Les Grands Convertis, p
rappeler ces paroles de F. Brunetière : « Que ferons-nous? Évidemment, nous ne sacrifierons ni la science, et encore bien moins l'indépendance de notre pensée. Si nous n'admettons pas que la science puisse jamais remplacer la religion... nous n'admettons pas non plus qu'on oppose la religion à la science. L'Eglise, aussi bien, ne le demande à personne1... » Croire à l'Eglise n'est pas, tant s'en faut, sacrifier sa raison : c'est, tout simplement, la protéger en lui donnant un garde-fou qui l'empêche de tomber dans l'abîme : le dogme « nous retient sans nous asservir ». Serait-il plus utile de répéter, que nous ne cro)rons pas sans motifs; et même — comme le disait M. de Lapparent, un maître que M. Sageret peut-être ne récusera pas — que nous sommes fiers de mettre ces motifs « sous l'égide des grands noms de la science, en rappelant que ceux qui l'ont le plus honorée, les Kepler, les Pascal, les Newton, les Ampère, les Cauchy, les
1 . Parce que la science, bien conduite, sans prévention ni préjugés, ne saurait être contradictoire à la vérité religieuse. Il est vrai, pourtant, que la méthode, si parfaite soit-elle, ne préserve pas pratiquement de toute erreur. Et, d'autre part, le dogme catholique peut avoir un point d'appui sur la science, en particulier sur l'histoire par les faits dogmatiques, F. Brunetière 1 admettait. Il eût donc reconnu volontiers que la science et la foi, tout en ayant deux domaines distincts, ne sauraient être complètement isolées Tune de l'autre. En tout cas, la foi, sans asservir la raison ni la science, leur est une « protection salutaire contre les caprices delà fantaisie individuelle ».
Hermite, les Pasteur, n'ont jamais pensé que de leurs découvertes pût sortir un affaiblissement quelconque des convictions profondes dont ils se sentaient animés1? »
Mais M. Sageret précise, pour le condamner, le changement de tactique introduit dans la défense par P. Bourget et F. Brunetière. Aujourd'hui, dit-il, on ne cherche plus à établir le bien-fondé de la foi; on n'établit plus, et on n'apporte plus pour preuve, comme les Apôtres, le miracle de la résurrection du Christ. Les nouveaux convertis ont fait un « retournement». Ils vont à lareligionpar Y utilité sociale. « Pas de société sans morale ; pas de morale sans religion; or, pour nous autres Français, lareligion, c'est le catholicisme... Desorteque, si l'on veut résumer la polémique religieuse actuelle au point de vue doctrinal, il faut se représenter un dialogue peu courtois . — « Imbécile volontaire ! » dit l'anticlérical au cathoii-
1. Science et Apologétique, p. 301. M. de Lapparent était lui-même un de ces grands noms de la science. Je suis heureux, à mon tour, de l'unir à ceux qu'il a cités, et de saluer, dans la mort, le savant consciencieux, le professeur éminent qui fut la gloire de nos Instituts catholiques. Il écrivait, en réponse à une consultation : « Je me plais à déclarer, non seulement que ma foi de catholique ne m'a pas été une gène dans mes recherches scientifiques, mais qu'avec un perpétuel réconfort intellectuel et moral, j'ai recueilli, dans le milieu spécial où mon activité s'est exercée, une somme d'encouragements qui m'ont puissamment aidé à remplir ma tâche d'homme de science. » [Revue pratique d'Apologétique, 15 juin 1906, pp. 271-272.)
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que. — «Griniinel! » répond le catholique à l'anticlérical, « criminel, quidétruisla société pour amuser ton cerveau et satisfaire tes bas instincts! » Ainsi le catholicisme n'est plus une religion, mais une sociologie. Situation formidable, ajoute M. Sageret. Les nouveaux apologistes refusent le combat sur d'autres positions que la discipline sociale...
Ceci est une fausseté manifeste. Il est vrai que F. Brunetière, dans son œuvre commencée, n'a développé, comme dit M. V. Giraucl, que « la première étape sur le chemin de la croyance » : celle qu'il avait faite lui-même, par l'étude de la morale sociale, pour arriver à la foi. Mais il ne devait pas s'en tenir là, pour son Apologie. Il allait aborder franchement les difficultés de croire, les difficultés actuelles, c'est-à-dire : les objections scientifiques, philosophiques, historiques, exégétiques, contre la Révélation; et les objections contre l'Eglise universelle, immuable et pourtant progressiste, infaillible... Il avait déjà esquissé, ici ou là1, les principales des solutions qu'il voulait donner. Enfin, dans la troisième et dernière étape, il devait prouver la transcendance, la divinité de la religion chrétienne1.
1. Discours de combat, Questions actuelles. Cinq lettres sur Ernest Renan...
2. Cf. la Préface du livre de l'abbé Picard, La Transcendance de Jésus-Christ.
En quoi, je vous le demande, y a-t-il « retournement» de l'apologétique traditionnelle? Je n'y vois que l'adaptation de la défense aux besoins du temps présent. F. Brunetière,du reste, était assez brave pour ne refuser le combat sur aucune position ; assez outillé et assez informé pour donner, sur tous les points, des réponses triomphantes et actuelles : ce qui est le rôle de l'apologiste.
On ajoute : « Mais F. Brunetière et P. Bourget ont dit : « La science et la religion sont sur « deux plans différents. » Ceci restera une affirmation audacieuse, réplique M. Sageret, tant que l'Église conservera vis-à-vis de l'histoire son attitude présente. Croire que le Christ est physiquement ressuscité, qu'il a réellement violé les lois de la nature par ses miracles, qu'une vierge a enfanté, c'est se mettre en opposition avec la science. Quand il s'agira de ces faits, on sera obligé d'opter entre la science et la religion, aussi longtemps que la religion leur attribuera une réalité historique ou que la science conservera le principe de la permanence des faits. Ce conflit est irréductible actuellement... » La bonne solution serait donc celle de l'abbé Loisy, qui voulait, au nom de la philosophie subjectiviste, « établir les dogmes et la recherche historique en deux domaines absolument séparés » et sou-
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tenait aussi que la vérité en dogme pourrait êtrela fausseté en histoire : « hérétique aujourd'hui, il sera orthodoxe... demain!»
A quoi F. Brunetière a répondu, d'avance, qu'une telle philosophie repose sur un principe gratuitement affirmé, à savoir, la négation du surnaturel. « On refuse de croire, disait-il, cà la résurrection du Christ parce qu'un historien ne peut pas croire à la résurrection d'un mort, parce qu'un philosophe ne peut pas admettre de dérogation aux lois de la nature, et parce qu'un savant, s'il sait quelque chose avec certitude, c'est que jamais mortel n'est ressuscité d'entre les morts. » Il ajoutait, à son tour, avec un grand sens: « La vraie réponse est celle-ci : que la négation du surnaturel dans l'histoire est, selon toute apparence, la négation de la loi de l'histoire ; et la négation du surnaturel dans la nature, sans ombre d'hésitation ni de doute, la négation de la liberté de Dieu1. » L'histoire, du reste, n'a qu'à enregistrer les faits dûment constatés par le témoignage. Y mêler un principe gratuit de métaphysique kantienne et naturaliste, comme l'a pratiqué l'abbé Loisy, l'Église ne le peut faire sans contredire la raison elle-même et la « loi de l'histoire ». Le « conflit » n'est donc irré-
1. Discours de combat, dernière série : Les difficultés de c/vire, pp. 212-214.
ductible que pour ceux qui nient l'existence de Dieu. En fait, pour ceux qui l'admettent, la science et l'histoire ne peuvent rien contre le miracle, pas plus que l'exégèse contre la Révélation...
Mais le conflit est encore
2° Historique, c'est-à-dire social et politique. L'Église, chez nous, va au rebours de la démocratie. Elle tend « à devenir en partie (ici encore, M. Sageret garde prudemment une porte échappatoire ! ) une religion de classe ». M. Huysmans n'affîrme-t-il pas que « le catholicisme actuel flatte le riche et méprise le pauvre » ? D'après P. Bourget, « la religion traditionnelle de la France a pour avantage principal d'être le support tout préparé d'une classe aristocratique dirigeante ». En politique, il en va de même. « C'est un fait assez connu que l'opinion catholique française en immense majorité a toujours été, depuis soixante-dix ans, plus ou moins antirépublicaine ou antiparlementaire. Ses représentants siègent à droite. Tout au plus quelques-uns se hasardent-ils jusqu'au centre. On ne vit guère de catholiques ni parmi les radicaux, ni parmi les socialistes ni parmi les anciens opportunistes, même avant le règne du Bloc. Et l'Affaire (elle devait venir!) montra les catho-
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li(| ues syndiqués pour un autre intérêt que celui de leur foi... »
Bien entendu, « nos convertis sont le fruit et l'indice de ce mouvement catholique». Et on en donne assez péniblement des preuves. Rappelons-les, si étranges qu'elles soient. Tous les quatre sont Académiciens; M. lluysmans était, lui, de l'Académie Goncourt! Tous les quatre sont des bourgeois : aucun de nos grands convertis n'a l'oreille du prolétariat. Ils sont de l'opposition : P. Bourget est royaliste; et, si les trois autres sont républicains, « la République actuelle n'excite pas leur enthousiasme ! » Dans l'Affaire, ils furent, tous les quatre, du côté que vous savoz... Voilà. L'Eglise n'a pas lieu de se vanter de ces adhérents nouveaux, assez mal désignés pour servir ses affaires devant le peuple.
A ce mouvement catholique, y a-tril une explication, une cause? « C'est la tradition... Nos convertis sont tous des traditionnels, et pour eux la grande force du catholicisme réside en la tradition... L'hostilité de notre démocratie lui vient de là, et de là seulement... Le catholicisme garde une empreinte profonde de l'ancien régime; il reste réactionnaire... Si on l'a détaché du cadavre de la royauté, il en garde l'odeur. Ses instincts monarchiques persistent jusque dans son acceptation de la
République: la plupart des catholiques n'abandonnent, en effet, les vieux partis que pour aller au nationalisme. — Ici M. Sageret invoque P. Bourget, « plus clairvoyant que ses confrères lorsqu'il sépare le catholicisme de la démocratie au nom de la Science, la Science étant pour lui la tradition1! » Il lui était difficile, vraiment, de se servir des autres à cette fin.
Le remède ? Ce que le temps a fait, le temps le défera peut-être. Malheureusement nos grands convertis n'y travaillent pas. Aussi bien, pourquoi font-ils de la religion une affaire sociale? Pie X, non plus, qui, par sa définition de la propriété privée, interdit aux catholiques les opinions collectivistes !! La loi sur les congrégations, de même : en détruisant les écoles confessionnelles du peuple, et en laissant subsister celles de la bourgeoisie, elle a réduit « la clientèle catholique » à une bonne moitié de la bourgeoisie...
Conclusion : « Si l'on a le droit de prendre au sérieux le conflit entre la religion et la démocratie, on s'infligerait peut-être des maux
1. M. Sageret fait allusion au dialogue tragique de Crémieu- Dax et de Jean Monneron. A celui-ci, qui vient de se convertir, l'autre, le socialiste, crie: « Ose prétendre que tu dois être catholique scientifiquement ! — Scientifiquement, oui ! répond Jean. » Et dans cet adverbe, il met plus que la tradition, malgré ce qu'en dit M. Sageret : il y met son expérience individuelle, avec l'expérience sociale. [L'Etape, p. 509.)
de nerfs superflus en le prenant au tragique. » L'auteur, comme on le voit, fait une pirouette, à la façon d'Anatole France, et salue son lecteur.
Faut-il donc le « prendre au sérieux » luimême, et répondre à tous ses arguments, si mêlés, où je reconnais que parfois une once de vérité s'égare parmi beaucoup d'erreurs ? On comprendra que je ne dise rien de la politique : la politique est un terrain trop brûlant, où je me suis interdit d'entrer. Sur le terrain social, je ne ferai qu'une toute petite excursion : quelques remarques rapides, non pour défendre l'Eglise
— cela dépasserait les bornes de ce travail
— mais pour remettre les choses au point, à propos de nos « convertis ».
Il est loisible à P. Bourget, ce me semble, de s'intéresser aux « classes dirigeantes » — elles sont assez malmenées par nos démocrates pour qu'un écrivain s'intéresse à elles — et il lui est permis, au besoin, de morigéner le peuple-roi. Pourquoi celui-ci en saurait-il mauvais gré? Le plus grand et le plus majestueux des rois de l'ancien régime supportait bien les admonestations sévères d'un Bossuet et d'un Bourdaloue ! Et de quel droit lui reprocheraiton, sous prétexte qu'il est catholique, même ses opinions « réactionnaires », son allure « action française »? Est-ce qu'on fait un crime à
la libre-pensée des « idées monarchiques » de M. Maurras, qui est dans le même camp politique que P. Bourget? Personne, parmi nous, n'y a songé. L'Église, qui n'est d'aucun parti ni d'aucune caste, n'est-elle pas fondée pour tous les hommes : non seulement pour les humbles et les pauvres, qui doivent avoir toujours ses préférences comme ils avaient celles de Jésus, mais encore pour les riches et les grands, à qui elle prêche le royaume des cieux par la justice et la charité?
Pour les trois autres — bien qu'ils soient Académiciens — à qui fera-t-on croire, raisonnablement, que leurs paroles et leurs actes sont en opposition avec la démocratie? F. Gop pée, poète, peu bourgeois par ses origines, n'a de toute sa vie, chanté que les humbles. Huys mans a rabroué tout le monde, les grands et les petits, les premiers plus que les autres; et, s'i a salué profondément à Lourdes, et justement les riches qui se font les humbles serviteurs les brancardiers et les infirmiers des pauvre* malades, on sent à lire les livres qui ont suiv sa conversion et notamment Sainte Lydwin< de Schiedam et Les Foules de Lourdes, que se: sympathies les plus franches vont au peuple Serait-il téméraire également de soutenir qu< l'occasion déterminante de la conversion d< Brunetière fut sa conversation avec Léon XIII
le grand Pape des ouvriers? Non, sans doute; et d'autres l'ont dit, et, je crois, lui-même. Et, au risque de faire accuser ou soupçonner d'américanisme le démocrate F. Brunetière, qui aimait vivement à remettre sur le tapis cette question des rapports de la démocratie avec le catholicisme, je veux citer de lui les lignes suivantes, qui sont très suggestives : « Je me rappelle avoir lu, dans la Vie du Père Hecker, qu^après avoir traversé plus d'une secte... l'un des plus puissants motifs, l'un des motifs déterminants de sa conversion définitive au catholicisme fut la satisfaction et le frein, le frein et la satisfaction, que le catholicisme lui semblait seul capable de donner à ses instincts populaires et démocratiques. Il avait commencé... par être ouvrier boulanger. Ce dur apprentissage de la vie m'a été épargné! Mais, comme lui, je n'ai trouvé que dans le catholicisme le frein et la satisfaction des mêmes instincts et du même idéal*.
Ayant la nuque dure aux saluts inutiles,
Et me dérangeant peu pour des rois inconnus,
je n'ai trouvé que là la justification de la devise à laquelle je continue de croire (Liberté,
1. Il met en note : « On pourrait résumer d'une manière plus saisissante encore, — ce qui ne serait d'ailleurs paradoxal qu'en apparence — l'histoire de la conrersion du P. Hecker, en disant qu'il se fit « catholique » pour pouvoir être ou demeurer impunément « démocrate » .
égalité, fraternité)^ et dont j'ai tâché de vous montrer que, si le fondement ne s'en rencontrait que dans l'idée chrétienne, là aussi, et là seulement, s'en pouvait rencontrer la véritable interprétation1. »
Avec cette déclaration, et d'autres semblables, on peut, dans le cas présent, sourire des efforts de M. Sageret qui essaie de diminuer, par une série de piqûres d'épingle, l'importance de cette adhésion, et qui trouve sans doute qu'avec Brunetière l'Église risquerait vraiment d'avoir trop d'influence, même sur les intérêts terrestres de la société ! Son livre, encore une fois, n'a été fait que pour amortir les coups que les « retours » de nos convertis donnèrent au camp de la libre-pensée, et pour creuser plus profond, très profond en France, le fossé entre l'Église et la Science, entre l'Église et J le Peuple. Je n'avais donc pas tort d'appuyer sur la valeur considérable de leur témoignage. L'attitude chagrine des adversaires ne l'a fait que mieux ressortir.
J'aimerais encore à remuer avec vous une autre idée, qui me paraît se rattacher tout naturellement aux précédentes. Elle est de
1. Discours de combat, nouvelle série, pp. 46-47 : Les raisons actuelles de croire.
moindre importance, sans toutefois manquer d'intérêt.
Pour les libres-penseurs, c'est chose entendue (à tout le moins désirée), que les catholiques, comme tels, n'ont pas de talent ni de science véritable. La religion, qui est grave et austère, les rend, lorsqu'ils prennent la parole ou tiennent une plume, parfaitement fades et ennuyeux : ton prêcheur, style de Semaine religieuse, genre scolastique, sont les aménités les plus douces qu'on leur jette à la tête, pour marquer ce à quoi ils peuvent tout au plus atteindre. Le dogme, qui est un asservissement pour la raison, empêche par ailleurs toute recherche personnelle dans le champ des sciences, de l'histoire ou de l'exégèse, puisque, dit-on, « tout est dicté d'avance » ! Et, comme les sujets pimentés leur sont interdits, il suit que, dans le domaine des lettres comme dans celui des recherches scientifiques, ils ne peuvent produire rien qui vaille ou rien qui plaise. On hasarde bien, pour répondre à ce coup droit, quelques noms : Bossuet, Pascal, et tant d'autres du xvne siècle ; un moindre nombre du xviii6 et du xixe; et on cite des savants, comme Hermite, Pasteur, de Lapparent, pour ne parler que morts. Mais les uns sont si vieux, et les autres sont si rares! Cette opinion, habilement propagée par les adversaires, est devenue près-
que un dogme pour les catholiques eux-mêmes, qui, en moutons dociles, reçoivent la leçon toute faite et, pratiquement, s'y tiennent : ils ne lisent pas, ou que fort peu, les auteurs catholiques. Cet « état d'âme », qui a laissé s'organiser contre nous la conspiration du silence, et qui a favorisé ce parti pris, j'ose dire même cette injustice, n'est peut-être pas près de finir... Cependant, de nos jours, les catholiques deviennent pius braves et prennent conscience de leurs forces.
Mais lorsque, du camp opposé, un homme de grand talent, un Louis Veuillot, un Brunetière, revient à l'Eglise et à Dieu, il y a, dans le bercail fidèle, une grande joie, et, chez les ennemis, une vive déception, avec des cris de rage étouffés. Aux uns c'est une parure qui leur arrive, à laquelle il semble qu'ils n'étaient pas habitués. Pour les autres, ils en reçoivent un choc qui, dans le moment, paralyse leur attaque. Mais prenons garde : Fennemi veille, il ne désarme jamais. Quand Jules Lemaître, le délicat artiste que vous connaissez, l'écrivain à la langue si limpide et si agréable dans son élégante simplicité, passa tout simplement au nationalisme, il ne manqua pas de gens pour dire, aux premiers discours et aux livres qu'il y donna, que son talent, comme sa manière, s'était étrangement déconsidéré.
Pascal a écrit, avec raison, que notre propre intérêt est un merveilleux instrument pour nous crever agréablement les yeux1 ! De même, timidement d'abord, comme en sourdine, puis avec plus de confiance, et enfin d'une voix plus ferme et plus claironnante, on proclame, ou que les néophytes n'ont jamais eu l'esprit qu'on leur attribuait, et on les déchire à belles dents; ou que, depuis leur rétractation, c'en est fait de la vigueur de leurs facultés natives et des charmes de leur style. La foi est un éteignoir; il convient de pleurer sur ces lumières disparues. Et on pleure de vraies larmes... de crocodile. M. Sageret, que j'ai tant cité déjà, ridiculise ouvertement Huysmans, plaisante le prosaïsme cocardier de F. Coppée, relève les « barbarismes» de P. Bourget en essayant de montrer, par un jeu de mots, « qu'il a méprisé les traditions de la prose française », et, n'ayant sans doute rien à dire de la langue de Brunetière, s'applique seulement à faire ressortir le ton paradoxal, l'intransigeance et le « mode contradictoire » de son esprit!
Peut-être un ton aussi frivole réjouira-t-il les Homais de nos chefs-lieux de canton. Peut-être même fera-t-il quelque impression sur des catholiques faibles et peureux. Mais les hommes sérieux hausseront les épaules,