DUS MANIBUS
La racine de mon cœur est morte et ne rejettera plus.
Hemri IY.
Il était mon aine de quelques mois à peine, On nous avait couchés dans le même berceau, Et nous étions partis pour la vie incertaine Comme deux passagers sur le même vaisseau.
Ainsi qu*un bon génie en des jours légendaires Sur nos fronts indécis Tamitié s'inclina ; En naissant nous étions tous deux fiancés fi*ères; Sa mère me berçait, mon père le sauva.
Quand nous avions cinq ans, nos deux âmes jumelles Grandissaient en s'aimant d'un invincible attrait; Le sourire bien vite éteignait nos querelles, Et c'était de beaux cris lorsqu'on nous séparait !
Quand nous avions quinze ans, lycéens indomptables, Éloignés, mais unis par un désir constant, Nous n'avions de souci, dans ces jours détestables, Que de nous échapper pour nous voir un instant.
Quand nous avions vingt ans, ardents et pleins de fièvre, Nous disant nos amours qui s'envolaient souvent. L'espérance dans l'âme et le rire à la lèvre, Nous jetions, sans compter, notre jeunesse au vent!
Plus tard, quand je fus seul , dans mes courses hardies,
Voyant les vieux pays où le passé croula,
Écoutant le désert chanter ses mélodies ,
Que de fois j'ai crié : Pourquoi n'est^il pas là ?
Quand nous eûmes trente ans, debout au bord du rêve Dont la porte d'azur allait enfin s'ouvrir, Appuyés l'un sur l'autre et débordant de sève Nous primes d'un seul pas la route à parcourir !
cruauté des jours ! Amertume et tristesse !
dureté du temps plus dure que la mort !
Ouragans qui chassez les naufragés du port !
misère de ^vre ! ô stupeur ! 6 détresse !
découragement ! sacrilège et douleur !
De l'heure qui s'en va forces impitoyables ,
Occultes volontés , mystères effroyables ,
Vous m'avez , d'un seul coup , tout arraché du cœur!
Vous m'avez tout repris : mon rêve , mes chimères ,
Mon espoir caressé de vieillir près de lui,
Le flambeau d'avenir qui jadis m'avait lui,
Et ce doux nom d'ami que murmuraient nos mères !
Vous m'avez tout repris et m'avez laissé seul , Et je traîne à cette heure une vie indécise Détournant mes regards de la terre promise, Glacé comme un cadavre aux plis de son linceul 1
Autrefois j'étais deux pour faire le voyage , Aujourd'hui je m'en vais triste et sans compagnon. J'écoute à tous les bruits , nul écho ne répond , Je marche sans désir et combats sans courage !
Et pourtant , ô mon Dieu ! pour vaincre le reflux Des sombres océans qui barrent notre route • Je savais qu'avec lui ni terreur, ni déroute... Tais-toi, tais-toi, mon cœur, nul ne t'entendrait plus!
Ah ! quand j'aurai repris le bâton des voyages , Quand j'aurai ceint mes reins pour ne plus revenir, sables! quand j'aurai dans vos ardents mirages Enseveli vivant mon dernier souvenir !
Quand j'aurai secoué mes pieds sur la patrie, Aux choses d'ici-^as quand j'aurai dit adieu , Et quand je n'aurai plus dans mon âme meurtrie D'autre espoir que de vivre assis sous le ciel bleu ;
Quand on ne saura plus le nom dont je me nomme , Quand je serai si loin que Ton me croira mort , Quand , n'éveillant plus rien dans le cœur d'aucun koaime. En un dernier combat je défierai' le sort ;
Quand , courbé sous le poids des âpres lassitudes , Jeune , mais accablé par des ennuis trop lourds , Parcourant triste et seul les larges solitudes , En moi j'évoquerai l'ombre des anciens jours;
Lorsque m'abandonuant, sans force et sans défense, Au plaisir doidoureux de reboire à longs traits Le vin amer et doux des souvenii's d'enfance, Tout plein de mes pensers que rien n'aura distraits ,
Écartant d'un effort les ombres amassées , Qui de leurs plis épais voileront ma raison, Revivant au milieu des tendresses passées , Je me retournerai vers mon propre horizon ;
Ce que je re verrai dans ces heures de larmes , Ce qui me parlera de sa plus tendre voix , Ce qui in*apparaitra tout jeune et plein de charmes, Ce sera ton fantôme , ô frère d'autrefois !
24 mai 1857.