TOMBEAUX GRECS
BMn dan» lo monde moral n'est perda«
comme dans le monde matériel rien n*est anéanti. Toutes nos pensées et tous nos sentiments ne sont ici-bas que le commencement de sentiments et de pensées qui seront achevés ailleurs.
J. J0UBEI\T.
A côté des kuriers aia fieurg toujours écloses Qui font à TEurotas des berges toutes roses,
A Delphes qu'on nomme Castri, A Patras la sanglante, où, sublime rebelle, Germanos bénissant une Grèce nouvelle,
Libre, poussa son premier cri !
Près des temples sacrés dispersés dans Athènes, A côté de ce Pnyx où parlait Démosthènes,
Sur le mont de Philoppapus, Sur les larges rochers de la blauche Acropole
Oue Fart a couronnés de sa grande auréole, Sur les rives de Tlllyssus ;
Près des autres fameux d'où sortaient les oracles, Dans les champs où saint Paul accomplit ses miracles
En expliquant les mots divins ; Dans les bois, dans les prés, sur les grèves désertes, Sur les monts frissonnant de chevelures vertes ;
Près des lacs et près des ravins ;
En Grèce, enfin, partout, j'ai vu des tombeaux vides Ouvrir sinistrement leurs mâchoires avides
Oui n'ont plus rien à dévorer ; Le vent a dès lonigtemps balayé leur poussière, Et jusqu'aux profondeurs de leurs couches de^ pierre
Le soleil vient les éclairer.
Ils sont là, dédaignés, dispersés sur les routes, Sans couvercles d*airain, sans portes et sans voûtes,
Effondrés, verdis d'arbrisseaux, Comme pour affirmer que les morts que Ton pleure, Loin d'y jamais trouver d'éternelle demeure,
Ne restent pas dans les tombeaux.
Bien souvent, voyageur enclin aux rêveries, Suivant par l'univers mes étapes chéries.
Amoureux de toute beauté.
En voyant sur le bord d'un chemin sohtaire Ces tombeaux découvrir leur vaste baie austère ,
Pensif, je me suis arrêté !
Alors je descendais du cheval plein d'audace Qui gravissait les monts sans y laisser de trace ,
Et jetant la bride à son cou, Pendant qu'il s'en allait penché vers l'herbe verte, Je m'asseyais tout seul près d'une tombe ouverte,
Regardant jusqu'au fond du trou !
Nul mot à déchiffrer, !Bul reste, nul vestige ; Seuls, des rosiers rampants allongés sur leur tige
S'accrochaient aux tombeaux béants, Dont la forme profonde et la large ouverture Semblaient faites souvent pour l'énorme stature
Des demi-dieux ou des géants.
Le cœur appesanti d'une vague indolence, Je restais accoudé, contemplant en silence
Le sépulcre morne et discret, *
L'interrogeant en vain, soulevant chaque pierre, A le fouiller des yeux fatiguant ma paupière
Sans lui dérober son secret.
Il demeurait fidèle à garder son mystère.
Souvent, en parcourant ce caveau solitaire,
Ces murs implacables et nus.
Muets ainsi que ceux des vieilles catacombes, Je me suis demandé : Les morts de tant de tombes,
Hélas ! que sont-ils devenus?
iS
Ce qu'ils sont devenus, les morts de tant de tombes ? Ils ne sont pas restés dans un sépulcre vain ; Ils se sont envolés ainsi que des colombes, Emportés sous le ciel par un souffle divin !
Rien ne meurt, tout revit; les âmes éternelles, Ayant toujours été, seront aussi toujours ; La mort est un relais plein de forces nouvelles Où Ton s'arrête avant de vivre d'autres jours !
Tous ces morts endormis dans les tombeaux de Grèce, Dont on cherche aujourd'hui la trace vainement, Ils ont été donner leur force et leur sagesse Aux peuples en enfantement.
Dans l'univers entier ils ont été répandre Leur science du vrai, leur amour, leurs vertus ; Ils ont soufllé les feux qui couvaient sous la cendre, Ils ont crié : Debout ! aux hommes abattus.
lacessamment, toujours, sans trêve et sans relâché, Maîtres du Verbe pur, travailleur surhumains. Poursuivant sans pâlir leur radieuse tâche.
Ils ont frappé du pied le sol de tous diemins.
Mourants et renaissants, marchant de monde en monde, Soutenant dans leurs bras la faible humanité, ils ont semé le grain de leur âme féconde Sur la terre en stérilité !
Quand la haute parole inflexible, enflammée.
Pleine de mots ardents, doux et victorieux, Planant sur une foule intrépide et charmée A soulevé les cœurs vers un but glorieux !
Lorsque l'on exalta Tamour de la patrie.
Quand fut crié ton nom , ô chère Uberté !
Quand l'âpre trahison fut battue et flétrie.
Lorsqu'on fit approcher ton règne, ô vérité !
« Lorsque Ton flagella l'impure simonie,
Quand sur son piédestal teint de sang s'écroula
L'idole au front étroit qu'on noname tyrannie,
C'est Démosthènes qui parla !
Dans ces martyrs pensifs, apôtres et prophètes, Toujoure prêts à lutter, à convaincre, à mourir, Qui passent sans trembler à travers les tempêtes. Et qui sont parmi nous pour penser et souffrir ;
Dans tous ces confesseurs de réternelle idée Que connurent les croix, les crocs, les chevalets, yue poursuivit partout la fureur débordée Des prêtres du passé, des rois et des valets ;
Dans ceux que Ton poussa vers la mort par centaines, Dont on brisa la vie en horreur de leur but.
Qui tombaient en faisant des promesses certaines. Ce fut Socrate qui mourut !
Par la bouche de ceux qui, vivant dans leur rêve. Étudiant la loi d'un bonheur entrevu, Infiltraient dans nos cœurs une nouvelle sève. Et nous guidaient de loin vers un monde prévu ;
De tous ceux qui, cherchant Dieu dans sa vive essence. Ont veillé le cœur calme et le front incliné. Montrant à l'homme pur jusqu'où va sa puissance Et la route qui mène au but prédestiné !
Par la bouche de ceux qui, fouillant Fàme humaine, De Tavenir promis ont trouvé le filon , Qui proclamaient l'amour et renversaient la haine. On entendit parler Platon !
Ainsi toujours soufflant les ardeurs de leur àme. Frappant nos durs échos de leurs hymnes vamqueurs. Us ont vaincu la force, et leur cœur plein de flamme A battu hardiment dans tous les larges cœurs !
Augmentant chaque jour leur sagesse première. Corrigeant leurs en'eurs avec des vérités, Sur leur antique nuit apportant la lumière, . Allumant leurs flambeaux à toutes les clartés,
Ils ont marché toujours sur la route erabelUe Par où le progrès sûr conduit à l'avenir !
Maintenant que pour nous leur tâche est accomplie, Ces morts, que vont-ils devenir?
Ti
Ce qu'ils vont devenir, les morts de tant de lombes, Qui se sont envolés, ainsi que des colombes,
Sur le monde éclairé par eux, Qui, jetant à, tout vent leur féconde semence. Ont su faire genner dans l'univers immense
La vçrtu des cœurs valeureux ?
Ce qu'ils vont devenir? Dans leur vieille patrie Que les pachas sanglants avaient en vain flétrie.
Ils vont maintenant retourner. Grandis, fortifiés par les ardents voyages Qu'ils ont, conduits par Dieu, faits à travers les âges
Pour apprendre et pour enseigner !
Ils vont y rapporter, apôtres pacifiques,
Les préceptes nouveaux et les lois magnifiques
Par qui le monde doit plus tard Conquérir des grandeurs depuis longtemps rêvées. Qu'ils cherchèrent toujours, qu'on a presque trouvées :
(Grandeurs de foi , d'amour et d'art !
Ils vont y rapporter le vaste esprit moderne Devant lequel, vaincu, le passé se prosterne.
L'esprit rénovateur et doux Qui, réunissant tout dans sa large synthèse, Brise à jamais les fers, et refait la genèse
Du monde où nous aspirons tous !
Ils iront relever les temples de victoire
Que l'on avait dressés sur les monts pleins de gloire
A tous les dieux, à tous les noms ; Du haut du Pnyx antique ils parleront encore Et feront se lever une nouvelle aurore
Sur la frise des Parthénons !
Ils iront soutenir d'une main forte et sûre^ Ces nations encor faibles de la blessure
Que leur valut la liberté ; • De leurs paisibles voix calmant les vieilles haines, Ils apprendront enfin aux familles humaines
L'universelle charité !
Aux hommes accourus au bruit de leur parole, Dévoilant les secrets de la loi qui console,
Espère etsoutient, ils diront :
te Ne revenez jamais vers les choses éteintes, u Laissez le passé mort au fond des tombes saintes ;
tt Vers l'avenir levez le front !
« Ainsi que vos aïeux devenez des ancêtres ;
« De chaque loi nouvelle emparez-vous en maîtres,
« Pour comprendre et pour affirmer ; a Laissez siffler en bas les lâches calomnies, « Et suivez du progrès les routes infinies
« Que nul ne pourra vous fermer !
« Vous avez le grand bien des peuples qu'on envie, (( La blanche Liberté rayonnante de vie,
(( Au sein vaste à tout contenir ; « Sachez la féconder par vos efforts sans nombre, « Et vous verrez alors jaillir du sein de l'ombre
tt Les astres d'or de Tavenir ! »
Ils parleront ainsi, ces morts au doux langage, Qui portent dans leur cœur les vertus de tout âge ;
Et, comme un soleil souriant, Des nuages passés traversant Tombre épaisse, Chacun pourra te voir, 6 notre mère! ô Grèce !
Briller encore à l'orient !
Juillet 180G.