V. Le blockhaus sanglant
Nathan reprit son récit :
« Ayant donc résolu de maintenir et de défendre nos droits au prix de notre sang s'il le fallait, nous prîmes nos mesures en conséquence. Nous abattîmes un certain nombre d'arbres, de jeunes cyprès pour la plupart, nous les traînâmes jusqu'ici,
et après les avoir ébranchés, nous les dressâmes comme vous le voyez, et formâmes un carré de quarante pieds, au milieu duquel nous ébauchâmes une cheminée. Mais ce n'était pas tout. Aza, qui s'était battu à Brandyv^ine , et qui était à côté de La Fayette lorsque ce général fut blessé, Aza, qui avait vu des palissades et qui savait par expérience tout le parti qu'on peut tirer de ce moyen de défense, nous fit couper et aiguiser des pieux; nous les enfonçâmes profondément dans la terre et les assujettîmes encore à l'aide de branchages enlacés entre eux, en sorte qu'il eût été très -difficile de les arracher. Notre palissade solidement établie à cinq pas de distance de notre blockhaus, nou.< couvrîmes celui-ci de merrains, ou pour mieux dire de voUges de pin noir, coupé à un demi-mille d'ici. C'était une grande faute, car le pin noir, lorsqu'il a été exposé plusieurs jours à l'air, brûle comme des allumettes ; mais nous n'avions sous la main que des cyprès de six à sept pieds de diamètre, qu'il n'était pas facile de débiter, et nous étions d'ailleurs pressés par le temps.
« Nous posâmes donc nos chevrons , clouâmes dessus nos voliges et consolidâmes le tout de notre mieux; nous achevâmes aussi notre cheriiinée, cii sorte que nos femmes pussent, en cas de besoin, > faire la cuisine. Nous remplîmes d'eau nos barils à farine et à whisky, et nous transportâmes dans
notre blockhaus nos outils , nos charrues , nos jambons, nos provisions, en un mot tout notre mobilier, à Texception des objets les plus indispensables, que nous laissâmes dans nos cabanes. Nous avions calculé que les Espagnols n'arriveraient pas avant un mois ou deux , car nous savions qu'il n'y avait guère que deux cents hommes au fort de Natchitoches : or le commandant ne pouvait pas détacher contre nous la majeure partie de sa garnison, et il lui fallait six semaines pour faire venir des troupes du fort Mississipi. Nous travaillâmes donc jour et nuit , pour ainsi dire , et au bout d'un mois tout était terminé. Ce fut pour nous un grand soulagement d'esprit, de penser que nous étions en mesure de résister à ceux qui viendraient nous chercher querelle. Cependant Aza avait conservé un fond de tristesse ; plus d'une fois il me dit, en regardant le blockhaus : « Je suis sûr que quelqu'un de nous trouvera ici la mort, et ce quelqu'un je le connais! — Silence, Aza! lui disais-je; à quoi bon se tourmenter de pareilles idées, lorsque nous avons besoin au contraire de fortifier nos cœurs contre le péril, et de nous préparer à la lutte? » Et ce reproche paraissait calmer Aza , qui reprenait son travail interrompu. Nous faisions aussi des patrouilles à cheval jusqu'à une distance de dix milles , pour voir si les gens dont nous attendions la visite n'arrivaient pas. Nous montions la garde
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pendant la nuit; deux d'entre nous veillaient, se relevant alternativement : ainsi nous étions conlinuellement sur le qui-vive.
« Un beau matin , conune nous étions à travailler dans le bois, Jean accourut vers nous au galop. «Les voilà! les voilà! nous cria-t-il : ils sont au moins une centaine.
— Enfin ! s'écria Aza. Sont-ils encore loin?
— Ils montent la prairie; ils peuvent être ici dans une demi-heure.
— Marchent-il^ en ordre ? ont-ils une avantgarde? une arrière-garde?
— Us s'avancent en une seule masse, répondit Jean.
— C'est bien , dit Aza. Ces gens-là n'entendent rien à la tactique , nous en aurons bon marché. ^ Maintenant, vous autres femmes, laissez tout là, et en avant ; nous couvrirons la retraite. >»
•« Jean galopa aussitôt vers le blockhaus , afin d'y devancer l'ennemi , dans le cas où celui-ci aurait eu vent de nos préparatifs de défense; heureusement il ne s'en doutait pas. Nos femmes se hâtèrent d'enlever tout ce qu'elles avaient laissé dans les cabanes , et c'était peu de chose , car nous ne nous chargeons guère de meubles inutiles. Nous les suivîmes, côtoyant la lisière de la forêt, et nous glissant avec précaution vers notre réduit. Jean avait ouvert la porte secrète et abaissé l'échelle. Nous
DANS LA LOUISIANE. Hl
■ JMitrîlmes, apivs avoir chassé nos chevaux du côtr , du marais, avec des cuira vos aux pieds, afin qu'ils ne pussent pas s'éloigner : nous tirâmes ensuite Téchelle après nous et refermâmes la porte.
« Nous éprouvâmes , je dois le dire , une sensation assez étrange, lorsque nous nous trouvâmes claquemurés derrière notre palissade , ne pouvant voir ce qui se passait au dehors que par de petites ouvertures , tout juste assez grandes pour y introduire le canon d'une carabine. Cette espèce d'emprisonnement, si contraire et si antipathique à nos habitudes, nous causait une sorte de terreur. Nos langues semblaient enchaînées, et c'est à peine si nous échangions quelques mots à voix basse. Nos femmes dépecèrent quelques vieiUes chemises , étendirent de la graisse sur ces morceaux de linge, et préparèrent des emplâtres et des bandages pour les blessés , tandis que nous ajustions des pierres neuves à nos carabines , et que nous aiguisions nos haches et nos couteaux ; mais tous ces préparatifs se faisaient en silence.
« Une heure s'était ainsi passée , lorsque nous entendîmes du bruit, des cris, quelques coups de fusil , et nous finîmes par apercevoir, à travers les interstices de nos paUssades , les soldats espagnols courant çà et là sur la petite éminence près de laquelle étaient nos cabanes. Tout à coup nous pâlîmes. Une colonne de fumée s'élève, puis une se-
Ml LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
conde, et bientôt une troisième. « Le ciel ait pitié de nous ! dit Rachel ; les voilà qui brûlent nos maisons , les misérables ! »
« Mettez-vous un instant à notre place : supposez qu'après plusieurs mois de pénibles travaux , vous soyez parvenus à construire une hutte pour vous abritelr, vous, votre femme et vos pamTes enfants, et qu'alors quelque démon mcamé vienne y mettre le feu sous vos yeux et la brtiler comme on brûle le chaume dans un champ ; eh bien ! si vous pouvez vous défendre de grincer des dents, si vos poings crispés ne se ferment pas convulsivement, il faut que vous' soyez plus ou moins qu'un homme! Quant à nous , la colère nous étouffait.
« Les brigands! les lâches! reprit Rachel, que leur a fait notre pauvre maison?
— Silence! femme, dit Aza : ce n'est point le moment de se lamenter; plus tard, il sera temps.... peut-être !
— Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit Rachel. « Elle prit donc sa Bible et se mettait en devoir de
lire, lorsque Aza reprit : ^ Ce n'est pas non plus le moment de prier, mais celui d'agir : laisse là ton livre, Rachel. » Et Rachel posa son livre par terre, et après nous être assurés que tout était en ordre autour de nous, nous contemplâmes, appuyés sur nos fusils , nos cabanes qui brûlaient. Nous nous livrions aux sombres pensées qu'un pareil spec-
tacle était fait pour inspirer, lorsque nous vîmes déboucher d'entre ces deux pointes de la forêt (et en disant ces mots, il me montrait une petite plaine qui ressemblait, éclairée par la lune, à un <^olfe entre deux promontoires) une masse confuse : c'étaient les Espagnols.
« Ils couraient de tous ccMés dans un tel désordre , que nous jugeâmes qu'ils faisaient peu de cas de nous, sans quoi ils se seraient comportés différemment. Cependant, lorsqu'ils furent arrivés à environ cinq cents pas de notre blockaus, ils se formél'cnt en espèce d'ordre de bataille , et nous pûmes alors compter quatre-vingt-deux fusiliers et trois officiers à cheval, qui mirent pied à terre, ainsi que sept autres individus, également à cheval, qui accompagnaient ce détachement. Nous reconnûmes parmi ces derniers trois des créoles qui nous avaient dénoncés : les autres étaient de ces soi-disant Acadiens ou Canadiens , avec les compatriotes desquels nous avions déjà fait connaissance sur le haut Mississipi; bons chasseurs, ma foi, mais sauvages, ivrognes et braillards. M'est avis que ce furent ces drôlcs-là qui servirent de guides aux Espagnols, car ils marchaient en avant de la troupe. Lorsqu'ils aperçurent noti'e blockhaus et notre paUssade, ils poussèrent un grand cri et parurent fort surpris de voir que nous étions disposés à les recevoir. Après s't>tre arrêtés un instant, ils se replièrent sur le ^3 h
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DANS LA LOUISIANE. llS
«Halte-là! cria de nouveau Aza; ceci n'est pas dans les usages de la guerre. Si l'officier veut parlementer, qu'il approche ; mais si la troupe fait un pas de plus , nous tirons. »
« Ces paroles , prononcées d'un ton ferme , donnèrent sans doute à penser au capitaine , qui n'avait pas imaginé que nous pussions songer sérieusement à nous défendre. « Arrêtez! cria-t-il; ne tirez pas avant que je vous aie parlé.
— En ce cas, dépêchez-vous, dit Aza. Si vous avez quelque chose à nous dire, vous auriez dû commencer par là , au lieu de brûler nos maisons , comme des incendiaires. »
« Aza parlait encore , lorsque deux coups de feu partirent de la forêt : on avait vu briller sa carabine à travers les interstices de la palissade, et on avait tiré dans cette direction; Les deux traîtres se t*ejetèrent vivement derrière des arbres et prêtèrent l'oreille, dans l'espoir d'entendre quelque cri plaintif; mais au moment où ils avançaient la tête , nous tirâmes en même temps, Jean et moi : l'instant d'après nous les vîmes tomber pour ne plus se relever; c'étaient les deux créoles avec qui nous avions fait marché pour les chevaux.
« Quand les Espagnols entendirent ces détonations successives , car la pointe du bois les empêchait de voir ce qui se passait de Tautre côté, l'officier rétrograda précipitamment et cria à ses hommes :
ii6 LES ëMIGHËS français
« En avant ! » Les soldats se mirent alors à couiir comme des fous ; puis , comme s'ils nous eussent pris pour des oies sauvages, que le bruit suffit pour effrayer, ils firent une décharge générale sur le blockhaus. « A notre tour, maintenant! dit Aza. Je me charge du capitaine. Toi , Nathan , ajuste le lieutenant; Jean, l'autre officier ; Jacques, le sergent. Vous avez bien entendu? Il ne faut pas tirer à deux sur le même : ménageons nos balles. » Les Espagnols étaient encore à soixante pas de nous: mais nous ne manquions pas un écureuil à cent cinquante. Nous fîmes feu, et chaque coup abattit son homme : le capitaine, le lieutenant, le troisième officier, le sergent et encore un autre. La confusion la plus complète se mit aussitôt dans la troupe, qui se débanda et s'éparpilla de tous côtés. La plupart s'enfuirent vers la forêt ; douze à quinze seulement s'empressèrent autour de leurs officiers, espérant peut-être qu'ils n'étaient que blessés. Mais nous ne nous endormions pas , et sans attendre les ordres d'Aza , qui nous dit à voix basse de recharger, nos balles étaient déjà dans nos carabines, et nous leur lâchâmes un second feu de peloton. Il en tomba encore une demi-douzaine , et ceux qui restaient debout, abandonnant leurs camarades morts, se sauvèrent comme si le diable eût été derrière eux.
« Nous nous hâtâmes d'essuyer et de recharger
nos carabines, prévoyant bien que plus tard nous iVcn aurions pas le temps, et sacliant d'ailleurs que notre sort pouvait dépendre d'un coup perdu, puis nous commençâmes à faire des conjectures sur les mouvements futurs de nos adversaires. Leurs offilîciers étaient hors de combat, et déjà les corbeaux tournoyaient autour de leurs cadavres; mais il restait encore cinq Acadiens, et c'étaient ceux-là que nous redoutions le plus. Comme nous étions aux aguets, observant ce qui se passait du côté de la forêt, Jean me lit un signe et m'indiqua du doigt la lisière du bois, là-bas, à l'endroit où commencent les broussailles : j'appelai sur ce môme point l'attention d'Aza, qui achevait alors de recharger son arme. Un certain nombre d'individus se glissaient avec précaution entre les broussailles, se dirigeant vers noire blockhaus. Nous distinguâmes en tête deux Acadiens; ils étaient suivis par une vingtaine de fusiUers. « Nathan, et loi, Jean, dit vivement Aza, chargez-vous de ces deux gaillards -là ; nous recevrons les autres comme ils se présenteront. » Ainsi fut fait. Nous tirâmes : les deux Acadiens et quatre Espagnols tombèrent; mais un troisième Acadien que nous n'avions pas aperçu, parce qu'il se trouvait masqué par un des fusiliers, se redressa tout à coup en s'écriant : « Vite, vite! suivez-moi, nous serons dans le bois avant qu'ils aient eu le temps de re-
fis LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
charger. Tout n'est pas encore fini. » Et ils se mirent à courir vers la forêt aussi vite que leurs jambes pouvaient les emporter; mais nous étions furieux de voir que ce misérable Acadien nous avait échappé.
« Il en restait encore trois : c'était plus €[u'D n'en fallait. lis se mirent à la tête des Espagnols, qiii avaient appris à leurs dépens que leurs officiers n'entendaient rien à ce genre de guerre. Notre position n'était donc guère meilleure. Nos ennemis étaient encore au moins dix contre im. Nous ne perdîmes pas courage , néanmoins ; bien au contraire ; mais le service était rude, car il nous fallait diviser notre attention et nos forces, pour faire face à des adversaires plus rusés que ceux dont nous nous étions débarrassés. Ils se tenaient embusqués derrière les arbres, et dès qu'ils pouvaient apercevoir l'un de nous à travers les trouées et les déchirures que les balles avaient faites dans notre palissade, deux ou trois coups de feu nous arrivaient en même temps. De notre côté, nous profitions de toutes les occasions qui se présentaient, et nous abattîmes encore de cette manière cinq ou six fusiliers. Cependant, nous commencions à nous lasser d'attendre. Tout à coup des craquements se ; font entendre parmi les voliges de pin noir qui formaient, comme je vous l'ai dit, la toitiu^e du blockhaus, et en portant nos regards de ce c6\é.
nous pûmes voir des flammes qui s'en échappaient. Les Espagnols avaient mis des bourres d'étoupe dans leurs fusils, et une de ces bourres avait pris feu. Ils n'eurent pas plutôt remarqué ce commencement d'incendie, qu'ils poussèrent de grands cris : « Mettons ordre à cela sur-le-champ^ dit Aza, sans quoi nous sommes tous grillés. Il faut qu'un de nous monte par la cheminée avec un seau d'eau, et éteigne le feu.
— J'y vais, dit Jean.
— Non, reprit Aza, j'irai moi-même. Reste en bas, l'un vaut l'autre. »
« Vous voyez maintenant cette enceinte \iàe et désolée, poursuivit Nathan; mais à l'époque dont je vous parle, elle était encombrée de nos effets et de nos provisions. Aza prend donc une table, la place dans le foyer , pose une chaise dessus , et Rachel lui tend un seau d'eau. Il se hisse dans la cheminée à l'aide des crochets en fer que nous y avions fixés pour suspendre nos jambons , et tire le seau après lui. On entendait toujours les clameurs furibondes des Espagnols, dont la joie sauvage semblait grandir avec notre danger. Il était vraiment temps d'arrêter les progrès du feu. Aza, parvenu au haut de la cheminée, élève son seau audessus de sa tête, et en verse le contenu sur le toit :
« A gauche, plus à gauche! lui crie Jean : c'est là que le feu est le plus vif.
— Au diabk» la p:auchc! répond Aza; je suis obligé d'aller à peu près au hasard. Mais donnezmoi un autre. seau. »
« Nous lui tendons un second seau ; il passe la lêlo hors de la cheminée, pour voir l'endroit qu'on lui désignait, et épanche rapidement son eau. Mais au même instant nous entendons siffler une douzaioc de balles : les Espagnols l'avaient aperçu! Il se fit un grand bruit dans la cheminée ; les jambons et les quartiers de venaison dégringolèrent pèlrniêle, et après eux Aza, couvert de sang.
« Aza ! au nom du ciel ! Aza ! tu es blessé ! s'i*cria Rachel.
— Paix, fenune ! dit Aza. Mes joui's sont maintenant comptés. Défendez-vous, mes amis, et surtout qu'on ne tire pas à deux sur le même* Ménagez vos munitions : vous en aurez besoin.
— Aza ! mon cher Aza ! répéta cette pauvn* Rachel ; si tu meurs, je ne veux pas te survivre.
— Silence! folle que tu es! tu oublies qu'il ic reste un Aza, et que tu en portes un autre dans ton sein. Silence, dis-je! n'entendez-vous pas les Espagnols? Défendez-vous, amis, et protégez ma femme et mon enfant. Nathan, tu leur serviras lic père! Promets-le-moi.... »
« Mais je n'eus pas le temps de faire cette promesse au malheureux Aza, ni môme la consolation de lui serrer la" main, car nos ennemis, devi-
DAxNS LA LOUISIANE. 121
liant sans doute ce qui étiiit arrivé, se ruaient t'Oinme des dial)les incarnés contre noire retranrlienient. Une vinjs^taine environ accouraient d*un côté de la forùt, et une trentaine de l'autre.
« Silence ! ni'écriai-je ; silence ! Jean , viens par ici avec moi! Et toi, Rachel, voici le moment de montrer que tu es la lîUe de Hiram Strong et la fennne d'Aza. Tu chargeras sa carabine, à mesure que je tirerai.
— mon Aza! mon cher Aza! s'écria Rachel; il se meurt! Ils Font tué, les démons! » Et elle se cramponnait convulsivement au corps de son époux mourant, dont les mains affaiblies ne pou valent la détacher de lui.
« Je me serais volontiers fâché contre elle, mais l'ennemi ne m'en laissa pas le loisir. Une bande d'Espagnols armés de fusils et de haches, et ayant à leur tôle un des Acadiens, arrivait justement de mon côté. J'abattis l'Acadien ; mais un autre (c'était le sixième et l'avant-dernier) s'élança à sa place.
«Rachel! m'écriai -je, à moi la carabine! au nom du ciel, la carabine! Une balle en ce moment-ci vaut peut-être notre blockhaus et notre (wistcnee à tous. »
« Mais pas de Rachel ! L'Acadien et ses gens, supposant, par l'interruption de notre feu, que nous n'avions pas rechargé, ou que nos munitions étaient épuisées, se précipitèrent a l'assaut avec des cris
et des rires féroces. Une demi-douzaine d'entre eux, s'aidant les uns les autres, parvinrent jusqu'au sommet de la butte, et, toujours dirigés par ce maudit Acadien , commencèrent à attaquer notre palissade à coups de hache. S'il y avait eu là trois hommes comme lui, c'était fait de nous; car notre forteresse était, dans le même moment, assaillie du côté opposé par une douzaine d'individus sous la conduite du septième Acadien, de sorte que nous n'avions aucune chance de retraite. Mais, ou ces Espagnols n'avaient pas le bras assez vigoureux, ou bien le sort était contre eux : ils avaient beau s'acharner contre notre clôture en bois ; leur besogne n'avançait pas. Cependant, au moment où Jean, qui avait rechargé, venait d'en abattre encore un, l'Acadien parvint à arracher un des pieux qui formaient la palissade; comment il s'y prit, c'est ce que je ne saurais vous dire, ne l'ayant jamais su jusqu'à ce jour il faut qu'il se soit trouvé à l'extérieur quelque branche en saillie qui lui ait donné prise; quoi qu'il en soit, il arracha, comme je le disais, un des pieux, et, Félo^nt comme un bouclier, il le lança de toute sa force contre moi. La violence du choc m'ayant fait reculer, il profita de ce mouvement pour sauter dans notre retranchement. Je crus que nous étions perdus. Jean renversa, à la vérité, d'un coup de crosse de carabine sur la tête, le premier Espagnol
qui se présenta, et expédia le second d*un coup de coutelas; mais ce damné Acadien était à lui seul capable de nous faire un mauvais parti.
Cependant, un coup part, presque à nos côtés; je le vois chanceler, et mon jeune garçon, Dieudonné, accourt, tenant à la main la carabine d'Aza, encore fumante. Il l'avait ramassée, voyant que Rachel était absorbée dans sa douleur; il l'avait ramassée, le brave enfant, il l'avait chargée, et c'était lui qui venait de tuer l'Acadien. Je saisis alors ma hache, et me jetai au milieu des Espagnols, frappant à coups redoublés, et pendant tout ce temps m'escrimant avec mon couteau, que je tenais de la main gauche. Ce fut^ pendant un quart d'heure , une véritable boucherie. Nos ennemis continuaient de se défendre, parce qu'ils n'avaient pas vu tomber leur chef; mais ils étaient tellement maltraités qu'il fallut bien lâcher pied ; seulement, ils ne savaient trop comment s'y prendre pour redescendre l'escarpement. Enfin, ils se jetèrent bravement du haut en bas, et se mirent à courir, c'est-à-dire ceux qui n'étaient pas trop écloppés et nous eûmes quelque trêve de ce côté. Nous réparâmes, Jean et moi, la brèche faite dans notre palissade , et je dis à Dieudonné : « Reste là, mon garçon, et aie l'œil sur les Espagnols. >» Puis je courus de l'autre côté du blockhaus, où était engagée une lutte acharnée.
i2i LES ÉMIGUÉS FRANÇAIS
« Il y avait là trois de nos gens , avec les fenimeii qui les secondaient vaillamment, armées d'épieux, de barres de fer et de haches. Les assaillants en avaient blessé plusiem^s à travers les palissades , cl lem* sang coulait en abondance. Mais Rachel, dédaignant le péril et ne songeant qu'à venger sc»ii mari , saisissait les baïonnettes , et , à l'aide de ses compagnons, arrachait les fusils des mains des soldats espagnols. Au milieu de ces luttes plusieiu-s fois renouvelées , la palissade ébranlée finit par céder, et ceux des Espagnols qui se trouvaient i\u premier rang , poussés par ceux qui venaient derrière eux, s'étaient jetés dans notre retranchement le sabre à la main. Ce fut justement à ce monieiu critique que nous arrivâmes. Un de ces enragés s<* précipita sur moi , et sans mon couteau j'éUiis perdu, car je ne pouvais faire usage de ma hache; mais je lui administrai d'abord un coup de poin^' qui l'étourdit , puis je l'achevai d'un coup de coutelas. Je m'élançai alors en avant, et saisissant des mains de Rachel un fusil espagnol ( vous saui'cz que la crosse du fusil espagnol est plus loui-de que celle de nos carabines , et je ne me souciais guère de me servir de la mienne, de peur de la casser ,\ je me mis à distribuer, de droite et de gauche, de terribles horions sur les tètes de ces gentilshommes à face olivâtre. En même temps je criai aux femmes qu'elles nous gênaient, et qu'elles fe-
raient bien mieux de se retirer dans le blockhaus Dt de recharger nos armes, car il restait encore Lin Acadien, et il fallait nous en défaire à tout prix. Elles suivirent mes instructions, et ayant ramassé nos carabines, elles commencèrent, tandis que nous défendions l'entrée de notre palissade , à l'aire feu sur les Espagnols ; il en tomba trois ou (juatre, et par bonheur TAcadien était du nombre. A cette vue , le reste de cette canaille , qui n'a de courage pour attaquer que quand elle voit un chef à sa tête , se sauva en hurlant je ne sais combien de dios ! de caraco ! et de malditos gojos ! »
.... Le vieillard s'an'êta pour reprendre haleine , car il s'était animé au souvenir de ses anciens exploits et avait mis dans cette partie de son récit une chaleur qui ne lui était pas habituelle. Après une pause d'un instant, il reprit:
« Oui , cette demi-heure ou cette heure , car je n'ai aucune idée du temps qui s'écoula , fut courte et longue ; courte à vous raconter , mais cruellement longue pour nous autres , je vous l'assure. Ce n'est pas une petite besogne , croyez-moi , (jue d'avoir à se défendre contre une centaine de soldats espagnols, que d'avoir à combattre nonseulement pour sa propre vie, mais pour la conservation des siens , pour sa famille et ses enfants. Nous étions tellement épuisés de fatigue , que nous nous laissâmes tomber par terre , au milieu du
i26 LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
sang qui ruisselait de toutes parts. Dix-sept Espagnols et deux Acadiens, morts et mourants, étaient étendus dans l'intérieur de notre retranchement. Nous étions , nous-mêmes , tous plus ou moin> blessés : j'avais reçu plusieurs coups de sabre et de baïonnette, d'autres avaient été atteints de coups de feu, qui, sans être pour la plupart bien dangereux, présentaient néanmoins une certaine gravité. Nous nous jetâmes donc , çà et là, par terre, comme des buffles blessés qui , n'ayant pas la force de se traîner plus loin , veulent au moins mourir en paix. Ah ! si les Espagnols avaient alors songé à revenir à la charge , ils auraient eu bon marché de nous ; car pendant l'action , tant que le sang coule de vos blessures^ vous ne vous apercerez pas de l'affaibUssement de vos forces ; mais après le combat , quand l'excitation du moment est passée , la circulation semble s'arrêter , vos membres engourdis se roidissent et vous n'êtes plus bon à rien.
« Nous en étions réduits là; Mais ce fut alors que nous vîmes ce dont nos femmes étaient capables. Nous avions fait notre devoir, c'était maintenant lem- tour. Elles apportèrent des linges el des bandages ; Rachel , qui s'entend mi peu en chirurgie, s'arma de pinces et de ciseaux, procéda à l'extraction des balles, et pansa toutes nos blessures. Les autres allv.mèrent du feu et préparèrent
de la soupe , car nous n'avions pas le cœur à manger autre chose ; puis elles nous enlevèrent du milieu de cette mare de sang et nous transportèrent dans le blockhaus , où elles nous déposèrent doucement sur des matelas d'herbes sèches. Comme nous étions à gémir sur nos lits de douleur : « Père, me dit le petit Dieudonné , faut-il recharger nos carabines ?
— Oui, mon pauvre garçon, lui répondis -je; charge-les, car je n'en ai pas la force; je ne peux pas même lever la tête. »^ J'avais en effet une large blessure au cou.
<^ Et les fusils des Espagnols? demanda l'enfant.
— Charge-les aussi , charge -les tous , quoique leurs canons soient d'un calibre trop fort pour nos balles; mais c'est égal, charge toujours. Cependant mon garçon , puisque les Espagnols ont abandonné leurs fusils, m'est avis que leurs cartouchières, comme ils les appellent, ne doivent pas être loin. Tu comprends bien ce que je veux dire, n'est-ce pas?.;;» Et mon brave garçon chargea nos carabines et les mousquets espagnols, chacun avec ses cartouches , puis il les rangea en ligne , six carabines et une douzaine de fusils ; et il me sembla alors que nous pouvions essayer dé prendre un peu de repos ; Les femmes nous engagèrent à dormir tranquillement ; elles se chargeaient de veiller et faire sentinelle pendant notre sommeil; Elles res-
tcrent effectivement sur pied toute la nu î t , se nlevant alternativement pom* le guet ; mais rien ne bougea. On n'entendait d'autre bruit que les cri? des vautours et des aigles à tête blanche , qui vnl- (igeaient au-dessus de notre champ de bataille. Dicudonné resta debout avec les femmes , noIi^ (loimant à manger, et rajustant nos bandages lor>- (fu'ils se dérangeaient par suite des mouvenions que nous faisions dans notre sommeil inquiet. C\^\ ainsi qiïc nous passâmes la nuit.
« Le lendemain, à la pointe du jour, Jonas, qui était le moins endommagé de nous tous , résoliii d^aller à la découverte avec Dieudonné , et de làcher d'avoir quelques nouvelles de l'ennemi. 11^ sortirent donc ensemble , et trouvèrent , non loic de notre blockhaus , une vingtaine d'Espagnols , les uns morts, d'autres mourants, quelques autres légèrement blessés; ces derniers suppliaient qaow leur donnât un peu d'eau pour l'amour de Dieu. Jonas leur promit qu'il allait leur envoyer à boire, mais à la condition qu'ils lui diraient d'abord si i leurs camarades étaient encore dans le voisinage, ou s'ils étaient partis. «« Ils sont partis, répondirentils, ils sont partis, les lâches, et nous ont abandonnés ici; oui, oui, ils sont bien partis M »
4. L'expédition d'Aza Nollins ei le siège qn'il soiiUnl contre I forces de Sa ^ajesté Catholique, ne sont pas une ficlion. Ce demi'' fait est consigné dans les journaux de Tépoque, et notamment dans :••
« Jonas n'était pas encore bien convaincu que tout fût fini. Cependant il appela une des femmes et lui dit d'apporter de la soupe et de l'eau; et de donner à boire et à manger à ces malheureux.
« Qu'ils meurent, les chiens!.., s'écria Rachel. Ce sont eux qui ont tué mon mari.
— Rachel , lui dis-je , ce n'est pas là un sentiment chrétien , et ce n'est pas parler comme la fille de ton père. Si tu étais étendue par terre , blessée et souffrante comme nous , tu tiendrais sans doute un autre langage.
— Tu as raison, Nathan, répondit-elle ; que Dieu me pardonne mes mauvaises pensées! Va, Jonas, porte-leur des rafraîchissements et vois combien ils sont. »
« Jonas prit donc un seau d'eau et un baquet de soupe , avec des cuiUers et des écuelles , et distribua ces premiers secours à ces pauvres diables, qui s'étaient battus contre nous sans savoir pourquoi ; il leur dit qu'aussitôt qu'ils seraient en état de marcher on les recevrait dans le blockhaus , où leurs blessures seraient pansées.
H Mais ce n'était pas chose facile ; car la butte, comme vous pouvez le voir, a bien trente pieds de
Moniteur de la Louisiane , organe officiel du gouvernement. Plusieura ouvrages contemporains en font également mention , et il existe encore aujourd'hui parmi les planteurs des vieillards qui en ont parfl&itement conservé le souvenir.
haut , et faire gi'avir cet escarpement à des gel^ qui pouvaient à peine se traîner, était une laclif au-dessus des forces de nos femmes; quant à nous, affaiblis par nos souffrances et par la perte de notre sang, nous n'étions pas en état de nous tenir sur nos jambes. Pour surcroît d'embarras, le blockhaus était encombré d'objets de toute espèce, et l'intérieur de la palissade jonché de cadavi'es, de sorte que ma sœur Rachel fut obligée de descendre elle-même et d'aller panser ces Espagnols sur place.
« Ce qui nous embarrassait le plus, c'étaient les morts. Rachel avait vu les oiseaux de proie et le^ animaux carnassiers qui rôdaient autour des cadavres. Nous entendions les cris de ces bêtes aflamées , et il était pénible pour nous de penser que des chrétiens , au lieu d'être déposés dans le sein de la terre, allaient devenir leur pâture.
« Rachel, dis-je, nous ne pouvons pas rendre la vie aux morts , mais nous pouvons au moins leur donner la sépulture. Vous savez, vous autres femmes, manier la bêche et la pelle. Allez donc, creusez une grande fosse , et Jonas y jettera les cadavres. »
« C'est ce qui fut fait ; et il était temps , car déjà ces maudites bêtes commençaient leur affreus(^ curée. Jonas eut soin de mettre de côté l'argenl, les montres, les bijoux qu'il trouva sur les moris:
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les officiers avaient entre eux une cinquantaine de doublons, le reste environ cent dollars. Il leur laissa leurs vêtements et ne prit que les armes, les espèces, les objets de prix, en un mot, ce qui était légitime butin; il ramassa aussi près de cinquante mousquets. Il jeta trente et un cadavres dans cette fosse que vous voyez là-bas, au pied de la colline. Quatre Espagnols, morts le lendemain, sont enterrés de l'autre côté. Quant aux blessés , ils étaient en petit nombre; car nos carabines ne blessent guère, elles tuent presque toujours.
« Nos femmes avaient été occupées la plus grande partie de la journée à creuser la fosse ; le soir, elles se mirent en devoir d'amener au blockhaus les sept blessés qui restaient. Elles parvinrent à les mettre sur leur séant, puis les hissèrent, à grand'peine et à l'aide de cordes , jusque dans l'intérieur de notre pahssade, d'où l'on avait enlevé les morts. Après avoir accompli cette œuvre de charité, nous nous sentîmes l'esprit soulagé d'mi grand poids, et nous dormîmes d'un sommeil paisible. Le lendemain, nos femmes ne manquèrent pas de besogne, ayant à soigner tous les blessés : notre blockhaus était un véritable hôpital. Parmi ceux dont les blessures étaient les moins graves, se trouvaient les deux Acadîens.Ils avaient l'air d'assez bons diables, et ne cessaient de se lamenter; ils avaient été, disaient-ils, forcés à marcher contre nous; ils en
idt LES ËMIGRËS FRAMÇAIS
éprouvaient un grand regret, et n'oublieraient jamais ce que nous venions de faire x^our eux^ Nous leur répondîmes que nous étions fâchés aussi de les avoir eus pour adversaires ; mais qu'ayant fait leur connaissance, nous espérions que nous serions à l'avenir bons amis ; car les amitiés les plus durables, dit le proverbe, sont celles du champ de bataille.
« Le troisième jour, nous nous trouvions un pea mieux, et je pus me lever, quoique avec beaucoup de peine. J'appelai Rachel et les autres femmes, et je leur dis : « Notre position n'est pas des plus gaies, je crois même qu'elle n'est pas tenable. Voilà nos habitations brûlées , et nous ne sommes pas nous-mêmes en état de nous tenir debout.
M'est avis que nous devrions nous consulter sur ce qu'il convient de faire.
— Nous avons fait, dit Jouas, la seule chose que nous eussions à faire. Il n'y a pas un backvc^oodsman qui, à notre place, n'eût agi comme nous.
— Tu as raison, lui répondis-je, cent fois raison. Nous avons fait ce que nous devions faire, tout ce qu'il était en notre pouvoir de faire. Aussi ne s'agit-il plus maintenant de ce qui est fait, mais de ce qu'il nous reste à faire.
— Le Seigneur, dit Rachel, a permis que nous fussions cruellement éprouvés. Il a vu tout ce qui s'est passé , et nous devons nous soumettre à ce qu'il lui plaira de nous envoyer. Ne vous tourmen-
tez donc pas , ajouta-t-elle en s'adressant à moi. Il sera temps de tenir conseil lorsque vous serez rétabli.
— Mais, repris-je, il faut pourtant rendre les derniers devoirs à ce pauvre Aza. Son corps , recouvert de hardes , avait été déposé dans ce même coin où il est maintenant inhumé.
— AzaI mon cher AzaI s'écria Rachel; et elle éclata de nouveau en sanglots et en gémissements : Aza reposera là où il est tombé; il reposera dans le blockhaus qu'il a construit; et ce blockhaus, nous l'appellerons, en mémoire de lui, le blockhaus sanglant !
— Eh quoi! Rachel! lui dis-je, veùx-tu donc que nous creusions ici sa fosse?
— Pas à présent , Nathan. Nous déposerons provisoirement ses restes en dehors du blockhaus; mais quand nous partirons, nous les y rapporterons , comme cela doit être.
— Ainsi , repris-je , ton intention est de quitter ce blockhaus?
— Il le faut bien , répondit-elle. Il n'y a pas ici de place pour trois familles.
— Mais où irons-nous ?
— Où nous irons? répéta Rachel d'un air étonné. Et où irions-nous, si ce n'est là d'où nous venons?» Et elle indiqua du geste la prairie et les ruines de nos habitations.
i3l LES ÉMIGRÉS FRANÇAIS
« Retourner là-bas? m'écriai-je à mon tour. Ta oublies, Rachel, que nous en avons été chassés déjà, et que les Espagnols ont maintenant bien plus de motifs qu'ils n'en avaient pour nous perscruter. Ils reviendront en plus grand nombre, et trouveront leur chemin plus facilement que la première fois.
— Dussent-ils revenir au noiQbre de dix mille , reprit-elle avec chaleur, je ne quitterai pas celte terre , qui s'est abreuvée du sang de mon époux. Pars donc, si tel est ton désir : quant à moi, je reste ici. Aza a payé cette terre de son sang , et je la garderai !
— C'est parler en enfant, lui dis-je, tu sais bien que je ne t'abandonnerai pomt. Mais si les Espagnols....
— C'est toi, interrompit Rachel, qui parles en ce moment comme im enfant. Nous sommes dans la main de Dieu : le coup qui nous a frappés, il faut le supporter avec résignation ; et quant aux Espagnols, si jamais ils reviennent, puisse le Seigneur nous venir en aide, comme il a fait aux trois jeunes hommes dans la fournaise ardente! Si les États n'étaient qu'à la dislance d'un jet de j)ierre d'ici , ou seulement de l'autre côté de la rivière Rouge, nous pourrions nous y retirer jusqu'à ce que tes blessures soient guéries , mais puisqu'il n'en est pas ainsi, il faut attendre la volonté de
Dieu, et rester tranquilles jusqu'à ce que tu sois l'établi. Mais je ne consentirai jamais à quitter le pays, »
• Nous connaissions trop bien Rachel et la fermeté de son caractère, pour douter un instant qu'elle ne fit comme elle le disait : il ne nous restîCit donc qu'à attendre patiemment notre convalescence. Au bout d'un mois nous avions à peu près recouvré nos forces, et avec nos forces nous avions repris courage; cependant nous ne pouvions encore ni manier une hache ni nous servir d'une carabine.
VL La colonie.
Un beau matin , nous sortîmes de ce blockhaus , qui avait failli devenir notre tombeau, et nous nous traînâmes, appuyés sur nos béquilles, vers la colline où étaient les ruines de nos habitations. Les toitures avaient été complètement détruites par le feu : il ne restait debout que les murs ou plutôt les pans latéraux, construits en cyprès, bois qui ne brfde pas facilement.
Tandis que nous contemplions en silence ce triste spectacle, et que nous réfléchissions aux moyens de réparer ces cabanes , car le blockhaus était vraiment insuffisant pour nous loger tous, Jean , qui a des yeux d'aigle , aperçut tout à coup, à une très-grande distance , deux individus qui pa-
raissaient se diriger de notre côté : « Je gagerais ma carabine , dit-il après les avoir observés pendant quelque temps, que ce sont des Kentuckiens, ou tout au moins des gens de l'ouest, le reconnais cela à la fermeté de leurs pas, à la vivacité de leur allure. » Là-dessus je vous laisse à juger de notre impatience et combien nos cœurs palpitèrent à Tîdée de revoir ces honnêtes et joyeux visages du Kentucky : quand on est à seize cent milles de sa tamille et de ses connaissances , je crois en vérité que le diable lui-même, s'il arrivait de votre pays, serait bienvenu.
« Jean ne s'était pas trompé : c'étaient bien , en effet, des gens de l'ouest, et nous pûmes bientôt distinguer leurs jaquettes de chasse. A cette vue, nous éprouvâmes d'étranges sensations; nous ne savions si nous devions sauter ou pleurer de joie , car la maladie nous avait affaiblis au moral autant qu'au physique ; on était alors à la fin de décembre , et l'habitude d'être enveloppés dans nos bandages nous avait rendus sensibles à la vivacité de l'air; nous avions endossé nos vestes de peau de daim, par-dessus lesquelles nous avions encore jeté des couvertures , de sorte que nous ne ressemblions pas mal à de grands enfants emmaillottés : Rachel elle-même , qui n'a pas naturellement mauvaise mine , avait l'air d'ime vieille Indienne.
« Lorsque les deux étrangers ne furent plus qu'à
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une centaine de pas de nous , ils nous examinèrent d'un air de surprise, puis se regardèrent l'un l'autre en hochant la tête comme des gens désappointés: ils posèrent ensuite leurs carabines sur leur bras , et continuèrent d'avancer. Arrivés enfin à portée de la voix : « Voilà ime matinée un peu fraîche ! nous cria l'un d'eux.
— Grand Dieu! s'écrie Rachel, les larmes aux yeux, c'est George, le frère de mon cher Aza! Ah! George, cher frère, faut-il que vous arriviez dans un pareil moment ! »
't George qui n'avait pas d'abord reconnu Rachel, affublée comme elle l'était , la reconnut de suite à sa voix: « Eh quoi! dit-il, c'est vous, Rachel, ma chère belle-sœur ! Que la bénédiction de Dieu soit sur vous et les vôtres ! Comment vous portez-vous ? et comment va mon frère Aza? est-il à la chasse aux ours, ou serait-il resté par hasarda la maison?
— George! répondit-elle, pourquoi me demandez-vous des nouvelles d'Aza, de moucher Aza? Que le Seigneur soit avec lui , il repose en paix.
— Je ne vous comprends pas, ma sœur, » reprit George.
« Rachel fondit en larmes , et répéta : « George ! votre frère , mon cher Aza ,^rcpose maintenant en paix. »
« Et , en voyant la doulcm* de sa sœur, George comprit toute l'étendue de son malheur.
« Que la volonté de Dieu soit faite ! dit-il après une pause de quelques moments. J'aurais donné de grand cœur tout ce que je possède pour quo cela ne fût pas arrivé. Nous avions bien entendu parler de voire affaire avec les Espagnols , il n*est question que de cela dans tout le pays; mai^ nous étions loin de penser que votre glorieuse résistance vous eût coûté si cher. >»
« George et Dan, son compagnon , avec quelqut^ autres braves , tous des bords de la rivière Salée , avaient descendu TOhio et le Mississipi, avec une petite cargaison de lard, de blé, de farine et d'aulies denrées, qu'ils comptaient vendre à la Nouvelle-Orléans. Us se proposaient en même temps d'examiner le pays, et de nous faire visite, s'ils ne passaient pas trop loin de nous. Arrivés devant Natchez, il> avaient été obligés de s'arrêter pour faire réparer une de leurs gaffes , et c'est alors que le forgeron leur avait conté , tout en faisant sa besogne , rengagement qu'un certain Aza NoUins avait eu avec les Espagnols, quelque part dans le sud-oucsl. George écouta sans mot dire, et recueillit avec soin tous les bruits qui couraient à ce sujet. Cela lui fut facile , car dans les tavernes et dans tous les lieux publics on ne s'entretenait pas d'autre chose. On racontait l'affaire avec une foule de détails plus ou moins merveilleux. On ajoutait qu'en apprenant celte nouvelle, le gouverneur de la province, qui
se trouvait alors au lit j s'était élancé dans la rue , sans autre vêtement que sa chemise. Le pauvre homme se figurait, dans sa terreur, que nous descendions déjà le Mississipi pour assiéger la Nouvelle-Orléans. Mais lorsqu'il vit que nous n'arrivions pas, il jeta feu et flammes, brandit son grand sabre, et jura par tous les saints de son pays qu'il nous ferait tous pendre , rôtir et exterminer. «On conseilla donc à George de ne pas aller à la Nouvelle-Orléans, dans un moment où les Espagnols étaient si courroucés contre les Américains ; ot quoique George se souciât fort peu des Espagnols et de leur courroux, il était incertain sur ce qu'il devait faire , lorsqu'un brave planteur de Natchez lui donna le conseil de monter à cheval et d'aller droit à notre étabUssement. Il lui représenta qu'Aza Nollins avait dû trouver de fameuses terres, car il ne se serait pas battu comme ,un démon avec les Espagnols pour la possession d'un terrain qui n'en aurait pas valu la peine. Il ajouta qu'il connaissait lui-même un peu le pays, qu'il savait qu'il y avait par là des terres excellentes pour la
culture du coton et de la canne à sucre , et que s'ils se décidaient à tenter la fortune, il était disposé à prendre part à leur expédition, tellement il était persuadé qu'il y avait quelque chose à faire de ce côté, w George et ses aujis, ayant tenu conseil, recon-
mirent que c'était en effet ce qu'ils avaient d mieux à faire. Leur nouvel associé leur procura, en échange d'une partie de leiiî^ marchandise, tout ce qui était nécessaire pour commencer leir établissement. D'autres planteurs , apprenant qu it étaient dans l'intention de s'établir dans la Louisiane, voulurent aussi prendre un intérêt dam cette spéculation. Ils se rembarquèrent donc avec tous leurs outils et ustensiles ^ remontèrent la rivière Rouge, et à l'aide des renseignements qu'ils avaient obtenus sur la situation de notre blockhaus , suivirent le même chemin que nous avioiï^ pris en arrivant dans le pays, retrouvèrent le? traces de notre passage, et parvinrent heiu'eusement à nous rejoindre.
« Leur arrivée, comme vous pouvez le penser, fui pour nous un grand sujet de réjouissance. Jouai leur fit voir tous les environs, et ils examinèrent la terre avec soin. Quand ils furent de retour au blockhaus, où nous les avions précédés, et q}îc nous leur eûmes raconté les choses comme elles s'étaient passées :
« Vous vous êtes tous conduits comme de braves Kentuckiens , dit George ; et maintenant que voui voilà maîtres du champ de bataille, j'ai une proposition à vous faire , si toutefois cela vous convienl c'est d'amener ici ma famille , et de venir me ûmî auprès de vous.
— Gomment! si cela nous convient! s'écria Rachel transportée de joie. Est-ce ainsi que doit parler un parent comme vous, le frère d'Aza?
— Je parle comme je pense , belle-sœur, répliqua George , et ce que je dis , j'ai l'intention de le faire. Ges terres n'étaient à personne ; elles sont à vous aujourd'hui, vous les avez payées de votre sang, et par conséquent il faut, avant de venir s'y installer, commencer par vous en demander la permission. Je vous amènerai donc si vous voulez bien le permettre , ma femme et mon enfant , et avec eux ime douzaine^ de braves gaillards ; car vous n'avez pas trop de monde ici , à ce que je vois.
« En attendant , je vous laisserai quatre de mes compagnons de voyage, ou plutôt tous les six. Vous les connaissez tous , eux ou leurs familles ; ce sont d'honnêtes gens , de vrais enfants du Kentucky ; ils vous aideront à relever vos habitations , en sorte que nos femmes trouvent en arrivant un toit pour s'abriter. »
« Tout fut bientôt arrangé. George et Dan passèrent la nuit avec nous et repartirent à la pointe du jour pour le bayou. De là ils gagnèrent la rivière Rouge, puis le Mississipî, qu'ils traversèrent, et, abandonnant leur barque , ils remontèrent à pied jusqu'à Natchez. Là, leur ami le planteur leur prociu*a une couple de chevaux à l'aide desquels ils se
dirigèrent vers le Kentucky, par le territoire il» Clîoctaw et de Cherokee.
u Arrivés à la rivière Salée, ils convoquèrent leur^ voisins et connaissances , et leur firent part de toii: ce qu'ils avaient vu et appris. A cette nouvelle, na> amis se levèrent en masse, et, s'étant réunis en assemblée publique , votèrent des remercîmenls i Aza NoUins ; ils déclarèrent en même temps qii' les Kentuckiens ne devaient pas rester oîsife , tandis que leurs compatriotes étaient aux prises ascc les étrangers ; mais qu'il fallait les aider par tous les moyens possibles à faire valoir leurs droits et ii se maintenir en possession des excellentes terres qu'ils avaient conquises. Un comité fut chargé i)i mettre ces résolutions à exécution, et aussitôt uof quinzaine de jeunes gens se présentèrent pour faire partie de Fexpédition. La plupart se marièrent avec des filles du pays , et , s'embarquant avec leurs jeunes femmes, descendirent le Mississipi, et arrivèrent à notre établissement juste cinq moh après le départ de George.
M Ce fut alors que la besogne commença sérieusement. Nous nous mîmes à- défricher les terres , à abattre des arbres , à tracer des routes , à élever des habitations. On n'entendait de tous côtés qw des coups de hache. Mais ce n'était encore là que le commencement. Ces premiers éroîgraiits fui eut bientôt suivis de trente autres familles
d'aussi braves et honnôles gens que le vieux Kenlucky ait jamais produits; elles amenaient avec elles du bétail, des chevaux, des provisions et tout ce qui s'ensuit, et, ce qui valait tout le reste, de bons ouvriers, notamment des charpentiers.
« Les deux Acadiens vinrent aussi s'établir avec leurs familles dans notre voisinage; ils aimaient mieux, disaient-ils, vivre avec nous qu'avec les créoles , cette race d'orgueilleux fainéants. Cependant nous n'étions que médiocrement flattés de cette préférence, et lorsque nous vîmes qu'un assez bon nombre de leurs compatriotes se disposaient à suivre leur exemple, nous primes des mesures pour arrêter cette immigration. Ce n'est pas que ces Français soient au fond de méchantes gens ; au contraire , ils sont bons chasseurs , dehors nuit et jour, et donnent leur gibier presque pour rien. Us vous laisseront le plus bel ours pour un gallon de whisky, tandis que s'ils se donnaient seulement la peine de porter la patte au marché , ils pourraient en avoir un tonneau tout entier. Mais ils avaient un vice abominable à nos yeux : c'était leur rage de danse. Il leur était impossible, disaient -ils, de s'en passer. Le dimanche sm*lout, on aurait dit qu'ils avaient le feu sous la allante des pieds. C'était un grand scandale pour nous autres chrétiens de voir tous ces écervelés , , jeunes et vieux, sautant et cabriolant à qui mieux
mieux , et nous prévîmes que nous aurions de h peine à leur faire entendre raison sur ce chapitre. j|
« Au bout de quelque temps, nous nous révntmei en assemblée et nous décidâmes que la danse nt serait pas interdite et que chacun serait libre de faire usage de ses jambes comme bon lui semblerait; mais il fut défendu, sous peine d'une amenda de cinq dollars , de jouer d'aucun instrument pour faire danser. Cette défense n'était pas du tout du goût de mes Français; aussi refusèrent-ils de s) conformer : mais nous lem* dîmes que s'ils voulaient jouir des avantages de notre communauté, fl fallait qu'ils se soumissent à ses règlements et aux restrictions établies dans l'intérêt général. Ce raisonnement si simple les étonna à un tel pois! qu'ils en furent d'abord tout interdits. Enfin ils repondirent que nous n'étions ni le syndic, ni le commandant , ni le gouverneur, et que , par conséquent , nous n'avions pas le droit de faire des lois ; qu'ils ne reconnaissaient pas notre autorité, attendu que c'était une autorité constituée d'ellemême et non par la grâce de Dieu , car ces pauvres gens se figurent que leurs chefs tiennent leur autorité du Tout-Puissant!... A ces beaux arguments nous ne nous donnâmes pas même la peine de répliquer, parce que ce n'étaient pas des Américains , mais des Français. Cependant , leur conduite étant devenue intolérable, nous les expul-
DANS LA LOUISIANE. Uo
rallies de la colonie et leur défendîmes de franchir notre ligne de démarcation.
« Cet état de choses dura six mois environ, puis la plupart de ces familles finirent par s'éloigner du voisinage : il en resta seulement quelques-unes , et entre autres les Acadiens. Ceux-ci venaient souven regarder nos travaux , et enfin ils nous supplièren de les recevoir de nouveau dans notre communauté et de les admettre à la jouissance des routes que nous avions établies et des scieries que nous avions commencé à construire. Nous «tînmes conseil et leur accordâmes ce qu'ils demandaient, à la seule condition qu'ils renonceraient à la danse et se conduiraient, les dimanches, comme des êtres raisonnables. Cette condition fut acceptée et tenue, et ces mêmes Acadiens sont, à l'heure où je vous parle, de bons et respectables citoyens, quoique, après tout, ce ne soient pas des Américains.
— Mais, lui demandai-je alors, que dit de tout cela le gouvernement espagnol ?
— Ce que dit le gouvernement espagnol? répondit le vieillard en haussant les épaules, je n'en sais rien et ne m'en inquiète guère. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il fit beaucoup de bruit dans les journaux et se plaignit de ce qu'il appelait notre violation du droit des gens, fes Espagnols invoquant le droit des gens! eux qui s'en
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soucient, en Amérique, à peu près couiine le diable se soucie du Nouveau Testament , c'était vraiment risible. Aussi ne tînmes -nous aucun compte de leurs plaintes. Ils cherchèrent à nous susciter àe> embarras, à nous troubler dans notre possession; mais nous étions déjà trop forts pour eux. Enfin, en désespoir de cause , Us s'adressèrent au gouvernement central, à Philadelphie. C'était jouer dan^ nos cartes, et le vieux John, tout tory qu'il est, st^ serait bien gardé de faire un affront à des citoTcn^ qui avaient fait, dans l'intérêt de l'Union, ce que nous avions fait.... Mais ne soufevons pas cette question , ajouta-t-il en passant la main sur son front. Je vous ai dit Thistoire du blockhaus sangknt et raconté les commencements de notre colonie. Vous savez maintenant où vous êtes , et vous voyez que , tout pauvres que nous paraissons , nous ne sommes pas gens à avoir peur de qui que ce soit ou de quoi que ce ?oit. Que cela vous suffise pour le moment. Plus tard, quand nous aurons mange le sel ensemble , vous pourrez en savoir davantage. »
C'est ainsi que nous lîmes la connaissance du vieux Nathan. Il y avait, sous les formes rudes e: Tenveloppc grossière de ce républicain en jacquette de cuir, qui jetait un défi au gouvernement espagnol et s'éfablissait sans façon , avec quelques centaines de ses compatriotes, au milieu d'un pa>>
ennemi, quelque chose d'étrange et de mystérieux qui piquait vivement notre curiosité. Ce singulier mélange de bon sens pratique et d'ignorance, de sensibilité et d'indifférence, d'astuce et de simplicité , de roideur et de souplesse de caractère , confondait entièrement nos idées. Nous essayâmes vainement de lui adresser quelques questions : aussi jaloux de ses secrets qu'adroit à sonder les pensées d'autrui , il demeura impénétrable.
Je ne raconterai pas en détail nos travaux de dé^ frîchement. Nous fûmes contraints, plus d*une fois, de recourir à l'expérience de nos voisins , et il nous arriva souvent de regretter les douceurs de la vie civilisée. Lassalle fut le premier à se dégoûter du métier de planteur, et à quitter l'habitation Berthaud pour aller habiter New-York, où il se donna au commerce, qui lui réussit parfaitement. J'étais plus jeune , et moins facile à rebuter ; ou plutôt je m'obstinai à mener à bien cette entreprise qui, à travers tant d'ennuis et de fatigues, avait pour moi une nouveauté, un imprévu, qui triomphaient de mon indolence ordinaire. Pendant cinq ans, je fus transformé en colon américain , prenant des mesures , levant des plans , consultant les ingénieurs , étudiant la nature du terrain , surveillant le travail de mes nègres. Enfin Thabitation prit une bonne tournure; et quand le travail ne fut plus écrasant, il commença à me paraître insupportable. Cette
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grande fièvre d'activité tomba tout à coup , et je ne sentis plus que mon isolement.
Pendant ce temps-là, la Louisiane avait changé deux fois de maîtres. D'espagnole, elle était devçmu' française en 1800. En 1803, elle devint, de française américaine. Bonaparte la vendit pour quatirvingts millions aux États-Unis. Les nouvelles relations qui s'établirent alors entre New-York et le< bords de la rivière Rouge et du Mssisslpi, firent naître en moi la tentation de visiter le monde civilisé et de céder aux instances de Lassalle. Quelques pensées de mariage traversèrent aussi mon esprit; et au fait, je ne pouvais rien faire de mieux, dans la situation où je me trouvais, que de me marier, si je trouvais une femme qui voulût partager ma solitude.
Je réalisai donc mes fonds , et me mis à chercher un gérant. Un M. Bleaks vint m' offrir ses services en cette qualité, et je l'acceptai un peu légèrement. Ma fortune me paraissait désormais assise sur des bases inébranlables, et j'étais si émerveillé de ma création , que je crus de bonne foi donner une sinécure à mon régisseur.
Je partis dans ces belles dispositions pour New- York. Ce que j'y fis n'intéresserait guère le lecteur. J'y courus les sociétés; je devins un yankec, et, qui plus est, un aristocrate américain. Le grand monde de New-York voulut bien me traiter comme
nn de ses enfants, ce qui ne m'empêcha pas au tout de huit mois, de me sentir désenchanté, et de reprendre tristement le chemin de mon désert.