CHAPITRE VIII
rechargeait sa carabine, et son compagnon lui tendait la hache.
— Que faut-il faire, demanda Dirck ?
— Fais ce que tu voudras, et va-t’en au diable?
« Dirck se rendit aussitôt. Il enjamba par dessus mon corps et s’avança vers l’étranger qui, de son côté, ayant achevé de charger son arme, venait à sa rencontre.
— Oh, oh! qui est-ce que je vois là? dit ce dernier: le camarade Dirck! de loin, je vous ai pris pour deux hommes de la police.
— Nous de même.
— C'est donc Michel Howc qui en a reçu dans ’ailc? Pourquoi s’avise-t-il de me narguer en me disant : Tire si tu veux !
— Et vous, pourquoi portez-vous cet uniforme, qui est celui d’un gardien de condamnés?
— Quand vous m’avez laissé au fond de ce maudit trou, où j’ai été jeté avec si peu de cérémonie, je me suis d’abord trouvé tout étourdi; la fraîcheur de l’eau m’a ranimé; je me suis tâté; une halle m’avait emporté l’oreille; une autre m’avait atteint à la hanche, et ma tête avait été fort mal accommodée dans ma chute. Je lavai mes blessures ; je les bandai avec des morceaux de ma blouse , et j’essayai de marcher. Vaine tentative ! mes jambes fléchissaient. Il fallut me traîner sous un fourré où je ne tardai pas à perdre connaissance. Si les gardiens
nous avaient cherchés dès le lendemain ils m’auraient certainement aperçu, et je n’aurais pu leur opposer aucune résistance; mais ils avaient assez à faire de surveiller les autres prisonniers, que notre fuite avait mis en goût d’évasion , et ce fut seulement après l’arrivée d’un renfort que deux surveillants purent être détachés à la recherche de nos cadavres, car on nous croyait bien morts. Deux jours s’étaient écoulés depuis notre départ. Le repos avait rétabli mes forces; je sentais un appétit vorace, et j’étais prêt à sortir de mon lit de broussailles, lorsque j’entendis marcher auprès de moi : c’était un des deux surveillants ; ils s’étaient séparés à la descente du ravin. Celui qui s’était chargé de garder les hauteurs n’avait pas tardé à s’endormir, dans la pensée que son camarade n’avait affaire qu’à des morts; l’autre était descendu sans autres précautions que celles qui étaient nécessaires pour ne pas faire une chute. Arrivé au fond de la gorge, il cherchait encore à s’affermir sur ses pieds, quand je m’élançai sur lui. Un seul coup de hache l’étendit à terre sans mouvement et sans vie. Je lui pris son habit et sa carabine ; il avait dans ses poches un morceau de pain, du lard, et quelque argent dont je me suis emparé; et me voilà, cherchant à gagner le bord de la mer pour quitter ce maudit pays.
— Et votre compagnon ?
— C’est une femme que j’ai achetée pour faire ma
Digilized by Googl