LA FÊTE
Là Tindustirie s'élève Jusqu'à la poésie et laisse bien loin derrière elle les inventions mythologiques.
Théophilb Gautier.
Dans les quartiers vaillants où le peuple fourmille, Sur la place où jadis se dressait la Bastille ; Là même où nos aïeux, pressant leurs cœurs blessés, Dans un jour de justice ont commencé leur rôle Et, riant aux canons, ont d'un seul coup d*épaule Jeté les tours dans les fossés ;
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Sur la place terrible où gi'ondent les colères, Où s'allument au vent les bûchers populaires Et dont le souvenir poursuit au loin les rois ; Sur la place où s'élève, imposante et sereine, La colonne d'airain dont l'ombre souveraine Couvre les héros morts en défendant nos lois !
Un jour que je passais, oisif et solitaire,
Tournant dans mon cerveau quelque pensée austère,
Ecoutant vaguement bourdonner sous les cieux Le munnure qui sort de notre foule active.
Je vis venir de loin une locomotive Sur un char aux bruyants easieux !
Dix-huit chevaux hardis, à la croupe splendide. Au blanc poitrail profond, au pied ferme et rapide. Traînaient la lourde masse à grands coups de coHier ; On voyait par moment trémiv leur peau luisante Et leurs reins se creuser quand leur tête puissante Agitait ses grelots sous le fouet du roulier !
Marchant sur les cailloux qu'il réduisait en poudre, Le char retentissant grondait comme la foudre, Avec un bruit confus de sourds bourdonnements , Ebranlant aux maisons les fenêtres fragiles, Et rayant d'un trait bleu les trottoii*8 immobiles; Tout tremblait à ses frôlements !
On s'arrêtait pour voir. Une foule empressée D'ouvriers attentifs et manche retroussée Escortaient le colosse et s'en allaient chantants ; Ils le suivaient, joyeux comme en un jour de fête, Contemplant, les yeux fiers et levant haut la tète, Celui qu'avaient forgé leurs marteaux haletants !
Il était éclatant de force grandiose.
Doré sous le soleil d'un large reflet rose Qui jouait sur son dos moiré par la clarté, Imposant de gi^andeur, magnifique de forme, Immense, vigoureux, noir, invincible, énorme, Plein d'espérance et de beauté !
Avec son ventre creux aux entrailles puissantes^ Que bientôt lécheront les flammes jjQugissautes, Avec le cuivre ardent qui brillait sur son frein, Et les membres de fer de sa va$te armature, Et sa mâchoire ouverte, et sa haute stature, On eût dit, à le voir, un Béhémot d'airaia!
Au sommet du tuyau des mains intelligentes Avaient noué des fleurs aux nuances changeaûtes Pour orner ce géant de force et de travail ; Il était pavoisé comme un jeune navire ; Quand il fut près de moi, sur ses flancs je pus Kre Ce double nom : Derosne et Caii !
mains par le travail durcies, Larges épaules, fronts brûlés, bras pour frapper centuplés.
Poitrines par le feu noircies !
labeurs incessants et forts !
Pâle clarté des langues veilles, souffle des forges vermeilles !
Soyez bénis de vos efforts !
Soyez bénis ! Dieu vous regarde , phalange des travaiUeurs !
De ceux qui grandiront ailleurs, Frères ! vous êtes l'avant-garde !
C'est vous qui tracez le chemin Où, libre enfin de ses entraves, Et dirigé par les plus braves, S'avancera le genre humain !
C'est vous qui tuerez le vieux monde Avec la pioche et le marteau , Les deux armes du temps nouveau.
Dont toute blessure est féconde î C'est vous, ouvriers résolus , Qui romprez enfin les épées Dans le sang tristement trempées Pour des mots qu'on ne connaît plus !
C'est vous, debout sur la montagne, Qui, calmes et le front au veat, Les yeux vers le soleil levant , Écoutant chanter la campagne , En haut des rochers éclatants Oue Ton n'a pas gravis encore.
Crierez : La voici, cette aurore Qu'on rcve depuis si longtemps !
Marchez ! marchez ! La route est belle , Et le Seigneur est avec vous !
Marchez ! Qu'importe si les loups Hurlent dans la forêt rebelle !
A travers le monde aux abois Votre travail enseigne et prêche^ Et vous nous menez vers la Crèche Comme les Mages d'autrefois !
Frappez sur l'enclume sonore.
En cadence et retentissants,
A grands coups de vos blocs puissants ,
marteaux que le feu colore !
Soufflez le jour, soufflez la nuit, Soufflez, haleines embrasées, Car dans les flammes irisées Je vois une étoile qui luit !
travailleurs pensifs des usines bruyantes !
Hommes des durs marteaux et des forges brillantes, maîtres du métal par vos forces dompté, Cyclopes surhumains que nul labeur ne glace, Ouvriers de la vie, ô formidable race !
Pionniers de Thumanité !
Salamandres vivant de flamme et de fumée.
Vous êtes les soldats de l'invincible armée Devant laquelle, un jour, tout abus tombera ; Et l'étendard de paix qu'élèvent vos mains noires Traversera le monde en gagnant des victoires Devant qui tout renom d'autrefois pàUra !
Avec ces lourds engins que vous forgez ensemble, En sueur, les bras nus, sur Tenclume qui tremble, Vous régnerez plus tard sur le monde exaucé Dien mieux qu'avec le sceptre et mieux qu'avec le glaive, Le glaive sombre et rouge , absurde et méchant rêve Des adorateurs du passé !
Debout sur le tender de vos locomotives, Gorgeant de charbon gras leurs màchpires actives, Écoutant le sifflet de l'ardente vapeur.
Emporté sous le vent comme dans un nuage, Devançant dans leur vol l'hirondelle et l'orage, Accélérant «a course et la guidant sans peur,
L'homme ira bien plus loin, l'homme ira bien plus vite, L'homme ira bien plus haut sous le ciel sans limite , Que par les lourds canons qui roulent avec bruit, BrutaUtés sans but, instruments imbéciles, Qui font des champs déserts où s'élevaient les villes. Et changent la lumière en nuit !
Votre œuvre, ô travailleurs ! est une œuvre de vie ; Laissez l'œuvre de mort, sa gloire qu'on envie, Et ses lauriers fanés tout près de se ternir, Aux hommes aveuglés par d'étranges chimères Qui cherchent ici-bas des forces éphémères ; Ils sont dans le passé ; vous êtes l'avenir !
Vous êtes l'avenir ! AH right ! Ayez courage ! Votre vaisseau sacrç ne fera point naufrage; Malgré les flots brumeux et le vent qui les tord. Malgré la faim, le froid, la peur et la souffrance, Il atteindra, portant la sainte délivrance.
Le rivage où brille le port ! t
Aussi lorsque les temps que nous voyons, dans l'ombre, Apparaître au lointain sous le nuage sombre.
Auront enfin jailli comme une étoile aux cieux, Quand la Paix et l'Amour, montrant leur cœur immense. Auront versé sur nous la joie et la clémence. Et tiendront l'univers embrassé sous leurs yeux ;
Lorsque Ton passera la revue immortelle Des hardis combattants de la cause éternelle, Quand, pour écouter Dieu, tous seront à genoux, Vous verrez le Progrès, le seul grand capitaine, Qui vous dira, debout sur la terre sereine :
Soldats ! je suis content de vous !
Septembre 1856.