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L'ENCLOS

Hélas ! le bon temps que j'avoye !

Martial de Paris.

J'avais cinq ans ; j'étais un enfant pâle et frêle ;

Ma mère me tenait abrité sous son aile,

Toujours faible et souffrant, par miracle élevé;

L'esprit déjà perdu parmi des rêveries

Qui portaient ma jeune àme entre leurs mains fleuries,

Vers les images d'or d'un songe inachevé.

Nous habilioijs alors — oh! la belle demeure, Depuis je n'en ai pas rencontre de meilleure — Une vaste maison dans un quartier lointain, Avec sa large cour verte de folles herbes Et son étroit jardin rempli de fleurs en gerbes Que le soleil levant éclairait le mathi.

J'étais là plus heureux qu'un oiseau hors de cage ; Sans frère, sans amis et tout seul de mon âge, N'ayant pour compagnon qu'un gros chien assez doux, Qui ne montrait pas trop ses gencives vermeilles Lorsque je lui tirais la queue ou les oreilles; Le sucre était, du reste , en commun entre nous !

Quand j'avais épelé ma leçon de lecture , Lorsque j'avais fini ma page d'écriture , Quand j'avais récité ma fable en ànonnant, La libre clef des champs m'était alors donnée , Mon travail était clos et j'avais la journée pour courir sans contrainte au soleil rayonnant.

Ce que j'aimais le mieux dans tout ce beau domaine Où s'épanouissait mon enfance sereine, Sans pédagogue dur, sans professeur blêmi, N'ayant d'autres leçons que celles de ma mère, Ce n'était pas la cour, ni ses talus en terre, Ni le petit jardin, ni le chien mon ami;

C'était un grand enclos, désert et sans culture , Abandonné sans soins au gré de la nature. Où jamais jardinier, bêche en main, ne passait. Entouré par des murs décrépits de vieillesse, Herbu, fourré, charmant et rajeuni sans cesse. Où magnifiquement tout germait et poussait !

Chaque année, au printemps, les jaunes ravenelles,

Se hâtant d'étaler leurs corofles nouvelles,

A côté des lichens au feuillage traînant,

Des sauvages fraisiers, des mousses d'émeraude.

Où la bête à bon Dieu vole, se pose et rôde,

Jetaient sur les vieux murs un manteau frissonnant.

Les brillants boutons d'or, les.pàles véroniques. Les coquelicots durs aux sanglantes tuniques, Les églantiers nouveaux, les.bluets constellés, La haute digitale et les blanches orties , , Comme un vaste bouquet fait de fleurs assorties , Souriaient au soleil sous les cieux dévoilés !

Les buprestes dorés, les lestes libellules

Secouaient les grelots des hautes campanules.

En traçant dans les airs leur vol aventureux;

Un sureau, dans un coin, laissait pendre ses branches

Que regardaient d'en bas les yeux bleus des pervenches,

Et sur qui les oiseaux venaient causer entre eux !

Souvent je me suis cru transporté, loin du monde, Dans les jardins joyeux d'une planète blonde, Sous un azur nouveau, calme, riant et doux ; Et, comme un Robinson dans son île déserte, J'allais seul et pensif dans la grande herbe verte , Dont les tiges montaient plus haut que mes genoux !

Parfois je me couchais sur les feuilles fanées Que du fond du jardin on avait amenées, Etendu sur le dos et le front vers les cieux, Je faisais clignotter mes paupières mi-closes Et me réjouissais des belles couleurs roses Dont brillait le soleil eu regardant mes yeux .

Tout m'était un bonheur : les mouches butinantes

Qui volaient en chantant leurs chansons bourdonnantes,

Les lézards frétillants près de leurs trous ouverts.

Le doux roucoulement des blanches tourterelles,

Les nuages passant, le vol des hirondelles

Et le vent qid moirait les larges gazons verts.

J'arrivais en tenant dans mes mains empressées

Tn arc inoffensif, des flèches émoussées,

Faisant mes pas légers, m'ajTêtant pour mi^ux voir,

Prenant au sérieux mon rôle de sauvage

Guettant les naufragés abordant à la plage,

Comme dans les récits qu'on me lisait le soir 1

Jr» sentais dans mon cœur une force inconnue, J'allais, courant au vent et ta poitrine nue, En jetant de grands cris qui heurtaient les échos; Ivre, j'oubliais tout; souvent ma vieille Aimée Répondait aux appels de ma mère alarmée :

c( Le Petit est là-bas qui chasse dans l'enclos ! »

♦ Un soir, je me souviens, un beau soir de décembre, Pendant qu'un feu brillant pétillait dans la chambre, Je descendis tout seul, curieux, enhardi, Et j'aUai dans l'enclos. La large lune pâle Noyait de ses reflets d'améthyste et d'opale L'invisil)le terrain sous la neige engourdi.

Il faisait clair et fi*oid. Quelques rameaux de herre Se détachaient tout noirs de la muraille en pierre ; Sur l'épais manteau blanc mes pieds marchaient sansbniit; De grands nuages gris, gonflés comme des voiles, Voguaient rapidement au milieu des étoiles ; Nul fracas jie troublait le silence et la nuit.

Je restais là debout, contemplant, immobile.

Sous la neige eoiicbé mon cher enclos tranquille Dont les vagues clartés augmentaient la grandeur; Mon cœur se remplissait d'une insensible crainte ; Un coup de vaut passa, comme une longue plainte, Et je m'enfuis bien vite en tremblait de frayeur I

— souvenirs chéris de ma j^etite enfance , Dans mon cœur attristé vous entrez sans défense , Comme de vieux amis qu'on ne chasse jamais; De vos doux entretiens j'ai gai\lé Thabitude, Vous ne trompez pas, vous, et dans ma solitude Vous savez me parler de tous ceux (|iie j'aimais !

Quand mon front obscurci sur mes deux mains s'incline, Qwand mon cœur étouffé bat mal dans ma poitrine, Quand mes yeux pleins de pleurs suivent à Thorizon Un ami qui s'en va sans retourner la tête, Quand le ciel se fait noir et lorsque la tempête Ebranle en mugissant les murs de ma maison ,

Pauvre soldat blessé d'une cause éternelle, Lorsque je vois mon rêve effrayé fermer l'aile Et revenir vers moi meurtri, pâle, abattu, Alors vous arrivez émus et pleins de charmes, Avec vos blanches mains vous essuyez mes larmes, Et vos paisibles voix disent : a To souviens-tu ? » -

Depuis ces temps lointains, songeur et solitaire, D'un bout à l'autre bout j'ai parcouru la terre, Cherchant de quoi calmer ce qui criait en moi , Promenant, inquiet, mes tristes rêveries A travers les chemins de toutes les patries, Et demandant l'amour, l'espérance et la foi !

J'ai marché de longs jours dans le désert aride Que Moïse frappa de sa verge rapide ; J'ai reposé mon front sous les palmiers charmants Qui mirent dans le Ts'il leurs feuilles ondoyantes Et choquent dans la nuit leurs baguettes bruyantes Lorsque le Khamsin passe avec ses hurlements f

J'ai dormi sous le toit des fellahs de Nubie ; J'ai mouillé mes pieds nus aux golfes d'Arabie ; Sous les azeroliers j'ai bu l'eau du Jourdain ; Devant Jénisalem, où j'ai planté ma tente, J'ai demandé le mot que le monde, en attente , Depuis dix-huit cents ans espère encore- en vain !

De Tyr et de Sidon j'ai fouillé la poussière ; Près du lac Aspaltite, éclatant de lumière, J'ai cherché les débris des impures cités ; J'ai gravi du Liban les montagnes neigeuses ; Près du fleuve Adonis, dans les nuits orageuses. J'ai suivi les hérons par le vent emportés ;

Je suis resté longtemps à Bâlbek la romaine,

Interrogeant du doigt la ruine incertaine ;

A Damas, d'où j'ai vu partir les pèlerins

Pour les pays brûlants du sable et du mirage,

Enviant leur départ, leur radieux voyage

Et leur foi, saint espoir qui brûle aux cœurs sereins !

J'ai vu Beyi^outh couchée en sa plaine fleurie ,

— Beyrouth dont j'ai voulu faire un jour ma patrie 1

Avec ses longs chemins escortés de cactus,

Ses hauts pins parasols, sa grève couronnée

Par tes larges flots bleus, ô Méditerranée !

Et ses ravins ombreux que baigne le Lycus.

Dans les palais chrétiens d'où Rhodes fut chassée, Près des débris muets de Sardes renversée, A Scio, qui jadis a vainement vaincu , Près d'Éphèse qui gU le front caché sous l'herbe, Sur les bords verdoyants du Bosphore superbe , Attentif et charmé, j'ai pensé, j'ai vécu !

En Grèce, en Algérie, en ItaUe, en France, Partout, toujours, traînant ma secrète souffrance. J'ai marché sans pâlii', à tous bruits écoutant. Regardant les grands bois, me couchant sur les plages, Admirant au lointain verdir les paysages, ^

M'enivrant de soleil et d'azur, et pourtant

Lorsque je suis tout seul, affaibli, Tàme en peine, Cherchant en vain de Fceil la lueur incertaine Oui me guida souvent vers le paradis bleu.

Lorsque le front pensif et courbé vers la cendre, Je regarde monter, voltiger et descendre Les farfadets dorés qui dansent sur mon feu ;

Loi^sque, pour échapper aux réalités dures Qui déchirent mon cœur de leurs âpres morsures. J'appelle autour de moi mes souvenirs passés ; Lorsque je veux porter hors de toutes misères. Dans le pays charmant qu'habitent les chimères. Mes tristesses sans fin et mes rêves blessés ;

Ce n*est pas le grand NU vagabond et rapide, Ce n'est pas le Désert à Thorizon limpide, Ce ne sont pas non plus les lacs et les palmiers, Ni les océans bleus, ni les hautes montagnes, Ni le soleil couchant embrasant les campagnes, Ni les bois de cyprès où chantent les ramiers.

Ni Sardes, ni Bàlbek, ni Tyr aux portes closes, Ni Rome au cœur meurtri, ni les Parthéuons roses Qu'évoquent près de moi mes désirs éloquents ; C'est un pays plus beau que bois, désert et grève, Un {^ys assez grand pour contenir mon rêve :

L'enclos où j'ai couru lorsque j'avais cinq ans l

Juillet 1850.

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