‹ Les convictionsChapitre 24 sur 34 · A GEORGE · texte numérisé non relu

A GEORGE

Regarde bien au dedans de toi, il y a une source qui jaillira toujours si tu creuses toujours.

Marg-Aurèle.

Es-tu prêt? Ceins tes reins! La roule est longue et dure,

Et le ciel disparu sous la nuée obscure

Ne montrera souvent à tes yeux effrayés

Que ses larges flancs noirs par la foudre rayés ;

Souvent, lorsque la soif à ta lèvre flétrie

Arrachera des cris d'angoisse et de douleur,

Quand tu défailliras jusqu'au fond de ton cœur.

Tu ne rencontreras qu'une source tarie,

Où l'impure vipère et le crapaud lépreux

Se traînent dans la fange en se battant entre eux !

Souvent, pour appuyer ton front chargé de peines.

Lorsque tu chercheras, sous Tombre des grands chênes,

La mousse aux reflets d'or et l'humide gazon.

Tu ne verras, hélas! que le rocher sauvage

Renvoyant aux échos les éclats de l'orage

Qui plane dans le ciel et noircit l'horizon !

Souvent, l'àme brisée et l'esprit plein de doute.

Tu t'étendras sans force aux rebords de la route.

Et, de ta vie amère abandonnant le soin,

Tu diras en pleurant : Je n'irai pas plus loin !

Écoutant tristement au fond de ta poitrine

Sangloter ta jeunesse et tes espoii's déçus,

Voyant s'évanouir tes rêves aperçus.

Et sentant sur ton front la couronne d'épine,

Peutr-être, las enfin des duretés du sort,

Jetteras-tu de loin un regard vers la mort ;

Peutr-être, le cœur plein de ta désespérance, l'attendrissant toi-même à ta propre souffrance, Sentant un grand dégoût remuer sous tes os, Voyant tes pieds sanglants, tes yeux las, ta main maigre. Ta lèvre que brûla l'éponge de vinaigi^e, Tendras-tu les deux bras vers l'ange du repos, ♦ Et diras-tu : Mon Dieu ! reprenez-moi la vie. Car je suis fatigué des méchants, de l'envie. Du chemin, de la nuit, de l'orage et du venti

Qu'importe! ceins tes reins! et pars d'un cœur fervent !

Comme un gai pèlerin qui s'en va dès l'aurore, La chanson à la bouche et le sourire aux yeux, Sans crainte, sans soucis, frappant d'un pied joyeuy

La poudre du chemin que le soleil dévore.

Se promettant d'avance un gîte pour le soir, Et qui ne se plaint pas s'il n'a, sous le ciel noir, Près d'un porche croulant, qu'une couche de pierre Pour reposer son corps et fermer sa paupière ;

Va, remerciant Dieu de ce qu'il accorda L'espoir à nos douleurs, le doux parfum aux roses, Les astres d'or au ciel, la grâce à toutes choses, Et, regardant vers lui, chante : Sursum corda!

Tes dangers seront grands sur la voie où nous sommes,

Les loups y sont méchants presque autant que les hommes ;

Mais tu dois tout braver, tout vaincre, sans effort,

Sourire aux ouragans, traverser les ténèbres,

Affronter sans pâlir, les trahisons funèbres.

Et parmi les périls rester debout et fort !

Écoute-moi ! La vie est une route immense,

Où les plus hauts souvent sont frappés de démence.

Où le plus grand s'effraye, où le plus brave fuit.

Où l'on marche entouré d'une incessante nuit.

Où l'on trouve accroupis et vous guettant dans l'ombre,

Les vieilles passions aux visages fardés.

Les penchants imposteurs, les instincts débordés

Qui vont en murmurant leurs promesses sans nombre.

Et vous montrent de loin, sous l'horizon obscur.

Comme un palais où dort un repos doux et sûr,

Où vous attend debout Thospitalité prête, Le sépulcre blanchi qui leur sert de retraite. Eh bien ! pour traverser hardiment ce chemin, Pour écarter de toi les tentations folles Et les énervements pleins de douces paroles, Il te faut un bâton pour appuyer ta main , Il tij faut un fanal pour éclaii'er ta route, Et, si tu veux jeter les monstres en déroute. Être toujours vaillant et demeurer vainqueur, Il faut un cordial pour raffermir ton cœur!

Le bâton, mon enfant, c'est le travail austère ! Prends-le donc hardiment et ne le quitte pas ; Il te rendra plus fort à chacun de tes pas, Et soutenu par lui tu parcourras la terre !

Il ne se rompt jamais dans la main qui Tétreint, Il est indestructible , il est auguste et saint ! Le travail incessant, c'est la massue antique Qu'Hercule maniait de son bras athlétique ; Il ouvre des chemins où nul ne passe encor, Écrase les abus, abat les tyrannies,

Délivre les captifs en proie aux agonies,

Et fait un demi-dieu de Thomme après sa mort.

Le fanal, c'est la foi! non cette foi facile, Culte de souvenir, tradition fossile, Croyance toute faite et commode à porter, (Ju'avec tous ses instincts l'homme sait ajuster, Et qu'un père mourant lègue en son héritage.

Comme un bien qu'il reçut de son père autrefois, Comme un champ, un étang, une fenne, des bois, Et qu'on prend à son heure au moment du partage! Non ! Mais la foi qui va, l'œil levé vers les cieux. Méditant l'avenir, et d'un doigt curieux Épelant les grands mots que Dieu dans sa clémence Écrit pour les penseurs au fond du ciel immense 1 La foi qui, préférant le sentier non frayé, Nous montre à chaque pas la vie universelle Dont l'effluve puissant dans nos âmes ruisselle, Comme un souffle divin par Dieu même envoyé ; La foi qui trouve Dieu dans toute la nature.

Qui le montre agissant dans chaque créature,

Qui croit le diable mort, n'adore qu'un Dieu l)On, Et qui comble l'enfer à force de pardon ! «

Le cordial divin, c'est l'amour pur et sage Qui donne aux défaillants l'ardeur et le courage, Qui réchauffe àjamais les cœurs les plus glacés. Relève les efforts de celui qui succombe, Nous fait voir l'avenir au delà de la tombe, Et réalise un jour tous nos rêves passés !

Non cet amour banal qui va de femme en femme, Effeuillant sans souci toutes les fleurs de l'àme, Tantôt vendu, tantôt achetant à son tour, Dépenaillé bohème errant au jour le jour, Grelottant sous les toits en cherchant sa pâture, Qui met sa montre en gage et gambade la nuit Dans les bals, au travers de l'orgie et du bruit, Et frappe à toute porte en quête d'aventure ; Mais l'éternel amour, l'invincible et le fort, Qui dresse son front pâle et dédaigne la mort. Car il sait bien qu'après ces heures de ténèbres Où te trépas prend l'àme entre ses bras funèbres.

On trouve de noiivetau ceux qu'on avait aimés,

Grandis* illuminés, plus radieux encore,

Jouissant avec nous de Timmortelle aurore

Qui se lève à toujours près des tombeaux fermés!

11 va de l'homme au ciel et du ciel à la teiTe,

Se mêlant à la foule et pourtant solitaire,

Et garde pur et saint, dans sa sérénité.

Son large et vaDlant cœur où bat l'humanité.

Aime, travaille, crois et marche dans la vie Comme un apôtre, et s'il le faut comme un martyr. Prêt à verser ton sang sans trembler ni mentir! Aime la liberté sous la force asservie, Aime d'un culte saint la sainte vérité.

Et garde ton cœur pur de toute lâcheté ; N'admire point la force, elle est âpre et perfide Et s'appuie à deux mains sur l'abus homicide ; Elle tient à la Lettre et dédaigne l'Esprit ; Tous moyens lui sont bons pour gagner la victoire ; Je ne mens pas ici, regarde dans l'histoire : C'est toujours un soldat qui frappe Jésus-<]lu'ist !

Et qu'importe, après tout, ce que commet la force? La justice est l'aubier, elle n'est que l'écorce; Si grande qu'elle soit, sou règne est d'un moment, Et le vrai qu'elle étreint dure éternellement !

Un orateur qui parle, un poëte qui chante, Un être dédaigné, perdu loin du pouvoir.

Souvent placé si bas qu'un roi ne peut le voii% Menant, triste ou joyeux, sa vie insouciante, Sent parfois remuer dans son cœur irrité Les colères d'airain de son austérité ; Alors du vers sanglant qui vibre dans son àme Et qui jaillit au loin plus ardent qu'une flamme. Sans repentir ni grâce il brûle sur le front L'imprudent qui jouait à la toute-puissance.

Et le livre meurtri, conspué, sans défense A la postérité qui punit tout affront, Et qui, le retirant du fond des gémonies, De la fosse creusée aux trahisons honnies

A l'échafaud, au meurtre impur, au sang versé, L'accroche par les pieds au gibet du Passé !

C'est ainsi que le veut la justice divine, Nul pouvoir ne résiste au poëte indigné,

Charles neuf porte au flanc le vers de d'Aubigné, Et Ju vénal d'un mot a marqué Messaline !

Éloigne de ton cœur la pâle ambition ,

Fantôme décrépit, lâche déception

Oui trompe, perd et ment. Ne sers que les idées^

Mais les hommes jamais! Les âmes insondées,

Celles dont Dieu peut seul savoir la profondeur,

Ou'il réserve en secret pour ses œuvres sereines,

Méprisent les hochets des vanités humaines

Et tournent leurs regards vers un monde meilleur.

Les hommes sont d'im jour, l'idée est éternelle

Et rien ne peut briser ni suspendre son aile ;

Elle échappe aux carcans, et du haut de la croix

Sur le monde attentif elle répand sa voix ;

Elle sort des prisons, comme un pigeon fidèle,

Se riant des geôhers, des cachots et des cris,

Elle pousse son vol sur l'univers surpris

Et lui donne le mot de la bonne nouvelle !

Entre les mains de Dieu l'homme est un instrument,

Quelquefois récompense et souvent châtiment.

L*homme a beau se grandir et mettre la couronne Sur son front radieux que la gloire environne, Être vêtu de pourpre et tenir dans sa main Le dur sceptre de fer devant qui tout s'abaisse, Jamais il ne saura ce que, dans l'ombre épaisse. Lui garde l'ennemi qu'on appelle : Demain t Quand la tâche par Dieu fixée est accomplie.

D'un nom retentissant quand la terre est remplie, Le Destin satisfait lève son bras géant, Prend le conquérant frêle et le jette au néant!

On se croit invincible, on est plus grand que l'homme,

On a de sa sandale effleuré tous les fronts.

On a des châteaux forts, des soldats, des canons.

On règne dans Paris et l'on commande à Rome ;

On a broyé le monde aux pieds de ses chevaux,

On a des demi-dieux surpassé les travaux ;

On a taillé l'Europe, à sa guise, en provinces.

On a pris des soldats pour en faire des princes ;

On va sur l'univers du grand Kaire à Moscou,

On a sur son chemin bu l'eau de tous les fleuves,

Le sort est souriant à toutes les épreuves,

On a d'un jeune roi les bras autour du cou;

On a tout préparé pour la grande bataille,

Les soldats sont en rangs, debout pour la mitraille,

L'homme alors dit : Grouchy ! L'écho répond : Blûcjîer !

Et tout a disparu plus vite qu'un éclair !

Que ton royaume, enfant, ne soit pas de ce monde; Agrandis l'Idéal en ton àme féconde, Marchç les yeux fixés sur des cieux inconnus, Dédaigne l'astre vil que la foule contemple, Coudoie avec mépris tous les marchands du temple : Laquais brodés d'argent et femmes aux seins nus ! Laisse-les s'enivrer d'ambiticms vulgaires.

Rêver l'or ruisselant ou la gloire des guerres. Chercher la pauvre joie où leurs cœurs sont liés, Vivre toujours tremblants et mourii' oubliés! Ya plus loin ! Va plus haut sur la route du rével Déchire l'horizon pour voir dans l'avenir, Jusques aux pieds de Dieu tu pourras parvenir; 11 aime les chercheurs, cherche sans paix ni trêve !

Rêve les grands efforts par où le gf^nre humain, Gravissant pas à pas les degrés du chemin, Pourra, tout rayonnant de gloire et d'espérance, Toucher enfin du doigt sa lente délivrance ; Rêve l'essor joyeux de la fraternité, De l'immuable amour qui grandira chaque âme, Rêve l'égalité de l'homme et de la femme, Rêve la paix poiur tous, rêve la* liberté !

Tu pourras vivre encor bien des jours dans ta vie, Suivre au suprême instant la mort qui nous convie, Et livrer ton cadavre aux morsures des vers Sans voir ton rêve ardent éclairer l'univers ! Tant mieux 1 Tu vieilliras en poursuivant encore Cette réalité que recule le temps, Tu sentiras en toi les espoirs éclatants Que tu retrouveras à ta prochaine aurore ; Quand ton âme, échappant aux larves du tombeau, Ici-bas reviendra pour vivre de nouveau, Tu reverras ton but caressé sans relâche , Et, soldat d'avenir, tu reprendras ta tâche !

Chacun choisit sa roule au gré de sa vigueur ; Les plus débiles vont dans les plaines fleuries, Le long des gais ruisseaux coulant dans les prairies Sous les arbres touifus pleins d'ombre et de fraîcheur ; Maudissant la sueur qui baigne leur visage, Redoutant le soleil, redoutant le nuage.

Ils sont toujours bornés par l'étroit horizon Qui se ferme à leurs yeux et leur sert de prison.

Laisse aux faibles la plaûic et gravis la montagne, Fixe ton pied hardi sur les sentiers scabreux, Laisse aller au hasard tes pas aventureux.

Et ne crains jamais rien si la foi t'accompagne ! Ne te rebute pas, va toujours en avant.

Les yeux levés au ciel et la poitrine au vent ; Franchis les rochers noirs, affronte les épines. Écrase les serpents, traverse les ravines; Marche, sans regarder tes pieds ensanglantés. Jouis de ta souffrance et va heurter ta tête Aux grands nuages d'or qui portent la tempête ; Va mêler ton front pur à leurs longues clartés,

Monte jusqu'aux sommets que la foudre dévore; C'est sur les plus hauts pics qu'on voit lever l'aurore !

Ceins tes reins ! ceins tes rt^ns ! car l'instant est venu Où tu vas commencer ton chemin inconnu !

Va donc, ô mon enfant, que Dieu te soit propice, Qu'il anime ton cœur de son souffle brûlant.

Qu'il dévoile à tes yeux son phare étincelant Et qu'il garde tes pas du sombre précipice !

Vis heureux, s'il se peut, mais vis sage surtout Et reste inébranlable aux périls et debout !

Et puis, dans bien longtemps, quand ton heure dernière

Refroidira ton cœur et clora ta paupière.

Si tu veux être élu pour les jours réservés.

Si tu veux, gravissant les routes éternelles,

Pousser ton âme ardente à des splendeurs nouvelles,

Si tu veux suivre encor tous tes désirs rêvés,

Si tu veux, dans son sein, que Dieu te fasse grâce, Lorsque, te demandant tout bas le mot de passe. L'ange blanc de la mort se penchera vers toi, Répondsr-iui sans trembler: Amour, tra\ail et foi!

Septembre 1850.

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