‹ Les convicts en Australie (volume 2)Chapitre 81 sur 112 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

> Oh, oh! Thiny, lui dis -je; tout le monde ici est sorti de ses habitudes. La peur tous a-t-^Ile troublé l'esprit à ce point que yous ne sachiez plus distingua' un pot d*eau d'une cruche d'eau-de-vie ?

— Vous les avez reconnus, monsieur, dit Field, encore pâle de crainte : Bob et Dirck, celui que Dous nommions Nûcher à bord du Gouverneur^ lacquarie,

— Eh quoi ! c'était lui , l'un des trois collaborateurs de la fameuse comédie? Je crains qu'il ne termine par une fin tragique une existence trop joyeusement commencée.

— Hélas! monsieur, c'est ce que je pensais, et je tremblais de peur qu'il ne me reconnût; ils auraient été capables de me forcer à les suivre.

— Et vous buvez de l'eau pour vous remettre de votre frayeur ?

— II n'en faut pas tant pour corriger un homme tît le guérir pour toujours de l'envie de boire. Voilà Dirck, qui aimait aussi à voir le fond des bouteilles, et maintenant je m'attendrai chaque jour à apprendre qu'il a été ])endu. >•

Thiny Field ne se trompait pas dans ses conjee* lures. La fin misérable des deux bushrangers ne ^ fît pas longtemps attendre. Nous l'apprîmes par les ayeux d'un certain llichd Hoiive, bandit fameux, qui les avait connus. Ayant été pris à son tour et conduit devant la justice , il ne cherdia pas

a dissimuler ses crimes. Au contraire , il s*en glorifia avec un cynisme effrayant, tendant plutôt à les grossir qu'à les excuser ou les atténuer.

D avait été compagnon de chaîne de Bob et de Dirck à Port-Macquarie , et c'est lui qui les avait entraînés à s'évader. Le récit de leur fuite est caractéristique et il conduit à connaître la fin de nos deux bandits. Nous laissons parler Michel Eom, en nous bornant à coordonner les détails de son interrogatoire.

« Il ne nous importait guère, dit-il au magistrat, de vivre ou de mourir, ou plutôt la mort n'étaitelle pas préférable à une vie aussi misérable que la nôtre? Employés à dessécher des marais, nous travaillions les pieds dans l'eau , et la fièvre rainait lentement nos forces; ou bien nous cassions des pierres et nous tracions des routes sur un sol d'où s'élevait une poussière rouge et friable, semblable à de la limaille. Le vent chaud » espèce de mistral du nord , l'un des fléaux du pays , nous soufflait ce sable dans les yeux, où il entretenait une inflammation intense et continuelle. Aux heures de repas, on nous distribuait une ration de mauvais pain d'orge presque toujours assaisonné de paroles brutales. Les coups de fouet tombaient à tous propos sur nos épaules. Pas de repos, pas de «ommeU; nous couchions sous des hangars ouverts ou dans des cases en bois, es-

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pèces de boîtes portées sur des chariots. Pendant toute la durée de la nuit, des insectes venaient par milliers nous sucer le sang. Autour de nous, pas un regard consolateur, pas un signe d'affec* tion. Les souffrances des uns semblaient au contraire faire la joie des autres, car l'excès de la misère rend cruel. Point de nouvelle du pays natal; nul témoignage du souvenir de notre famille et de nos amis; aucun espoir de changement.

C'était l'enfer, et pis encore , un enfer monotone et ennuyeux. La lâcheté seide ou la faiblesse pouvait accepter avec résignation un sort si affreux.

« Je ne veux pas faire ici l'éloge des hommes que la société repousse; mais ce n'est pas blesser la morale que de constater la fréquente énergie de leur caractère , leur courage et la vigueur de leur constitution. En temps de guerre ou dans un âge de féodalité , par exemple , bon nombre de ces individus se seraient signalés , et ils auraient peutêtre acquis de la renommée et de la fortune.

« Dans le nombre, j'avisai deux individus qui me parurent capables de me seconder : John Andersen , de Londres , et Thomas Dirck , du Cumberland. John Andersen, de race écossaise, démentait son origine en ce qu'il n'y avait, dans son caractère, aucmie trace de parcimonie. Loin de là, après avoir dissipé son patrimoine, il avait encore, disait -on, dépensé pour son propre

usage l'argent d'une caisse publique dont le gonvemement avait eu l'imprudence de lui confier la garde. Grand, taillé en Hercule, les dieveux roux, les pommettes saillantes et les muscles partout accusés , il était d'une vigueur extrême ; il eut brisé une barre de fer et rompu les cAtes d'un \ cheval en le pressant avec les genoux. C'était ou homme sans éducation, dont l'énei^e sombre .et concentrée me parut devoir éclater facilement. Il s'était donné plusieurs noms. Après sa conâamnation et durant son voyage d'Angleterre en Australie, on ne l'appelait pas autrement que Bob. Aujourd'hui , ses compagnons de chaîne le nommaient Buchan Charley. Le vrai nom de son père était Anderson.

« J'avais remarqué une certaine liaison entre cet homme et Dirck. Je sus bient6t qu'ils avaient fait partie du même convoi de déportés. Dirck , surnommé Blûcher, était mince, brun et vif ; il avait la figure en lame de couteau , le nez pointu et une finesse de renard. Il aurait évité de tuer im homme de ses propres mains; mais, pour deui pence, il l'aurait envoyé , par ses avis trompeurs, à une mort certaine. Il avait été domestique d'un acteur célèbre , et, profitant de l'absence de son maître, un jour de première représentation an théâtre de Haymarket, il avait rais le feu à l'appartement après en avoir enlevé les objets pré-

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