LA MORT DU DIABLE
Nos aycux ont travorst^ Vàp' île fer, l'Âge d'or est devant nous.
Bernardin de Sunt-Pierrb.
Et elle t'écrasera la tête.
Genèse, ch. ni, verset 15.
Par delà le roc noir où mourut Promélhée ;
Par delà les confins de la terre habitée ;
Par delà les grands flots des océans lointains
Où nagent en soufflant les monstres incertains ;
Par delà les glaçons qui portent aux épaules
L'immuable manteau de la neige des pôles ;
Au delà de ces mers que le marin hagard
Fuit avec épouvante en voilant son regard;
Au delà de la nuit qui n'a jamais d'aurore ;
Par delà l'horizon ; plus loin, plus loin encore;
Au delà de l'espace et de l'immensité
Se déploie un pays que nul n'a visité
Et qu*un jour à Pathmos saint Jean vit dans un rêve
Plus vaste qu'un désert, plus brûlant qu'une grève, Sans brise le matin et sans fraîcheur le soir, Comme un chaos informe, il dort sous le ciel noir. C'est un terrain maudit ; tout est gris, tout est morne ! Nulle clarté ne brille à Thorizon sans borne ; Le fleuve n'a pas d'eau, le ciel n'a pas d'azur; Tout semble desséché sous un miasme impur.
Ainsi que des boas, les lianes noueuses Rampent en se tordant sur les rives boueuses Des marais, où, grouillant l'un à l'autre mêlés, Les serpents font ghsser leurs anneaux enroulés ;
Nul oiseau dans les airs, et sur la terre vide Nulle fleur; on entend souffler le vent aride, Qui passe avec des cris comme un gémissement Secoué de sanglots et lamentablement ; Les arbres ont de loin des formes convulsées, Avec leurs troncs ouverts et leurs branches blessées Qui pendent tristement sur les rochers poudreux Dévorés jusqu'au cœur par les hchens lépreux.
Ce pays demi-mort et que rien ne ranime,
Et dont nous ignorons le vrai nom^ c'est 1' Abîme !
C'est par là que passa, lorsqu'il tomba des cieux, L'ange hautain du mal; et c'est là que ses yeux, Où brillaient la jeunesse et la force hardie, Séchèrent d'un regard, et mieux qu'un incendie. Le fleuve où maintenant les flots ne coulent plus Et la plaine où croissaient les arbres chevelus. Il était fort alors, portant sur son front blême L'ineffaçable sceau du' divin anathème .
Aussi l)eau (|u'iiii ai'cliîinge el pre5i({ue égal à Dieu ! Ouand son œil menaçant contemplait le ciel bleu, Les dominations, les chérubins, les anges.
Resserraient en tremblant leurs timides phalanges, Et se voilant le front à ce regard fatal, Disaient : Seigneur I Seigneur ! délivrez-nous du Mal !
De tout cela, voilà bien longtemps, et les mondes Gravitent maintenant leurs éternelles rondes, Sans penser à celui dont le nom entendu Seul, jadis, les fixait dans le ciel éperdu.
Un jour, dans ce pays ravagé par Thaleine Des désolations, tout au fond de la plaine. On vit paraître un homme effroyablement vieux. Il s'avance à pas lents, traînant son pied boiteux; De larges plis profonds sillonnent son front chauve ; Un regard presque éteint flotte dans son œil fauve ; 11 s'arrête, épuisé, pesant, défait, transi; La sueur du mal perle à son front rétréci;
La vieillesse Tétreint, la souffrance Taccable, La mort le suit de près :
Il se nomme le Diable !
Non pas ce beau Satan qu'un poëte a rêvé,
Roi du monde maudit, archange réprouvé.
Fou d'orgueil et d'amour, triomphant de jeunesse,
El dont on adorait l'enivrante tristesse ;
Non ce pâle jeun^ homme au front sombre et flétri
Qui cache la douleur dont son cœur est meurtri.
Et qui fait bien souvent songer les jeunes filles,
Quand la nuit les surprend seules sous les charmilles
Non ce grand Méphisto, ricaneur débraillé.
Qui pousse vers sa chute un savant embrouillé ;
Non ce Diable puissant, héros du moyen âge.
Qui brame dans le vent et tonne dans l'orage ;
Non ce Malin railleur, dur prévôt de l'enfer.
Qui secouait à Worms la couche de Luther ;
Non l'ardent séducteur qui, forçant les retraites.
Possédait à Loudun les normes indiscrètes.
Et qui laissait brûler ceux qui croyaient en lui; Mais le Diable réel, tel qu'il est aujourd'hui, Le Diable misérable, effrayé, sans adresse.
Sans force ; un Diable enfin qui s'éteint de vieillesse,
A l'horizon passait un rayon de soleil
Comme un pâle regard, et son filet vermeil
Glissait en frémissant sur les rochers énormes
Et dorait d'un reflet les troncs d'arbres difformes;
« Oh ! dit alors le Diable en étirant ses bras,
« Ce soleil réjouit mes pauvres membres las;
« J'ai froid, mon sang figé s'arrête dans mes veines ;
c Mon œil ne peut plus voir dans les choses humaines;
a De tristesses sans nom tout mon cœur est gonflé ;
« J'hésite à chaque pas ; mon esprit est troublé ;
« J'ai peur ! je ne vois plus à travers mes royaumes
« Que monstres menaçants et que sombres fantômes ;
a Mon souffle qui chassait les orages en feux
m Sort tremblant de mon sein comme un râle douteux ;
« Mon pied fourchu n'a plus ni vigueur, ni vitesse;
« La fatigue m'abat, mon grand âge m'oppresse, « Et je sens que je suis perdu ! »
Sa voix tomba ; Puis tout à coup levant la tète, il s'écria :
« Oh ! le bon temps de ma jeunesse, « Temps de verdeur et d*allégresse ; (( Temps de recherche et d'inconnu ; « Temps de conquête et d'aventure a Où j'étais roi de la nature, a Hélas ! qu'est»il donc devenu !
« mes Gomorrhes, mes Sodomes, (( Mes larges cités aux cent dômes, a Aux murs d'airain, aux temples d'or; « Mes Ninives, mes Babylones « Pleines de palais et de trônes, « Que ne vous possédé^je encor?
« Babel ! ma tour bien-aimée !
« Qui parmi la nue enflammée « Élevais ton couronnement,
« Pourquoi morte, brisée, inerte,
« As-tu jonché la terre verte
« De ton immense écroulement?
« Moloch! Typhon! Ahrimane, « Astarté dont Tamour émane, « vieux amis des anciens jours !
« Pourquoi dans des nuits étemelles c( Avez-vous fermé vos prunelles, « Vous qui deviez vivre toujours?
« douleur ! tout mem't ! tout s'écroule !
« Mon nom est risée à la foule !
« Je suis vaincu par Jéhova !
« Et bientôt sur la terre entière c( Je n'aurai plus même une pierre , « Car Rome, hélas ! aussi s'en va ! »
Puis il laissa tomber dans ses mains chancelantes Son front qu'alourdissaient les tristesses brûlantes ; Il demeurait assis, immobile et songeur, Écoutant lentement battre son faible cœur ; Ses yeux pleins de lueurs vaguement incertaines, Comme s'ils recherchaient des images lointaines, Regardaient fixement, sans trembler, sans frémir. Ainsi que Ton regarde au fond d'un souvenir.
Ses lèvres s'cntr'ouvraient parfois, et sa voix brève Disait des mots confus, comme on fait dans un rêve.
(( Ahl je connais mon mal, s'écria-t-il enfin, t( Cet incurable mal et qui va prendre fin !
« Non ! je n'ai pas encore oubUé cette histoire, « Ni ce jour où j'avais déjà chanté victoire, « Et qui fut le premier de mon rabaissement ! »
Il se tut et reprit, en parlant lentement :
« C'était un vendredi, dans la grande journée « Où les cieux interdits, où la terre étonnée « Avaient vu sur la croix, pâle, abreuvé de fiel, « Celui qui pardonnait à la femme adultère, « Qui marchait sur les flots et qui disait : Mon Père ! « Quand il parlait du Dieu du ciel!
(( Il avait incliné son front chargé d'épines, « Son côté droit saignait, et des larmes divines « Mouillaient avec le sang son visage altéré ; « Rien ne vint le sauver, ni foudre, ni miracle ; <c II était mort enfin, et dans le tabernacle « Le voile s'était déchiré !
« Son règne était fini ; cette heure solennelle (( Me montrait désormais ma puissance étemelle ; « Les hommes m'adoptaient, je devenais leur Dieu, c( Et je pensais déjà, refaisant la Genèse, « A secouer le sort dont le fardeau me pèse, <i Pour escalader ]e ciel bleu !
(( Tout allait bien là bas ! on tordait la chair vive, « Et dans les feux ardents que le bitume avive (( On jetait les damnés par troupe et par essaim ; « J'écoutais en riant les clameurs gémissantes; « A deux mains j'attisais mes flammes mugissantes, « Quand un bruit m'attira soudain !
(( C'était Lui ! c'était Lui ! Lui ! la haute victime ! « Infini ! toujours Dieu! splendidement sublime ! « Marchant dans sa grandeur et sa sérénité, « Immuable en sa force, éclatant de jeunesse, « Éblouissant de grâce, enivrant de tendresse « Et rayonnant d'éternité !
a Les démons avaient fui, comme au jour les effraies ! « Au rayon lumineux qui sortait de ses plaies c( Le rouge éclat des feux s'était évanoui ; « Tout se tut à la fois, les pleurs, les cris, la flamme ; « Un céleste parfum, plus doux que le cinname « Planait dans le gouffire ébloui !
« Il marchait appuyé sur les épaules d'Èvc, « Au cœur de qui montait une nouvelle sève, « D'Eve dressant son front si longtemps abattu , (( D'Eve se relevant de son long analhème, « D'Eve transfigm'ée, égale à l'homme même, c< Vhmxo de force et de \erlul
« Derrière lui venait une foule pressée « Des hardis précureeurs de sa haute pensée : (( Zoroastre, Manou, Moïse, Thôt, Platon, « Bouddha, Solon, Socrate, Aristote et tant d'autres (( Qui, dans l'humanité, s'avançant en apôtres, « Avaient cherché 1(» Dieu trèsp-bon !
« Plus loin les conquérants, adorateurs du glaive, « Ouvrant des yeux sm^ris, comme sortant d'un rêve, « Généraux, empereurs, envahisseurs et rois, « Regardaient, écrasés d'une terreur profonde, « Cet homme qui venait de conquérir le monde c< En mourant, du haut d'une croix !
c< (Uorieux, il allait! Sa inain était tendue « y ers Adam, qui levait sa paupière épertUie « Sur Celui dout la voix proclamait son pardon ; a Le Père des humains sentait dans sa poitrine « Que l'homme n'avait plus la tache d'origine « Qui le faisait fil^ du Démon.
« Caïn, le front caché dans la poussière aride,
« Prosternait en pleurant sa fiice fratricide^
« Et son cOBur meurtrier dev^int TAgneau des cieux ;
« Ses sanglots mugissaient ainsi qu'une tempête ; « Le Maître s'arrêta, puis il tourna la tète
« Et s'éloigna , fermant les yeux ! •
c< Judas, mon iBls chéri^ Judas, dont la Ugnée « A tant régné depuis sur la terre indignée, a L'hôte nouveau venu de mon embrassement, « Judas, collant son dos aux brûlantes murailles, a Retenait à deux mains ses livides entrailles tt O^û s'échappaient en écumant I
« Tout se taisait ; Cala sanglotait en silence, tt Et chacun s'enivrait de grâce et d'indulgence 1 « Tout à coup sur la terre on entendit un bruit ((Semblableaubruitdeleauqui se romptcontre une arche; « C'était le Juif errant qui se mettait en marche, (( Traînant ses remords dans la nuit !
« Je restais attéré, muet, pale, immobile, « Cherchant quelque courage en ma tête débile, c( Quand II laissa tomber sur mon front son regard, (( Son regard plein d'amour et de joie abondante, « Qui pénétra mon cœur comme une flamme ardente « Et me blessa comme un poignard !
« Et depuis ce moment une langueur xne tue « Qui fait mon cœur éteint et mon àme abattue ; (( Chaque jour plus honteux et plus débilité^ (( Je ne peux plus marcher dans ma route suivie, « Et moi, Satan ! je cherche à ressaisir la vie « Sans croire à mton éternité ! »
Le Diable alors se tut ! Saignant des flétrissures Qui déchiraient son cœur de leurs lentes morsures, Inclinant vers le sol son crâne déprimé, Ecrasé sous le poids de son corps difforme.
Tombé, plutôtqu'assis, sur une roche sombre, Grêle, hà\e, maigri, plein de faiblesse et d'ombre. Il était lamentable et plus sinistre à voir Qu'un cadavre étendu dans le sépulcre noir !
Il rêvait !
A quoi peut rêver ce qui succombe ?
Semblable à ces vieillards qui, le pied dans la tombe, Cherchent à ressaisir les débris du passé Et pensent aux beaux jours de leur temps effacé, Le DiaMe repensait à ces heures charmantes Où, jeune et contemplant les verdures dormantes, Il marchait, Ubre et foii, dans le paradis bleu. Sous Tazur immuable et les astres de feu ! Des regrets éperdus, plus acérés qu'un glaive, Entraient en lui; sa voix murmurait le nom d'Eve;
Il lui semblait la voir, ainsi (firaii premier jour, Surprise, immaculée, enivrante d'amour.
Laissant sur ses pieds blancs traîner sa chevelure. Marcher en hésitant par la jeune nature.
Dans un chagrin sans nom il se sentait sombrer ; Il aurait pleuré, si le Diable eût pu pleurer!
(( Oh! je veux te revoir, pays de ma jeunesse,
u S'éeria-t-il, pays d'où la main vengeresse
<( Du Seii>nour m'a chassé ! Je veux, pour une fois
« Encore, m'égarer à l'ombre de tes bois,
« Boire à tes gais ruisseaux coulant sous les ramées,
(( Et respirer l'odeur de tes fleurs embaumées;
a Je veux partir !
c< Hélas! peut-être en me voyant, (c L'ange éclatant qui tient le glaive flamboyant « Me criera : Hors d'ici ! Car l'épée enflammée « Garde encor contre moi cette route fermée ! ce Qu'importe ! je veiTai l'escaUer de saphyr « Qui conduit au jardin où chante le zéphyr.
(( Et peutr-étre un parfum apporté par la brise « Yiendra charmer du moins ma narine surprise ; i( Peut-être, haletant et tapi dans \m coin « Pourrai-je, en me cachant, apercevoir de loin « Les arbres verdoyant d*une verdure immense « Qui me rappelleront les jours de ma puissance 1 « AlIoQs ! »
Le Diable alors prit sa béquille en main, Et se dressant debout, il se mit en chemin.
Un sourire de joie éclatait sur sa lèvre ; Son œil se ranimait; une sorte de fièvre Rajeunissait Tardeur de son corps épuisé ; Il allait, soulevant son pied galvanisé Par un espoir sans nom ! Au milieu des grands sables, Dans les ravins coupés de rocs iafranchissables, A travers les torrents et les lacs écumeux, Au fond des bois épais, sur les mornes brumeux, Par les monts sans abri, pai' les blondes vallées, Sur rimplacable bord des plages désolées, Ilallait! il allait!
Il marcha bien longtemps, Guidé, fortifié par les espoirs chantants.
Sans détourner les yeux, par des routes étranges Où seuls peuvent passer les démons et les anges ; n atteignit ainsi le pays sans pareil Où brille incessanunent un étemel soleil.
L'escalier de saphyr, éclatant de lumière, Étalait ses degrés où brillait la poussière Des constellations; Tarchange gardien Posait sur ses deux bras sou front olympien Et dormait ; à ses pieds, tombé là par mégarde, Le glaive flamboyant, brûlé jusqu'à la garde, Gisait comme un tronçon d'épée inoffensif.
Le Diable s'arrêta ; son regard attentif Parcourait l'escalier, Fange endormi, le glaive ; Il se frottait les yeux et se disait : Je rêve !
Non, tu ne rêves pas! Le chemin est ouvert
Par où l'on peut monter au jardin toujours vert!
Non, tu ne rêves pas ! L'épée est bien éteinte !
L'ange est bien endormi I tu peux monter sans crainte !
n monta lentement, tremblant à chaque pas,
Et se tournant pour voir s'il ne s'éveillait pas
Celui doïit il craignait la force radieuse ;
Mais il dormait toujours ; sa tête lumineuse
Se reposait encor sur ses deux bras croisés.
Le Diable gravissait les degrés irisés ;
Plus il marchait et plus il sentait dans son àme
• • Vibrer des souvenirs ardents comme une flamme,
En embrassant encor de son œil effrayé
Ces hauts heux d'où jadis il tomba foudroyé !
Il parvint à l'Éden ; les portes diaphanes
S'ouvraient à deux battants, laissant voir les arcanes
De ce paradis bleu, rêve désespéré
De son cœur défaillant.
Le Diable était entré !
Sur le gazon moiré, des roses éternelles Eiitr'ouvraient au soleil leurs corolles nouvelles ; Des fruits de diamant, suspendus aux rameaux Des arbustes touffus où sautaient les oiseaux, Brillaient sous le feuillage ainsi que des étoiles ; Des clartés s'étendaient sur tout, comme des voiles D'azur et d'or ; les eaux des grands fleuves sacrés Inclinaient les roseaux sur les sables nacrés; On entendait chanter de vagues harmonies Qui prolongeaient au loin leurs notes infinies ; Des parfums inconnus, doux, profonds, enivrants Dans la brise passaient ; les ruisseaux murmurants
Baignaiont les prés lointains ; quelquefois sous les branches Ou voyait s'avancer un ange aux ailes blanches, Qui marchait en disant des mots de pureté; Tout était joie, amour, bonheur, sérénité!
Le Diable allait toujours, dilatant sa narine A Fair immaculé qui frappait sa poitrine, Joyeux et se sentant plus vaillant dans le cœur. Lorsque son pied fourchu posait sur une fleur, ^ Cette fleur s'agitait comme en proie au vertige, Se courbait sous l'empreinte et relevait sa tige ! tf Âh ! dit-il, autrefois, lorsque mon pied boiteux « Se posait quelque part, il en sortait des feux « Qui brûlaient tout ! Hélas ! maintenant, ô misère ! « Où donc est ma vigueur? J'ai beau frapper la terre, « Appuyer, piétiner, je ne puis même plus (t Écraser une fleur avec ce pied perclus!»
Il arriva bientôt, baissant ses yeux moroses.
Près d'un parterre en fleurs ; c'était un champ de roses
Dont la tige hardie et les pétales bleus Paraissaient colorés par un reflet des deux.
Il s'arréts^, sentant éclater dans son âme Le souvenir vivant de la première femme, Et repensant encore à son âge, à ses maux, A ses jours d'autrefois, il prononça ces mots :
« Ah! ce fut là, parmi ces hautes herbes, « Sur ces prés verts pleins de roses en gerbes, tt Sous ces grands bois regrettés à jamais, a Près des ruisseaux, dans la brise embaumée, « Que tu marchas vers moi toute charmée, c< Eve , que j 'aimais !
tt Je regardais, retenant mon haleine, « Passer de loin ta beauté surhumaûie, « Comme un soleil créé nouvellement ; « Je m'enivrais de ta grâce divine , « Et je sentais au fond de ma poitrine tt Grandir mon tourment !
« Je te voulais! Ma puissance naissante,
« Mon cœur d^airain, ma force éblouissante, « Tous les démons prosternés sous ma loi, « Mon rouge enfer, mon éternelle vie, « J'aurais, hélas ! plein d'une folle envie, « Tout donné pour toi!
« Un jour enfin, — astres pleins de merveilles, « Paradis ! 6 corolles vermeilles !
« Arbres charmants, vous en souvenez-vous? — « Tu fus vaincue, 6 la première femme !
« Et tu baissas, sous ma prunelle en flamme, a Tes yeux bleus et doux !
« C'est là! c'est là ! parmi ce champ de roses, « Dans ces buissons aux fleurs toujours écloses, « Que j'endormis tes efforts succombés ; « Et je m'étonne encore quand j'y pense, « Que les soleils roulants dans l'air immense, tt N'en soient pas tombés !
Ui
a Depuis ce jour, sou§ le temps implacable, « J'ai vu fléchir ma force inexorable « Et ma vigueur pâlir et se briser ; (( J'ai tout perdu, ma puissance et ma gloire, « Mais j'ai toujours gardé dans ma mémoire « Ton premier baiser ! »
Un sanglot convulsif ébranla tout son être ; Il essuya son front pour faire disparaître La blanche vision qui l'avait tant troublé, Et reprit son chemin, sous sa peine accablé.
Devant lui s'étendait, immense et plantureuse, Une plaine; au iniUeu, dans sa puissance ombreuse, L'arbre de la Science élevait ses grands bras Si haut que leur sommet ne s'apercevait pas.
L'arbre du Bien, joyeux et plein de fleurs splendides, Montrant ses larges fruits à ses branches soUdes, Frissonnant de jeunesse et de verte beauté, Exubérant d'ardeur, de vie et de santé.
(ïrandi, fortifié, plus que jamais superbe, Poussait autour de lui comme une énorme gerbe, Son feuillage éternel, heureux de verdoyer, Et ses larges rameaux que rien ne peut ployer ! Nul ne racontera sa grâce suq)renante.
Sa vertu sans pareille et sa force avenante, Le chant de ses oiseaux, son parfum doux et pur, Son éclat mei'veilleux, ses longues fleurs d'azur, La hauteur de son port, la fraîcheur de son ombre Et le concert charmant de son feuillage sombre !
A côté, rabougri, chétif, maigre, fatal,
Un arbre végétait : c'était l'arbre du Mal !
Nul fruit ne paraissait à ses branches pelées
Qui tombaient sur son tronc, faibles, échevelées,
Sans feuilles ; vénéneux, de grands champignons verts
S'étalaient sur ses pieds dévorés par les vers ;
Une jaune liqueur, sanieuse et putride,
Coulait et se figeait sur son écorce aride ;
Nul oiseau ne chantait sous ses tristes rameaux ;
Seul, un serpent farouche y roulait ses anneaux;
L'arbre faisait pitié dans sa morne attitude Et semblait effrayé de sa décrépitude !
« Ah! voilà maintenant que mon arbre chéri,
« Desséché par le temps,' fendu, fané, pourri,
« Brisé, s'en va mourir aussi ! cria le Diable. »
Et, saisi d'un accès de rage formidable,
11 prit le bâton qui lui servait de soutien,
Et, d'iuî bond, le lança contre l'arbre du Bien !
La béquille siffla, tournoyant avec force ;
Mais dès qu'elle eut touché l'arbre à la pure écorce.
Elle jaillit au loin, rompue en mille éclats.
Qu'allait faire le Diable ! 11 était vieux et las Et boiteux; qu'allait-il devenir sans béquille ? Plus lent qu'un hmaçon dans sa lourde coquille, Vers son arbre du Mal il se traîna, dit-on.
Et cueillit un rameau pour en faire un bâton . Dès qu'il eut appuyé dessus son corps qui penche, Le rameau se rompit ; il prit une autre branche,
Elle rompit encore, ainsi jusqu'à trois fois; Les bâtons vermoulus se brisaient sous son poids Et torafcaient à ses pieds ! xVlors, dans sa colère, Au grand arbre où fleurit la Bonté séculaire, Il prit une baguette et l'arracha ; son corps Put y peser en \ain, et malgré ses efforts Elle ne ploya pas. La baguette légère, Pleine de Bien aussi, comme Farbre son père^ Aiu'ait brisé d'un coup tous les arbres du Mal, Et ne redoutait rien du boiteux infernal.
Car sa force étemelle était assez profonde * Pour qu'elle eût, sans fléchir, pu supporter le monde!
« Ah ! s'écria Satan, vaincu ! partout vaincu 1 « Et fautr-il donc, hélas ! avoir autant vécu, c( Pour le voir triompher, plem de gloire et d'extase, « Ce Seigneur de vertu dont la force m'écrase. »
Puis, dévorant tout bas sa haine et son^affront. Entre ses maigres mains il reposa son front !
Pendant qu'il était là, songeur et solitaire ,
Il entendit soudain une musique austère
Et des voix qui chantaient ; alors son front maudit
Se redressa. Voici les mots qu'il entendit :
Ci Le peuple m'entourait , farouche , a Et m'insultant à pleine bouche ,
« Crachait sur moi !
«Et la foule désordonnée « Par les cheveux m'avait trajnée , c( Criant : Elle a trahi la loil
(( J'étais pâle, pleurante et folle ; « Je tremblais à chaque parole
« Qui me frappait ; « Mon âme était désespérée ; a Et ma tunique déchirée « De mes bras meurtris s'échappait !
a Quand je vis Jésus face à face , « Il était debout sur la place ;
« Je crus alors c( Que j'étais tout à fait perdue, c( Et que la foudi*e descendue « Allait pulvériser mon corps !
ce II écouta, froid et paisible , « Leur accusation terrible ,
« Le front penché, tt Puis il dit , levant sa paupière <( Qu'il jette la première pierre , c( Celui qui n'a jamais péché ! »
c( Aux mots de sa bouche charmante , K Tous avaient fui, pleins d'épouvante ,
tt Cachant leurs yeux ; (c Et lui, s'inclinant sur le sable , « Traçait l'arrêt ineffaçable « Qui venait de m'ouvrir les cieux !
ce Sa parole au ciel est montée., (( Et sui* ses ailes m'a portée
tt Vers le Dieu Bon !
« Et, comme autrefois près du temple, m Incessamment je Le contemple, c< Plein de tendresse et de pardon ! »
La voix avait cessé de chauler son cantique ; Alors on entendit, ainsi qu'un chœur mystique, Des voix qui s'écriaient : « Hosannah ! Gloire à Dieu ! a Sur terre et dans le ciel! en tout temps, en tout lieu I <( Lui seul est éternel ! »
Une voix forte et mâle Reprit un nouveau chant; un coq, par intervalle, Glapissait et semblait l'accompagner de loin , Et le Diable écoutait accroupi dans un coin !
« J ai frappé par 1 épée, u La nuit, dans le sombre jardin, « Où sur Lui Judas mit la main ^
tt Où rherbe par ses pleurs avait été trempée, « Où les soldats vêtus d'airaia c< L'avaient poussé, pâle et serein, « Au sein de leur foule attroupée I
« J'ai frappé par Tépée I
* « Je suivis d un pas lent,
« A travers la foule accourue,
« Celui qu'entraînait la cohue
a Pleine de glaives noirs et d'avenir sanglant ;
c( Chacun lui disait : Anathème I
a Hélas I les disciples qu'il aime,
a Couraient se cacher en tremblant I
« Je suivis d'un pas lent !
«• La peur brisait mon âme 1 <( Pleurant notre Maître perdu, « Je chauffais mon corps morfondu
c( Au milieu des soldats assis près de la flamme ; c< Une servante dit soudain :
« — Tu suivais le Galiléen !
« Et le peuple écoutait la femme I
« La peur brisait mon ^tne !
tt J'ai renié mon Dieu !
« Trois fois le monstrueux blasphème (( Est sorti de ma lèvre blême, (( Trois fois, lâche et transi, j'ai parjuré mon vœu ! « Annonçant la funèbre aurore , « Le coq chantait; il chante encore, (c Ainsi qu'autrefois près du feu !
a J'ai renié mon Dieu !
a Dans le temps et l'espace, « Radieux de sérénité, « Dieu m'a donné l'éternité !
« Le Seigneur (?st clément, rien jamais ne le lasse ! « Il pardonne éternellement!
tt Malgré mon triple raniment, u II m*a fait grâce ! Il m'a fait grâce !
a Bans le temps et Tespace ! »
La voix se tut. Le coq encor pendant longtemps Poussa ses cris aigus ; les échos éclatants Les répétaient au loin. Une voix, la dernière. Parlant avec des mots plus doux qu'une prière, Sur un mode attendri plein de pleurs et d'amour. S'éleva dans le ciel pour chanter à ^n tour !
<( J'étais la courtisane blonde !
<( Mes bras ardents aux voluptés,
« Chargés d'or et d'miquités,
(( S'ouvraient joyeux à tout le monde !
« bu lévite et du chamelier, « Des jeunes et des \ieux suivie, « J'égrenais les jours de la vie « Comme les perles d'un collier !
« Je Faimai, le fils de Marie !
« Le plus beau des fils d'Israël!
« Le doux, le charmant, l'éternel !
« De Nazareth à Samarie
a Je le suivais marchant pieds nus,
w M'extasiant à sa parole,
« Et sentant, dans mon cœur frivole,
(( Monter des troubles inconnus.
« Je l'ai suivi jusqu'au martyre , « Allant par rochers et par monts , « Essuyant de mes cheveux blonds « Ses pieds las parfumés de myrrhe ;
« Lorsque nul ne le secourut, « Lorsqu'il s'envola de sa tombe, a Doux et blanc comme une colombe , « Ce fut à moi qu'il apparut !
« Longtemps pleurante et solitaire, « Mangeant du pain, buvant de Feau, « Dans un trou noir comme un tombeau , « Et dormant sur la froide terre , « J'ai, pendant les nuits et les jours, « Regretté sans repos ni trêve « Celui que je voyais en rêve, c< Et que mon cœur aimait toujours !
(( Ainsi qu'un métal par la flamme « Mon cœur par lui fut épuré ; « Plus tard sous le ciel azuré « Il attira vers lui mon âme !
« Et je passe à le contempler
« Mon éternité bienheureuse ,
« Goûtant l'ivresse savoureuse
« Que rien ne pourra plus troubler ! »
La voix ne parla plus; on entendit les anges
Heureux et prosternés, qui disaient les louanges
Du Seigneur de Bonté sur qui rien ne prévaut
Et chantaient : Hosannah ! gloire ! gloire au Trè&-Haut !
Le Diable se le\a, crispant sa lèvre pâle, D'où sortait iin soupir aussi profond qu'un ràl(î ; Sur sa poitrine frélc il croisa ses deux bras, £t, fronçant les souixils, il murmiu*a tout bas :
« Eh (f uoi ! la Madeleiue et la Femme adultère
« Sont ici, dans le ciel, à côté de ce Pierre
« Qui renia son Dieu! Mais alors, à quoi bon,
« Si tout crime d'en bas trouve en haut son pardon ;
« Si les plus grands pécheurs accablés sous leurs fautes
« Du paradis serein sont devenus les hôtes ;
« S'il n*est pas d*actious, de hontes, de forfaits
«c Qui ne puissent entin trouver ici la paix ;
« Mais si dans sa bonté Dieu n'est pas épuisable ;
« Si, de son trône, il tend la main à tout coupable ,
« Si, de son indulgence embrassant l'avenir,
« Il veut tout pardonner et ne jamais punir ,
« A quoi bon conseil er cet enfer inutile
« Où je suis chaque jour plus triste et plus débile ?
« Ne pas combler Tabîme, éteindre tous ses feux
tt Et loger les damnés parmi les bienlieureux?
« Dois-je donc seul subir une peine éternelle?
« Si je renferme en moi la dernière étincelle
(( Du mal , si dans mes flancs brûlent des feux maudits,
(( Faites couler sur moi les eaqx du paradis,
« Dans vos fleuves, Seigneur, engloutissez mes flammes;
a Laissez ma lèvre en feu toucher à vos dictâmes,
c( Laissez votre bonté sur mon cœur s'entr'ouvrir !
« Exaucez-moi ! Je veux mourir ! je veux mourir! »
Et frappant de son front la terre étincelante, s Le Diable agenouillé tendait sa main tremblante
Vers le Dieu de pardon qu'il invoquait ici En tressaillant d'effi*oi ; puis il priait ainsi :
« Je ne veux plus lutter ! La lutte est impossible ,
« Seigneur ! j'ai trop vécu !
« Vous êtes, ô mon Dieu ! vous, le Bien invincible ,
tt Je suis le Mal vaincu !
« Depuis les jours lointains engloutis dans l'espace
« Où j'élevai la voix (( Contre votre grandeur, je vous demande grâce
« Pour la première fois !
i( Je veux mourir aussi pour finir la torture
(( Qui dévore mon cœur!
« Seigneur, ayez pitié de votre créature,
« Dieu, toujours vainqueur!
tt Laissez-moi reposer dans une mort profonde,
((Triste, faible, adouci!
« Je suis bien harassé d'être toujoujrs au monde,
« Je veux dormir aussi !
« Donnez-moi! donnez-moi celte mort que j'envie,
« Las (le TéteiTiité !
« Je m'incline en priant, reprenez-moi la vie,
« Seigneur de bonté !
« Ne me repoussez piis, ô Père cpie j'implore,
« Et daignez m affranchir!
« Je me courbe bien bas, bien bas, plus bas encore,
« Afin de vous fléchir !
« D'un pU de votre front, d'un coup de votre foudre,
« D'un regard de vos yeux, c< Oh ! faites tjue je meure et que je tombe en poudre
« A la face des cieux.
« Soyez clément et doux, et levez l'anathème
« De l'ancien jour fatal, tt Car je vous dis ici, moi qui suis le Mal même,
« Délivrez-moi du Mal ! i»
Le Diable s'inclinait, espérant le tonnerre Qui devait l'écraser et le mettre en poussière !
Tout à coup il sentit que des ptirlums puissants ' àSe répandaient dans^ l'air comme des flots d'encens ; Sur leur tige, en tremblant, les roses se penchèrent ; La terre tressaillit; les fleuves murmurèrent Plus doucement ; la voix du vent dans'les roseaux Sembla se marier avec la voix des eaux ; Tout souriait ; Fazur éclata de lumière ; Oh entendit partout comme un chant de prière Qui sortait lentement des arbres verdoyants; Dans le ciel interdit les astres flamboyants, Attentifs et charmés, suspendirent leurs courses ; Les longs ruisseaux d'argent , retenus vers les sources, S aiTétèrent auprès de leui*s bords ; les oiseaux S'inclinaient sans chanter au-dessus des rameaux ; Les beaux insectes d'or se cachèrent sous l'herbe ; Un cantique chai*mant comme la voix du Verbe Retentissait au loin, et dans les plis du ciel Ou vit pai'altre en feu le Triangle éternel !
On entendit alors une voix ijénétrante ;
Plus douce qu'im soupir, plus forte et plus vil)rante
Que le cri d'un lion, cette voix résonna, Et les mondes surpris crièrent : Hosannah !
Le Diable épouvanté soulevait son oreille Aux accents de la voix, car elle était pareille A celle qui jadis sous la nue éclatant, Au milieu des éclairs avait crié : Ya*t>en !
Il la reconnaissait ; c*était la voix divine ; Chacun de ses échos vibrait dans sa poitrine Et frappait eu passant sui* son front ébranlé.
La voix parlait ainsi dans Tétlier dévoilé :
« Tu t'es trompé, Satan, dans ton orgueil superbe,
tt Ta vie est en mes mains plus faible qu*un brin d'herbe ;
« Inutile, affaibli, décrépit, méconnu,
n Tu n'as plus rien à fedre et ton jour est venu !
« Tu demandes la mort en prosternant la tête,
« Il n'en est pas besoin, la mort est déjà prête ;
« Elle habite ton cœur, eUe habite tes os,
« Elle va te coucher enfin dans le repos !
« Peut-être avai&-tu cru, dans ta foUe pensée,
« Que de l'Éternité ton âme menacée
« Ne trouverait jamais la mort en son chemin
« Et que tu survivrais à tout le genre humain ?
« Non, tu devais mourir; car, mortel par essence,
« Le Mal doit chaque jour perdre de sa puissance
« Jusqu'au moment heureux où, vieux, flétri, défait,
« Il languit sans vigueur et s'éteint tout à fait !
« Seul je suis éternel, car je suis la Clémence,
« Je suis le Vrai, le Bien, le Beau, FAmour immense !
« Seul je suis toujours jeune et toujours renaissant,
« Rien ne peut m'amoindrir, tout me fait plus puissant !
« J'ai fait monter vers moi ta prière en délire,
« Pour écouter ta voix, lorsque tu m'osais dire :
« Suis-je donc éternel? Non, non, tu ne l'es pas!
« Tu ne le fus jamais ! et chacun de tes pas
'c T'a conduit vers la mort, suprême déhvrance
« Que ma compassion gardait à ta souffrance !
« C'est bien ! Tu vas mourir ! Celle que tu perdis ,
« Et qui par toi, serpent, tomba du paradis,
« Va venir rajeunie, éblouissamment belle,
« Pour poser son talon sur ta tête rebelle !
« Mou antique promesse alors s'accomplira « Et pour toujours aussi Satan s'endormira! »
Hosannah ! hosannah ! chantaient les vastes mondes, Reprenant en concert leurs courses vagabondes; Hosannah ! s'écriaient les eaux, le ciel, les bois; Et le Diable pleura pour la première fois !
Il s'élança debout, le front haut, l'œil humide, Aspirant l'air puissant de sa narine avide, Entr'ouvrit ses deux bras dans un suprême effort El s'écria joyeux :
« Sois bienvenue, 6 mort !
« Presse-toi ! Preisse-toi! gi\ande consolatrice, « Toi, qui levant sur moi ta main libératrice, <( Viens effacer le mal dont je suis accablé a Et rompre la souffrance où mon cœur est scellé ! tt Je suis prêt ! je suis prêt! Satan ne veut plus vivre ! « A ton sein fécondant, ô mère, je me livre ! « Viens me donner ici ton b^iiser materael !
« (iloire à Dieu ! Gloire à Dieu ! Lui seul est étemel ! »
Iti3
Kt puis il sVHeudit comme un mort dans sa bièiv, Les bras le long du corps, couché sur la poussière , Regardant le ciel bleu d*un €eil purifié Et criant aux échos son chant extasié :
« Mon existence est terminée !
« Voici ma dernière journée !
« Je vais me reposer enfin !
« Je vais donc mourir comme un homme !
« Et dormir aussi le long somme,
(( Le somme sans réveil ni fin !
« Enfin! L'humanité joyeuse, « Suivant sa route radieuse, « Ne craindra plus à tous moments « De voir le Mal féroce et lâche « Jeter au-devant de sa tache « Ses promesses et ses tourments !
(( Donnez repos et joie aux âmes !
« R teignez, éteignez mes flammes !
tt Que Satan soit mort désormais !
« Comblez Tenfer I comblez le goii£Epe !
ce Desséchez mes fleuves de soufre « Et fermez l'abîme à jamais !
« Péchés capitaux ! ô Guerre !
c( Misère ! ô Faim ! qui naguère « Ployant l'homme sous votre loi , « Le poussiez, envieux et blême, ((Au fond du sinistre problème; (( Mes enfants, mourez avec moi !
(( Chassez le Doute et l'Épouvante !
« Laissez régner la Loi Vivante , (( La Loi qui dit : Je suis le Bien !
«Fermez à jamais l'anathème!
(( Que toute bouche dise : J'aime I (( Que chaque bras soit un soutien !
« Gloire à la Bonté souveraine, a Qiii maintenant J)rise ma chaîne !
« Si tes bras sont prêts à s'ouvrir, « Mort ! accours prendre ta proie !
t( Gloii'e à Dieu ! Mon âme est en joie, « Je vais mourir ! je vais mourir ! »
Satan ne parlait plus ; sa poitrine râlante Secouait en soufflant sa tête chancelante ; La mort venait vers lui !
Cependant sous les cieux
Qui tournaient lentement sur leurs vastes essieux,
Les chérubins ravis pleins de saintes extases,
Chantant avec amour de douces paraphrases ,
Dans leurs trompettes d'or avaient sonné sept fois
Aux coins de l'horizon. Au son des grandes voix
Qui sortaient en vibrant des trompettes sonores,
On vit passer dans l'air, comme des météores,
Quatre anges qui volaient emportés par le vent
Vers le nord, le midi, l'ouest et le levant !
km;
Et le Diable sentait une sueur suprême
Oui coulait sur ses yeux et baignait son front blême !
Alors des profondeurs de l'azur introublé , Dans le gouffre sans fond de Tabîme voilé, On entendit bruire, ainsi qu'un flux de boule, Le murmure confus d'une eflfroyable foule; Des clameurs s'élançaient sous l'immense horizon, Et l'on vit un spectacle à perdre la raison : L'univers accourait pour voir mourir le Diable.
La masse s'avançait, énorme, formidable, Agitant ses flancs noirs, toujours, encor, sans fin ! En tête, le premier, marchait le genre humain : Lapons aux gras cheveux, nègres de Cafrerie, Hommes de tout soleil et de toute patrie , Indiens au nez troué, Namaquois, Esquimaux, Peuples allant tout nus, peuples couverts de peaux. Mongols et Bédouins, Samoyèdes, Tartares, Peuples civilisés et peuplades barl)ares,
Arabes qui jamais n'ont quitté les déserts, Noirs de TAtyssinie, Mandais aux yeux verts, Chrétiens, mahométans, adorateurs d'idoles, Juifs marmottant tout bas de sinistres paroles, Chinois au front rasé, Slaves aux cheveux roux, Scandinaves hardis, Scythes, Germains, Hindous , Zélandais tatoués, Japonais aux mains jaunes, Mendiants aux piedg nus, rois fatigués des trônes. Pauvres, heureux, chétifs, grands, petits, noirs et blancs,
Coupables, vertueux, rassurés ou tremblants.
Tous étaient accourus aux sons de la trompette. Et marchaient en levant leur paupière inquiète.
Derrière eux, mugissant, barissant, reniflant. Hurlant, soufflant, bramant, pépiant et sifflant. Avec un bruit plus sourd que celui du tonnerre. Venaient les animaux. L'air, la mer et la terre Avaient ebvoyé là leurs habitants troublés.
Dont les pieds résonnaient sur les monts ébranlés : Béhémoth, oiseau rock, léviathan supçrbe, Buprestes d'émeraude abrités d'un brin d'herbe,
.. -.^A,. -- »-ar-.-. > - .'. ..^.e^^jiat ^ ---.£■...- ^. .. — u^,<,. - - ■ -■ at . ^^-m^^,^,^
Lions au mufle noir, chamois aux pieds certains,
Ornithorhynques fous, tigres aux bonds lointains,
Rhinocéros vêtus de leurs triples cuirasses,
flamants roses montés sur leurs hautes échasses,
Tatous cerclés d'écaillés, aigles puant le sang,
Buffles noirs et velus au beuglement puissant,
Girafe au dos penché propice aux escalades,
Chimpanzés grimaçant et marchant par gambades,
Esturgeons monstrueux, effroyables requins ,
Caïmans d'Amérique et serpents africains.
Sautaient, volaient, rampaient, plus bruyants qu'une trombe.
Tu venais la première, ô charmante colombe ,
Avant le sombre orfraie et l'agile épervier.
En tenant dans ton bec le rameau d'olivier.
Puis les arbres , marchant sur leurs grandes racines , Venaient ensuite : ormeaux, chênes, cristes-marmes, Cèdres inébranlés, goémons toujours verts Où les monstres ventrus rampent les yeux ouverts, Pâquerette des champs, mancenilliers difformes, TaU-pat centenaire aux feuillages énormes.
Elégants mimosas, mousse pure des bois, Roseaux que font plier les biches aux abois , Blancs bouleaux, sapins noirs, lianes verdoyantes, Cactus cruels ornés d'aigrettes flamboyantes, Baobabs étalant près d'eux leurs rejetons, Longs pampres vigoureux suspendus en festons. Bananiers entr'ouvrant leurs larges feuilles lisses, Palmiers chargés de fruits, lotus aux bleus calices. Vous avanciez aussi comme un peuple mouvant, Avec vos grands rameaux balancés par le vent !
Après eux, apportés comme par un orage, *
Venaient les minéraux : Sables pleins de mirage ,
Marbres du Pentéli, granits de Sennaar,
Rubis couleur de sang, opales, réalgar.
Cuivre du mont Oural, fer de la Sibérie,
Rochers toujours lavés par la mer en furie.
Diamants du Brésil, silex étincelants.
Cailloux des grands chemins, platine aux reflets blancs.
Bitume parfumé qui garde les momies,
Laves en fusion par les volcans vomies,
Or fauve qu'en leurs eaux roulent les fleuves purs, Arrivaient en choquant entre eux leurs membres durs.
Derrière eux, tout au fond, dressant leurs vertes têtes, Bondissants, éperdus, comme dans les tempêtes Lorsqu'ils ont déchaîné leurs flots sous le ciel noir, Les larges océans se levaient pour mieux voir !
Dans le ciel, au-dessus de ces masses profondes, Rassemblés dans l'azur immuable, les mondes, Saturnes couronnés, satellites vermeils.
Astres d'or et de feu, planètes et soleils^ Comètes en voyage, aurores boréales.
Lunes au froid aspect et nébuleuses pâles Regardaient.
Auprès d'eux les anges suspendus.
Immobiles, tenaient leurs bras blancs étendus!
Quand la création fut ainsi réunie, Remplissant à grands flots Tétendue infinie, L'immensité sans borne et Tèspace incertain , Du haut du ciel heureux on vit un chérubin Une dernière fois sonner de la trompette ; Le silence se fit, et la foule muette Abattit d'un seul coup son murmure et ses cris.
Le Diable qui râlait, immobile et surpris,
Regardait cette foule et disait à voix basse :
« Seigneur ! ayez pitié de moi I faites-moi grâce ! »
Tout à coup sous le ciel et parmi des rayons , Ou vit paraître au loin deux blanches visions. Etaientr-ce deux Jésus, deux anges ou deux âmes Qui s'approchaient ainsi sous un nimbe de flammes. Plus beaux, plus éclatants, plus doux, plus gracieux. Plus grands, plus parfumés, plus forts, plus radieux Que ces esprits charmants que l'on voit dans un rêve? Non ! l'un c'était Adam, et l'autre c'était £v£ !
Non pas ces deux époux consternés et fuyant
Sans détourner leurs yeux effarés, essuyant
La sueur d'épouvante à leur face livide,
Et tombés en pleurant sur l'univers aride ;
Non pas les apostats, non pas les deux maudits
Que Jéhovah vengeur chassa du Paradis ;
Non ! mais l'Adam nouveau ! Non ! mais TEve nouvelle !
Revêtus tous les deux de la force éternelle !
Grandis, purifiés, immuablement beaux,
Vertueux à jamais, et l'un à l'autre égaux !
On entendit alors parler dans le silence La voix ; elle disait :
« Ta mi?sion commence, c( femme ! car c'est toi seule qui dois enfin a Ecraser sous ton pied la tète du Malin !
(( Ecoute-moi ! Jadis, au temps de la Genèse, a Quand tout germait encor, quand tu marchais à l'aise « Dans ta beauté charmante et dans ta pureté,- « Par le serpent menteur ton esprit lut tenté ;
HZ
a A l'arbre défendu tu détachas la pomme !
« Tu fis alors, ô femme > entrer le Mal dans Tlionime,
c< Et les instincts mauvais s'amassèrent en lui.
c( Sous les arbres ombreux en vain tous aviez fui ;
« En vain vous trembliez tous les deux , mon tonnerre,
'< Criminels et maudits, vous jeta siu* la terre.
«( Alors les durs travaux, les désespoirs, les pleurs,
c( Les longs enfantements au milieu des douleurs,
« L'incessante sueur coulant sur le visage,
a Les maux, la faim, les cris devinrent ton partage;
« Tu soufiris, tu pleuras, les deux mains sur ton front !
« L'homme toujours courbé vers le sol infécond ,
« Vengeant sur toi le mal qui torturait son être,
c( Te mit en esclavage et s'appela ton maître
t( En brisant de sa main tes efforts superflus :
« C'est bien ! ces jours sont lom; ils ne reviendront plus.
« Sous l'anathème dur fléchissant ton épaule,
« Tu relevas ton cœur et tu choisis ton rôle ;
« En ton âme la foi n'avait jamais dormi ;
« Sans cesse combattant ton ancien ennemi,
« Tu voulus le tuer ; épouse, mère et fille,
« femme, tu devins l'ange de la famille.
« Et sans jamais faiblir, dans l'homme encor brutal
a Par ta douce bonté ta détruisis le mal.
<c Epouse, tu savais, sous l'époux asservie,
« Eloigner les cailloux du chemin de sa vie,
« Prendre son front lassé dans tes deux bras aimants,
« Et chasser de son cœur les découragements.
« Mère, de tes enfants esclave intelligente,
« Rien n'a pu ralentir ton ardeur diligente,
« Et ton doigt étendu vers l'avenir lointain
« Leur montrait la Vertu comme un but souverain.
a Fille, vers les vieillards en proie aux agonies,
« Qui mouraient en pleurant leurs plaintes infinies ,
« Penchant avec amour ton front charmant et fort,
« Tu sus leur adoucir les affres de la mort.
« De grâce et de pardon incessante ouvrière,
a Brisant partout, toujours, la force meurtrière
« Du Diable, le suivant, le traquant pas à pas,
c( 11 va mourir enfin, ne t'en étonne pas !
« Dans l'homme chaque fois, douce consolatrice ,
« Que ta main détruisait une douleur, un vice,
« Ce Diable que tu crains perdait une vertu
(( Et sentait s'affaiblir son pouvoir abattu,
« C'est en vain que pour vivre il luttait sans relâche, « Tu l'as tué dans Thomme, achève ici ta tâche, (( Mets ton pied sur sa tête, et la création (n Chantera Thosannah de bénédiction ! »
La femme s'avança, pâle, tremblante, émue,
Défaillante. Satan, que l'angoisse remue,
En voyant s'approcher l'Eve du premier jour.
Sentit une lueur, dernier rayon d'amour.
Adieu suprême et doux, glisser sous sa paupière !
La femme contemplait, dans la pleine lumière,.
Avec un sentiment d'ineffable pitié,
Son antique ennemi, pantelant, châtié,
Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle.
Des larmes de pardon brillaient à sa prunelle ;
Une larme coula de son œil éperdu
Et tomba sur Satan, à ses pieds étendu ;
Satan cria : Merci ! Le jeune talon rose
Se lève lentement et sur son front se pose.
Vengeur plein de douceur, de grâce et de pardon !
Eve fermait les yeux : Satan fit un seul bond,
Ne poussa qu'un seul cri, dernier mot de prière, Et comme foudroyé, disparut en poussière !
Alors chacun cria dans un immense chœur :
tt II est mort ! il est mort ! Gloire ! gloire au Seigneur ! »
Puis chacun défila devant cette dépouille ,
En y jetant son mal : le fer jeta sa rouille.
Le serpent son venin, l'euphorbe ses poisons,
La fenmie ses terreurs, l'homme ses trahisons;
Le ciel jeta ses feux que dans la nue il cache,
Le soldat son épée et le bourreau sa hache.
Et bientôt, à l'endroit où le Diable expira,
Un tumulus énorme et sans fin s'éleva.
Qui par delà les cieux dressait sa haute cime
Où s'était entassé tout forfait et tout crime.
Sous la voûte des cieux brillants d'azur et d'or, La voix du Toutr-Puissant se fit entendre encor :
c< Vous êtes maintenant délivrés! disait-elle;
et Allez et grandissez, humanité nouvelle !
a Cherchez le Bien, le Vrai, le Beau, l'Amour pour tous!
tt L'avenir vous attend et le monde est à vous ! »
Et puis, comme chacun s'inclinait vers la terre Extasié, priant, baissant un front austère , On entendit un bruit terrible, à tout courber : C'était l'arbre du Mal qui venait de tomber !
Mai 1856.