DEVOIR
Pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien de la vertu et être prôt à sacrifier sa vie.
Bernardin de Saint-Pierre.
Non î malgré les douleurs , il ne faut pas nous taire , Il ne faut pas faiblir en ces jours douloureux; 11 faut parler encore et , d'une voix austère , Répéter sans repos nos hymnes valeureux !
On me dit : « Laisse-là ta folie inquiète , tt Tes rêves daûgereux de vague liberté j ce Chante Ninon la brune ou la blonde Ninetté , a Le bon vin de l'automne et les brises d'été I
tt Chante le gai printemps tout verdi d'espérance , i< Chante l'azur du ciel , la joie et les amours; tt Mais laisse^nous dormir en notre indifférence tt Et vivre sans souci dans la paix de nos jours ! d
Hommes de peu de foi, votre parole est lâche! Dans les heures de ti^ouble où tout manque à la fois , Le poëte est soldat , il accompUt sa tâche Et marche hardiment sans fléchir sous le poids!
C'est son droit, son devoir et sa mission sainte! Il prend le grain de vie et le sème en tout lieu , De vos lourds préjugés il renverse l'enceinte , Et vouloir l'arrêter c'est insulter à Dieu !
Allez à vos plaisirs! Allez à vos mal tresses! Faites de longs repas , choquez vos veiTes plems , Dormez sur l'oreiller des impures ivresses Et célébrez en chœur Lisette aux yeux malins 1
Nous, chercheurs indomptés, quêtant sans paix ni trêves, Pendant que vous chantez la joie à grands éclats, Tristement enfermés au dedans de nos rêves , Nous épelons le mot qui ne vous trouble pas ;
Et quand on nous surpr^^ dans notre rêverie , L'œil immobilisé sur les cieux éclatants, Et qu'on nous dit, riant d'un air de raillerie : Que faites-vous donc là? Nous répondons : J'attends!
Riez , haussez l'épaule , aiguisez l'ironie ,
Parlez du bon vieux temps , appelez-nous des fous ;
Allez , démuselez mensonge et calomnie ,
Notre front est trop haut pour être atteint par vous !
Nous sentons s'agiter dans nos jeunes poitrines Un courage sans nom pour enseigner le bien y- Pour verser le lait pur des vaillantes doctrines Et demander à Dieu le but et le moyen !
Tant que des nations au Iront pâle, aux yeux cave§, — Ton reproche vivant, 6 lâche humanité ! — Se dresseront vers nous, levant des bras esclaves. Et diront en pleurant : Patrie et Liberté!
Tant que sur son trépied, qu'une torche illumine, La Guerre trônera , gardant à ses côtés Ses sinistres enfants, Banqueroute et Famine, Et versera sur nous ses meurtres détestés;
Tant que près de ce luxe où notre siècle sombre. L'honnête homme , luttant dans un dernier combat , Sentira se fermer le sort lugiù)re et sombre ; Tant qu'un pauvre criera de faim sur son grabat ;
Tant que les doux rêveurs conspués par la foule Graviront le calvaire en ployant sous la croix. Tant que la multitude, immonde flot qui roule, Sous ses folles clameurs étouffera leur voix ;
Tant que, pour repousser rengageante iuftimie, L'humble se couchera vivant dans son linceul Sans daigner violer la fortune ennemie ; Tant qu'on verra debout un soid abus, un seul!
Tant que, tout ébloui des choses éphémères, L'homme s'avancera honteux et trébuchant, N'est-ce pas, n'estr-ce pas, ô poètes, ô frères ! Que nous parlerons haut à ce monde méchant ?
Novembre 1S57.
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