EMBUSCADE
Il faut marcher duns le monde comme en pays ennemi.
Saint- ÉvRBHONT.
L'existence ressemble à la vieille forêt Des contes de voleurs.
Le voyageur qui passe S'en va l'épée en main et l'oreille en arrêt, Tressaillant â tout bruit dont se trouble l'espace ; La nuit vient et le vent, qui souffle avec des cris, Agite les grands bras des chênes séculaires Et froisse en gémissant les taillis assombris ; Des nuages pesants tout chargés de colères,
Comme de noirs vautours au carnage appelés, Passent en se heurtant sur la lune sanglante
Et voUent en fuyant les chemins étoiles.
Le voyageur armé poursuit sa marche lente, Le front haut, le pied leste et les yeux en avant ; Comme un bon compagnon que nul danger n'arrête, Quand il voit remuer les arbres, il s'apprête. Regarde, passe et dit : « Suis-je fou? C'est le vent! »
Pendant qu'il marche ainsi, solitaire, à l'écoute. Pensant au but rêvé que cherchent ses travaux. Il se sent tout à coup, au détour de la route. Attaqué par derrière et frappé dans le dos ; Il s'affaisse au miUeu du morne paysage.
Se retourne, et, dressant son pauvre corps meurtri. Il voit fuir au lointain, se cachant le visage, Un malheureux jaloux que son pain a nourri !
Juin 1857.