‹ Les convicts en Australie (volume 2)Chapitre 107 sur 112 · I. La recherche de la terre promise. — Mme Allain · texte numérisé non relu

I. La recherche de la terre promise. — Mme Allain

Quelques jours après cette expédition infructueuse, nous entreprîmes, Lassalle et moi, une grande reconnaissance du côté des monts Opelousas , et , comme cette partie du pays nous était complètement inconnue, nous emmenâmes avec nous le jeune Martin , petit-fils du vieil Acadien * du même nom, sous la conduite duquel nous avions fait notre entrée dans les Attakapas.

L'air était lourd : c'était une de ces chaudes après-midi de septembre qui, dans nos contrées, mûrissent la fièvre jaune. Nos parasols sur la tête, nos chevaux protégés contre les moustiques par des filets et des branchages, nous nous dirigeâmes d'abord à travers un grand bois de magnolias. Au bout d'une demi-heure, nous avions devant nous la prairie, qui s'étendait, comme l'immense océan ,

I . L'Acadie ou Nouvelle-Ecosse, est une presqu'île de la Nouvelle- Bretagne^ dans l'océan Atlantique.

à perle do vue. A l'horizon lointain s'amoncelaient de sombres nuages, dont les conlom's, franges d'or, se découpaient sur le ciel bleu; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l'orage.

Après avoir chevauché pendant huit à dix miUes au milieu des herbages de la savane , nous débouchâmes enfin sur un terrain accidenté, parsemé de groupes et de massifs d'arbres éclairés par le soleil couchant, et dont la disposition naturelle donnait au paysage im aspect singulièrement pittoresque ; au pied de petites collines verdoyantes serpentaient, comme autant de filets d'argent, des ruisseaux bordés de palétuviers.

Il était six heures : il y en avait plus de trois que nous étions à cheval. Les symptômes de l'orage devenaient de plus en plus menaçants. Nous cherchâmes de tous côtés si nous ne découvririons pas quelque habitation; mais, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne voyait que des collines, des bois et de l'eau. Tout à coup Lassalle pousse un cri de joie, en m'indiquant un léger nuage bleuâtre qui se jouait autour de la cime des arbres : c'était de la fumée; mais on n'apercevait pas de maison. Seulement, de ce môme côté de la forêt, s'échappait im ruisseau , dont les bords étaient garnis de mangliers, entremêlés plus loin de saule?

pleureurs et de magnolias. Nous résolûmes, à tout hasard, de nous diriger vers ce frais ombrage. Le soleil venait de se cacher derrière les nuages, et les roulements lointains du tonnerre ne laissaient plus de doute sur l'approche de l'ouragan.

Nous étions encore à quelque distance de l'endroit où nous supposions devoir être l'habitation que la famée nous avait révélée, lorsque Lassalle me demanda si je n'entendais rien. Je prêtai l'oreille, et je saisis en effet des sons confus : bientôt nous pûmes reconnaître des chants, mais des chants étranges, qui nous arrivaient par intervalles, comme des voix d'esprits aériens, portées sur l'aile de la brise.

Nous continuâmes d'avancer, et nous ne tardâmes pas à distinguer des éclats de rire, puis des voix de femmes, et de temps à autre des sons métalliques semblables à ceux que produiraient des vases d'airain frappés avec force. Nous entrâmes sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magiiolias. Au bout d'une centaine de pas, nous nous trouvions à l'autre extrémité de cette voûte , en présence d'une magnifique pelouse de gazon, qui descendait jusqu'au bayou, îiu delà duquel s'élevait, sur la pente opposée, une ravissante habitation. Elle n'avait, comme toutes les maisons des Attakapas, qu'un étage, surmonté fl'un toit en terrasse, et elle était entourée d'une

galerie soutenue par de blanches colonnettes , qui ressemblaient à du marbre; les persiennes, peintes en vert, étaient fermées, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s'étendait par derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l'ai- h sance du propriétaire. '

Ce spectacle, tout à fait inattendu, nous causa une vive surprise. Nous nous demandâmes où nous étions, et nous fûmes un moment incertains de savoir si nous avancerions ou non : le jeune Martin ne put nous dire autre chose, sinon que ce devait être la Chartreuse; mais il était lui-même égaré. Enfin nous mimes pied à terre, et, prenant nos chevaux par la bride, nous nous disposâmes à traverser le bayou sur un pont formé de troncs do cyprès, et rendu praticable pour les voitures, au moyen d'autres pièces de bois posées transvei-salement.

Nous n'étions pas encore au milieu de ce pont, que nous entendons de nouveaux éclats de rire, cette fois très-rapprochés de nous, et au même instant deux gerbes d'eau, parties de droite et de gauche, se croisent sur nos têtes. Nous regardons, étonnés; bientôt, du sein de l'onde, nous voyons sortir plusieurs bras d'une blancheur de neige , et nous sonunes encore une fois arrosés. Une tête de naïade apparaît hors de l'eau, puis un cou d'albâtre , un buste de marbre de Paros. Une seconde

tête se montre, puis une troisième; trois formes de sirènes surgissent de l'humide élément; elles appellent une de leurs compagnes , c'est une négresse. On entend le cliquetis des castagnettes, et les quatre jeunes filles, se prenant par la main, exécutent, en se jouant dans l'eau, plusieiu's figures de danse. « Miséricorde ! répéta Lassalle , où sommes-nous tohibés ? »

Un violent coup de tonnerre interrompt ce divertissement aquatique. Une des persiennes de la galerie s'ouvre, et une femme se présente : « Aspi! Léontine ! Zoé ! c'est assez comme cela. Il faut rentrer : voilà l'orage ! — Bien , maman ! » répondent les trois jeunes nymphes en riant, et laissant voir les plus belles dents du monde. Les palétuviers qui garnissaient, en guise de garde-fous, les deux €ôtés du pont , nous avaient jusqu'alors dérobés à leur vue ; mais la mère nous avait aperçus. Elle se hâta de quitter la fenêtre , et parut bientôt sous le porche de la maison, dont elle descendit les degrés aussi vite que le permettait son embonpoint. C'était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes : ses traits n'avaient pas la finesse qui distingue, en général, ceux des créoles ; mais ses dents , ses épaules et son buste étaient irréprochables.

Nous n'étions plus qu'à quelques pas de la grille, La dame vint à notre rencontre , et nous . examina

d'un air méfiant. «Que voulez*vous, messieurs T« demanda-t-elle enfin.

Nous.enlendions rire et chuchoter derrière nous, et en tournant la tête , nous entrevîmes des vêtements blancs qui fuyaient à travers les mangliers.

« Eh bien! messieurs» reprit , d*un ton plus aigre, la maltresse du logis, que voulez-vous? Nous ne recevons pas ici d'étrangers, de gens que nous ne connaissons pas. Nous ne recevons que les personnes qui nous ont été présentées»

— Voilà, me dit tout bas Lassalle, un exorde qui n'est pas du meilleur goût.

— Allez, messieurs! poursuivit la dame d'un air méprisant. Nous n'avons pas besoin de voire société. Voilà votre chemin.

— * Pardon, madame! dis-je enfin, car il s'agissait avant tout de trouver un abri contre Forage qui allait éclater, nous serions désolés de vous incommoder, et nous n'avons nullement l'intention de nous imposer à ^otre hospitalité. Nous sommes égarés. Tout ce que nous demandons, c'est un peu de fourrage pour nos chevaux, et im guide qui puisse nous indiquer le chemin de la plantation Berthaud. Nous nous remettrons en route aussitôt que l'orage sera passé , et nous payerons volontiers le service que nous réclamons.

— La plantation Berthaud ! répéta la dame en nous regardant avec plus d'attention. Cotte planta-

tion a été louée tout récemment, m'a-t-on dit, par un comte français et deux de ses amis. » Elle s'arrêta. «Vous demeurez dans les Attakapas?.

— Pour vous servir, madame.

— Et dans quelle partie des Attakapas?

— Provisoirement sur la plantation que j'ai eu rhonneur de vous nommer.

— Vous demeurez sur la plantation Berlhaud?

C'est donc vous qui êtes le comte français? » Et ses traits prirent tout à coup une expression bienveillante. « Aspi ! Léontine ! Zoé ! vite ! Ah ! monsieur le comte , vous n'avez pas besoin d'être présenté ; vous êtes le bienvenu partout. Excusezmoi, mais il arrive iei beaucoup de messieurs avec lesquels nous nous soucions peu de faire connaissance : nous vivons très-retirées. »

Elle étendit son bras potelé par-dessus la grille , pour nous donner une poignée de main, et voyant que nous tenions toujours nos chevaux par la bride : « AUons! s'éçria-t-elle, Sippi! Midi! Josi! n'entendezvous pas? Prenez les chevaux de ces messieurs. » Et ouvrant la grille, elle s'empara sans façon de mon bras, tandis que deux nègres déguenillés prenaient possession de nos chevaux.

« Oserai -je vous prier, madame, d'ordonner qu'on jette une poignée de foin à ces animaux avant de les faire boire, et ensuite quelques épis de blé.... M

Elle m'interrompit d'un air d'impatience, en m'entratnant vers la maison : « Fi donc » monsieur le comte l vous occuper de vos chevaux î On voit bien que vous n'êtes pas créole. » Et conune nous arrivions au perron , elle s'arrêta pour me deosander le nom de mon ami, que j'eus l'honneur de lui présenter.

Lorsque nous fûmes entrés : « Monsieur le comte, dit-elle après avoir quitté mon bras , veuillez vous asseoir et excuser Mme Allain ; elle sera de retour dans un instant. » Et à ces mots elle sortiL

La pièce où nous avions été introduits était ornée avec goût, et même avec luxe. Les meubles étaient en palissandre et en acajou , le plancher était recouvert de nattes, les murs revêtus d'un papier élégant. La seule chose qui indiquât que nous étions encore dans les Âttakapas était im certain désordre : des vêtements de femmes et d'autres objete épars sur les chaises , sur les tables , sur le plancher; une forte odeur de musc régnait aussi dans cette pièce. Nous n'étions pas chez des créoles, c'était évident. 11 y avait dans les manières de cette Mme Allain quelque chose de brusque, de hardi, qui contrastait avec la réserve, le calme» l'indolence même des femmes créoles : elle ressemblait beaucoup plus à une modiste parisienne qu'à toute autre chose.

Nous nous perdions en conjectures, lorsque nous

fûmes interrompus par l'arrivée de deux négresses , dont les rares vêtements étaient retenus par des rubans roses passés sur leurs épaules ; eUes entrèrent en folâtrant, nous regardèrent en riant, et sortirent après avoir ramassé les hardes éparses par terre. Deux autres leur succédèrent, portant sur des plateaux des flacons de vin et des assiettes; et une troisième, puis une autre encore, avec des gâteaux et des fruits dans des corbeilles. EUes placèrent ces rafraîchissements sur une table adossée à l'un des sofas.

Pendant ces préparatifs , nous nous étion^ levés et nous étions approchés de la fenêtre, sous laquelle le jardin étalait ses massifs de fleurs et ses plates-bandes embaumées : plus loin s'étendait un petit parc, disposé avec beaucoup d'art. Mme Allain, qui venait de faire une toilette rapide, rentra; elle était tout sourires et toute familiarité. « Et comment trouvez-vous les Attakapas ? me demanda-t-elle.

— Les Attakapas seraient un vrai paradis , répondis-je , si toutes les habitations ressemblaient à celle-ci.

— Ah ! mon Dieu ! reprit-elle sans faire attention à ma réponse , comme ces petites folles vous ont jeté de l'eau! Aspi, Léontine, Zoé! enfants terribles! qu'avez- vous fait? Les petites folles! Cela ne connaît que le bain et la danse !

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— Et ces danses, répliquai- je galamment, feraient honneur à des naïades.

— Des naïades! je ne connais pas ces dames-là. Sont-ce l^des personnes comme il faut? Mes fiUes sont des demoiselles comme il faut, .monsiem' le comte. »

Lassalle fit une prodigieuse grimace, et je me hâtai de faire diversion. « Mais , repris-je , n'y a-t-il pas de danger à se baiser? Ces rivières et ces bayous ne sont-ils pas infestés d'alligators?

— Oh! elles chantent, elles crient, elles frappent çur des bassins de cuivre, et c'est comme cela qu'elles effrayent les alligators. »

Ainsi se trouvaient expliqués les bruits que nous avions entendus.

« Aspi , dit Mme AUain à une jeune fille qui panit à la porte du salon, voici M. le comte de Pimperolles et M. le baron de Lassalle. Messieurs , je vous présente ma fille Aspi. »

Nous saluâmes la jeune personne, et, en l'examinant, une idée me vint tout à coup. Ce devait être une quartermne. Je n'en avais pas encore vu, mais j'en avais beaucoup entendu parler, et j'avais sous les yeux la confirmation de ce qu'on m'en avait dit. Les traits de la mère et de la fille dénotaient une origine africaine ; il n'y avait pas à s'y méprendre. Je fus frappé de la figure de la jeime Aspi : ses traits n'étaient ni beaux ni même régrii-

liers ; mais il y avait dans Tensemble de sa physionomie, et surtout dans l'expression de ses grands yeux, quelque chose qui vous allait au cœur. Un sourire de triomphe éclaira la figure de la mère, lorsque sa fille, rejetant fièrement la tête en arrière, s'avança vers la table sur laquelle étaient placés les rafraîchissements.

Mme Âllain pousse une exclamation, et deux nouvelles figures se montrant à la porte du salon , s'arrêtent pour nous regarder* Charmante apparition! Celles-ci ne pouvaient être des quarteronnes^ c'était impossible. Leur fraîcheur virginale, leur air d'innocence, leur sérénité enfantine, nous en^ chantèrent tout d'abord.

« Léontinc , Zoé , chers enfants ! Monsieur le comte de Pimperolles , permettez-moi de vous présenter mes deux filles , Léontine et Zoé. » Et eUes s'approchèrent. Je n'avais de ma vie rien vu d'aussi gracieux, d'aussi séduisant que ces deux jeunes filles. Vêtues de peignoirs blancs, elles s'avancèrent modestement, et nous firent la révérence eu rougissant.

La mère suivait des yeux , avec une satisfaction marquée , chaque mouvement de ses filles.

« Enfants , dit-elle , voyez ce que vous avez fait : M. le comte est tout mouiUé. »

Les deux jeunes filles jetèrent sur nous un regard timide.

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« Pour vous punir, vous allez servir ces messieurs. »

Elles parurent consulter des yeux leur mère, puis elles se dirigèrent vers la table, où se trouvait encore la fille aînée , et prirent en hésitant les flacons de cristal.

« Eh bien ! Léontine , reprit Mme AUain , est-ce que vous serez toujours honteuse? et vous aussi, Zoé?»

Léontine versa le vin d'une main tremblante. La mère remplit elle-même quatre autres verres plus petits, et les jeunes flUcs nous présentèrent ceux qui nous étaient destinés. C'était d'excellent bordeaux.

« Monsieur le comte , dit Mme Allaîn , vous ne partirez pas avant que Torage soit passé.

— Croyez-vous donc décidément que nous aurons un orage?

— S'il pleut , non ; mais s*il ne pleut pas , nous aurons bien certainement un orage affreux. Nous tâcherons de faire en sorte que vous ne trouviez pas le temps trop long. » Et m'attirant pBr le bras, elle me conduisit vers le sofa , disant à Léontine de prendre place à mes côtés ; puis elle fit asseoir Lassalle sur une ottomane, avec Zoé pour compagne , et sortit, emmenant sa fille aînée.

J'échangeai avec mon ami un regard qui voulait dire : Il y a quelque chose ici qui n'est pas clair;

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mais la mère rentra seule, comme pour nous faire lionte de notre mauvaise pensée.

Léontine pouvait avoir quinze ans ; tendre fleur qui commençait à s'épanouir, rien en elle n'annonçait un sang croisé. Avec sa tête ovale, son nez romain, ses yeux noirs couronnés de sourcils bien arqués , ses dents fines et transparentes comme des perles, sa carnation de lis et de roses, elle eût pu servir de modèle à un peintre. Sa longue chevelure soyeuse et encore humide retombait en nattes sur ses épaules , et tout son corps charmant frémissait comme si du vif-argent liquide eût coulé, au lieu de sang, dans ses veines.

Deux négresses de quinze à seize ans entrèrent; elles étaient de la race madécasse, et n'avaient pour tout vêtement qu'une jupe qui leur descendait jusqu'aux genoux. Elles nous jetèrent un regard expressif, puis elles s'assirent devant leurs maîtresses. Mira, celle qui était accroupie aux pieds de Léontine, commença aussitôt à folâtrer avec elle. Elles se mirent à courir l'une après l'autre comme deux gazelles, avec une agilité pleine de grâce, en poussant des rires joyeux. La négresse attrapa le pied de Léontine et le chatouilla; celle-ci s'élança vivement contre moi, puis bondit en arrière comme eût fait une balle élastique , mais en faisant une mine si friponne, que je ne pus m'empêcher de joindre mes rires aux leurs.

« Oh! qu'avcz-vous donc là», s'écria-t-elle dans son charmant patois créole; et déjà son joli bras était passé autour de mon cou, et ses doigts tenaient la croix de Saint-Louis suspendue à iin ruban attaché sous ma veste.

« Qu'est-ce que cela ?

— C'est Tordre de Saint-Louis, aimable Léontine, » répondis-je en m'emparant de son bras; mais elle glissa entre mes mains comme un rayon de lumière , et courut s'asseoir à l'autre bout du 3ora»

« Fi ! monsieur le comte , dit-elle avec une petite moue ; c'est bien mal ce que vous faites-là ! Si vous recommencez, Léontine s'en ira tout de suite.»

Et une larme roula dans ses yeux.... Mais ce nuage passager se dissipa bientôt ; au bout de quelques instants , elle redevint rieuse et folâtre , et renouvela ses agaceries.

Je n'y comprenais plus rien. Je n'avais vu d'abord en elle qu'une enfant enjouée; était-ce déjà une femme dangereuse? Nous n'étions pas encore faits à la liberté des mœurs créoles , à cet abandon naïf d'une fille du ciel américain , accoutumée à obéir à l'impulsion de la nature , sans se douter des convenances sociales ni des distinctions établies par nos moralistes.

Que vous dirai -je enfin? une heure entière s'était écoulée comme une seconde; j'eus besoin

cUun sublime effort pour résister à mon enivrement, ou plutôt je me défiais trop de la mère pour m'abandonner en aveugle aux . séductions peutêtre innocentes de la fille.

Un effroyable coup de tonnerre retentit sur nos têtes et ébranla toute la maison. J'en fus épouvanté : c'était comme un avis du ciel.

« Lassalle ! m'écriai-je , il faut partir.

— n faut rester, messieurs , il faut rester avec nous , dit Mme AUain.

— C'est impossible , madame , nous ne nous appartenons plus , répondis-je sachant à peine ce que je disais.

— Oh ! c'est différent , répUquâ la mère avec un air à la fois dédaigneux et piqué.

— Excusez-moi , Léontine , dis-je ; nous sommes oWigés de partir.

— Mais vous reviendrez , n'est-ce pas ? demanda* t-elle.

— Certainement, certainement. »

Le tonnerre grondait encore, quoique déjà pluis éloigné. Une grosse averse avait rafraîchi l'air; mais, de tout cet orage, nous n'avions entendu que les deux derniers coups. Comme nous pre* nions nos chapeaux , les sons d'un piano se firent entendre dans la pièce voisine. « Comment, dis-je, vous avez un piano ? » C'était le premier que nous eu>ssions rencontré dans les Attakapas.

riC LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS

« Allons! un quadrille avant ûv partir, doniandèrenl les deux jeunes filles. \

— Non , pas à présent , chère Léontioe ; à la prochaine fois.

— Gomment ! un Français , un comte , qui refuse à une dame de danser un quadrille ! Fi donc! Mira! Blira!»

Les deux négresses bondirent sur leurs pieds; l'orchestre, après quelques préludes, fit entendre un air de danse , dont les quatre jeunes filles exécutèrent les figures. Les grâces elles-mêmes n'auraient pu s'en acquitter avec plus de charme et de décence.

Nous ne pouvions détacher nos yeux de ces ravissantes créatures. Au quadrille allait succéder sans doute le menuet : mais, sur un geste de Mme AUain, la seconde révérence se changea en salut d'adieu; et elles disparurent en nous disant : a Au revoir ! »

Mme Allain prit un air plus digne, et ne nous retint plus. Nous partîmes , croyant échapper aux pièges les plus redoutables des jardins d'Armide.

Plus tard , le mystère de la Chartreuse s'éclaircit. J'appris que Mme Allain, en effet, n'était pas femme à être très-scrupuleuse sur la nature du lien qui la débarrasserait de ses filles. Ancienne maltresse d'un riche Espagnol , qui lui avait laissé

cette plantation au détriment de sa propre famille, elle en avait eu sa fdle aînée; les deux autres pasr saient pour les enfants d'un négociant de Nantes , ruiné subséquemment par cette même dame AUain. Aspi (l'aînée) vivait en ce moment dans l'espoir d'un mariage légitime, sous la protection d'un planteur de Pointe-Coupée , qui avait rebâti la Chartreuse et en avait fait la plus jolie habitation des Attakapas. Évidemment Mme Allain avait cru que la providence des mères qui ont des filles à marier m'avait envoyé dans son voisinage pour faire de sa fiUe Léontine une comtesse de Vignerolles,

U. La prairie.

Nous passâmes cette nuit dans la hutte d'un paysan acadien» Les deux suivantes, nous bivouaquâmes à la belle étoile. Un quartier de daim, rôti sur une broche en bois , faisait les frais de notre dîner et de notre souper : l'appétit suppléait au reste.

Il y avait déjà quatre jours et trois nuits que nous battions les bois et que nous arpentions les vastes savanes de la Louisiane. Nous étions, comme je vous l'ai dit, au mois de septembre. La chaleur était étouiîante ; le quatrième jour, surtout, le soleil n'avait cessé depuis le matin , de darder sur nous des rayons dont l'ardeur ne peut être bien appré-

riée que de ceux qui ont parcouru ces mêmes prairies. Notre petite provision de vin était depuis lon^emps épuisée ; deux flacons que nous avions, à notre départ, emplis de tafia, étaient à sec, et l'eau que nous rencontrions de loin en loin, chargée de matières végétales et animales, n'était pas potable.

Nous fîmes halte sous un bouquet d'arbres, et nous envoyâmes Martin à la découverte. Nous ne pouvions manquer, suivant lui, de rencontrer quelque parti d'Américains, dont le nombre allait croissant de jour en jour dans ces parages , malgré les défenses du gouvernement espagnol , la jalousie des Âcadiens, et la haine que leur portaient les créoles. « Ces gars-là, répétait-il sans cesse, on dirait qu'ils veulent avaler la Louisiane et le Mexique; et ils sont insolents comme si le pays leur appartenait déjà. »

Après l'avoir attendu une heure entière , pendant laquelle l'air nous parut devenir de plus en plus lourd , mon compagnon commença à perdre patience. « A quoi donc le drôle songe-t-il ? » s'écriat-il enfin; puis, me présentant la trompe qu'il portait en sautoir , il ajouta : « Rappelle-le ; quant à moi , cela me serait impossible ; la chaleur m'a desséché la gorge , et ma langue est collée à mon palais^ »

Je portai la trompe à mes lèvres , et soufflai de

toute la force de mes poumons. Mais le son que j'en tirai n'était pas une de ces notes claires et vibrantes qui réjouissent le chasseur et lui font oublier ses fatigues; c'était un son lourd et bref, comme si Fair eût perdu toute son élasticité. On eût dit le signal de quelque danger inconnu.

Nous nous trouvions alors sur la lisière d'une de ces grandes forêts de pins qui s'étendent, presque sans interruption , des hauteurs de la Côte-Gelée jusqu'aux monts Opelousas. Devant nous se déroulait une immense prairie, entrecoupée de bayous ot parsemée çà et là de champs de palmiers nains , de massifs d'arbres et de larges touffes de broussailles , qui apparaissaient comme des taches noires sur cet océan de verdure , formé de hauts herbages dans lesquels nos chevaux enfonçaient jusqu'au poitrail. A notre droite, un plant de palmiers nains se prolongeait jusqu'à un ruisseau , dont les bords étaient ombragés par de sombres et gigantesques cyprès. Au delà de ce ruisseau, encore la prairie, puis un bois de chênes verts. A l'est, un impénétrable fourré de magnoUas , de pàpeyers et dé lianes.

En jetant les yeux autour de nous , il nous sem- Wa que ce riche paysage changeait d'aspect. Des nuages , ou plutôt des vapeurs d'un gris bleuâtre , poussées par le vent , rétrécirent tout à coup notre horizon. Cette espèce de brouillard s'épaississait dé

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qu'aloi's par un rideau de vapeurs. Cet horizon ploiubé se colorait, vers le sud-ouest, de reflets rougeâtres , et la vapeur avait maintenant Tapparenec de fumée. On commençait aussi à entendre dans Téloignement un pétillement semblable à im bruit lointain de mousqueterie ; ce bruit se répétait à de courts intervalles, et chaque ibis noib sentions nos chevaux effrayés tressaillir sous nous. Cependant le ruisseau s*était considérablement élargi , et ses bords étaient devenus si marécageui qu*il était impossible d*aller plus loin* Nous toin« bàmes d'accord de retourner à la prairie, afin de voir si nous ne trouverions pas un peu de fraicheur parmi les palmiers ; mais quand nous arrivâmes à rendroit où nous avions déjà franchi k ruisseau , nos chevaux i*efusèrent de le traverser de nouveau , et nous eûmes quelque peine à les y contraindre* Pendant ce temps , l'horizon devenait de plus en plus rouge, l'atmosphère plus brûlante et plus sèche ; la fumée s'était étendue siu* la prairie, sur la forêt et sur les champs de palmiers. Nous continuâmes de nous diriger, de notre mieux, vers l'endroit où nous avions fait halte ; nous i-emarqtdons, en passant, que les mêmes roseaui qui , une demi-heure auparavant, étaient aussi fraiî^ et aussi verts que s'ils venaient de sortir de terre, avaient maintenant leurs feuilles pendantes, ou Tispées et l'oulées par l'effet de la chaleur.

La prairie tout entière , tout l'horizon du côté du sud-ouest, n'étaient plus qu'une masse de fumée. Derrière cet épais rideau, qui se rapprochait de nous à chaque instant , nous entendions un bruit que je ne saurais comparer qu'aux sifflements d'une multitude de serpents. Cette fumée devenait insupportable ; nos chevaux pantelants tournèrent bride et se précipitèrent de nouveau de toute leur vitesse vers le ruisseau. En y arrivant, nous mimes pied à terre; mais, cette fois, nous pûmes à peine les empêcher de se jeter dans l'eau. Les lueurs rougeâtres qui sillonnaient l'horizon à notre droite devinrent de plus en plus vives , et de sinistres reflets brillèrent parmi la sombre verdure des cy* près : les craquements et les sifflements se multi* pliaient. Tout à coup la vérité nous frappa comme un trait de lumière, et nous nous écriâmes tous deux au même instant : « La prairie est en feu!.*; » Ces mots étaient à peine sortis de nos lèvres^ qu'un bruit soudain se fit entendre derrière nous ; une troupe de daûns^ courant à toutes jambes, se frayaient un passage à travers un petit fourré d'ajoncs, d'où ils se plongèrent dans le ruisseau. Ces pauvres bêtes s'arrêtèfent à moins de cinquante pas de nous , n'ayant guère que la tête hors de l'eau , et nous regardant d'un air qui semblait implorer notre assistance.

Nous tournâmes encore une fois la tùle. Des co-

ionnes de flamme, qui dévoraient tout devant elles,, précédées de bouffées d'un vent de feu qui pénétrait jusqu'à la moelle de nos os , s'avançaient, ondulantes , à travers de sombres masses de fumée. Le rugissement de l'incendie se faisait maintenaiit entendre d'une manière distincte, accompagné de détonations semblables au bruit que produirait la chute de grands arbres. Bientôt une vive et immense clarté s'éleva au-dessus des tourbillons de fumée, le rideau fut déchiré, et une mer de feu vint se rouler à nos pieds : c'était le champ de palmiers qui brûlait.

La chaleur devint tellement intense que nous nous attendions à voir nos vêlements prendre feu. Nos chevaux ne peuvent y résister plus longtemps et se plongent dans le ruisseau. Au môme instant, un nouveau craquement parmi les joncs attire notre attention. Une ourse, suivie de ses petits, accourait de notre côté ; et une seconde troupe de daims se jetait dans l'eau, à une vingtaine de pas de Fendroit où nous étions. Nous couchâmes les ours en joue ; ils se dirigèrent alors vers les daims , qui ne se dérangèrent point à leur approche; ours et daims restèrent ainsi en présence, ne s'occupant pas plus les uns des autres que s'ils eussent appartenu à la même famille. D'autres animaux arrivèrent successivement : daims , loups , renards, chevaux , accouraient pêle-mêle chercher dans l'é-

lérnent liquide un refuge contre la fureur du feu. La 13lupart , cependant , remontaient le bayou, se portant vers le point où, s'élargissant en un petit lac, il décrivait un coude dans la direction du nord-est : les premiers arrivés commencèrent à suivre instinctivement les nouveaux venus, et nous fîmes de même. Tout à coup, des aboiements se font entendre. Bravo ! dîmes-nous ; voilà des chiens ; les hommes ne sont pas loin!... Une décharge d'une douzaine de coups de fusil confirma bientôt nos conjectures : nous n'étions pas à trois cents pas de ceux qui tiraient , et cependant nous ne pouvions les voir. Les animaux sauvages qui nous entouraient manifes^ tèrent la terreur que leur inspirait l'approche de ce nouveau danger , mais ils ne cherchèrent pas à fuir. Nous étions nous-mêmes debout au milieu d'eux, et dans l'eau jusqu'à la ceinture. «Qui vive?» criâmesnous. Nouvelle décharge , beaucoup plus rapprochée. Nous vîmes briller la lumière des fusils, et presque en même temps nous entendîmes des voix confuses qui parlaient un patois moitié français, moitié indien ; nous comprîmes que nous avions affaire à des Acadiens. Troisième décharge!... et celte fois les balles sifflèrent à nos oreilles. Ceci •passait la plaisanterie. « Arrêtez! criâmes-nous; regardez donc avant de tirer. » Il y eut une pause d'un instant , puis de bruyants éclats de rire. «Feu!

feu ! » crièrent deux ou trois voix.

— Prenez garde , répliquâines-nous ; si voiis tirez» nous tirerons aussi.

— Qui ose nous donner des ordres ? réphquèrcnt une dizaine d'individus en s*accompagnant de jurements. Feu sur ces chiens-là !

— En ce cas, garde à vous ! »

Nouveaux jureipents de ces sauvages. « Ce sont des nobles de la paroisse , dirent-ils ; cela s*entend à leur parler. Feu sur eux , les chiens , les espions î que viennent-ils faire dans le bayou?

— Que votre sang retombe donc sur vos têtes ! * m'écriai-je ; et n'écoutant plus que notre désespoir, nous abaissâmes nos fusils dans la direction d'où était partie la dernière décharge. Au jiiême instant: «Holà! qui vive? cria près de nous une voix de stentor.

— Ne tirez plus , ou vous êtes morts ! ajoutèrent plusieurs autres voix partant du môme côté*

— Par la mordieu!... ce sont des Américains, murmurèrent les Acadiens.

— Monsieur de Lassallè !... cria une voix connue.

— Par ici ! riposta mon ami ; » et aussitôt un bateau, débouchant du milieu de la fumée, glissa entre nous o! nos antagonistes; le jeune Martin était au nombre de ceux qui le montaient. L'instant d'après , nous étions entourés par une vingtaine d'Acadiens et un groupe de six Américains.

Il paraît que les Acadiens, voyant la prairie eo

BANS LÀ LOUISIANE. 6l

feu, avaient descendu dans leurs embarcations un ruisseau qui se jetait dans le bayou Chicot , sur lequel nous étions alors. Les bêtes de la forêt et de la prairie , en se réfugiant vers l'eau, s'étaient entassées dans Tangle formé par les deux ruisseaux ; et le feu leur coupant la retraite , elles étaient tombées sans peine sous les coups des Acadiens ; ces êtres à demi sauvages eu faisaient une boucherie qui excita notre dégoût et celui des Américains*

« Eh bien. Français, nous dit un vieillard qui se trouvait parmi ces derniers , allez^vous avec ces Acadiens , ou venez-vous avec nous ?

— Et qui êtes-vous , mes amis?

— Amis ? répondit Thomme en secouant la tête , vous allez un peu vite ; nous n'en sommes pas encore là. Mais voulez-vous venir avec nous ?

— Monsieur le comte , dit alors Martin , j'ai rencontré par hasard ces braves Américains ; je leur ai dit que nous étions égarés et au bout de nos provisions, et ili ont bien voulu venir à votre recherche*

-* Vous n'avez pas l'air d'avoir beaucoup voyagé dans DOS prairies ^ me dit un des Américains, •-i Non j mon ami , répondis-je.

— Je vous ai déjà dit, reprit le vieillard avec urié certaine hauteur, que nous n'étions pas encore atûisj mais si vous voulez accepter l'hospitalité améneaine , vous êtes le$ bienvenus; »

68 LES ËIOGRËS FRANÇiaS

Nous jetâmes un coup d*œil sur les Acadiens , qui continuaient leur tuerie ; nous nous sentîmes peu tentés de nous mettre sous leur protection. « Nous vous accompagnerons , si vous voulez le permettre , » dis-je à l'Américain , en m'avançaot vers le bateau. Il nous tardait de nous éloigner . car nous étions à moitié étouffés par la chaleur ei la fumée. Le vieillard ne répondit pas ; toute son attention paraissait absorbée par les opérations de> Acadiens.

ft Ils sont vraiment pires que des Indiens , observa-t-il à un jeune homme qui se tenait debout auprès de lui ; ils tueront plus en une heure qu il> ne pourraient manger en une année.

— Si nous leur donnions une petite leçon? dit le jeune homme.

— Ce n'est pas notre affaire, répliqua son interlocuteur , ils sont chez eux. »

Ce dialogue , débité avec une lenteur caractérktique , avait lieu dans des circonstances où personne autre qu'un Américain n'aurait songé à perdre du temps en paroles. Une prairie de vingt milles de long sur dix de large , et un bois de palmiers nains ne formaient qu'un vaste embrasement; les flammes se rapprochaient de nous â «•haque instant , et sur quelques points elles avaient même atteint les bords du bayou. De l'autre côté , une vingtaine d' Acadiens, qu'on eût pris pour de^

sauvages, tiraient de droite et de gauche, sans s'inquiéter de savoir où allaient leurs balles ; nous étions y Lassalle et moi , au milieu de l'eau , et ces Américains causaient avec autant d'indifférence que s'ils eussent été chez eux, attablés autour d'une bouteille de whisky.

« Demeurez-vous loin d'ici ? dis-je enfin au vieillard , avec quelque impatience.

— Pas aussi loin que je le voudrais quelquefois, répondit-il en jetant sur les Acadiens un regard de mépris; mais assez loin pour vous faire gagner de l'appétit, si vous en manquez. » Et tirant de sa poche un rouleau de tabac , il en coupa avec ses dents un morceau qu'il garda dans sa bouche ; puis posant les mains sur le bout du canon de son fusil, il appuya son menton sur ses mains et parut de nouveau nous avoir complètement oubliés.

Cette apathie devenait intolérable, « Mon brave homme , dis-je , nous avons dit que nous étions disposés à profiter de votre offre, et si.... »

Je ne pus continuer , car j'étais littéralement suffoqué. L'eau même du ruisseau commençait à être tiède.

« M'est avis, dit TAméricain avec son flegme habituel , et comme s'il n'eût fait que commencer à s'apercevoir du danger de notre position, m'est avis que nous ferions bien de nous éloigner un peu

70 LES ÉMI6RËS FRANÇAIS

du feu. En avant donc, messieurs.... » Et il nous aida, Lassalle et moi, à entrer dans sa barque, où nous nous laissâmes tomber , complètement épuisés»

Lorsque nous reprîmes nos sens, nous nous trouvâmes étendus au fond du bateau. Le vieil Américain , debout auprès de nous , nous invita à goûter d'une bouteille de tafia, qu'il tenait à la main. Ranimés par cette liqueur , nous promenâmes encore une fois nos regards sur le paysage environnant. Devant nous s'étendait un vaste terrain marécageux , couvert de cyprès ; derrière, une nappe d'eau, formée par la jonction des deux ruisseaux et surplombée d'un dais de fumée , qui nous cachait l'horizon. De temps à autre , un jet de flamme éclairail le marais , et on eût dit alors que les cyprès sortaient du sein d'un lac de feu.

« Allons , dit le vieillard , hâtons-nous. Dans une heure le soleil sera couché , et nous avons du chemin à faire.

— Et par où allons-nous ? demandaî-je.

— A travers le marais. »

m. Le marais.

Je scrutai de l'œil [les sombres profondeurs du marécage , mais sans comprendre comment il nous serait possible de le franchir.

« Exisle-t-il, demandai-je au vieillard, quelque route, quelque sentier frayé à travers ce marais?

— Quelque route, quelque sentier ! Vous croyezvous donc dans un parc ? Il n'y a ici, jeune homme, d'autre chemin que celui que la nature a fait, et ce chemin le voici. » A ces mots , il s'élança sur un tronc d'arbre , revêtu de mousse et de lichens , qui s'élevait , comme une étroite chaussée , au-dessus de la vase épaisse du marais.

« S'il en est ainsi, dis-je, nous aimons mieux faire le tour.

— Comme il vous plaira , messieurs. Seulement je dois vous prévenir qu'à n^oins que vous ne vous sentiez d'humeur à souper avec de l'herbe et des joncs, comme vos chevaux , vous courez grand risque de jeûner encore vingt-quatre heures.

— Comment cela ? II ne manque pas ici de gibier , ce me semble.

— Non, certes, si vous pouvez le manger cru, comme font les Indiens. Mais où trouverez-vous , à deux milles à la ronde, un pied carré de terre ferme , pour y faire votre cuisine ? »

A vrai dire, nous n'étions pas enchantés de nos nouveaux compagnons. Ces squatters^ américains qui avaient envahi la Louisiane, ne jouissaient pas,

4 . Gens qui s'établissent sur les fW)iiiiëres d'un pays et s'emparent, sans aucun litre de propriété, de la terre quUls veulent cultiver.

en général, d'une excellente réputation. Étrangers, pour la plupart , à tout sentunent de crain!<* (îomme de religion, n'ayant foi que dans leur bras, leur hache et leur fusil , du reste fort peu scrupuleux sur les questions de propriété , ils passaient pour être presque aussi dangereux que les Indien? eux-mêmes.

Celui qui jusqu'alors avait porté la parole, tt qui paraissait être le chef de la troupe , était un homme d'une soixantaine d'années, d'une haul^* taille, mais dont les formes osseuses accusaient une force peu commune ; son œil était percaiiî comme celui du faucon ; ses traits annonçaient la finesse et la pénétration, la rudesse de son langage et l'ensemble de ses manières une haute confiance en lui-même et un certain mépris des autres. Il portait une veste de peau , attachée autour des reins par une ceinture dans laquelle était passé lui long coutelas; une culotte également en peau, un chapeau de paille ou plutôt une forme de chapeau sans bord, et des bottines complétaient son accoutrement.

« Où donc est Martin ? demanda Lassalle.

— Voulez-vous parler de ce jeune Acadien qui nous a amenés ici ?

— De lui-même. »

L'Américain étendit le bras dans la direction de la fumée. «• Il est là-bas , sans doute , avec ses

compatriotes. Mais je suppose que leur infernale chasse est finie : je n'entends plus tirer.

— En ce cas nous irons le rejoindre. Mais nos chevaux , que sont-ils devenus ?

— Il me semble , dit un des jeunes gens , que ces Français ne savent pas bien ce qu'ils veulent. Vos chevaux sont maintenant en sûreté à un demimille d'ici. Vous n'auriez sans doute pas voulu que nous attachassions ces pauvres bêtes derrière notre bateau, pour leur faire traverser le bayou à la nage ? D'ailleurs Bill est avec eux.

— Et qu'en fera-t-il ?

— Vous le verrez , répondit assez sèchement le vieillard. Vous ne supposez pas, par hasard.... »» Il n'acheva pas, mais un sourire ironique et dédaigneux passa sur sa figure.

Je regardai Lassalle, qui me fit un signe d'assentiment. « Nous vous accompagnerons, dis-je, et je m'en remets entièrement à vous du soin de nous conduire.

— Et vous faites bien. » Puis , se tournant vers un des jeunes gens : « Joseph , dit-il , tu vas aller dans le bateau avec Jacques ; nous autres, nous allons couper tout droit. Mais , à propos , où sont les torches ? Nous en aurons besoin tout à l'heure.

— Des torches! m'écriai-je.

— Oui, des torches; et eussiez-vous dix vies à perdre au lieu d'une , autant vaudrait en faire tout

de suite le sacrifice, qae de songer à pénétrer sans torches dans ce marais. » En parlant ainsi , il battit le briquet, et, choisissant deux longue^ branches de pin résineux parmi plusieurs qui se| trouvaient au fond du bateau, il les alluma. Cependant la barque , montée par deux hommes, poussa au large et disparut bientôt parmi les joncs, nous laissant sur la lisière du marais.

« Maintenant, suivez-moi pas à pas, dit notre guide, et avec autant de précaution que si vous marchiez sur des œufs. Et toi, Jonathas, aie l'œil sur ces étrangers ;... n'attends pas qu'ils soient dans la vase jusqu'au cou pour les en tirer. »

Ce discours était peu rassurant ; mais , rassemblant tout notre courage, nous nous avançâmes à la suite du vieillard.

Nous ne tardâmes pas à reconnaître rutililé des torches. Les troncs massifs de cyprès , distants de douze à quinze pieds les uns des autres , s'élançaient dans l'air comme de sombres colonnes; à la hauteur de cinquante pieds seulement , leurs branches, se détachant de la tige à angles droits, donnaient à ces arbres séculaires l'apparence de gigantesques ombrelles, et formaient au-dessus du marais une voûte à travers laquelle aucun rayon du soleil ne pouvait se frayer un passage. Nous aperçûmes, en regardant derrière nous, la Imnière du jour à l'entrée du marais, ccmune à l'ouverture

d'un antre. L'air s'épaississait à mesure que nous avancions ; les exhalaisons devinrent étouffantes , et nos flambeaux ne jetèrent bientôt plus qu'une lueur pâle et vacillante, comme s'ils eussent été sur le point de s'éteindre.

« Oui 9 ma foi , marmottait notre guide , celui qui passerait une nuit , que dis-je ? une heure dans ce maudit marais , pourrait bien s'en ressentir pour le reste de ses jours. Heureusement que le feu de la prairie resserre les pores ! »

Cependant il s'avançait toujours , projetant la lumière de sa torche sur chacun des troncs d'arbres renversés qui nous servaient de chaussée , ou plutôt de pont , et les sondant avec son pied avant de s'y hasarder. Il mettait dans tous ses mouvements une adresse et un aplomb qui prouvaient qu'il était familiarisé avec ce sentier périlleux.

« Serrez-moi de près , nous dit-il , et faitesvous aussi légers que vous le pourrez. Retenez votre haleine , et — ha ! qu'est-ce que cela ? Eh ! bien, Nathan, continua-t-il en se parlant à luimême, qu'as-tu donc, mon ami? Est-ce que tu ne sais plus distinguer un aUigator de seize pieds d'un tronc d'arbre ? »»

Il avait déjà la jambe étendue en avant ; mais , par bonheur , avant de poser son pied , il poussa avec la crosse de son fusil l'objet qu'il prenait pour un tronc d'arbre. Celui-ci s'enfonça un peu ,

7« L£S ËMIGRËS FRANÇAIS

et le vieillard , se rejetant vivement en arrière, faillit me culbuter dans la vase.

« Ah ! ah ! coquin , dit-il sans se déconcerter , tu croyais me tenir , n'est-ce pas ?

— Qu'y a-t-il donc? demandai-je,

— Peu de chose , répondit-il en tirant son coutelas de sa gaine. Ce n'est qu'un alligator. Tenez, le voyez-vous, à présent? » Et au lieu du troDc d'arbre , qui avait disparu , les mâchoires d*im énorme alligator s'ouvrirent devant nous.

Je portai la crosse de mon fusil à mon épaule ; mais l'Américain me saisit par le bras. « Ne tirez pas, me dit -il en baissant la voix ; ne tirez pas, tant que vous pourrez vous en dispenser. Nous ne sommes pas seuls ici; et d'ailleurs voici qui fera l'affaire aussi bien , » ajouta-t-il en se baissant et plongeant son coutelas dans l'œil de l'alligator. Le monstre poussa un effroyable rugissement , et agitant violemment sa queue , fît rejaillir jusque sur nous la fange noire et infecte du marais.

« A toi celui-là , poursuivit le vieillard avec un rire féroce, et celui-ci, et encore celui-ci, » dit-il, frappant chaque fois entre l'épaule et les côtes l'horrible bête, qui, se débattant avec fureur, faisait de vains efforts pour le saisir. Puis il essuu tranquillement la lame ensanglantée de son coutelas, le remit à sa ceinture, et regarda avec soin autour de lui.

DANS LA LOUTSUNE. 77

« M'est avis, dit-il, qu'il doit y avoir quelque part par ici un gros bloc de bois. Ce n'est pas la ])remière fois que j'y passe. Ah ! je l'aperçois ; mais il est à six bons pieds de nous. Allons , messieurs les Français, vous savez danser; » et en parlant ainsi , il s'élança , et d'un bond atteignit le but.

«1 Prenez garde ! lui criai-je ; il y a de l'eau là : je la vois briller.

— Bah! de l'eau! vous prenez des couleuvres pour de l'eau. Allons, sautez ! »

J'hésitai, je l'avoue, et un frisson parcourut tout mon corps. La distance à franchir n'avait en ellemême rien d'extraordinaire; mais c'était une espèce de gouffre, plein d'une boue fétide, sur lequel on voyait s'agiter une quantité de couleuvres et de vipères mocassines, les plus dangereux reptiles de TAmérique du nord.

« Allons donc ! »

La nécessité me donna des forces, et, appuyant fortement mon pied gauche sur le tronc d'arbre que nous sentions s'enfoncer sous notre poids, je franchis l'abîme. Lassalle me suivit.

« Bravo! dit le vieux Nathan. Encore deux ou trois sauts comme celui-là, et nous aurons passé le plus mauvais. »

Nous poursuivîmes notre route lentement et avec précaution, ne nous aventurant jamais sur im nour

78 LES ËMtGaÉS FRANÇAIS

veau tronc avant de l'avoir sondé aveô le bout de nos fusils. Ce marécage longeait, sur une étendue de près de cinq milles, le cours du bayou ; c'était un lac de vase, recouvert d'une couche perfide de végétaux rampants et de mousses verdâtres , qui s'étaient étendus, comme un réseau, sur toute sa surface et avaient également envahi les branchages et les troncs à demi pourris dont il était parsemé. Ces troncs n'étaient pas disposés d'une manière régulière : il était cependant évident que la main de l'homme avait passé par là.

« On dirait qu'on a fait ici une sorte de chemin, fis-je observer à notre guide ; car*...

— Silence I me dit le vieillard à demi-voix. Pas un mot de plus, jusqu'à ce que nous soyons sur la terre ferme. » Et comme la lueur des torches , se projetant dans les ténèbres, nous découvrait, tout près de nous, plusieurs longs serpents, dont on voyait briller les anneaux enlacés parmi les miousses et les lianes : « Ne vous occupez pas de cela, ajouta-t-il, et suivez-moi toujours. »

Mais au moment où j'avançais la jambe pour poser mon pied à la place même que le sien venait de quitter, le museau hideux d'un alligator se dressa à côté du tronc d'arbre sur lequel j'étais, et le monstre fit un mouvement si rapide vers moi, que j'eus à peine le temps d'ajuster ses yeux étineelants et de faire feu. Il bondit en arrière, mor-

DANS LA LOUISIANE. li

tellement blessé, poussa un cri de douleur et de rage, puis s'agitant convulsivement dans la vase, disparut pour toujours.

Nathan se retourna au bruit de mon coup de fusil, et un sourire approbateur effleura ses lèvres, tandis qu'il m'adressait quelques mots que je n'entendis pas, étourdi par le vacarme infernal qui s'éleva au même instant de tous côtés, et qui d'abord m'assourdit complètement. Des milliers, des myriades d'oiseaux et de reptiles, alligators, chatshuants, énormes crapauds d'Amérique, hérons, chauves-souris, habitants de la vase du marais et de son dôme de feuillage, commencèrent le plus effroyable charivari de mugissements, de coassements, de sifflements, de cris de toute espèce, qu'il soit possible d'imaginer. Sortant des retraites immondes dans lesquelles ils s'étaient jusqu'alors tenus cachés, les alligators élevèrent leurs têtes hideuses au-dessus de la surface du marais, grinçant les dents et se rapprochant de nous, tandis que les hiboux et les autres oiseaux, tourbillonnant à grand bruit autoiir de nos têtes, nous frappaient de leurs ailes en passant. Nous tirâmes nos couteaux et essayâmes de garantir au moins nos yeux et notre visage; mais nos efforts étaient impuissants contre ces nuées d'assaillants qui semblaient s'abattre sur nous de toutes parts, et cette lutte inégale ne se fût pas prolongée longtemps, k>r$-

go LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS

qu'un coup de fusil retentit, suivi presque immédiatement d'un second. Cette double détonation^ produisit un effet magique : aux cris de douleur succédèrent des hurlements plaintifs ; les alligalor> rentrèrent dans leur vase native; les oiseaux, s'éloignant peu à peu, regagnèrent l'épaisseur du feuillage : l'ennemi était en pleine retraite. Tous b bruits cessèrent graduellement et firent place au silence. Mais dans le désordre de cette ipôlée, nos torches s'étaient éteintes ; nous nous trouvions au milieu de la plus profonde obscurité.

« Au nom du ciel! êtes-vous là, monsieur? demandai-je.

— Eh quoi! vous êtes encore en vie? reparu notre guide avec une explosion de gaieté que je r.i* pus partager; et votre ami aussi! Je vous l'avab bien dit, que nous n'étions pas seuls. Ces mauditt^ bêtes se défendent, si on vient les attaquer chez elles, et un coup de fusil suffit , comme vous l'ave: vu, pour les mettre toutes en mouvement. Mais quand elles voient que c'est pour de bon, elles st lassent bien vite du jeu, et deux ou trois coups di feu lâchés au milieu de la bande les mettent ordinairement à la raison. »»

En parlant ainsi, le vieillard battit ée nouveau K briquet, et ralluma une des torches. >» Heureust'ment, ajouta-t-il, que nous voici sur un terrain un peu plus solide. Et maintenant, hàtons-nous, car It

soleil est couché, et il nous reste encore assez de chemin à faire. «

Alors il reprit la tête de la colonne, continuant de nous diriger avec une adresse et une assurance qui augmentaient à chaque instant notre confiance en lui. Après avoir marché pendant près d'une demi-heure , nous vîmes poindre une faible lueur dans le lointain.

«« Encore cinq minutes, et vous serez au bout de vos peines. Mais c'est ici qu'il faut de la prudence ; c'est toujours vers la lisière de ces marais que les alligators se tiennent de préférence, »

J'étais tellement impatient de me retrouver sur la terre ferme, que j'entendis à peine ce que disait Nathan; et comme les blocs ou troncs qui nous seiTaient de points d'appui étaient maintenant beaucoup plus rapprochés les uns des autres, je pressai le pas, et me trouvai un peu en avant de mes compagnons. Tout à coup je sentis qu'un bloc sur lequel j'avais mis le pied cédait sous moi. J'eus à peine le temps de crier au secours! que déjà j'étais dans la vase jusqu'au-dessus de la ceinture, continuant toujours d'enfoncer.

« Vous voulez toujours aller trop vite , vous autres Français, » dit le vieillard en riant ; et s'élançant en avant, il me saisit par les cheveux.

« Que ce soit une leçon pour vous, ajouta-t-il en me tirant de la vase ; et maintenant, regardez là, «

Je vis en effet, en regardant du côté qu'il m'indiquait, cinq ou six alligators qui battaient le marécage, en se dirigeant vers l'endroit où j'étais tombé. Une sueiœ froide couvrit tout mon corps, et je restai quelques moments sans pouvoir articuler une parole. L'Américain me tendit son flacon de tafia.

« Avalez une goutte de ceci , me dit-il. Mais non ; il vaut mieux attendre que nous soyons hors de ce mauvais pas. Arrêtez-vous jusqu'à ce que le cœur ne vous batte plus si fort. Allons , je vois que cela va mieux déjà. Quand vous aurez fait encore deux ou trois promenades comme celle-ci avec I le vieux Nathan, vous ne serez plus le même homme. En avant donc! »

Quelques minutes après, nous avions franchi la limite du marais, et nous nous trouvions devant un champ de palmiers nains, qui frémissaient doucement aux rayons de la lime. L'air était frais, et nous pûmes respirer librement.

« Maintenant, dit notre guide, buvons un coup, et dans une demi-heure nous serons à la clairière des chênes, où nous trouverons bien un daim pour notre souper. — Allons ! qu'est-ce que cela ?

— Un coup de tonnerre, dis-je.

— Un coup de tonnerre? Vous n'avez pas encore vu d'orage dans la Louisiane, jeune homme ; autrement vous sauriez distinguer un coup de tonnenu

i'un coup de carabine américaine. C'est Jacques [jui vient de tirer ; il a tué un daim. Mais voici un second <:oup. »

Cette lois, il était évident que la détonation était produite par la décharge d*une arme à feu ; mais elle fut répercutée comme un coup de tonnerre par les échos des bois.

« Il faut leur faire savoir que nous sommes encore de ce monde, et non pas dans la gueule d'un alligator , » dit le vieillard en déchargeant à son tour sa carabine en l'air.

Au bout d'une demi-heure nous arrivâmes à la clairière des chênes, où nous trouvâmes les deux fils de notre guide occupés à vider et à dépecer un beau daim qu'ils venaient de tuer, occupation qui les absorbait tellement, qu'ils parurent à peine s'apercevoir de notre arrivée. Nous nous jetâmes sur la terre , heureux de pouvoir nous reposer après les fatigues que nous avions essuyées et les dangers auxquels nous venions d'échapper. Quand ils eurent terminé lem*s préparatifs :

« Voulez-vous souper ici, ^dit le père en s'adressant à Lassalle et à moi , ou préférez-vous attendre que nous soyons arrivés chez nous?

— Y a-t-il encore loin?

— Deux bonnes heures de marche.

— En ce cas , nous aimons mieux manger un morceau ici.

ft4 LES ÉMIGRËS FRANÇAIS

— Soît ! » Et aussitôt des feuilles sèches et des branchages furent rassemblés; une minute après, un des quartiers de derrière de ranimai , embrocM sur un morceau de bois , tournait devant la flamme pétillante.

Nous soupâmes avec un appétit auquel la nouveauté de la scène et Tétrangeté de notre situation semblaient prêter un nouveau stimulant. Cettf halte ne fit d'ailleurs qu'accroître la haute opinion que nous avions déjà conçue de l'adresse et de l'iih telligence de Nathan. Manœuvrant, en effet, avec l'habileté d'un diplomate consommé , il sut diriger la conversation de manière à connaîti^e, presque à notre insu , tout ce qu'il lui importait de savoir de nos vues , de nos projets , de nos espérances. On a dit, et l'observation est parfaitement juste, que] l'Amérique pouvait se passer de police , par celte raison fort simple, que chaque indigène y est, dait la sphère de son influence , un véritable officier dr police. C'est même là un des traits caractéristique? de la société aux États-Unis.

Nous n'avions aucun motif pour ne pas nous expUquer avec franchise ; nos droits étaient légitimes et nos intentions loyales. Mais nous crûmes remarquer, dans le langage du vieillard, certaines insinuations hostiles , pu du moins peu bienveillantes ; il supposait apparemment qu'à la faveur de notre concession, dont il affectait, du reste, de faire fort

peu de cas , nous venions, comme avaient déjà fait, dans ces mêmes parages, certains aventuriers, pour examiner son habitation , et nous en emparer si nous la trouvions à notre convenance.

Quoi qu'il en soit, nous nous remîmes en marche. Nous traversâmes d'abord une prairie, puis une forêt, et des broussailles dont le contact fut fatal aux débris de notre garde-robe. De là nous débouchâmes sur un terrain ondulé, des hauteurs duquel nous pûmes apercevoir la grande prairie qui brûlait toujours. Le vent apportait même jusqu'à nos oreilles le bruit produit par la chute des arbres que dévorait l'incendie. Après avoir marché pendant plusieurs milles , le ramollissement du sol et d'autres indices annoncèrent le voisinage d'un nouveau marais, par lequel nous nous trouvâmes en effet bientôt arrêtés. Deux des fils de Nathan déposèrent leur fardeau sans mot dire, et prenant leurs haches , se mirent en devoir d'abattre par le pied le cyprès le plus voisin du bord. Nous attendions en silence , Lassalle et moi , la suite de cette aventure , admirant en même temps l'aisance vraiment merveilleuse avec laquelle procédaient ces jeunes gens. On eût dit que c'était un jeu pour eux. Leurs haches tombaient sur le bois à coups pressés et avec la régularité des fléaux qui battent le blé. En moins de cinq minutes, cet arbre, qui avait quatre à cinq pieds de diamètre , chancela sur sa

base et s'abattit avec un grand fracas dans le marais. Aussitôt les deux intrépides bûcherons s'élancèrent sur le tronc couché honzontalement et s'avancèrent jusqu'au bout, en coupant les branches sur leur passage , à l'exception de celles de l'extrémité. Parvenus là, ils abattirent un second arbre de la même manière, puis successivement un troisième et un quatrième.

« Nous nous hasardâmes à demander quel était le but de tout ce travail.

— De tout ce travail ! répéta Nathan , avec un air d'ineffable dédain. On voit bien que vous ne sacvez pas encore ce que c'est que le travail; et, m'est avis que vous auriez mieux fait de rester dans votre pays, où il y a, dit-on, des millions d'imbéciles qui travaillent toute leur vie au profit des autres. Vous m'avez un peu l'air d'être de ces aristocrates qui ne voulant pas se donner la peine de faire eux-mêmes leur nid , trouvent plus commode de s'installer dans le nid d'autrui. »

Nous ne jugeâmes pas à propos de relever cette allusion peu fardée , et nous suivîmes le vieillard . qui marchait devant nous. Les arbres abattus nou5 servirent encore une fois de pont. Arrivés à l'extrémité du premier , que l'on n'avait pas dégarni de ses branches afin d'empêcher le tronc de s'enfoncer dans la vase , nous passâmes sur le second . puis sur les autres , et nous nous retrouvâmes

MiNS LA LOUlSlAiNE. 87

bientôt en terre ferme. Après avoir encore cheminé pendant quelque temps dans un champ couvert d'épaisses broussailles , où nous ne pouvions avancer qu'à la file , notre guide s'arrêta tout à coup.

— Où sommes-nous? demandai-je.

— Dans la Louisiane , répondit-il avec ce souri re sardonique qui lui était familier, entre la rivière Rouge , le golfe du Mexique et le Mississipi, dans les limites tracées par votre roi, et pourtant dans un endroit où son bras, tout long qu'il est, n'a pu atteindre. » Puis , me conduisant à quelques pas de là, il m'indiqua de la main une masse informe qui ressemblait à uil grand mur en terre.

«N'est-ce pas quelque tombe indienne?

— Vous l'avez dit, c'est une tombe; mais ce n'est ])as une tombe des Peaux-Rouges, quoiqu'elle ait ])ii avoir autrefois cette destination. C'est la tombe d'un blanc , du meilleur des blancs qui aient jamais descendu le fleuve sans fin! » Et en parlant ainsi, il était visiblement ému.

Nous approchâmes, et après avoir escaladé une sorte de rempart dégradé, nous nous trouvâmes derrière une palissade qui entourait une grande cabane en bois. Cette cabane, entièrement nue, ne renfermait autre chose qu'une cheminée d'une construction grossière, et dans un coin un petit tertre de terre.

«Ne marchez pas là, dit Nathan d'un ton solennel, cette terre est sacrée! Oui, c'est là qu'il repose; nous sommes ici dans son blockhaus, dans le blockhaus qu'il construisit de ses mains, et qu'il baptisa de son sang! C'est ici que six carabines américaines ont tenu tète à quatre-vingt-cinq baïonnettes françaises et espagnoles; c'est ici qu'Aza Nollins est tombé, mais tombé conmie un brave* qu'il était , après avoir fait mordre la poussière à trente-cinq de ses assaillants. C'est à l'ombre de ces arbres, ajouta-t-il en désignant un groupe do cotonniers dont les cimes étaient argentées par les rayons de la lime, et parmi le sombre feuillage desquels semblaient errer les esprits de ceux qui n'étaient plus , c'est à l'ombre de ces arbres qu'il> ont combattu, qu'ils sont morts et qu'ils ont été ensevelis. Oui , les Espagnols se souviendront longtemps d'Aza Nollins ! »

Il y eut un moment de silence.

« Aza Nollins? dis-je enfin; il me semble que ce nom ne m'est pas inconnu.

— Je vous comprends, repartit le vieillard en attachant sur moi son œil de lynx. Vous ne dites pas là-dessus tout ce que vous pensez, et peut-étiT avez-vous raison. Mais je vais vous le dire, moi. On vous a donné à entendre que cet honnne, dont la tombe est sous vos yeux, était un voleur de chevauv, n'est-ce pas? et probablement aussi un rebelle?

— Je crois qu'il s'agissait en effet de quelque chose comme cela; mais il ne m'en reste, à vous dire vrai, qu'un souvenir confus....

— Eh bien! je vous dirai, moi, interrompit Nathan avec véhémence , que ce sont autant de mensonges, d'infâmes mensonges. Aza ne pouvait pas être un rebelle, puisqu'il était Américain, ce qui veut dire homme libre ; et quant à voler des chevaux, il n'en a pas plus volé que moi, qui suis ré" gulateur, et choisi par mes concitoyens pour maintenir l'ordre.

— Régulateur! demandai-je. Qu'est-ce que cela, je vous prie?

. — C'est une charge, répondit-il en prenant un air d'importance, que nous avons créée, nous autres hackwoodsmen^y pour nous procurer la justice gratis, au lieu de l'acheter des juges et des avocats, comme on achète de la farine et du whisky, à raison de tajit pour un dollar. Nous reparlerons de cela plus tard ; je veux d'abord vous raconter l'histoire d'Aza et de son blockhaus, auquel nous avons donné le nom de blockhaus sanglant, nom qu'il n'a que trop bien mérité. »

I . Backwoodsman, littéralement homme des arrière-foréls, des bois éloignés. Ce sont ces hardis pionniers qui, s'avançant d'un mouvement graduel, mais incessant, dans les contrées sauvages de l'ouest, depuis les sources de la Columbia et du Missouri jusqu'à TArltansas et à la ritiëre Rouge, y frayent les voies à la civilisation.

Ces derniers mots furent prononcés d'une ?oii grave.

«Nous serons charmés, dis-je, d'entendre ce récit ; mais ne pourrions-nous pas remettre cela à un autre moment ?

— A un autre moment? Le sot ajourne, tandis que le sage agit. Chaque chose a son temps, et c'est maintenant le temps de parler d'Âza , puisque nous sommes dans ses foyers et sous son toit. »

Quoique le langage grossier et souvent insolent de cet homme commençât à nous déplaire, et que nous eussions quelque regret de nous être si fort avancés, nous crûmes devoir nous abstenir de toute manifestation de nos sentiments à cet égard, et nous primes une attitude qui indiquait que nous étions prêts à écouter l'histoire d'Aza.

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