Ferdinand Brunetière, p
2. Questions actuelles : Après une visite au Vatican, p. 3. L'article parut, dans la Revue des Deux-Mondes, le l,r janvier 1895. La visite avait eu lieu, le 27 novembre 1894. Je n'ai pas à résumer la campagne qui suivit.
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F. Brunetière, du catholicisme intégral qui est à la fois une croyance et une vie.
Il prit l'offensive contre ceux qui avaient « la haine de la vérité ». Successivement il donna: le 1er mai 1895, dans la Revue des Deux- Mondes, La Moralité de la doctrine évolutive, où il prouvait que de la nature, telle qu'elle est, on ne peut tirer aucune morale ; le 2 février 1896, à Besançon, une grande conférence, sur La Renaissance de Vidéalisjne, qui fut, pour lui, comme la première étape sur le chemin; et, dans cette même année, une préface au livre de M. Balfour : Les Bases de la croyance. Dans cette préface, il avouait que . la science pure était incapable de démontrer la notion de l'Absolu et de l'Inconnaissable, et qu'on ne dépasse la science que par la croyance ou la foi.
Le 19 novembre 1898, au Congrès de Besançon, au Kursaal, il faisait une magnifique conférence sur le Besoin de croire, qui est inné et s'impose à tous les hommes. Il ne pensait pas avoir le droit d'aller plus loin : c'était pour lui, disait-il, une question de franchise et de dignité personnelle. Il terminait ainsi : « Aucun de nous n'est le maître du travail intérieur qui s'accomplit dans les âmes... Et pourquoi, si c'est un grand pas de fait, n'en ferais-je pas un jour un autre, et un plus décisif? » Le soir,
au banquet, répondant à un toast, il disait : « Je me laisse faire par la vérité1. »
Le 18 novembre 1900, à Lille, au xxvn0 Congrès des catholiques du Nord, il développait les raisons actuelles — et éternelles, philosophiques, politiques, historiques — de croire. Un pas plus décisif était fait. « Vous, cependant, qui parlez ainsi — me demandera-t-on peut-être, et on me l'a souvent demandé, — que croyez-vous?... Ce que je crois... non ce que je suppose ou ce que ] imagine, et non ce que je sais ou ce que je comprends, mais ce que je crois... allez le demander à Rome! » Il était, dès lors, catholique romain, parce qu'il avait jugé que là seulement, dans le catholicisme, son besoin de croire était satisfait, et ses motifs aussi.
Le reste, enfin, ce fut la pratique chrétienne, humble — complète? non tout à fait2; — et le
1. Un auditeur écrit: « Nous avons connu là une de ces minutes supérieures qui à elles seules valent que l'on ait vécu... Quand enfin M. Brunetière dit : « Messieurs, je n'ai eu d'autre « mérite quedem'ètre laissé faire par la vérité», nous eûmes la claire vision d'un ciel supérieur, le ciel ouvert do la conscience et de lame. De ces mots si simples jaillit comme un éblouissement. » (F. Brunetière, par Georges Fonsegrive, pp. 30-31.)
2. La mort arriva le 9 décembre 1906, à dix heures du matin. « IU'avait très noblement attendue, la sinistre visiteuse; cependant elle vint comme un voleur, selon le mot de la Bible, elle le surprit dans le moment même où il se préparait en pleine conscience à remplir tous les devoirs qui ouvrent les horizons de l'espoir chrétien. » (F. Brunetière, par George Fonsegrive, p. 43.)
Irait principal, ou public, devait être son œuvre d'apologétique catholique, « construction synthétique à triple étage », dont il n'a pu terminer qu'une partie, Y Utilisation du positivisme^ ; apologie qui aurait été, pour nos contemporains, je ne dis pas aussi géniale, mais peut-être plus convaincante, en faveur de la vérité catholique, que celle de Pascal, s'il est vrai que Pascal, sa première pensée ayant singulièrement dévié par suite des événements où il fut mêlé, v aurait voulu surtout prouver la vérité du Jansénisme et défendre Port-Royal contre ses ennemis2.
Triomphe de la vérité, qui fut éclatant, mais ne s'obtint pas sans combat. Je veux citer encore ces lignes : « Si l'adhésion finale ne s'est pas faite sans lutte ni sans trouble — particulièrement à propos des livres de l'abbé Loisy3 — elle s'est faite pourtant, loya-
3 . Les deux autres étaient : Les Difficultés de croire et La Transcendance du Christianisme.
2. Maurice Souriau, Moralistes et poètes: Le jansénisme /basées de Pascal, pp. 3-42. (Paris, Vuibert et Nony, éditeurs.) Cf., R. P. Loxghaye, Etudes sur le xvii» siècle.
3. îl taisait cette confidence en 1900 (novembre): «L'exégèse, les conquêtes de l'exégèse, les horizons lointains, profonds et attirants, que nous ouvre l'exégèse, tout cela, Messieurs, a fait jadis la joie et le tourment de ma jeunesse. J'ai cru — vous vous rappelez peut-être que c'est l'expression de Renan — « à
i ience des produits de l'esprit humain » ; j'ai lu et relu passionnément la Vie de Jésus du Dr Strauss ; et j'ai cru retrouver 1 Evangile dans le Lotus de la bonne loi. Sur la parole de ceux qui ne savaient pas l'hébreu, j'ai failli croire à la
lement et profondément; et il a eu peut-être d'autant plus de mérite à la faire et à la maintenir que, s'il a trouvé, il l'avouait parfois, dans le catholicisme, de grandes satisfactions d'esprit et « l'apaisement de son inquiétude » intellectuelle, les profondes satisfactions du cœur lui ont toujours été refusées, et c'est à celles-là qu'il eût tenu le plus. » Et si je vous ai cité ces lignes, c'est pour faire ressortir encore, non seulement le mérite du lutteur, mais l'hommage, flatteur et probant, de premier ordre, qu'une pareille adhésion, venant d'une belle et vigoureuse intelligence, rendait au catholicisme.
J'aurais pu insister avec plus de force et détailler touscestémoignages, surtout le dernier, celui de F. Brunetière. Mais j'en ai dit suffisamment, il me semble, pour le but que je me
« modernité des prophètes»; et, sur le témoignage de ceux qui ne savaient pas le grec, j'ai admis que la vérité des mystères dépendît d'une interpolation dans un verset de saint Jean. Mais j'ai réfléchi depuis lors — car à quoi s'emploierait l'existence d'un homme qui ne s'est intéressé qu'aux idées? — et j'ai vu que l'exégèse, passant à côté de la vraie question, n'en demeurait pas moins elle-même tout ce qu'elle est.mais ne touchait pas au fond des choses, ni ne pouvait l'atteindre. » (Discours de combat, nouvelle série, pp 38-39.) Sous l'ironie et le tour légèrement paradoxal de l'orateur, on sent la vraie pensée de l'écrivain et du chrétien. Il sera, quand même, très intéressant de savoir un jour quels troubles le mauvais petit livre a semés en lui.
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suis proposé. Ainsi, des cinq écrivains qui sont revenus à la foi, hommes d'intelligence et de cœur, il n'en est aucun, de quelque détresse physique ou morale qu'il soit parti, qui n'ait senti en lui-même d'abord le besoin, d'une religion, et qui, pour le satisfaire, se soitadressé à un autre hôtel-Dieu que celui de l'Église catholique.— C'est vrai, me répliquerez-vous peutêtre. Mais que faites-vous de Taine ? Il était en chemin, lui aussi, vers la vérité. Il est mort, dites-vous, sans l'avoir totalement conquise ; or, né catholique, il a voulu se faire enterrer selon le rite protestant ! Ce grand honnête homme ne renverse-t-il pas, par cette décision finale, votre laborieuse argumentation ? — Pas du tout. En faisant cela, il n'a pas prétendu donner l'adhésion de son esprit à l'Église protestante. Il a voulu avoir un enterrement religieux pour ne pas procurer aux sectaires le plaisir, et aux chrétiens le scandale, d'un enfouissement athée. Mais, d'autre part, comme il n'était pas pleinement revenu à la foi catholique, il n'a pas voulu simuler des sentiments et une croyance qu'il n'avait pas encore. S'il s'est arrêté en route, ou plutôt s'il n'a pas eu le temps d'entrer dans la terre promise où il paraissait se diriger, Dieu seul pourrait nous en dire la raison. Les autres, dont je vous ai parlé, ont eu, en correspon-
dant à la grâce offerte à tous, et plus de bonheur certainement, et probablement — pour ne pas dire encore certainement, parce que nous sommes ici en plein mystère — plus de courage, plus d'obéissance, plus d'esprit de prière et plus d'humilité1...
F. Goppée, Ad. Retté, J.-K. Huysmans, Paul Bourget, F. Brunetière, ne sont pas partis du même point initial; ils n'ont pas suivi le même chemin ; mais ils sont arrivés au même but. Sans doute, tous ces retours sont des « cas individuels » ; la vérité, qui est une, a diverses faces; chacun de ses innombrables aspects
1. Pourquoi ne citerais-je pas, ici encore, Brunetière ? Il a dit d'Auguste Comte, à qui un peu d'humilité a manqué pour faire le dernier pas : « Manquer d'humilité, vous le savez, hélas ! c'est ce qu'on pourrait appeler la grande hérésie des temps modernes; et si toutes les hérésies ne sont, à vrai dire, que l'épanouissement d'un vice premier de la nature humaine (Cf. Godefroid Kurth, dans Les Origines de la civilisation), notre grand vice, à nous, dans notre siècle, ou même depuis quatre ou cinq cents ans, c'est l'orgueil. Nous n'avons retenu de la Genèse que le mot du serpent: « Et eritis sicut Dii,)> (Discours de combat), iM série, pp. 338-339. Le besoin de croire.) Ne peut-on pas dire que, par ces mots très justes et profonds, Brunetière, avant d'être devenu pleinement chrétien (1898), stigmatisait le modernisme, du moins dans sa principale cause? Plus tard, ayant la foi intégrale, il attaquait justement la méthode d'« immanence » : «... A la méthode d'« immanence », vous opposez courageusement la méthode objective de démonstration, qui demeure la bonne, ou peut-être la seule, et à laquelle, en tout cas, la prc-
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éveille telle intelligence ou touche tel cœur, en tel point de l'espace ou du temps. Mais ces cas individuels, comme le remarquait justement F. Brunetière, « ne laissent pas d'avoir une portée générale, à cause qu'aucun « motifde crédibilité » ne saurait être, pour ainsi parler, en dehors du plan du christianisme» : et donc ils peuvent « servir de point de départ à toute une direction de l'Apologétique » .
De fait, pour nous borner aux « cas » qui ont passé sous nos yeux, n'est-il pas évident que, tant qu'il y aura sur la terre de la douleur, des vices, des injustices et des inégalités sociales, et aussi des âmes nobles, éprises d'idéal, il y aura lieu de faire valoir aux hommes la puissance et la fécondité de
mière ne saurait servir que d introduction et de préparation. )) Préface au livre de labbé L. Picard, p. vi.) Il serait donc souverainement injuste dele ranger parmi les immanentistes ou les subjecti'.'istes, qu'il s'agisse de méthode ou simplement de tendance. J'ai déjà parlé de son pdéisme. Mais avec plus de raison, on le classerait parmi les pragmatistes, lui qui a tant -té sur ie besoin de croire... « Il faut vivre d'abord, la vie d est pas comtemplation ni spéculation, mais action. » [Après t'itite au Vatican). Et le pragmatisme peut s'entendre en un bon sens. La religion n'était pas, pour F. Brunclière, je ne sais quelle aspiration vers l'infini, un sentiment vague, une idée abstraite (cf. l'article sur la Fâcheuse Equivoque, où il dit son fait, avec une rude logique, à M. Auguste Sabatier)mais un ensemble de dogmes et de pratiques, nettement défini par Rome. Disons, si vous voulez, que ce vigoureux esprit, qui prétendait utiliser le positivisme en faveur de la religion .dique, avait quelque affinité avec M. "William James. Mais il convient de ne pas trop insister sur ce rapprochement.
cette Église catholique qui offre à tous, aux ignorants et aux érudits, aux philosophes et aux simples, la vraie consolation dans les douleurs, le relèvement après les chutes, la charité divine qui seule peut guérir les plaies du corps social, une psychologie profonde, la seule morale efficace, ou encore la beauté de sa liturgie et la vérité touchante de sa mystique? Ce qui se passe de nos jours confirme donc les leçons du passé. Les incrédules ont beau dire que cette Église est usée, qu'elle a fait son temps; les conversions, dont la chaîne se déroule sans cesse, sont la preuve vivante qu'il y aura tou-j jours, pour les esprits sérieux, pour les cœurs droits, des raisons actuelles de croire à ses dogmes, de pratiquer sa morale et de recourir à ses sacrements.
Toutefois ces convertis, qui sont allés à Dieu « avec toute leur âme », et dont les discours ou les livres, quand ils parlent de leurs convie tions nouvelles, ont un son de sincérité qu ne trompe pas, n'ont pas eu l'heur d'emporter tous les suffrages. La sagesse des nations elle même ne nous apprend-elle pas qu'on ne sauf rait contenter tout le monde ? Ils ont rencontn toutes sortes de contradicteurs : les uns, parm leurs frères; les autres, comme on devait s'; attendre, parmi nos ennemis.
Il faut reconnaître, en effet, non sans un
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certaine tristesse, que les catholiques n'ont pas été unanimes à se féliciter des auxiliaires vigoureux que Dieu leur envoyait. Au début, à l'égard de certains retours, il y eut, souvent, crainte d'une nouvelle mystification. Notre candeur a été, une ou deux fois depuis une vingtaine d'années, si étrangement surprise, qu'il est bon de nous tenir sur nos gardes, et d'unir à la simplicité de la colombe, selon la recommandation de Jésus-Christ, la prudence du serpent; les enfants de lumière, à tort ou à raison, ne seront jamaisaussi éveillés du côté des choses de la terre que les enfants du siècle. Mais les prudents ont dû rendre les armes devant l'éclat de la vérité. Quelques-uns cependant ont tenu bon dans leur scepticisme, pour une raison qui n'est pas tout à fait à leur louange. Dans la vie ou dans les écrits des nouveaux venus, ils ont trouvé certains actes ou certaines paroles qui leur ont causé une impression désagréable, contre laquelle ils n'ont pas pu ou n'ont pas voulu se défendre. Ils oubliaient tout bonnement que conversion n'est pas synonyme de perfection, et que ni les habitudes du vieil homme ne se perdent, ni les habitudes de l'homme nouveau ne s'acquièrent en un jour. Ils n'avaient sans doute, pour s'en aviser, qu'à rentrer en eux-mêmes et à consulter leurs souvenirs; mais, dans la besace que
nous portons, nous ne voyons, pour l'ordinaire, que la poche de devant où sontles défauts d'autrui. J'aime bien mieux le mot charmant d'un professeur à son jeune confrère. Il lui disait un soir, à travers la cloison qui séparait leurs deux chambres : « Mon cher ami, je vous félicite... — De quoi donc? — C'est que chaque soir, sans y jamais manquer, vous montez votre réveille-matin. — Oui. Mais chaque matin, à peu près, je lui désobéis en restant sur l'oreiller. Je ne mérite donc pas vos éloges. — Si, si. Votre persévérance sera bientôt récompensée. » Nous devrions avoir constamment cette charité, ou mieux cette justice, en allant, les deux mains tendues et bien ouvertes, au-devant de ceuxqui, desiloin, s'avancent vers nous. Mais, par exemple, sous prétexte que F. Brunetière avait gardé « un fond d'inquiétude et de pessimisme acre, violent, tragique même 1 », et le ton grondeur du critique, dont il usait parfois envers les théologiens et les gens d'Eglise ; ou parce que ses habitudes d'esprit étaient différentes des nôtres ; ou bien parce que sa vie religieuse, qu'il conduisit humblement, n'avait pas l'éclatde sa viepublique, on jetait les hauts cris, malgré ses affirmations les plus solennelles, et on doutait de sa conversion. J'ai
1. Je reconnais que M. Victor Giraud (op. cit., p. 25) applique ces mots, sans dénigrement, au penseur religieux.
déjà fait allusion à l'histoire de la Lettre aux âques et rappelé l'épithète de « soumissionjiiste1 » qui ne laissa pas, malgré l'habitude (lii'ont les batailleurs d'être ainsi traités, de lui être assez amère. Et que n'a-t-on pas dit de J.-K. Huysmans? Il avait chassé de son cœur, grâce à Dieu, le démon de l'orgueil et de la luxure. Son àme était transfigurée. Mais une autre force intérieure travaillait toujours son esprit : le démon littéraire, si j'ose ainsi parler, moins dangereux que l'autre, exaspérait ses sens d'artiste, poussait son réalisme à l'outrance, donnait à sa plume un tour sarcastique et rageur, faisait rabrouer par l'écrivain converti, dont la nature n'était pas complètement matée, non seulement les alliés de la veille, délaissés et quelquefois méprisables, mais ses nouveaux coreligionnaires dont les vertus ne parvenaient pas à lui masquer les défauts ni les faiblesses. Alors ceux-ci, piqués ou meurtris, au lieu de fermer les yeux, suspectaient la sincérité du chrétien, raillaient à leur tour son attitude « équivoque », parlaient d'exploitation littéraire. « Ses familiers, unanimes à attester la pureté, la simplicité, la candeur sa foi, nous ont révélé avec quelle vivacité il a souffert de cette malveillance opiniâtre. Pendant son affreuse maladie, si quelqu'un