Du diable à Dieu, p. 3. (Paris, Léon Vanier
ouvriers lui demandèrent, autour d'une table d'auberge, son Credo scientifique: et, en particulier, comment, sans Dieu, le monde s'est formé. Il balbutia, cita au hasard Lamarck, Darwin, Haeckel, BiichneretMoleschott, même Diderot; et, comme on le serrait par des questions plus précises, il finit par avouer qu'il ne pouvait pas répondre. Ses interlocuteurs furent à peine ébranlés, confiants qu'ils étaient, les pauvres, dans la Science infaillible ! Mais le tourment du doute entra dans l'âme du conférencier, et n'en sortitplus pendant trois ans. Il perdit sa foi à la science et au progrès. Seulement le diable, parla débauche, le tenait toujours. Les seuls sentiments propres restés en lui étaient l'amour de la nature et l'amour de l'art. Dans une promenade qu'il fit en forêt, un passage de Dante sur les âmes qui se purifient en purgatoire le fit tressaillir par sa sublime beauté1. Et la question angoissante se dressa devant ses yeux. : « Si Dieu existait? » Il la chassait, poussé par une force intérieure qu'il attribue au démon. Il était contraint d'avouer, pourtant, que seule, parmi la versatilité perpétuelle des croyances et des choses humaines, l'Église catholique demeure immua-
i. Le Purgatoire, 2* chant: « Je vis — que ne la vois-je encore? — une clarté venir sur la mer, dune telle vitesse qu'aucun vol d'oiseau ne l'égale... »
ll\ LES CONVERTIS D'HIER
ble, et que cette constance unique lui vient d'une cause plus qu'humaine; que seule elle détient la vérité consolatrice...
Il commença de prier quelquefois. Mais, tout en priant et en demandant le secours des prières d'autrui, il se replongeait dans l'orgueil et dans l'amour sensuel. Et, comme jadis pour Augustin, il se faisait une lutte furieuse en lui, entre les lumières et les ténèbres ; et ses passions, qui redoutaient d'être congédiées, s'accrochaient à lui. Dans ces luttes torturantes, à Paris, il fut tellement découragé que la pensée du suicide s'empara de sa volonté. Il allait y succomber quand il vint trouver F. Goppée, qui le reçut avec une charité fraternelle et lui redonna un peu d'énergie morale. Devenu malade, et même au point de vomir le sang, il retourna aux champs, où, malgré ses velléités de rentrer dans le catholicisme, il écrivit un article sarcastique sur la conversion de Huysmans, à propos des Foules de Lourdes, et blasphématoire contre la sainte Vierge. Un pèlerinage à l'oratoire de Notre-Dame de Grâce, situé sur le rocher de Cornebiche, dans la forêt qui entoure Arbonne, — pèlerinage dont il fait un gracieux symbole, un peu trop arrangé à mon avis, de l'ascension de l'âme, par le calvaire de l'expiation, vers Marie, la grande consolatrice, — lui rendit confiance en la Vierge. Mais
1 orgueil était encore le maître dans son cœur et le subjuguait..
Je ne saurais analyser, comme il convient, les conflits dont ce cœur fut le théâtre, et où Retté met en scène véritablement, et fait parler, en même temps que lui-même, son bon ange et le démon : il faut lire ces émouvants colloques. Une fois de plus, comme le pauvre homme se croyait abandonné de Dieu, le désespoir le prit, et il fut sur le point de se pendre. Une « voix intérieure » l'arrêta, qui lui parlait de la miséricorde divine ; un regard sur le crucifix et un nouveau pèlerinage à Notre-Dame de Grâce le rétablirent dans la paix. Alors Goppée, qu'il avait supplié de l'aider, l'adressa, comme on envoie un malade au médecin, à un vicaire de Saint-Sulpice. Il eut le courage d'y aller, il vit M. l'abbé Motet, fut instruit par lui des vérités essentielles de la religion et des pratiques du chrétien, fit sa confession générale et communia. Première communion, dont il a écrit avec délices, en savourant « la paix radieuse qui régnait » en lui : « Ah! que ne peut-on arrêter le temps à cette heure solennelle de quiétude et d'innocence ! Pourquoi faut-il que le monde revienne vous obséder de ses bas appétits et de ses viles rumeurs?... Sainte Eucharistie, qu'ils sont à plaindre, les ignorants et les égarés qui
méconnaissent vos vertus! Pour moi, je sais que vous êtes la source de tout bien, la fontaine d'espoir et d'énergie où, aux jours de tristesse et de découragement, l'âme puise le réconfort et la joie. Faites, ô mon Dieu, que je ne l'oublie jamais M » Et, dans la solitude, il composa son livre, pour raconter ses luttes, ses souffrances, sa victoire, et pour remercier Dieu; œuvre, non de vanité, mais de pénitence et de réparation.
D'après l'histoire de Retté, vous avez pu voir comment, dans notre siècle rationaliste qui se vante de ne croire qu'à la science et aux faits positifs, le monde invisible, et même le mysticisme, reprend ses droits. Huysmans nepense ni ne parle autrement que Retté : « Nous sommes dans l'obscurité, nous sentonsvaguement, en nous et au-dessus de nous, des luttes qui toujours se recommencent et s'achèvent. La partie se joue à trois, entre Dieu, le démon et l'homme2 »... Et il déclare être rentré, par la Mystique, au bercail du Bon Pasteur : « Ma foi ne repose ni sur ma raison (en quoi il se trompe ou il s'exprime mal), ni surlesperceptions plus ou moins certaines de mes sens :