‹ Les convicts en Australie (volume 2)Chapitre 108 sur 112 · IV. Aza Noilins · texte numérisé non relu

IV. Aza Noilins

c On perd toute idée de limites , dit Nathan , lorsqu'on vogue sur le puissant Mississipi, dont les rives inondées jusqu'à vingt-cinq milles de part et d'autre, vous laissent deviner le lit du fleuve, au milieu des écueils de toute espèce qui menacent à chaque instant de vous engloutir. Oui, vous pouvez rendre grâces à Dieu , si vous êtes enfin poussés hors de cet effroyable courant dans des

eaux comparativement tranquilles. Nous eûmes ce bonheur, Aza et moi. Notre intention était de prendre terre dans l'Arkansas; mais nous fûmes entraînés malgré nous, et nous nous estimâmes heureux de nous trouver arrêtés à une centaine de milles plus loin , à l'embouchure de la rivière Rouge. Une quantité de grands arbres, charriés par les eaux, s'étaient amoncelés en cet endroit, et ce fut cet obstacle qui nous sauva. Il était temps; car notre arche fatiguée faisait eau de toutes parts , et n'était plus en état de résister à la violence du courant. Nous débarquâmes comme nous pûmes, avec nos femmes et nos bagages, sur cet îlot flottant, qui souvent se dérobait sous nos pieds. Un mouvement continuel, causé par l'agitation des eaux, ne nous permettait ni de nous asseoir ni de nous tenir debout . si, par hasard, nous nous avisions de grimper sur quelque tronc jeté par-dessus les autres , les troncs inférieurs s'enfonçaient aussitôt, et nous avions toutes les chances possibles de rouler dans le fleuve, où nous attendaient des bandes d'aUigators affamés , que nous voyions rôder çà et là, convoitant leur proie. Nous attrapâmes quelques écureuils qui avaient, comme nous, cherché refuge sur ce radeau naturel , et nous parvînmes, non sans peine, à les faire cidre pour notre dîner.

«Cette position n'était pas tenable. Nous rentra-

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mes donc dans notre mauvais bateau plat, que nous vidâmes de notre mieux, et, nous engageant dans la rivière Rouge , qui n'est qu'un ruisseau en comparaison du Mississipi, nous parvtmnes, au milieu de la nuit, et après des peines inouïes, à prendre terre. Nous allumâmes un grand feu pour nous sécher et tenir à distance respectueuse les insectes et autres bètes; nous nous couchânies sur uu lit d'herbes marines, et, accablés par la fatigue, nous dormîmes d'un sommeil profond. Le lendemain, nous tirâmes notre bateau à terre, et, aprê? y avoir fait les réparations les plus urgentes, non? continuâmes de remonter la rivière , puis un grand bayou qui se jetait dedans, jusqu'à ce que nou.< eussions trouvé un terrain solide, où nous débarquâmes , avec notre monde , nos effets et nos provisions. Là, sous une hutte de branchages , construite à la hâte, nous goûtâmes un véritable repo:^ pour la seconde fois depuis deux mois que nous naviguions sur le fleuve.

« Cependant nous fûmes sur pied de bonne heure. Nous avions, avant tout, deux choses à faire : il s'agissait, d'abord, de nous assurer des moyens d'existence ; ensuite , de trouver quelque emplacement où un honnête squatter pût s'établir sau> crainte de se voir, un beau matin , congédié par le shériff . Nous primes nos haches et nos fusils , cl , nous partageant en deux bandes , l'unç conduite

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par mon beau-frère Aza, l'autre par moi, nous partîmes dans deux directions différentes, laissant deux hommes auprès des femmes. Cette exploration à travers des solitudes hérissées de tous les obstacles que peut présenter une nature sauvage, n'était pas précisément, comme vous pouvez le penser, ime partie de plaisir. Après quatre journées d'une marche pénible, pendant lesquelles nous vécûmes de notre chasse , car les backwoodsmen n'ont pas pour habitude de se charger de provisions, j'arrivai sur un plateau d'où la vue s'étendait au loin; devant moi se déroulait une vaste prairie, à droite était un bois de cotonniers, et derrière, la forêt que vous voyez en ce moment. C'était une terre excellente, également propre à la culture du tabac, du coton et de la canne à sucre, et, par-dessus tout , des eaux délicieuses. Je sauta j de joie comme un enfant, et passai la journée entière à examiner tout en détail; ce fut dans le cours de ces pérambulations que je découvris cette butte artificielle. En réfléchissant à sa destination probable, je m'avisai que ce devait être quelque fort construit par les Peaux-Rouges, car les arbres avaient été abattus tout à l'entour dans un rayon de soixante pas, et l'idée me vint que nous pourrions , en cas de besoin , nous en servir pour nous défendre.

« Je repris le chemin de notre campement provi-

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soire » où j'arriiRai après six jours d'absence. An, moins heureux que moi dans ses recherches» m'ayait précédé. Je lui lis part de ma découyerte. U m'écouta attentivement.

«t Es-tu sûr, me dit-il lorsque j'eus fini , que cette terre soit libre? Âs-tu bien examiné si les arbres ne portaient aucune marque, aucime trace de coups de hache?

— Je n'ai vu ni coups de hache, ni marques d*aucune espèce, répondis-je, mais seulement m monticule indien entouré de broussailles , et je gagerais qu'aucun pied d'homme n'a passé par là depuis trente ans.

— Et les créoles ?

— Il y a un marais dans le voisinage, et les créoles n'aiment guère les marais. «

u Le lendemain nous partîmes , emportant sur nos épaules tout ce que nous pûmes, et, quand Aza eut vu le terrain en question , il en fut émerveillé. Notre installation fut immédiatement décidée, et nous nous mîmes sur-le-champ à abattre des arbres et à commencer la construction d'une grande maison de bois. Je ne vous dirai pas toutes les peines que nous eûmes à y transporter notre matériel et nos gros bagages ; il nous fallut jeter des ponts, fabriquer des radeaux, et nous taiUer, h hache à la main , des chemins à travers les ioréts. Enfin , au bout de six semaines , nous étions tous

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installés dans cette habitation; nous avions en outi*e élevé deux autres cabanes également en bois , auxquelles il ne manquait que des portes et des fenêtres. Mais qu'importe? combien d'autres» plus riches que nousi avaient commencé avec moins^?

« Les ours étaient très -nombreux dans ces pai[:ages ; nous en tuâmes en quelques jours une douzaine , dont nos femmes firent bouillir la graisse et sécher les jambons. Nous y joignîmes une certaine quantité de quartiers de peaux de daims; et, comme nos provisions commençaient à baisser, et que la saison était trop avancée pour pouvoir espérer de rien récolter cette année, nous remîmes encore une fois, Âza et moi, notre embarcation à Ilot, et nous redescendîmes jusqu'à la Nouvelle- Orléans, que mon beau-frère connaissait déjà. Nous n'avions pas voulu aller à Natchitoches , qui était moins loin , dans la crainte que les limiers français et espagnols ne vinssent à découvrir que nous étions établis si près d'eux et que c'étaient leurs ours et leurs daims que nous leur vendions. Une peau l'ours offerte à propos à l'inspecteur du port lui fît fermer les yeux sur l'irrégularité de nos papiers. Sous vendîmes notre graisse, nos peaux et nos quartiers de daim, et, après avoir réalisé près de [rois cents dollars et échangé notre barque contre ine autre plus solide, nous remontâmes vers Bâton-

Rouge. Là, nous hélâmes im bateau plat qui descendait le fleuve, et dont le patron nous céda une douzaine de barils de blé et six barils de farine • i de wliisky. Nous achevions le transbordement di ces provisions, lorsque nous aperçûmes les douaniers espagnols qui se mettaient en mouvemeni pour venir nous rendre visite. Nous lem* tirâmes 1; révérence, et, après avoir lutté pendant plusieurs jours encore contre les courants du Mississipi et d la rivière Rouge, nous nous retrouvâmes au milieu des nôtres ; nous avions eu la précaution de metli-e notre bateau à sec et de le couvrir de feuilles et d(^ branchages, afin de pouvoir nous en servir plui tard.

M Nous étions tranquilles pour l'hiver, etnousnoa^ occupâmes de fumer nos champs et de tailler no? arbres ; nous disposâmes environ dix acres de terr pour recevoir du blé, et six du tabac. Un jour qui nous nous livrions avec ardeur à nos travaux, hommes et femmes, nous entendîmes tout à coui un bruit de chevaux , et , levant la tète, nous vîm^^ quatre cavaliers, accompagnés de plusieurs chiens, qui traversaient la prairie en se dirigeant de noti\ côté. Dès qu'ils nous eurent aperçus, ils s'arrêtîrent, ne paraissant pas moins surpris que noib de cette rencontre inattendue, et se consultèrent entre eux.

«Voilà, dit Aza, une excellente occasion pour

faire emplette d'une paire de chevaux, et je m'en v«iis voir si je ne puis pas faire affaire avec ces gens -là. » En disant ces mots, il s'avança vers eux, les salua poliment, car Aza était un homme qui savait vivre : il avait servi sous La Fayette pendant la guerre de la révolution, et il leur demanda s'ils ne voulaient pas descendre et se rafraîchir. Pendant ce temps nous avions pris nos carabines, qui étaient toujours sous notre main ; la carabine , comme vous le savez , est le meilleur ami du backwoodsman. A cette vue , les créoles furent un peu effarouchés ; Aza les eut bientôt rassurés en leur disant que nous avions des armes pour nous défendre contre les bêtes sauvages et les Peaux- Rouges , mais non pas pour nous en servir contre des chrétiens. Ils se rapprochèrent de nous et mirent pied à terre. Nous leur fîmes les honneurs de notre habitation et les invitâmes à partager notre dîner. Ils acceptèrent, et, pendant le repas, Aza leur demanda s'ils auraient quelque répugnance à troquer deux de leurs chevaux contre de beaux dollars d'argent. A ce mot, leurs yeux brillèrent de joie, car l'argent était alors, comme aujourd'hui, une chose rare dans le pays. Ils demandèrent combien Aza leur en donnerait. « Pour le baibrun que vous montiez , répondit Aza au chef de la troupe, je donnerai vingt dollars, et pour l'alezan au pied blanc, quinze. «

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* Après l)eaiicoup de pourparlers et quelques mauvaises cliicanes de la part de ces élrangei-s, on iinil par tomber d'accord sur le prix ; les espèces furent comptées et le marché scellé avec une première bouteille de tafia, suivie de plusieurs autres, jusqu'à ce que nos hôtes, étourdis par leurs libations, nous avouèrent, en balbutiant, qu'ils n'étaient pas très-flattés de nous trouver dans ce voisinage, où il y aurait bientôt trop de chasseurs. Nous répondîmes que plus tôt on serait débandasse des ours, des loups et des panthères, mieux ce s^ rait pour le pays, et que d'ailleurs la terre n'avait pas été faite pour chasser, mais pour y cultiver le coton, la canne à sucre et le blé. Ik ne parurent pas se contenter de ces raisons et marmotlèrenl quelque chose entre eux dans un jargon moitié français, moitié espagnol; et en parlant, deux sur chaque cheval, ils eurent soin de nous dire ijUf nous les reverrions bientôt.

« Aza les regarda aller, et , secouant la tête : « k crains bien, dit-il, que ces damnés créoles ne noui^ attirent quelque mauvaise affaire.

— Que veux-tu qu'ils nous fassent? demanda ma sœur Rachel, sa femme.

— Je n'en sais rien : mais, aussi sûr qu'il } a des schériffs dans les vieux Étals de l'Union il doit y avoir ici , sous un nom ou sous un autre , quelque chose de semblable.

— Mais si celte terre n'appartient à personne, et qqe nous soyons les premiers qui y ayons conslmit une hutte?

— En ce cas , dit Aza , elle nous appartient en toute justice. Mais n'importe : je prévois des difficultés.

— Eh bien! répondis-je, nous sommes-là, et ils trouveront à qui parler. »

« Aza ne s'était pas trompé. A quelque temps de là , comme nous travaillions dans le bois , Jean accourut à nous : •< Les Peaux-Rouges ! les Peaux- Rouges ! nous dit-il.

— Les Peaux-Rouges! Que diable nous veulentils? Ils n'ont pas la prétention de nous scalper, par hasard? R faudrait, pour cela, qu'ils se levassent de bonne heure. »

« Nous empoignâmes nos carabines, et nous nous portâmes sur la petite éminence qui était en avant de notre habitation. De là, nous vîmes une quinzaine d'hommes à cheval qui se dirigeaient tout droit vers notre quartier général , en poussant de grands cris.

« Nathan, me dit Aza, ce ne sont pas là des Peaux-Rouges. M'est avis que ce sont encore ces maudits créoles, qui viennent cette fois avec du renfort; ils m'ont tout l'air d'un ramas de vauriens. » Et c'était, ma foi, vrai; on les eût pris pour des gens ivres.

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« Quand ils ne furent plus qu'à une cinquantaine de pas , Âza se porta à leur rencontre. Un des plus avancés de la troupe cria alors : « Le voilà, le vagabond ! c'est lui qui m'a escroqué mon bai-brun. » Âza ne daigna pas même répondre, et les laissa s'approcher. Alors l'un d'eux demanda : « Qui de vous est le chef?

— n n'y a pas de chef ici , répondit Aza ; nous sommes tous citoyens, et tous égaux. »

« L'orateur reprit : « Vous avez volé un cheval à ce monsieur, et il faut le lui rendre. — N'est-ce que cela? fît Aza dédaigneusement.

— Non pas! Vous avez encore à nous dire qui vous a donné le droit de chasser dans ce pays.

— Probablement le même qui vous l'a donné, répliqua Aza , dont l'assurance et le sang-froid imposaient évidemment aux créoles.

— Nous tenons nos droits de son excellence le gouverneur, crièrent les ims. — C'est Sa Majesté le roi de France et de Navarre qui nous a octroyé nos concessions , »» vociférèrent les autres ; et ils firent cabrer et caracoler leur chevaux comme s'ils eussent été fous.

Nous jugeâmes aussitôt qu'il n'y avait partni eux aucun magistrat , et que c'était simplement un ramassis de créoles du voisinage , qui croyaient nous effrayer. Aussi, lorsqu'ils nous demandèrent si nous étions autorisés à nous établir en cet endroit , Aza

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les invita poliment à se mêler de leurs affaires. Ils menacèrent alors de nous dénoncer au commandant de Natchitoches, et au syndic, et à je ne sais qui encore; sur quoi Aza répondit qu'ils pouvaient nous dénoncer au diable, si cela leur faisait plaisir, mais qu'il leur conseillait de se dépêcher, car il pourrait bien , si on lui faisait perdre patience , les renvoyer chez eux de manière à leur ôter l'envie de revenir. L'homme au cheval cria qu'il voulait son bai-brun. Aza dit qu'il était prêt à rendre les deux chevaux , si on voulait lui rembourser les trente-cinq dollars qu'il avait payés. Le créole répliqua qu'il n'avait reçu que quinze dollars.

Aza nous appela; nous étions restés en observation à une trentaine de pas, derrière les cotonniers, et notre apparition eut pour effet de calmer un peu les velléités belliqueuses de nos adversaires, qui firent un mouvement de retraite. Aza invoqua notre témoignage en rappelant les faits tels qu'ils s'étaient passés. Il n'y avait rien à répliquer. Le créole furieux hurla de nouveau qu'il allait nous dénoncer, et ses camarades recommencèrent à caracoler de plus belle , en vociférant et jurant que nous sortirions du pays , qu'ils n'avaient pas besoin d'Américains , et qu'ils pouvaient chasser eux-mêmes leur gibier. Aza leva sa carabine, nous fîmes de même, et aussitôt toute la bande partit au galop; mais quand ils furent hors de

portée, ils se^ remirent à crier couiinc des ob sauvages ; quelques-uns même déchargèrent sur nous leurs fusils rouilles. Nous ne pûmes nous empêcher de rire de ces impuissantes rodomontades : Aza seul ne riait pas.

• Je vous l'avais bien dit que ces créoles nous joueraient quelque mauvais tour.

— Bah ! dis-jc ; que nous importent leurs criailleries ?

— Si ce n'était que cela, répliqua Aza, je ne m'en inquiéterais guère; mais ce sont les suites que je crains. Si ces misérables vont rapporter à leur commandant ou à leur gouverneur que uou> nous sommes établis ici sans cérémonie, avant un mois nous aurons sur les bras une ou deux compagnies de fusiliers, et alors....

— Eh bien! s'ils viennent, il faudra leur leiiii tète. Tu n'as pas oublié notre butte indienne?

— J'y pensais, dit Aza.

— Ne pourrions-nous pas y construire un blockhaus capable de résister à un coup de main?

— C'est fort bien , repartit Aza ; mais en avonsnous le droit, Nathan? C'est là ce qui me tourmente : le droit avant tout.

— 11 y a longtemps, répondis-je, que j'ai réfléchi là-dessus, et je suis convaincu que nos droit? sur ce pays-ci sont parfaitement légitimes.

— Pourrais-lu m'expliquer cela?

DANS LA LOUISIANE. iOo

— Très-volontiers. Le vieux Mississipi vient de notre pays, n'est-ce pas?

— C'est incontestable.

— Est-ce qu'il n'enlève pas, par-ci par-là, des morceaux de terre de vingt et quelquefois trente milles carrés, avec tous les arbres qui sont dessus, pour les charrier et les rejeter à quelques cinquante ou cent milles plus loin?

— Oui , certes, et j'en ai vu moi-même de lerril)les exemples. Le Mississipi enlève chaque année îissez de terres pour faire un petit royaume, à ce que disent les gens de l'ancien monde.

— Eh bien ! est-ce que la Louisiane tout entière ri*est pas formée de terres ainsi rapportées?

— Je n'en sais trop rien, dit Aza un peu embarrassé. La chose est possible; mais je n'oserais l'affirmer.

— Mais au moins tu as entendu dire, et tu as vu de tes propres yeux, Aza, que cette Louisiane n'est nuire chose qu'un terrain d'alliivion, qu'un dépôt de la vase du Mississipi , et cette vase vient de chez nous; c'est de la vase américaine, sur laquelle les Français et les Espagnols n'ont pas l'ombre d'un droit.

— Cela me paraît constant.

— Eh bien! cette vase, apportée par le Mississipi, à qui appartient-elle, -si ce n'est à nous à qui le Mississipi Ta prise, à nous à qui appartient le

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Missisbipi? Nos di'oits sont donc légitiiues : poui le moins aussi légitimes que ceux de ces Français et de ces Espagnols.

— Mais n'étaient -ils pas ici avant nous? dit Âza.

— Qu'est-ce que cela prouve? qu'ils sont les premiers et nous les derniers arrivés. Mais nous n'en aurons pas moins part au gâteau. Nous ne youIods pas leur prendre leurs droits, à ces Français et à ces Espagnols ; nous ne leur ferons pas tort d'une épingle.... Mais nous ne nous laisserons pas enlever les nôtres, Aza, et nous saurons les défendre*.

— Mais, reprit Aza, nous né sommes que six, et comment faire tête à une centaine d'assaillants?

— Six hommes résolus, derrière un bon retranchement, en valent soixante. Nous pouvons donc attendre les Espagnols de pied ferme. Aza, si nous nous laissions chasser d'ici, nous mériterions qu'on brisât nos carabines et qu'on nous fît porter en place des manches à balais.

— Aza, dit Rachel, je ne devrais peut-être pas le dire, mais mon frère Nathan vient de parler

i . Quelques années plus lard, lorsque la Louisiane Tut annexée par achat aux Élals-Unis, un des plus grands hommes d'Étal de ce paj? lit valoir ce même argument à la tribune, et avec un tel succès , qu'il fut encore reproduit lors de l'acciuisilion de la Floride. C'est un chapitre à ajouter au droit des gens.

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comuic uii vrai fils de son père. Notre père se serait fait scalper dix fois par les Peaux-Rouges plutôt que d'abandonner une terre qui vous appartient si légitimement; et, quant à moi, je suis bien résolue à ne plus remonter le Mississipi. »

« Aza hésitait encore : « Mais , répéta-t-il , je vous ai dit que vous alliez voir arriver au premier jour cent baïonnettes espagnoles.

— Eh bien ! répondit Rachel , nous nous enfermerons dans le blockhaus, et nous nous y défendrons. D'ailleurs, si nos amis de la rivière Salée, du Kentucky et du Cumberland apprennent que nous sommes attaqués par les Espagnols, ils viendront à notre secours.

— Il y a loin d'ici là, quinze cents milles au moins. Avant qu'ils soient informés de notre position, nos ossements blanchis pourront servir à faire des manches de couteaux. Ce n'est pas pour moi que je parle; j'ai vu assez souvent et d'assez près le feu du canon.... Mais j'ai une femme et des enfants....

— Ne t'inquiète pas de ta femme et de tes enfants , s'écria Rachel , lorsqu'il s'agit de l'honneur et de la justice. Ta femme et tes enfants seraient montrés au doigt, si nous fuyions devant ces miséi-ables, qui n'ont de courage que sur la langue. Encore si c'étaient des Indiens!... mais ils n'ont pas dans les veines une goutte du sang des Peaux-

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l'était pas là , du reste , le moins étrange de raiaire) , il y avait des moments où cette agression contre les droits souverains d'un monarque allié [)ar le sang à notre famille royale nous paraissait, i nous autres Français de la vieille école, une :!hosc si naturelle, qu'oubliant en quelque sorlc toutes nos idées préconçues pour nous identifier tivec notre guide , nous attendions avec anxiété la suite de celte histoire. Cet intérêt profond que nous éprouvions n'était, en deniiére analyse, que la conséquence naturelle de la position toute naturelle des Américains , de leur nouveauté , de leur fraiclicur, si je puis m'exprimer ainsi, de l'originalité de leur manière de penser, d'agir, de leurs croyances même; et tant que cette fleur de jeunesse répandue sur leur caractère national , nous cachera les traces de l'égoïsme qui Ta malheureusement envahi, ils auront pour eux les sympatliies de tous les esprits nobles et généreux.

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