite route, une route à un seul, une route à mouton, enfin un sentier de la vertu à l'usage de Port- Roy al-des -Champs; chez nous, la traîne du Berry se dit marche à charrette.

« — Mais la grâce !

« — La grâce! Croyez-vous qu'une marche ombragée de gros châtaigniers, de chênes d'émonde, de poiriers sauvages, d'épines noires et d'épines blanches (que vous autres, messieurs, appelez aubépines), de sureaux, de fougères, de digitales, d'églantiers, de bonnes ronces crochues, s'inclinant sur la route en courbe aimable, vous chatouillant doucement Foeil et l'oreille, vous enlevant votre chapeau elle laissant mollement tomber dans une mare ou dans un ruisseau limoneux qui côtoie les prairies en silence, tandis que les pies, corbeaux, geais, fresaies, éperviers, merles et loriots chantent au-dessus et que la grande mer gronde au loin en brisant les vaisseaux en minant, délayant, avalant ses côtes, en entamant des villages; croyez-vous que tout cela soit si disgracieux ?

«—Non, certes pas, c'est très -agréable, au contraire ; j'aime votre marche, mais cela ne signifie pas uniquement voie à charioty au lieu que traîne l'imphque.

* -^Oui , à Bourges peut-être et dans sa banlieue ; ailleurs, on ne saurait ce que cela veut dire.

« Outre les marches à charrette^ nous avons aussi les marches à chevavo)^ qui nous ont donné les marquis : ce sont les iCrontiëres, les zones qui entourent et protègent un pays; nous avons les marches d'Ancône et les marches de Bretagne^ où chevauchait Roland avec sa grande épée, Tinvincible Durandal.

« Marche vient de irmrh, cheval, ainsi que markis : c'était le cavalier gaulois; il a conservé son nom chez les Francs, pour finir par être un des héros de Molière.

«-—Ne pourriez-vous pas nous dire aussi en passant, monsieur, ce que veut dire le mot Durandal ?

• — Mais. . . si. . .je crois qu'il vient de dur et de tall, mot anglais qui veut dire haut. Et si vous en voulez d'autres, le mot marche serait aussi le lieu où Ton va à chevaly et marchand^ celui qui va à cheval.

« — A la bonne heure, vous avez réponse à tout.

• — Voilà, monsieur le vicomte, comme tous nos mots celto-bretons sont respectables, intéressants, pleins d'histoire ; ce sont des monuments. M'en pourriez-vous dire autant de la traim^ qui n est que du patois francisé, du vrai roman?

« — Oh ! non, monsieur, je ne pourrais jamais en dire si long.

« — Grand merci du compliment 1 »

J'ignore si je me suis trompé sur les termes qu'employa M. de Chateaubriand à Tégard de madame Sand; je ne le crois pas. Quant au sens, j'en suis certain, et du fait aussi.

D'ailleurs, si je me suis trompé sur les mots, que

madame Sand me redresse : je m*en rapporte à sa loyauté, que je crois entière.

Où madame Sand a-t-elle écrit sur M. de Chateaubriand.les belles choses que nous venons d'admirer? Je rignore. J'ai trouvé cela sans autre indication , mis en hachis dans la macédoine de Bavius et au milieu de quoi?... Ça l'apprendra à être plus circonspecte, à ne pas aller secouer sa crinoline parmi ces vieilles culottes et à ne pas écrire des méchancetés dignes d'être mises à la Cloaca maxima K

1. Quand elle écrivait ainsi, avait-elle lu les pages qui la concernent dans les Mémoire^? Il paraîtrait. Dans ce cas, la mauvaise humeur de Lelia serait plus concevable; car, au milieu de beaucoup d*éloges, la superbe amie de Trenmor y reç^t quelques vérités» et des vérités assez poignantes; il parait même qu'elle en a un peu senti la justesse, puisqu'elle s'est un peu corrigée.

En effet, on ne pourrait plus, sans cesser d'ôire juste, dire de ce qu'elle fait aujourd'hui: c que le talent de madame Sand a quelque racine dans la corruption , que ses écrits sont une insulte à la rectitude de la vie, et qu'elle deviendrait commune en devenant timorée.»

Ce n'est peut-être pas que madame Sand soit devenue bien timorée, mais elle s'est amendée. Ses héroïnes ne jouentplus si hardiment au péché mignon , à qui perd gagne. Le sens moral y domine avec le sentiment delà liberté. On ne peut plus dire surtout que ses conceptions soient « une insulte à la rectitude de la vie. » Ne méritant plus ce reproche, elle ne devrait plus s'en souvenir avec amertume. Il l'a fait changer. Il ne reste donc plus que les éloges, et ils sont grands, et ils sont dignes d'une profonde reconnaissance.

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