I Ep. Cor., i
orgueilleuse de la chair et prêche la folie de la Croix...
Mais qu'était saint Paul lui-même, sinon le premier génie dont l'accession ait honoré notre foi, avant les Origène, les Basile, les Jean Chrysostome, les Ambroise, les Jérôme, les Augustin, les Thomas d'Aquin, les Bonaventure, les Pascal, les Bossuet, et tant d'autres, qui font à la famille du Christ une si belle couronne?
Comme lui, et sans renier leur raison, tous ces grands hommes se sont faits petits et humbles pour apprendre les choses du ciel. Et, à leur suite — pour nous cantonner dans la littérature, que Taine appelait justement une « psychologie vivante » — ceux dont j'évoquais les noms tout à l'heure, et d'autres parmi leurs frères, sans renier davantage leur raison, ont incliné leur « superbe », superbia vitae, devant l'autorité de l'Église. L'un d'eux, le plus indépendant et le plus logicien, s'écriait à Lille, vaincu parla vérité : « Ce que je crois... allez le demander à Rome1! » à Piome, au Vatican, où siège le Pape, vicaire du Christ en terre. Tous ces convertis répètent la même parole. Et ce qui fortifie leur témoignage, c'est qu'ils viennent de toutes les régions de l'horizon
1. F. Brunetière, Discours de combat, 2e série : Les raisons actuelles de croire, p. 4.3.
littéraire : artistes aux sens très aiguisés, comme Huysmans; poètes au verbe harmonieux, comme François Coppée et Adolphe Retté; philosophes avertis, comme Georges Dumesnil l ; sociologues, comme Paul Bourget ; critiques, érudits, qui ont tout lu, tout approfondi, et qui ont, avec la flamme de l'éloquence, l'originalité de la pensée, bref « toute l'étendue du clavier » littéraire, comme se plaisait à le dire de lui-même Ferdinand Brunetière... L'Eglise a bien le droit d'être fîère de telles conquêtes.
— Mais quoi ? me dira-t-on. Parce que de beaux talents rentrent dans l'Église, vous chantez victoire. Et vous ne comptez pas tous ceux, aussi respectables et aussi beaux, qui restent à la porte et qui narguent votre foi ! Ce témoignage hostile, à tout prendre, infirme l'autre...
— En aucune façon. J'admets volontiers que, si tous les hommes d'une haute valeur intellectuelle demeuraient hostiles ou indifférents à notre foi, il y aurait contre elle une assez forte présomption; et ce seraitpour les faibles,
1. Cf. de Georges Dumesnil, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Grenoble, Le Spiritualisme [Société française d'imprimerie et librairie, 1895) et la Revue nouvelle qu'il dirige depuis un peu plus d'un an, l'Amitié de France, où il a pris et gardé une si bonne et si courageuse attitude à 1 égard de la vérité catholique. [Gabriel Beauchesne, éditeur.)
à tout le moins, un grand scandale. Tel n'est point, Dieu merci, notre cas. Mais, sans prétendre expliquer le mystère de la prédestination, ni pénétrer dans la vie intime des âmes, il n'est peut-être pas très difficile de trouver des motifs à l'indifférence des uns, à l'hostilité des autres. Les indifférents sont, incontestablement, les plus nombreux. Certes, il y a lieu de partager l'étonnement de Pascal sur la mentalité de gens qui se préoccupent si peu du seul grand problème de la vie. Mais l'ignorance religieuse, qui se propage d'une façon effrayante, la poursuite perpétuelle de ce que Pascal nommait le « divertissement», ou des occupations qui deviennent, dans notre vie enfiévrée, de plus en plus absorbantes, toutes ces causes, si elles n'excusent rien, rendent raison quelque peu d'un si étrange état d'âme. Quant aux gens hostiles, cherchez bien : vous découvrirez qu'ils sont mis en branle ou par certaines passions mauvaises, lesquelles ne peuvent supporter la vue de la Croix, qui les condamne; ou par la « superbe de l'esprit », qui fait les fronts orgueilleux et les genoux ankylosés ; ou bien — et ce fléau devient plus commun, trop commun, hélas! de nos jours où nous assistons, sous l'influence de l'enseignement sans Dieu, à une renaissance du paganisme — par les préjugés haineux qu'a
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déposés dans les âmes une éducation franchement naturaliste. Joignez-y que cette lutte, qui dure depuis le commencement du monde, entre la nature déchue et la « surnature », est, au moins chez nous, à l'heure présente, plus spécialement provoquée, entretenue, avivée, par les ambitions politiques et les promesses alléchantes du sectarisme triomphant. Bref, ce sont tous mobiles humains, trop humains, qui ne me semblent pas faire grand honneur à ceux qui leur obéissent, ni à la cause qu'ils défendent.
D'ailleurs, ici comme en toute chose, il ne s'agît pas de compter les témoignages, mais de les peser, pour en reconnaître la valeur et la force probante. Pour moi, il me paraît que, même à première vue, on ne saurait mettre en balance la sérénité laborieuse d'un Pasteur, l'honnête candeur d'un Goppée, la raison éloquente et vigoureuse d'un Brunetière, avec, d'autre part, le sectarisme étroit d'un Marcellin Berthelot (dont je ne conteste pas la science), ou le dilettantisme sceptique et amusé d'un Renan, ou les élégantes facéties d'un Anatole France1. Mais il faut aller plus avant. Et, pour savoir au juste ce que la conversion
1 . Toujours aussi élégant, mais qui me semble plus facétieux encore, depuis qu'il a publié sa Jeanne d'Are, dont je parlerai peut-être quelque jour.
de ces hommes de talent apporte non pas seulement de joie, de consolation et de fierté, mais de secours et de force, à l'Église, il est nécessaire de savoir quels motifs les ont déterminés à venir, ou à revenir, vers elle. C'est sur quoi je vous demande la permission d'insister.
Des motifs qui les ont ramenés à la religion, et, dans la religion, à l'Eglise catholique, les convertis ont essayé de nous en révéler quelques-uns. Notez bien que je ne dis pas tous, ni complètement. Ils nous ont appris, somme toute, les occasions de leur retour, et ils nous développent principalement les raisons qui les avaient touchés, au commencement du chemin : raisons d'ordre artistique, mystique, philosophique, moral, social ou même sentimental, celles qui leur ont paru des plus décisives pour eux, et qui, par là même, sont aptes à faire impression sur le plus grand nombre d'esprits et de cœurs. Les autres raisons, d'ordre plus intime, sont tout ensemble plus délicates à dire et plus complexes à débrouiller. Dans un discours célèbre, F. Brunetière, après avoir exposé les « raisons actuelles (et éternelles) de croire », ajoutait : « J'en ai d'au-
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très, j'en ai de plus intimes et de plus personnelles * ! » Ou il n'a pas eu le temps, ou il n'a pas eu le désir de nous les détailler. Nous respectons son silence, tout comme, d'autre part, nous faisons bon accueil aux révélations plus explicites d'un saint Augustin, d'un Coppée ou d'un Retté. Mais ai-je besoin d'ajouter que ni les uns ni les autres, en dernière analyse, n'ont pu prétendre nous dévoiler les touches secrètes de l'Esprit-Saint, le travail de la grâce dans leur âme ? Car ce travail est toujours un mystère ineffable.
Il n'est pas besoin de dire, non plus, que, la foi étant une vertu surnaturelle et, par conséquent, un don gratuit de Dieu, aucun d'entre eux n'a pu la mériter. L'affirmer et le croire serait de leur part, comme de la nôtre, une pure outrecuidance, en même temps qu'une hérésie. Mais, autant qu'il était en eux, ils ont coopéré à l'action de la grâce. Quand Dieu a parlé, ils ont répondu. Quand sa vérité s'est manifestée à leur esprit, ils se sont « laissés faire » parla
1. Discours de combat, nouvelle série; Les raisons actuelles de croire, p. 45. Je lis, dans la Revue générale (août 1907) : « F. Brunetière... est entré dans l'Eglise, parce que l'Eglise était l'aboutissant logique de longues étapes patiemment et laborieusement parcourues, et parce que, seule, l'Eglise offrait a ce passionné pèlerin de la vérité ce que vainement il chercha ailleurs : un gouvernement, une tradition, une sociologie. » Elles sont justes, ces lignes de F. Van den Bosch. Mais F. Brunetière eut encore d'autres raisons plus intimes.
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vérité *, ou mieux, ils sont allés à elle franchement, écartant les mensonges qui auraient pu l'obscurcir à leur regard. Selon le mot de l'illustre Newman, ils n'ont pas péché contre la lumière! Et, parce que le catholicisme n'est pas seulement une croyance, mais une règle de vie, devenus croyants, ils ont vécu leur foi. Non pas que, pour donner cette pleine adhésion de l'intelligence et accomplir cet effort de volonté, ils n'aient rencontré en chemin aucun obstacle : nous savons que la lumière de la foi reste mêlée d'obscurité; que la volontéhumaine demeure toujours faible; que c'est une chose longue, et difficile, de changer son cœur et de se faire comme un tempérament nouveau2; mais ils ont lutté courageusement, ils ont prié et, la grâce aidant, ils ont triomphé. C'est un charme puissant que de suivre dans leurs ouvrages le récit des luttes intérieures dont le dénoûment apaisa leur inquiétude intel-