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seule soirée. Pavais diné chez une femme de qualité, madame la marquise du Deffand, qui dans un âge très-avancé, conserve encore tous les agréments de Tesprit, et charme les ennuis et Tinaction de sa cécité par un cercle nombreux et choisi, qui se fait un plaisir de se rendre chez elle. Ce jour-là, le premier personnage qui parut fut le président Orlando (i). J'étais sur le point d'aller au spectacle lorsque Fintérêt de la conversation me retint et mè fit successivement passer toute ma soirée dans ce même lieu.
LA MARQUISE
Eh bien ! président, qu'y a-t-il de nouveau au Palais?
LE PRÉSIDENT, sortant de la cheminée et venant s'enfoncer dans un fauteuil qu'il remplit de sa rotondité.
Madame, vous savez que Taffaire de Le fireton est accommodée ?
LA MARQUISE
Non, je n'en sais pas bien même le fonds ; vous me ferez plaisir de la reprendre, car j'aime à tenir les choses de source.
LE PRÉSIDENT
Le sieur Le Breton, imprimeur de VAl-manach royal, par une innovation introduite seulement cette année dans son ouvrage, sur la liste des premiers présidents du Parlement de Paris, a mis Etienne-Fran»
cois d'Aligre, 1 768^ rétabli le 1 2 novembre 1 774, et puis Louis-Jean Bertier de Sauvigny, le i3 avril 1771 jusqu'au 12 novembre 1774. Il avait également inséré au rang des procureurs et avocats généraux rînfâme Fleuri et les polissons de Vergés et de Vaucresson. A la vue de ces insertions scandaleuses, le Parlement a été révolté; on a suspendu la vente de VAlmanach; il en a résulté des conférences entre nous :
bien des gens auraient été d'avis de mander
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le libraire et le censeur, et de les blâmer; cependant cela s^est assoupi. Le sieur Le Breton en a été quitte pour une forte réprimande, quUl a reçue du chef de la compagnie, pour des cartons qu^il a été obligé de mettre aux exemplaires non délivrés, et pour en fournir de nouveau un double à chacun de nous. Quant à M. de Crébillon, le censeur sur lequel s'était rejeté l'auteur, il ne lui a été rien fait; on a reçu sa déclaration qu'il avait regardé les articles ajoutés comme des passages historiques (2).
LA MARQUISE
Il me semble, en effet, que citait le point de vue sous lequel il fallait envisager la chose; je ne vois pas pourquoi vous trouvez mauvais qu'on insère dans un almanach ce qui sera éternellement dans vos registres.
LE PRÉSIDENT
Oh! Madame, personne ne lit nos registres; mais V Almanach royal est entre les
mains de tout le monde; il est chez les princes, sur le bureau du Roi; les ministres étrangers s'en pourvoient. Savez-vous que c'est une astuce de Maupeou ? On ne doute pas que le Garde des sceaux et lui ne s'entendissent à cet égard.
LA MARQUISE
Ce concert me semble bien facile. Voyons Panecdote, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT
On prétend que M. de Miromesnil se sentant toujours dans un état précaire, et jaloux d'occuper la première place de la magistrature, afin de déterminer le chancelier à lui donner sa démission, avait accédé aux ouvertures de celui-ci, et s'était déterminé à lui ôter toute crainte qu'on ne revînt contre lui au sujet d'une opération avouée ainsi et ratifiée par le gouvernement; on croit fort que lorsqu'il aurait fallu en venir au traité, M. de Maupeou se serait
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moqué de lui. Quoi qu'il en soit, le Garde des sceaux, voyant l'humeur que nous prenions, n'a pas osé soutenir ce qu'il avait autorisé en secret, et a craint de se brouiller avec le Parlement.
LA MARQUISE
Et le pauvre diable de libraire a été seul victime.
LE PRÉSIDENT
Ne le plaignez pas tant, Madame*, il n'en vendra que mieux son almanach ; ceux qui l'ont non cartonné, voudront avoir aussi l'autre, et augmentation de débit. Le premier, d'ailleurs, deviendra fort cher, et je crois bien qu'il en conserve plus d'un de cette espèce...
On annonça en ce moment M. le marquis de Vecchio Vezzofo(3), un des vétérans de la fatuité, qui nous infecta de ses odeurs; le magistrat leva le siège, et les propos roulèrent sur un autre sujet.
lO CONVERSATIONS
LE MARQUIS
Madame, mille pardons si je ne vous ai pas rendu plutôt mes devoirs ; mais je' n^ai pas pu quitter le prince de Condé, le duc de Bourbon; j'arrive hier de Versailles.
LA MARQUISE
Y dit-on quelque chose ?
LE MARQUIS
Il y a, Madame, une fort singulière histoire et qui paraît très-vraie. Monsieur a reçu ces jours derniers une lettre, avec la suscription suivante : A Monsieur, Mon-sieur le comte de Provence, pour remettre à Monsieur le prince de Moniba-rey, secrétaire d'Etat au département de la guerre, et son premier domestique.
On s'imagine bien que personne n'a osé ouvrir un paquet si hétéroclitement adressé; on l'a remis en mains propres de Son Altesse Royale qui en a beaucoup ri, et curieuse de savoir ce qu'il contenait, a fait
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appeler sur-le-champ le Capitaine-Colonel des Suisses de sa garde. M. de Montbarey venu, le prince lui a donné le paquet, pour qu'il en fît lecture. Il s'est trouvé que c'était la lettre d'un pauvre gentilhomme, parent du ministre, et lui recommandant trois garçons et une fille qu'il a, dans un style qui ne sentait pas plus le courtisan que l'adresse. Monsieur a demandé à M. de Montbarey si tout cela était vrai, et ce qu'il comptait faire? Il n'a pu nier la vérité des faits articulés dans le mémoire, mais a paru peu disposé à exaucer la demande du suppliant, vu son étendue et l'impossibilité qu'il a prétextée d'y satisfaire. Alors Son Altesse Royale lui a dit qu'elle comptait être plus heureuse; qu'elle prendrait l'aîné des garçons pour son page, donnerait le second à son frère d'Artois, et le troisième à la Reine; que quant à la fille, il espérait avoir assez de crédit pour la faire recevoir à Saint-Cyr. Les courtisans té-
12 GONVnSATIONS
moins de Tentretien, qui avaient d^abord ri de la gaucherie du père^ n^ont pu s^empecher de reconnaître qu41 n'était pas si bête.
LA MARQUISE
Cest très -adroit et très -plaisant. Au reste, je reconnais bien là la bonté de nos princes. Le ministre de la guerre a dû être un peu sot de la leçon qu'il recevait.
Nomme-t-on l'auteur de la facétie ?
LE MARQUIS
Oui, Ton dit hautement que c'est M. le baron de Saint-Maurice, gentilhomme de Franche-Comté (4).
Autre visite : c'était Tabbéd'Isel-Dieu (5), le supérieur des Missions étrangères, qui était en longue soutane, en collet blanc, en chapeau rabattu, et fit fuir le marquis du plus loin que celui-ci Paperçut. La marquise qui a le talent de mettre chacun à son aise, en le faisant parler de ce qui le concerne, après les premiers compliments
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d'usage, interrogea Tecdésiastique sur une matière de son ressort. Il fut question d^un prélat étranger arrivé depuis peu dans cette capitale; elle lui témoigna sa surprise de ne pas le voir loger à son séminaire.
LE SUPÉRIEUR
Madame, M. Haun (c^est le nom du prélat maronite dont vous parlez) ignorant absolument notre langue, a dû désirer un asyle où elles se parlassent toutes : c'est-àdire qu'il demeure parmi MM. les Bénédictins; il jouit dans l'abbaye de Saint- Germain -des -Prés de la satisfaction de converser, qu'il aurait eu peine d'obtenir ailleurs.
LA MARQUISE
Voilà qui est bien galant pour les enfants de saint Benoît. Au demeurant, quel est cet étranger ? que fait-il ici ?
LE SUPÉRIEUR
Il est abbé général des Antonins dont
14 CONVEItSATIONS
le siège principal est au Mont-Liban. Les vexations des bâchas et Tincendie de son monastère Tont forcé à venir chercher des secours dans la chrétienté. Il est accompagné d^un religieux de son ordre et de son rit, et d'un clerc, natif de Montpellier, élevé à son monastère, qui leur sert d'interprète.
LA MARQUISE
On dit qu'il a été invité à dire la messe dans plusieurs communautés religieuses, et que sa liturgie, tout-à-fait nouvelle, fait spectacle en ce pays, où Ton tire parti de tout ?
LE SUPÉRIEUR
M. Haun ofBcie en langue syriaque; les cérémonies du saint sacrifice sont, dans ce rit, les mêmes que celles du rit romain, à cette différence près que le célébrant ne prend d'abord qu'une portion de l'hostie et du précieux sang. Cette première communion faite, il saisit le calice d'une main, et
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de l'autre la seconde partie de l'hostie, qu'il tient au dessus du calice recouvert de la patène. Il se tourne alors vers le peuple, comme pour l'inviter à venir participer avec lui aux saints niystères, et expose aux yeux cette portion de l'hostie et le calice, les élevant et les abaissant, de la même manière que se donne la bénédiction avec l'ostensoir. Il ne chante, à la célébration de la grand'messe, que le Kyrie^ le Gloria, etc.
comme dans le rit gallican. Le clerc alors l'accompagne avec deux espèces de cymbales qu'il frappe l'une contre l'autre, en différents sens, pour produire des sons variés; il frappe quelquefois l'instrument avec une clef, musique très-peu harmonieuse, et qui ne flatterait pas madame la marquise comme celle de l'Opéra.
LA MARQUISE
Je le crois;. malgré cette bizarre discordance, je ne suis pas surprise que Torigina-
lité du spectacle nouveau attire nos petitsmakres et nos jolies femmes ; car on dit que c'est une fureur, et qu'il faut retenir M. Haun un mois d'avance pour l'avoir.
LE SUPÉRIEUR
Il a déjà parcouru beaucoup d'églises.
Il a officié dans l'église métropolitaine, à Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Jean, à la Merci, à la Sainte -Chapelle, avec la crosse et la mitre. Dernièrement il est allé aux Carmélites de Saint-Denis. Après la messe, le prélat, mandé par sœur Louise, se transporta à la grille, et cette princesse préférant les sandales et le cilice au luxe et aux délices de la Cour, ne fut pas un sujet d'admiration moins frappant pour lui, que lui pour l'auguste religieuse qui voulut, à la tête de la communauté, recevoir sa bénédiction.
LA MARQUISE
Cette tournée dans les diverses églises de Paris lui vaudra de l'argent.
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LE StJPéRIEGIi.
Après avoir chanté l'évangile, celui des deux religieux qui fait les fonctions de diacre, prend un plat et va faire la quête dans réglise, et Ton ne le refuse guère. On assure que M. le Grand -Aumônier lui a donné vingt-cinq louis (6).
LA MARQUISE
A propos, comment va M. le cardinal de la Roche- Aymon ?
LE SUPÉRIEUR
Madame, il est toujours hors de danger pour le présent, mais le coup est porté; il n'en reviendra pas ; il ne fera plus que végéter; la tête s'affaiblit, et il ne Ta jamais eue bien forte; il tombe en enfance.
Le cours des visites devint, à mesure que rheure s*avançait, plus rapide. Il entra presqu'en même temps : madame la corn* tesse de Hamoisbeau (7), madame la com* tesse de Bussy (8), M. Dorât, le docteur
l8 CONVERSATIONS
Lorry, et d'autres personnages indiflfiérents dont j'ai oublié les noms. Le grand-chapeau s'éclipsa à travers cette foule ; moi je continuai à travailler à la tapisserie, ce qui me dispensait de parler, et il se forma une suite de propos rompus dont je ne recueillis que les faits.
LE DOCTEUR
Je profite^ Madame la marquise, d'un instant de libre, pour vous présenter mes hommages; j'ai appris dans l'instant que vous aviez été incommodée.
LA MARQUISE
Oh ! ce n'est rien.
LE DOCTEUR
Je vois en effet que vous allez à merveille, autrement je serais au désespoir de n'être pas accouru plutôt, mais vous n'ignorez pas que nous ne sommes point à nous.
Si je ne suivais que mon goût et mon attrait, je viendrais souvent m'instruire et
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m^amaser parmi le cercle aimable qui se forme autour de la Minerve de nos jours.
LA MARQUISE
Ah ! docteur, point de fadeurs : vous savez que je ne les aime pas plus en conversation qu'en médecine. Parlons d'autre chose : je ne vous ai pas vu depuis la mort subite de votre confrère Bordeu (9). Voilà M. Bouvart bien aise.